‹ ÉlogesChapitre 8 sur 8 · IP · texte numérisé non relu

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KLOGES

qu'il honorait pai' sa renommée universelle ne l'a pas trop indemnisé de son glorieux désintéressement.

De grands malheurs domestiques l'ont éprouvé. On sait aujourd'hui combien il dut les ressentir profondément. Une fille lui fut enlevée par la mort. Puis, quelques années plus tard, il dut aller reconnaître à la Morgue le cadavre de son petit-fils qu'un accident de chemin fer avait tué.

Comme il avait une extrême pudeur de sa souffrance iDersonnelle. on se ferait scrupule d'insister là-dessus. Mais, au mois de décembre qui précéda sa mort, prononçant à l'Académie des Sciences Téloge du minéralogiste Fouqué. il a dit : Fouqué eut la douleur de perdre deux de ses fils, lun en bas-âge; l'autre, arrivé à Tâge d'homme, mourut il y a quatre ans. Nulle perte peut-être n'est comparable à celle d'un enfant qui a grandi sous les yeux de ses parents... Huit petits-fils, aujourd'hui vivants, se sont ajoutés à cette nombreuse famille. Fouqué, entouré de l'affection des siens, m :na dès lors une vie morale aussi calme et aussi heureuse que le^ comportent les tristesse:; de

toute condition humaine. Sa. vie privée neut pas d'autres péripéties que celles des hommes de son temps. »

Il me semble qu'à travers ces lignes, volontairement impersonnelles et brusques, on aperçoit l'homme qu'il fut, sensible et stoïque, digne toute son existence et par elle préparé à cette mort pathétique qui le repose de son labeur et le met à l'abri des excessives douleurs.

Quand on a mis au tombeau Sullj; Prudhomme, on enterrait aussi une très noble et paradoxale idée de la poésie. D ailleurs, tandis que, lui, continuera son perpétuel sommeil de défunt, elle renaîtra, cette idée. Ce n est pas la première fois qu'on l'enterre. Elle est vivace et, même morte de temps à autre, elle garde une surprenante force de résurrection. Ua vie des idées n'est pas identique à celle des hommes : leurs aventures seraient plutôt comparables à celles de la lune, qui, comme Ronsard l'a dit après Catulle, est coutumière de naître tous les mois. Les idées ne naissent pas tous les mois : elles ont, pour cela, vraiment, la vie trop dure et le réveil trop lent ; mais elles disparaissent et reviennent au cours des siècles, avec un acharnement magnifique.

Cette idée de la poésie à laquelle Sully Prudhomme a consacré le meilleur et le plus original de son talent, les Grecs en ont vu Tépi-

phaiiie plusieurs fois : au temps, par exemple, du \'ieil Heraclite, qui mit en vers sa philosophie, et au temps des Alexandrins, qui mirent en vers toutes les trouvailles de la pensée contemporaine.

Quand florissait premièrement Sully;, Prudhomme, la pensée française était positiviste. Les Parnassiens travaillèrent sous l'influence du grand mouvement qui dérivait d' Auguste Comte et qui, aux jours prospères du second Empire, emporta tous les esprits. Ues sciences, naturelles étaient animées d'un prodigieux élan ; l'histoire devenait une enquête critique; les littérateurs eux-mêmes reçurent des savants leurs méthodes. Les romanciers ne s'appliquèrent pas à faire une œuvre plaisante d'imagination; ils cherchèrent des documents sur le réel. Ils observèrent, prirent des notes, firent des expériences; et leurs romans furent le résumé de leurs constatations. Ils voulurent être impersonnels et prétendirent à ne pas modifier par leur vision particulière l'objet de leur étude.; S'ils n'y réussirent qu'à demi — très heureusement, pour la plupart d'entre eux, — c'est

bien contre leur gré. Du moins tâchèrent-ils d'être des observateurs, voire des expérimentateurs, pour qui le monde extérieur existe.

Les Parnassiens procédèrent à peu près de même. Leurs descriptions de la nature sont minutieuses, exactes, précises. Elles ne négligent aucun détail : on dirait d'un inventaire bien fait. Les Orientales d'Hugo scandalisèrent Leconte de Liste, parce qu'il y trouva trop de fantaisie; ses Orientales, à lui, sont beaucoup plus véridiques et d'une authenticité incontestable. Hugo inventait des noms de héros pour la rime et pour le plaisir de belles syllabes; il créait des villes et combinait des luttes de peuples pour la seule joie de son oreille. iVoilâ de quoi choquer José-Maria de Heredia. C'est qu'entre la Légende des Siècles et les Trophées, la critique historique a fait sa besogne.

Dans l'analyse de l'âme humaine, les Parnassiens se montrèrent également méthodiques et circonspects : la psychologie venait de se constituer en l'état de science positive.

Comme un entomologiste dissèque de menus et subtils organismes, Sully Prudhommc étudia

le mécanisme délicat de ses émotions et de sa pensée; il en décrivit à la riguem- Tactivité.

Ceux-ci et ceux-là, tous, les Leconte de Liste et les Sully Prudhomme, les épiques et les lyri-' ques. apportèrent à leur travail de poètes k même souci d'une justesse impeccable.

Et tous, dans leurs constatations dûment enregistrées, furent également calmes. Ce qu'ils découvrirent dans la nature ou dans l'histoire ou dans leur âme leUr apparut comme normal, comme nécessaire, comme explicable par des causes précises. Ils n'eurent point d'étonnement ni d'admiration; ils sm-ent. ou bien ils crurent savoir, que tout ce qui est doit être, et de la manière que r expérience ou l'observation révèle.

Cette conception des choses et cette méthode sont essentiellement le positivisme. D'ailleurs, il est facile de vérifier la sympathie que les Parnassiens éprouvaient pour les doctrines positivistes. Il n'y a guère de mysticisme chez eux : la vague religiosité lyrique qu'on trouve dans rœu\Te des Hugo, des Lamartine et des Musset a disparu. Le nirvana de Leconte de Liste est la négation du merveilleux plus encore qu'il n'est du bouddhisme. Et le Zénith de Sully Prudhomme est strictement conforme aux doctrines d'Auguste Comte.

Ues contemporains de Sully Prudhomme crurent que leur temps avait trouvé en lui son poète. Et ils eurent raison. Mais ils crurent aussi que leur temps était magnifiquement définitif. Je ne sais si Sully Prudhomme. tout en restant modeste, n'a point partagé cette illusion.

En vérité, on le dirait, quand on voit comme il fut hostile aux poètes qui vinrent après lui. Non point à eux, peut-être, mais à leur idée de la poésie, qui ne concordait point avec la sienne.

Avant Sully Prudhomme, il y avait eu le triomphe du positivisme. Après ses premiers poèmes, et de son \àvant, il y eut T échec du positivisme.

On avait compté sur la science, pendant quelques années, excessivement.

Tels étaient les résultats splendides auxquels on la voyait arriver qu'on se figurait qu'en définitive elle absorbait tout le réel. Et, sans doute, on voulait bien accorder que sa tâche n'était pas. finie; mais on la savait en possession des méthodes les mieux conquérantes et on ne dou-

tait pas de son décisif succès. Ce qui lui restait à faire serait l'œuvre de son effort plus ou moins durable : elle prendrait tout.

De sorte qu'en marge de la science le terrain se rétrécissait de jour en jour. Eh! bien, les poètes avaient toujours chanté en marge de la science. Ils sentirent qu'on allait bientôt les exproprier... Que faire?

Puisque la science prenait tout et devenait l'impératrice universelle, réfléchis, ils résolurent de se ranger sous cette discipline de la science, et ils furent les serviteurs mélodieux — enfin, le plus mélodieux qu'ils purent — de cette conquérante.

Sully Prudhomme fut l'un de ceux qui prirent le plus bravement, et avec le plus de bonheur, cette initiative vaillante et ingénieuse. Or, il était un élégiaque; une peine d'amour le tourmentait. D'autres, avant lui, bien d'autres, avaient soumis au rythme de l'alexandrin leur déplaisir amoureux. Mais se plaindre en positiviste!... Il y avait là une difficulté de premier ordre. SuUv Prudhomme la résolut.

Il chaula sa tristesse en méticuleux analyste. Ce fut sa trouvaille. Son chagrin, d'ailleurs. Tinvitait à se replier sur lui-même. Il s'institua le psychologue attentif de sa mélancolie. Au lieu de s'épancher tout simplement il analysa d'abord sa douleur; et puis il la décrivit, docile habilement à la plus sévère métrique.

Il étudia même et il décrivit, dans les mêmes conditions scientifiques, ce que les philosophes de l'école appellent les facultés de l'âme : imagination, mémoire, habitude...

Un Verlaine ne sait pas trop ce qu il éprouve. Il sent qu'il n'est pas gai. Il raconte qu'il est un berceau quAme main balance au bord d'un tombeau — silence, silence! — Il compare son àme à un paysage choisi que vont charmant masques et bergamasques... Il a recours, afin d'évoquer le trouble où il est, à des images qu'il a inventées. Dieu sait comme!...

Propos déraisonnables. Ah! celui-là nétait pas un sage serviteur de la science!... Mais, pendant que Verlaine baguenaudait ou bien humait dans les cafés plus de pots qu'il n'aurait fallu. Sully Prudhomme préparait Técole polytechnique.

A cause d'une maladie d'yeux, il n'entra point

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dans cette école. N'importe! il fut, toute sa vie, un peu polytechnicien.

Quand Tàge l'eut écai^té de la poésie élégiaque, il consacra son zèle poétique à la philosophie. Dans le beau poème du Bonheur, il résuma toute l'histoire de la pensée humaine à travers les âges. Je me souviens d'un argument de saint Anselme, en faveur de l'existence divine, rédigé en quatre vers alexandrins : c'est une merveille!...

On peut se demander si le poète qui se fait le serviteur de la science ne risqua pas de devenir une sorte d'abbé Delille mieux informé. C'est le danger. Sully Prudhomme ne l'a pas éviié toujours.

La poésie chante le mystère; et la science fait profession d'éloigner le mystère. Patiente, elle gagne, de proche .en proche: et, audacieuse, elle se figure quelquefois qu elle a tout pris ou qu'elle est à la veille de tout prendre.

Quand elle aura tout pris, ehl bien, alors, il n'y aura plus de place pour les poètes. Seulement, avant que la science ait tout pris, un temps s'écoulera duquel on ne peut prévoir le

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terme : et, d'ici là, je suppose que la planète Terre, avec ses habitants, sera détruite ou bien usée. En attendant, les poètes ont tout le désirable loisir de chanter le tenace mystère; oui, à condition de ne pas tomber dans l'erreur des positivistes modernes, qui, plus prestes que Comte, croient que c'est fait, ou presque.

Si le « connaissable » est une île que bat l'océan du mystère, ah! les poètes feraient bien de s'installer, avec leurs lyres ou leurs flûtes, sur les bords de cette île et de regarder un peu vers l'océan!...

C'est la vérité que les symbolistes, en dépit de leurs infirmités, ont mieux comprise que les Parnassiens et que, par exemple, Sully Prudhomme.

Recourons à l'ancienne allégorie. Ues Muses sont des sœurs, légales en âge et en dignité. Elles se partagent, oh' ne disons pas : la Poésie et la Science, mais plutôt les divers genres de poésie et les sciences particulières, — vu qu'il y a toutes sortes de poésies et qu'il y a aussi des sciences nombreuses et variées; — celles-là, on ne sait pas du tout comment elles s'assembleront, un jour, ni même si elles s'as-

sembleront jamais, pour constituer la Science... Elles sont des sœurs; et leur troupe n'est pas soumise au commandement de Tune d'elles. L'Astronomie, ni l'Arithmétique, ni THistoire naturelle ne sont souveraines ou despotes. A côté de ces Muses, les muses de la poésie peuvent, libres et fières, chanter, rire, pleurer, mener la danse de leur fantaisie.

Ce bruit courut... Il venait de mourir un Sylvain, l'un des plus célèbres de ceux dont la flûte chantait à la lisière des bois; non le dernier : la race de Pan ne s'éteindra pas de si tôt!... Mais il venait de mourir l'un de ces amis des arbres et des chemins d'ombre, dont la discrète et fine mélodie arrive, comme un souffle de vent, jusqu'aux villes tumultueuses. Et les gens des villes dressent l'oreille, élonnés de cette musique simple et mystérieuse qui leur rappelle on ne sait quoi de très ancien, le souvenir confus d'une existence antérieure où l'accueil des forêts était plus doux, plus naturel, et où les hommes demeuraient en état de fraternité première avec la splendide et charmante végétation de la terre.

Le Sylvain qui venait de mourir, André Theuriet, était né, il y avait soixante-quatorze ans, tout près de Paris, à Marly-le-Roi.

Les paysages mesurés qu'il eut. enfant, sous les yeux, Tavertirent de ne point chercher dans les sites sublimes son inspiration et de trouver en un bouquet ^d'arbres au bord d'une route r agrément de toute la nature. Stulcas, faune de Pallantyre ; Gès qui riait le soir sur le Ménale ; Bos, rœgipan de Crète, et Chrysis, œgipan du Ptyx, connurent de plus prodigieux spectacles; ils ne les aimèrent pas davantage que Theuriet, Sylvain de Seine-et-Oise, n'aima l'humble campagne de chez nous.

Du reste, il était bien jeune encore quand sa famille, lorraine. 1" emmena et le mit à faire ses études au collège de Bar-le-Duc. Son père occupait là les fonctions de receveur de lenregistrement. L'adolescent ne semble pas avoir eu d'idées très nettes sur le métier qu'il choisirait. Et, puisque les sylvains, en notre époque si tardive, ont besoin de gagner leur vie au jour le jour parmi les hommes des cités, il accepta, quand il eut vingt ans, le titre de surnuméraire à Tenregistrement. Ce n'est pas une profession que Ton préfère à toutes les autres par vocation, comme d'être missionnaire, fondateur ou destructeur d'empires. Il comptait sans doute que le surnumérariat lui laisserait

le loisir de baguenauder à l'aise en compagnie de ses rêves forestiers. Quatre ans après, il publiait ses premiers vers, étant devenu déjà receveur à Auberive.

Il avait ainsi, en sage, fait deux parts de sa vie, et si Ton peut dire, isolé ses besognes, afin de préserver ce que la destinée accordait à sa fantaisie. En 1886, lorsque, après trentetrois années de fonctionnarisme zélé, il prit sa retraite, il était chef de bureau.

A-t-il souffert des limites étroites où fut sa liberté enclose?... On limagine, entre les murs d'une pièce ministérielle, sensible à la lumièfe du printemps qui éclaire les vitres et qui doit être plus belle ailleurs. On Fimagine alarmé aisément au passage d'une vision champêtre et. qui sait? troublé peut-être à l'odeur de résine qui parfois se dégage du bois des vieux meubles, comme si l'animaient de soudaines velléités de renaissance.

Mais, pour avoir été privé de la campagne tant d'heures durant, ne lui a-t-il pas consacré un plus ferv^ent amour? Les paysans ne sentent guère la poésie des champs et des prés : ils

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les voient trop perpétuellement. Si le jeune Virgile était resté à Mantoue, aurait-il si bien apprécié le bonheur des laboureurs? Rome agitée lui donna et elle entretint en lui cette nostalgie des journées villageoises qui embellissait délicatement ses souvenirs.

Que la campagne est délicieuse à qui l'évoque au milieu de cartons poudreux et d'écritures inutiles!...

Trente-trois ans sauvegardé de la satiété de son rêve. Theuriet. quinquagénaire, se retira décidément à Bourg-la-Reine; et c'est là qu'il est mort, au commencement d'un été fleurissant, tiède et lumineux.

L'œu\Te quil laissa est abondante, composée de vers et de prose et toute pleine de paysages. Il a aimé la nature comme Rousseau et George Sand, peut-être avec plus de simplicité encore et de spontanéité véritable.

Il a tant aimé la nature quil ne lui a pas demandé autre chose que ce quelle offre au regard de qui la veut bien contempler. On ne peut tirer de ses livres une philosophie. Tel écrivain, que les montagnes, les fleuves et les lacs ont enchanté, devine en leur beauté, en

leur mouvement ou «n leur tranquillité merveilleuse, une présence ou des significations de mystère, -— et il est panthéiste volontiers.

Theuriet ne fut pas un panthéiste. E'idéologie le laissa tranquille et ne se mêla point à son émoi, que seule suscitait en lui l'amicale nature.

Il y a, dans un de ses romans, cette pHrase : « Tandis que je m'initiais avec ferveur à la beauté des paysages tourangeaux, Napoléon III déclarait la guerre à l'Autriche. > Ces hommes d'Etat tourmentaient le monde, les politiciens tourmentaient leur propre pays et les métaphysiciens inventaient de glorieux et fragiles systèmes, tandis que lui, à l'écart, goûtait les paysages variés de la L'orraine, du Barrois, de la Savoie ou de l'Ile-de-France. Il vécut dans cet innocent refuge de sa préférence rurale.

Tout ce qu'il fit d'autre que de décrire les horizons, les chemins, les champs, les feuillées fut de combiner, pour ses romans, des fictions peu compliquées et qui sont le prétexte plutôt que le sujet de ses livres. Il avait soin de les situer dans les entours qu'il lui plaisait le plus de peindre.

Ce Sylvain ne s'aventurait pas très loin de la forêt tutélaire où il était heureux magnifique-

ment. Il se tenait quelquefois à la lisière, el de là il regardait les passants suivre la route, il observait leurs gestes et leurs mines, il tâchaii de remarquer leur allure et de la noter... Oi bien, il se risquait à entrer dans les villages ou les petites villes, et il se promenait par les rues semblables à des sentiers, épiant Iheure où les fenêtres s'allument et où les gens qui rentrent avouent, dans la délente de leur attitude, la colère, la joie ou la détresse, enfin le secret de leur vie. Et, pensif, il s'appliquait à de- \dner les aventures... Ensuite, il les racontait, émerveillé avec tristesse d'avoir surpris des drames si poignants à peu de distance des arbres.

Il y a dans ses romans de la poésie et de la sensualité. Certes, avec décence. Mais enfin, il a vu Texistence humaine menée par d'assez rudes convoitises. Et il aurait été réaliste — selon la manière qu'on a d'entendre ce mot — — si la délicatesse de son art ne lui avait épargné cet inconvénient. Son œu\Te est élégante et yrsde.

Il n'est pas allé très avant, peut-être, dans l'étude des caractères et il n'a point découvert

de coins inconnus clans l'ombre des cœurs vivants. On ne peut le compai'er à aucun des grands romanciers qui, depuis trois quarts de siècle, ont un à un constitué une somme psychologique où peu à peu s'ébauche la véritable et totale image de l'homme. Mais, en un temps où les terribles villes prenaient tout, et accaparaient toutes les imaginations, et vidaient les campagnes, il a su faire écouter un air de flûte virgilien qui rappelle aux prés et aux bois les enfants ingrats de la nature.

La flûte du sylvain s'est tue et laisse un mélancolique silence.

J.-K. HUYSMAN5

Réaliste d'abord et finalement mystique, J.-K. Huysmans étonna ses contemporains.

Même, il les déconcerta. Il leur présentait, en lui, deux hommes, et qui semblaient contradictoires. Le public naime pas cela : il trouve plus commode de n'avoir à formuler, sur un écrivain, qu'une seule opinion, nette, simple, catégorique.

On mena, autour de la « conversion » de Huysmans, grand bruit. Des critiques ne la voulurent accepter que comme un stratagème de romancier: et ils posèrent des questions de sincérité qui, outrageantes déjà, ont encore l'inconvénient d'échapper au tribunal de ces messieurs.

Laissant de côté tout cela, ces anecdotes, ces potins par lesquels se disqualifie ou quelquefois se déshonore le jugement de nos arbitres littéraires, il me plairait de montrer l'unité de

la pensée de Huysmans. Il ne s'est pas contredit : je le retrouve lui-même aux deux époques de son devenir intellectuel.

Il fut véritablement réaliste. Oui, plus que Zola et plus même qu'Alphonse Daudet. Il faut le placer au premier rang de ces écrivains à propos desquels on a dit que, pour eux, le monde extérieur existe. D'autres cherchent, dans la réalité, le pittoresque, l'émouvant, le sublime, ou bien la grâce, ou bien des significations humaines, l'heureux décor d'un drame, un état de l'âme... Huysmans, à la façon des peintres de nature morte qui accordent aux moindres objets leur attention minutieuse, goûta le charme de toute la réalité. Il donnait l'impression de ne ; as choisir; et, son effort de scrupuleux artiste, : le mettait à copier sans faute le détail du spectacle que le hasard lui offrait.

Ce n'est pas facile de voir les choses comme elles sont. Il y a, entre elles et nous, notre accoutumance. Elles ne nous apparaissent que vêtues de ce manteau vulgaire sous lequel est dissimulée leur beauté originale et surprenante. Pour les avoir toujours vues, nous ne savons plus les

voir : elles nous sont devenues familières, c'està-dire invisibles. C'est pour cela que les amis de la réalité ont souvent recours à l'exotisme. Ils vont demander aux « terres étranges » des arbres, des fleurs, une atmosphère, un horizon que n'ait point offusqués encore la vie quotidienne et sur lesquels ils puissent ouvrir des yeux nouveaux, des yeux ingénus. Plus tard, dépaysés, ils reviendront peut-être au village natal; et ils le regarderont, émerveillés, parce qu'ils en auront perdu la morne habitude.

J.-K. Huysmans avait conservé une fraîcheur de vision qui lui permettait d'admirer tout le réel comme s'il venait de le découvrir. Son application d'écrivain consistait à bien attraper les formes de langage qui notaient le mieux et le plus brièvement et le plus immédiatement ses remarques subtiles. Pour cela, ayant à lutter contre la désuétude et l'insignifiance où les mots tombent vite, il recourait à des artifices. Certes, il tourmentait ses phrases et il bousculait le yocabulaire... Il le faisait avec une habileté pro- 'digieuse et comme avec une malice incomparable. S'il pécha, de cette manière, toujours estil qu'il ne le fit que pour être sans cesse expressif et pour rendre avec une saisissante pré^ dsion le yisage .même de la vérité.

Ainsi doit-on le rattacher à cette lignée dai tistes et d'écrivains qui, dans l'art et dans la littérature, suivirent le mouvement d'idées scientifiques et philosophiques qu'Auguste Comte a déterminé.

Il fut, de cette façon, positiviste.

El il fut mystique. L'auteur de V Imitation, sainte Lidwine de Schiedam, sainte Hildegarde, les plus délirants dévots n'ont point écrit de pages auxquelles il n'ait accordé son total acquiescement. La religion qu'il adopta n'est pas cette idéologie transactionnelle que certains philosophes conciliants ou un peu pusillanimes acceptent, en vue de comhiner, par des métaphores ou des calem]x)urs, leur pensée hardie et l'ohéissance dogmatique. La religion naturelle, comme on dit, a le défaut de nêtre ni une philosophie ni une religion, mais seulement une niai-" série. Dégager la religion de ses pratiques, de ses sj'mboles, — de ses réalités, — c'est la réduire à moins que rien; et ce n'est pas la transformer en philosophie : en fait de métaphj^sique, ré-f; pondrai-je à ces religieux-naturels, nous avonsr mieux!... Nous avons Spinoza ou Ueibnitz. Seu-,

lement, les systèmes de Spinoza et de Ueibnitz, de leur côté, ne remplacent pas une religion. ITa piété de J.-K. Huysmans ne voulait pas être différente de celle qui anime une bonne femme ou son charbonnier. Il ne refusait aucun article du dogme, aucun exercice du culte. Il aima les prières matinales, l'odeur de l'encens, la torture de la contrition, les miracles.

... Je ne parle que de ses livres, et non de lui; de lui, pas plus que si je ne l'avais connu aucunement et ne savais rien de sa vie...

Ses derniers livres sont embaumés de foi authentique. Des pages y ont une fraîcheur de messe de l'aurore; d'autres la fatigue engourdie des oraisons prolongées; d'autres sont toutes frémissantes d'extase, et d'autres égayées de sécurité mentale : c'est fini de l'incertitude et il fait bon se reposer dans une croyance irrévocable!...

Il n'y a jpas de trace de doute, en ces livres; et c'en est le pathétique. Or, nulle idée, à qui use de sa raison discursive, ne semble garantie contre l'attaque d'une objection. La certitude absolue, où qu'elle s'applique, est le signe du mysticisme le plus audacieux.

Tel se manifeste Huj^smans, positiviste et mystique; et telle cette dualité qu'on a vue ou cru voir dans sa pensée.

Mais, entre le positivisme et le mysticisme, 35 a-t-il une opposition véritable? Oui, en quelque sorte. Une irréductible opposition? Je ne le crois pas. Et, en tout cas, il faut qu'on tienne compte de certaines analogies qui établissent un passage de l'une de ces doctrines à l'autre.

Le positivisme sépare en deux domaines le réel : ici, le connaissable; et puis, là, l'incon-naissable. Or, cette distinction nette du con-. naissable et de l'inconnaissable, — qui est l'es-^ sentiel du positivisme, — le mysticisme aussi la fait, et elle lui est essentielle à lui aussi. Po-: sitivistes et mystiques préludent semblablement: Littré définissait la réalité comme une île que bat l'océan de l'inconnaissable, « pour lequel nous n'avons ni barques ni voiles ». Cette formule magnifique, qui est exactement celle du positivisme, les mystiques T adopteraient , à

peine modifiée : « pour lequel, diraient-ils, notre raison discursive n'a ni barques ni voiles »^

La différence des positivistes aux mystique^ la voici. Les positivistes négligent l'inconnaissable, ou ils voudraient le négliger; les mys^ tiques l'adorent, le contemplent avec ravisse^ ment et lancent vers lui leurs barques spirituelles, poussées du souffle intuitif ou que guident les dogmes révélés.

Mais, ici encore, positivistes et mystiques ne sont pas en nécessaire et absolu désaccord. C'est l'espoir et c'est l'opinion de bien des savants que la science gagne et gagnera sans cesse du terrain, jusqu'à reculer extrêmement les bornes du connaissable et, qui sait? jusqu'à réduire, annihiler l'inconnaissable. Ils ne se résignent pas volontiers à laisser autour d'eux inexploré, inexplorable, l'océan du mystère.

Eh! bien, ce que les savants attendent — et, sans doute, en vain! — de la science, J.-K; Huysmans l'a demandé à la foi. Le processus de la pensée est le même, chez lui et chez les autres. Un pareil désir les anime de mettre

partout de la réalité; une pareille horreur du ^dde environnant les a touchés.

Certes, les savants ont plus de méthode, plus de patience. J.-K. Huj^smans aima tant la réalité concrète qu'il la voulut tout de suite installer bien au delà du connaissable. Et il choisit, pour cela, le dogme catholique.

Les raisons qui ont pu le déterminer, raisons morales, sentimentales ou autres, conséquence de ses méditations ou œuvre de la Grâce, si l'on veut, qu'importe?...

Comme Platon, quand il était allé au bout de sa dialectique, plaçait à cette limite de sa pensée des mythes, des légendes, des contes d'enfants, de beaux sj^mboles, Huysmans établit aux bornes du connaissable des bannières, des oriflammes, des ex-voto, la croix et toute la poignante idéologie chrétienne.

Il s'était ainsi délivré du mystère, qui ne convenait i^oint à son esprit réaliste et positiviste.

C'est une chose remarquable qu en ses écrits les plus hardiment mystiques, les Foules de Lourdes par exemple, il fasse un perpétuel effort pour démontrer ses dires. Il affirme les miracles; et il en veut prouver l'authenticité. Il procède ou veut procéder, expérimentalement. Il se réfère aux certificats des médecins; il

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cite, discute et apprécie les témoignages. Puis, le miracle constitué en l'état de certitude scientifique, il l'utilise comme un argument et comme le principal argument qui vaille en faveur de la foi.

Et alors, le monde divin qu'il a installé dans le domaine de l'inconnaissable, il le traite et il le décrit comme il faisait naguère pour la réalité toute proche. Sa manière est la même, minutieuse, émerveillée, habile. La ferveur s'est accrue de la joie d'avoir anéanti l'irréel, le nonêtre; elle s'est accrue aussi de la splendeur du spectacle nouveau qui l'excite. Mais le réalisme, au sens véritable et complet du mot, est le même.

Voilà l'unité profonde que je discerne dans la pensée de l'écrivain qui alla, d'un train continu, des Sœurs Vatard à la Cathédrale.

Quand la maladie lui tortura les yeux et quand il fallut lui coudre les paupières, vingt mois avant sa mort, J.-K. Huysmans accepta ce supplice comme la juste punition des plaisirs que la vue lui avait donnés. Son humilité, sa ré-

signation de chrétien lui inspiraient cette croyance. Mais, en yérité, son regard attentif et passionnément curieux l'avait, d'étape en étape, guidé du monde naturel au parvis de. réalités suprasensibles.

E/VIILE QEBHART

Un excellent érudit, un écrivain charmant; l'un des hommes les meilleurs, les plus simples et les plus résolus qu'on pût connaître; — une âme extrêmement bien ordonnée.

Emile Gebhart était Lorrain par sa ville na-: taie et Alsacien par ses grands-pères paternels.. Et il ressentait ardemment la fierté de cette double origine : c'est, disait-il, une noblesse que d'appartenir à un monde en deuil. Il avait l'orgueil de compter dans cette « famille d'âmes *] que composent la France, la Lorraine et l'Ai-! sace.

De sa province natale, il gardait le souvenir et comme l'habitude. Il en aimait et les légendes, et l'histoire et les usages. Je me souviens de l'avoir entendu raconter ceci, d'une voix sourde et attendrie... Pendant la nuit de la Toussaint, là-bas, on allume, sur les tombes, de petites lampes. C'est ainsi de Bâle à Strasbourg. De village en village, les cimetières, en kyrielle discontinue, font une traînée de lumière. Ces petites veilleuses tremblent parmi les margue^

rites et les roses. Elles sont, affirmait Gebhart, plus émouvantes à contempler que les étoiles du ciel.

Brûlantes sur les tombes, elles signifient la fidélité au passé, qui est la vertu qu'il a pratiquée avec le plus de dévotion.

Il adorait les belles histoires et les racontait à merveille. Plus elles étaient extraordinaires et plus il avait le goût d'y croire. Et, si c'étaient des histoires de « chez lui ; , alors, il y croyait ATaiment de tout son cœur. Elles l'animaient et elles lui donnaient à penser; bientôt, il ne savait plus si elles n'étaient pas authentiques absolument...

Un jour, — il y a quelques années : combien? sait-on jamais « le compte des années »? — saint Nicolas, évêque d'Asie, patron de la Uorraine, et saint Arbogast, évêque de Strasbourg, au temps du roi Dagobert II, se rencontrèrent à la cathédrale de Strasbourg, y étant venus du Paradis.

Saint Nicolas voulut mettre sa montre à l'heure; et les deux saints allèrent à la Grande Horloge, qui est un mécanisme surprenant. A midi, les images des douze apôtres se montrent,

défilent sous la bénédiction divine. Saint Mathias est le dernier.

Une petite fille regardait — et attendait, ditelle, le treizième apôtre. Saint Arbogast, alors, lui expliqua gentiment que son attente n'était pas raisonnable : il n'y a que douze apôtres... La petite Lorraine s'obstinait à guetter un treizième apôtre, — qui viendra, qui sera saint Michel de France; — et, quand saint Michel de France apparaîtra, les colonels, les régiments et les tambours français entreront à Strasbourg et se répandront par tout le pays!...

Saint Nicolas, rêveur, dit :

— Si Dieu voulait!...

Et saint Arbogast répondit :

— Dieu peut très bien vouloir!...

Emile Gebhart racontait cette histoire avec bonne foi. Il accordait aux saints Nicolas et Arbogast une confiance mélancolique.

Il racontait aussi, volontiers, avec moins de bonhomie désabusée, des histoires du Paradis terrestre.

L'humanité, disait-il, a gardé la mémoire d'un lieu d'innocence qui est maintenant enseveli

SOUS les ronces; elle y rêve avec tendresse elle voudrait en retrouver le chemin perdi L'Inde, TEgypte, la Chaldée, la Perse et VM syrie y plaçaient des fleurs merveilleuses, des fruits délicieux, des sources fraîches. Les chrétiens ont été plus spiritualistes.

Où était ce Paradis? Très loin, plus loin que l'Euphrate. Les voyageurs, qui s'en allèrent le chercher, ne le trouvèrent pas; les docteurs, qui restaient chez eux, le situèrent sur les col-^ Unes les plus proches de Jérusalem, et assurèrent que Dieu en avait détruit toutes les traces.

Mais saint Brandan, ayant jeûné quarante jours et pris son bâton blanc, s'en fut avec quatorze cénobites à la quête du Paradis. Ils visitèrent une île où chantaient des cygnes blancs comme neige. Saint Brandan y célébra la messe de Pâques et puis la fête de Noël... Et M. Gebhart, lui, s'attristait à songer que, désormais, le Paradis terrestre était effacé des mappemondes. Mais il se consolait en songeant que le Paradis fleurit encore, au fond des cœurs, d'une manière idéale. Et il était prêt, quant à lui, à reprendre le bâton de voyage de saint Brandan.

Il avait toutes les grâces de l'esprit. Les badinages de la pensée le divertissaient infiniment et même il goûtait un certain libertinage intellectuel, mais à la stricte condition que fussent maintenus fortement les principes traditionnels de la \ie sociale et nationale.

Je le comparerais à l'un de ces humanistes de la Renaissance qui, sachant presque tout, ayant j pratiqué les livres et les hommes de toujours, I aimant les audaces de la dialectique et estimant à leur prix les pittoresques folies de la raison, furent cependant les amis de l'ordre et les partisans d'un pouvoir énergique. Il avait l'horreur de l'anarchie, et d'autant plus qu'il était au courant des attraits qu" exerce l'aventureuse idéologie.

Une tête solide et toute ronde, aux cheveux ras, sans barbe, de courtes moustaches seulement; la figure grasse, avec de bonnes joues, un large front et de petits yeux durs; un air sévère, un peu bourru, — mais il riait très volontiers.

Je me rappelle que, le jour où l'Académie le reçut, quand il arriva, cuirassé de verdure, une petite dame, qui était ma voisine de hasard, s'écria, avec un étonnement qu'elle ne songea point à dissimuler :

— Oh! il ressemble à Bismarck!...

C'était à cause de la physionomie mal com^ mode quil prenait de temps en temps.

Mais, plutôt, il ressemblait à un moine de jadis et, puisqu'il était cet humaniste que je disais, à Fun de ces moines savants et disputeurj qui furent, pendant le moyen âge et ensuite les gardiens des lettres antiques. Chrétiens fi dèles à la beauté païenne, ils composaient ui idéal, double en ses origines et ingénieusemen assorti, qui s'est transmis jusqu'à nous et qu a formé peu à peu la civilisation méditerra néenne.

Il Aisita l'Italie et la Grèce; il vécut en c( régions premières où, autrefois, Flamands, geni de Cologne et de toute la haute Allemagne, phi loso;^hes et ai'tistes du Nord étaient allés quérii un soulfl? réchauffant et vivifiant. Et il devint à la Sorbonne, professeur de littérature méri dionale. Plus que Thellénisme antique et plus que l'ancienne lalinité, lavaient séduit ces manisants, les Italiens et les Espagnols, Dante Pétrai-que et Cervantes. Il les commentait, danî ses cours, avec un zèle amical.

Il avait étudié de près les documents; il les avait confrontés et jugés. Historien de la bonne

école, il travaillait avec une méthode rigoureuse et, malicieux, veillait à n'être point dupe. Mais, s'il cherchait assidûment la vérité, il appréciait aussi la légende qui, en second lieu, lui semblait très significative et qui, d'abord, le divertissait. Dans les vieux volumes et dans les manuscrits, il avait trouvé nombre de belles anecdocteS; gaies, parfois drôles.

Thucydide les eût négligées; Hérodote, non. Mais, lui, s'il avait l'austère critique de l'un, il avait aussi, comme l'autre, l'amour des récits agréables; et il avertissait qu'il n'allait conter, parfois, que plaisantes choses, mais il les contait tout de même.

Et avec quel art délicat! avec quelles mines!... avec une grosse voix, un peu enrouée, un peu sourde, qui tournait joliment les phrases, amenait les mots et puis les cachait, les lançait et les retirait, se jouait des idées comme le chat de la souris.

Il ressemblait un peu, oui, à un gros chat; il en avait l'adresse gracieuse, la nonchalance, les façons de ne pas bouger, longtemps, et de garder les yeux ouverts, prêt à de vifs éveils et à des pattes de velours sous lesquelles étaient les griffes bien acérées.

Car il avait beaucoup d'esprit — autant d' prit que de bonté, — l'esprit le plus aimabl( mais redoutable à toute sottise ou méchanceté

Son livre le plus parfait est, je crois, Vltali mystique^ admirable essai d'histoire religieus où sont également réussis la pittoresque peii ture de l'époque, l'exposition des doctrines, portrait vivant des personnages et l'analyse d( émois spirituels qui se généralisent, créent les foules religieuses ou hérétiques, animent les grands mouvements de conscience. C'est l'histoire de saint François d'Assise, l'histoire du franciscanisme et des Franciscains divers, qu'il a esquissée là et, en plusieurs points, approfondie. Il s'y révèle l'héritier d'Ozanam et de Renan.

Bientôt, et cédant sans doute à son imagination tentée, sans doute aussi aboutissant à une telle sagesse que le dépai't lui parût impossible à faire entre la vérité historique et la fiction éclairée, il composa de délicieux petits romans qui empruntaient au passé leur substance et que parait de nouveautés ingénieuses l'invention de l'écrivain. Il avait débuté par une thèse latine dont voici le titre : De varia Ulyssis apud

veteres poetas persona, œuvre docte et qui n' accorde rien à la fantaisie; et, récemment, il écrivait un Voyage du jeune Télémaque, tout plein de gentillesse et orné de la meilleure plaisanterie.

Emile Gebhart s'amusait aussi d'un autre voyageur, Panurge. Il a consacré un volume grave, et d'ailleurs assez beau, à Rabelais, qui lui servajit à étudier la renaissance et la réforme. Et puis Panurge lui servit de thème pour de libres narrations.

Tel fut le devenir intellectuel de cet érudit qui, peu à peu, s'achemina vers la littérature et qui parut peut-être moins sérieux à mesure que le progrès de sa philosopliie, mélancolique et sereine, le détachait d'une science périlleuse.

Je crois qu'il était plus ^Taiment gai au temps de sa confiance philologique. Il y a, dans ses livres d'histoire, plus d'allégresse que dans ses contes où il a mis le sourire d'une âme inquiète.

Les dernières années de sa vie, en dépit du fauteuil de Gréard que les Quarante lui donnèrent et en dépit de la célébrité tardive, ne furent pas heureuses. Si je le dis, ce n'est certes

pas que j'aime, au sujet d'un écrivain, d'ui artiste, les renseignements personnels et les in-| discrétions biographiques. Mais Emile Gebhart détesta ce temps, sa politique et ses idées. Ues théories antimilitaristes et antisociales qui maintenant échauffent les cervelles le désolaient et l'effaraient. Il était patriote, il était de tout soi cœur attaché à des croyances et à un ordre de choses que les maîtres de l'heure attaquaient avec furie. Il en ressentit un chagrin qui, jusqu'à sa mort, ne cessa point de le tourmenter: Et je ne sais s'il ne désira pas de mourir plutôt que de durer parmi des hommes, des événements et des menaces où n'a plus sa sécurité — je dirai même : sa dignité — un humaniste! qui prend son plaisir au jeu des belles-lettresl et des subtiles idées et qui est audacieux sans] inconvénient dans un Etat solide, dans une puissante patrie. Il appartenait à la classe de ces lettrés qui sont la parure élégante d'un payî fort; et il vit — ou il crut voir, l'avenir dira] s'il se trompait — ce pays qu'il adorait s'af-j faiblir, les réalités sociales et nationales qui lui] étaient indispensables défaillir. Il s'attrista er il souffrit; en bon Français et en noble réactionnaire.

LUDOVIC HALEVY

Ludo^dc Halévy était âgé de soixante-quatorze ans. Le mal qui, après l'avoir longuement tourmenté, eut raison de sa vitalité forte, ce fut l'excès d'une sensibilité toujours en éveil, une alarme nerveuse, une incessante inquiétude de l'esprit.

Cette cause de sa souffrance avait aussi pour résultat le \if et subtil agrément que lui connurent ses amis, une délicatesse de pensée, une finesse d'âme et, pour employer un mot qui jadis avait plus de signification qu'à présent, une gentillesse accomplie.

C'était un homme ;d'une élégance véritable, €n ses propos, et en sa manière d'être comme en sa manière d'écrire. Il avait les plus jolies qualités françaises et il évoquait le souvenir d'une époque où l'on dirait que ces qualités-là fleurissaient mieux qu'aujourd'hui, plus faci-

lement, moins contrariées dans leur épanouisse^ ment naturel.

Bien qu'il n'eût, quand la guerre éclata, qvn trente-six ans, et bien qu'il ait beaucoup pn duit depuis lors, et bien qu'il ait désormais sans amertume, suivi son temps, il apparaissait comme le souvenir durable des jours les pli heureux et brillants de l'Empire.

Son œuvre est abondante et variée; elle coni!mence par Ba-Ta-Clan, « chinoiserie musicale t où collabora Offenbach. Et, de cette œuvre,comment énumérer les épisodes glorieux, h triomphes, les hardiesses réussies, les nouveau^ tés ingénieuses et charmantes?

Avec Meilhac, Eudovic Halévy a fait de l'opérette un genre magnifique.

Sous l'apparence d'une gaieté légère, c'est un< satire attentive; et la fantaisie est là pour dis-? simuler un peu les remarques d'un moraliste mécontent. On a souvei^t dit que l'opérette de Meilhac et Halévy; avait des façons subversives; et même, les partisans d'une fière austérité républicaine ont cherché dans ce théâtre la preuve de ce qu'ils nomment la corruption de l'Empire : — ce que maintenant on repré^

sente, sur la scène parisienne, témoigne d'une autre corruption!... Et c'était par trop méconnaître le caractère de la gaieté ancienne.

L'opérette de Meilhac et Halévy; se moque, oui, de presque tout, — et, disons-le, de tout. Elle n'épargne ni les personnes ni les idées; elle met en couplets narquois les respectabilités et les doctrines. Elle est redoutable!... Mais enfin, doctrines et respectabilités n'ont qu'à bien se tenir et à se tenir bien; il n'est pas mauvais qu'elles reçoivent, de temps à autre, un petit avertissement.

Sans cela, ne les verrait-on pas, bientôt, arrogantes plus que de raison? Il faut leur rappeler qu'elles sont humaines et qu'elles ont un gracieux devoir de modestie à observer pour n'être pas ou n'être guère insupportables. Un certain dogmatisme est nécessaire à la puissante constitution des sociétés; mais non l'excès du dogmatisme. Ee vieux Royer-Collard affirmait, avec une épouvante comique un peu, qu'on ne fait point au scepticisme sa part. Il avait tort; et, en tout cas, on peut considérer qu'il n'est pas beaucoup moins utile de faire sa part au dogmatisme impertinent j voilà le rôle excellent qu'assuma l'opérette. Un Etat florissant la besoin de Roxer-Collards et de Meilhacs et

Halévys; riiarmonie résulte de leur émulatioi courtoise, l'un apportant les principes nécessaires et les autres le badinage indispensable. Un tel Etat vaut tout ensemble par son atti^ tude noble et son aménité; la raideur qu'il au^ rait est corrigée aimablement.

Meilhac et Halév}^ furent de grands railleun Tous les moralistes raillent : c'est le propre di leur métier. Ce qui ne survit pas à leur railj lerie n'était pas solide, probablement, et, san^ quon le sût, menaçait ruine : il valait mieui que la bicoque calamiteuse dégringolât et, au] tant que possible, sans écraser personne. Ce qi était solide, la plaisanterie ne le détruit pas.

Du reste, n'allons pas, par trop de zèle, attrij buer aux deux auteurs de la Grande-Duchesse ej de la Périchole des préoccupations sociales qu'ils n'ont pas eues. Ils étaient gais spontanément] Et, leur allégresse pimpante, je la compareraii^ volontiers à l'insouciante joie qui anime l'arj et la littérature pendant la seconde moitié di dix-huitième siècle. Le temps qui préparait, sans y songer, la Révolution française et le tempj où approchait la menace terrible de la guerre ont eu un goût pareil de sourire et de prendra la vie légèrement.

C'est pathétique et, avec une sorte d'étourderie, c'est brave.

Avec toute son exubérance et avec toute sa folie, l'opérette de Meilhac et Halévy est toute pleine de réalité, de choses vues, bien attrapées et bien notées. Elle donne la caricature, mais ressemblante, de l'authentique vérité. Et les auteurs de la Belle Hélène sont aussi ceux qui, écrivant la Petite Marquise^ trouvaient une des formes les plus ravissantes de la comédie moderne.

C'est un genre moyen, si l'on peut dire, également éloigné du vaudeville et du théâtre démonstratif. Il ne cherche pas à divertir par une prodigieuse invention d'épisodes, par leur combinaison savante et par l'agencement d'une intrigue fort compliquée; non. il préfère imiter le simple cours des événements humains. Il ne s'efforce pas non plus d'établir une thèse, de combattre des abus et de transformer la législation; non, il préfère demeurer dans son dessein, qui est de plaire.

Ces comédies sont empruntées à l'existence quotidienne de leur temps. Elles doivent leur agrément à la justesse de l'observation cou-

rante, à leur bonne grâce et à leur esprit. Elles sont amusantes et émouvantes, mais sans acharnement et avec goût. Elles ont un peu les caractères de l'essai, qui est une si jolie et si française habitude de pensée. On voudrait vainement en extraire une philosophie; mais les idées y abondent, les remarques surtout. Et de délicate observateurs du cœur humain, comme disaient nos pères, y ont mis le meilleur de leurs découvertes sans prétendre à coordonner cette diversité nombreuse, à composer un système et à le prêcher.

Ainsi, ils ne sont pas obligés de faire les sacrifices que réclame la construction d'une idéologie: ils offrent une image plus fidèle de leur objet : le cœur humain, trouble, confus, dont le désordre est si attraj^ant. Il me semble que les origines de cette méthode sont dans Montaigne; et, en le disant, j'indique le charme de cette comédie un peu désabusée et souriante.

Halévy avait cette grâce du geste qui n'insiste pas, une manière nette et rapide, une vive rapidité de trait.

Lorsque parut, en 1873, dans la « Vie parisienne », Monsieur et Madame Cardinal, un nou-

LUDOVIC HALÉYY 211

veau genre littéraire fut créé. Il n'y avait alors rien de pareil. Ensuite, on a tant imité ce chefd'œuvre — tant et si imprudemment! — que sa fraîche originalité nous échapperait. Monsieur et Madame Cardinal, en 1873, auraient fait scandale, si toute l'habileté du monde n'avait été là pour excuser la hardiesse et la rendre délicieuse.

C'était du réalisme. S'en aperçoit-on?... Si l'on ne s'en aperçoit pas, voici pourquoi : c'était du réalisme spirituel. Et les réalistes ne nous ont pas habitués à telle aubaine. Ues pauvres gens se sont, pour la plupart, figuré qu'il leur fallait, sous peine d'avoir l'air futile, être ennuyeux- ils copient la réalité lourdement, au lieu d'en saisir avec adresse les aspects pittoresques ou plaisants... C'était du réalisme, — mais orné d'un sourire, en outre.

Ce sourire de Ludovic Halévy, si je le notais exactement, tout le commentaire de l'œuvre serait inutile. Un sourire indulgent, un peu mélancolique et plus amusé; un sourire que n'a point éveillé l'étonnement, car la petite comédie que jouent les hommes autour de qui les regarde n'est pas bien riche d'imprévu; un sourire enchanté, parce que le spectacle est drôJe; un sou-

rire qui s'attristerait bientôt s'il ne s'était promis de ne pas céder à la divine tentation des larmes: un sourire frivole.

Frivole. — je n'atténue pas le mot. L'œuvre de Ludo\àc Halé^y est frivole merveilleusement; et cela, non en dépit, mais en surplus de tous ses grands mérites.

Ah! célébrons, afin d'honorer la récente mémoire de cet écrivain, la charmante frivolité. Ernest Renan disait que la dernière et la plus haute philosopliie aboutirait peut-êti'e à un ballet. Et lui, vieil érudit, fut excellemment frivole. Si son exemple n'était point assez persuasif, il suffirait, pour aimer la frivolité tout à fait, de songer à tant de penseurs que nous avons et qui sont amèrement dépourvus de cette aimable qualité.

Etre frivole, c'e^t regarder la vie avec politesse. Il n'est pas bienséant de se fâcher, de déployer une violence frénétique au sujet des incidents d'ici-bas, ni non plus de multiplier les signes d'une ferveur continuelle. Et puis, on peut désirer de n'être pas dupe; alors, pour le cas où l'aventure n'en vaudrait pas la peine, à quoi bon les cris et les pâmoisons?...

La vie terrible et délicieuse, avec ses inépui^

sables ressources de joie et de tourment, nous invite à une sorte d'irrésolution souriante. Elle y invite les meilleurs d'entre nous, ceux-là qui sont capables de quelque énergie sans déploiement de manteaux amples ni de larges phrases. Car il y a, dans la frivolité, de la vaillance et, vraiment oui, de la vaillance à la française. Ludovic Halévy, que torturait sa frémissante sensibilité, l'a montré parfaitement bien.

Il avait, depuis quelques années, cessé à peu près complètement d'écrire, et il était devenu l'un de nos patriarches littéraires. Il voyait, autour de lui, naître et se répandre par le monde des idées, des façons de penser, des formes d'art qui n'étaient pas ce qu'il avait prévu, qui n'étaient pas ce qu'il préférait; il n'en éprouvait pas de mauvaise humeur et il considérait avec curiosité les modes nouvelles de l'esprit. Tout cela formait une atmosphère très différente de celle qui avait favorisé la naissance et la réussite de son œuvre. Aussi ne voulait-il plus être que spectateur.

Je ne sais si, comme plusieurs de ses contemporains, il ne ressentit pas un peu de tristesse et même d'effroi à constater que les conditions

de la vie sociale et nationale ne se prêtaient plus à la floraison de la littérature qu'il avait aimée, et peut-être à deviner que la maison n'était plus assez gaie ni même assez solide pour les fêtes d'autrefois. "

Mais il souriait... Il était aimable; il racontait, avec une verve subtile, de ravissantes histoires; il était extrêmement bon, il. l'était délicieusement, avec grâce, avec douceur, avec simplicité, — je me rappelle.

Il avait le visage le plus amusant et le plus mobile, le plus rapide à passer de la gaieté au rêve, du badinage à l'inquiétude, — visage diyers et comme agile, masque merveilleux sur lequel se jouait une multiple comédie de rire, de larmes, de moquerie, de douceur, de gentillesse, comédie vraie en tous ses épisodes et bien éclairée d'un rayonnement de bonté simple.

Il excellait à raconter des histoires. Il en avait un bon nombre de parfaites, et il les disait avec le soin gourmand d'un connaisseur qui déguste un fameux petit verre. Il ne se hâtait pas de lamper; autour de l'anecdote, il causait; il amenait de loin les mots pittoresques ou plaisants; il articulait bien, mettait le ton, se divertissait et enchantait. Il riait à merveille et invitait à rire comme lui, par son air de bonhomie narquoise. Mais Tallégresse^

quelquefois, tombait soudain : songerie et mélancolie l'avaient tuée. Les yeux bleus dans la figure basanée s'emplissaient d'une langoureuse méditation. Ou bien, à la pensée des « forfaits exécrables » que des politiciens avaient commis, il se fâchait.

Qu'il était vivant ! et qu'il aimait à sentir qu'il vivait!... C'est triste de se dire qu'il est mort et qu'une telle animation de l'esprit, du cœur, du geste et de la parole est anéantie.

Comme il était bien de chez nous, et, précisément, de Paris ! On ne peut se le figurer qui naît ailleurs, qui mène ailleurs l'adolescence qu'il a eue et durant laquelle se formaient et sa manière d'être et son art.

Il a écrit : « Je suis la dernière grisette!... » Propos modeste. Et il eut certainement bien d'autres qualités, voire d'autres vertus. Mais enfin, ce mot de grisette, un peu suranné, a de la grâce aimable, une sorte de poésie. Puisqu'il avait choisi lui-même cette métaphore, gardons-la.

Je pense qu'il l'avait choisie principalement à cause de la sentimentalité qu'il faut qu'on at-

tribue à la grisette. Il était fort sentimental, et comme on l'est volontiers à Paris. Ni l'amour ni la nature ne lui inspirèrent ces chants ly;riques et sublimes qu'exhale, par exemple, un Lamartine en ses belles heures. Les frénésies de la passion ne semblent pas avoir troublé son cœur; du moins son œu\Te n'en portet-elle pas la marque brûlante. Les paysages magnifiques, montagnes défiant le ciel, pics que hantent les aigles, ou bien mystérieuses eaux: fréquentées des cygnes sauvages, ravins légen^ daires, solitudes lunaires, ne sont pas le décor, habituel que cherche son regard; il lui suffit des coteaux modérés qui entourent Paris de leur verte ceinture. Ne l'imaginons pas, au bord d'un lac, se lamentant sur la fugacité de l'heure et invoquant l,es ouragans comme de prodigieux symboles. Plutôt, suivons-le qui chemine à la lisière d'un bois suburbain, la ci^ garette aux lèvres, la tête un peu inclinée a cause d'une tendresse un peu futile, précieuse, et dont il est ému, non bouleversé.

De Mimi Pinson, je crois qu'il aimait aussi la cocarde au bonnet. Comme elle et comme les bons gamins de Paris, il avait le goût d'accompagner les régiments qui passent par les rues, musique en tête ou seulement tambours

VlO ELOGES

et clairons scandant l'allure des troupiers. Cette musique et cet aspect des militaires bleus et rouges le ra^issaient.

Sentimental et martial, Coppée fut un brave enfant de Paris, gai en outre et qui adore de plaisanter.

Je parle de lui familièrement, et je n'essaie'; pas de rendre l'image plus pathétique ou su-; perbe. Il ne l'eût point désiré... J'ai l'air d^ négliger sa poésie et d'oublier son talent, par] quoi il de^int illustre, académicien!...

Mais non! Sa poésie ne fut pas étrangère à riiomme qu'il se révéla, extérieure à sa quotidienne pensée: et son talent consista d'abord à ne pas s'écarter ambitieusement de lui-même.

De tous les j^oètes d'aujourd'hui, Coppée était le plus célèbre, le plus populaire, celui dont l'œmTe eut la plus large diffusion. Au théâtre, il connut des succès glorieux. Quand il se mit à écrire dans les journaux, une immense clien-| tèle lui arriva.

C'est qu'il navait pas coupé les ponts — comme d'autres ont l'orgueil et peut-être le tort de le faire — entre lui et la foule. Fidèle à ses

origines, fidèle à lui-même, il demeurait fidèle à cette foule que de pareils souvenirs, des circonstances analogues avaient formée ainsi que lui. Le talent qui lui était échu ne le sépara point des hommes de son temps et de son pays; mais il chanta leur chanson si bien qu'il fut écouté d'eux avec une sympathie véritable.

L'étonnant, avec tout cela, c'est qu'il était parnassien. Et voilà justement son originalité littéraire : écrivain populaire, en somme, il emprunta l'esthétique des délicats. Ees autres parnassiens ne songeaient pas beaucoup à séduire un nombreux public. Dépourvus d'exubérance, artistes subtils qu'amuse le jeu des mots, rares i et bien trouvés, ils s'enfermaient dans une so- I litude dédaigneuse, nomniée <; tour d'ivoire ;> et entourée, comme de fossés médiévaux, d'une sorte d'impertinence. Coppée n'imita point leur mépris du pauvre peuple corvéable; mais il aima leur soigneuse façon de travailler. Ai-je tort — en tout cas, j'ai confiance qu'ainsi je ne l'eusse pas chagriné — ai-je tort de penser qu'il fut conduit à ces industrieux ciseleurs par un instinct d'ouvrier parisien que flatte un ouvrage bien fait? Oui, je le compare à un bon ouvrier d'art : il ajusta les mots avec une dextérité heureuse; il méprisa la maladresse,

le mauvais emploi des matériaux, l'usage inexpérimenté d'un outil délicat. S'il travailla vite. à Toccasion, du moins sut-il son métier; jamais il ne bâcla sa besogne ou ne la fit gauchement. C'est ainsi que la rouerie des parnassiens lui plut et que, pour avoir adopté leur méthode exquise, il ne fut pas écarté de son modeste public.

Ees autres parnassiens consacraient leur talent à célébrer la pittoresque merveille des flores ou des faunes exotiques, les fables singulières de temps ou de pays lointains, les sentiments très raffinés d'âmes que les métaphj';siques ou les aventureuses sciences tourmentèrent... Lui, qui se promenait par les faubourgs plutôt que parmi les détails de l'idéologie ou de l'histoire, il célébra les humbles de Paris ou de la banlieue.

Petits employés, boutiquiers, gagne-petit qu'un labeur quotidien réclame et qui, pour se divertir, n'ont qu'un dimanche de temps en temps, voilà les simples héros de son épopée. Il les connaissait bien; 11 avait de l'amitié pour leur patience, une sorte de pitié pour leur médiocre (destinée. D'ailleurs, la compassion ne l'enga-

geait pas à la révolte. Il se résignait avec eux et 11 ne désirait pas de les voir renoncer à leur vie étroite, jolie, vaillante.

Il les a dessinés, d'un alerte et fin crayon sur le pas de leur porte, ou bien au comptoir du magasin, ou bien encore, les jours de fête baguenaudant. Il a raconté leurs lentes et poignantes anecdotes, leurs amours, leurs ambitions, leurs plaisirs, leurs chagrins.

Autant de tableaux faits avec une habileté souveraine. Idylles, comme disaient les Alexaadrins.

^ La couleur n'en est pas éclatante, mais juste Les nuances, bien attrapées et bien réparties composent une agréable harmonie. L'e ton dé l'ensemble est celui de ces rues commerçantes ou les devantures diversement peintes, les crémeries en blanc, les boucheries en brun rehaussé d'or, les marchands d'abats en rou«e etc., les passants et les passantes vêtus d'étoffes ternes et le reflet du ciel limpide ou nuageux organisent un paysage amusant pour l'œil, doux et varié.

Coppée avait beaucoup d'ssprit. Et, quelquelois, on ne sait pas s'il badine ou s'il copie

avec tendresse la réalité des faubourgs. Se moque-t-il du petit épicier de Montrouge? Assurément, non ; et* oui, cependant. Il avait trouvé, pour sa chanson ,des humbles, une forme de vers drôle et neuve : le langage de la plus simple prose y est marqué du rythme poétique et orné de rimes superbes. Cela fait un contraste singulier qui donne à rire, en même temps que subsiste la noblesse de l'impeccable métrique.

Se moque-t-il du petit épicier? Oui et non. Il plaisante avec sympathie; et, si l'on y est un peu attentif, on aimera ce mélange discret de mélancoUe et de gaieté, ce sourire trempé de larmes.

Cela encore est parisien. Cette façon narquoise et hardie de constater une tristesse à laquelle on participe, ce refus de s'épancher trop, cet art viî et gaillard d'indiquer une misère, de la subir et d'aller son chemin tout de même, en sifflant, c'est une manière élégante et bien de notre \ille.

Coppée restera le poète des humbles de Paris. Quand il a choisi d'autres sujets — et, par exemple, pour ses drames, — il les a pris dans

les époques héroïques et pareils à ceux dont raffolent les liseurs d'Alexandre Dumas père^ Là encore il demeure fidèle à lui-même et proche de son public véritable.

Tels écrivains d'aujourd'hui laisseront une œuvre plus magnifique ou plus profonde. Aucun n'aura été plus caractérisé, plus spontané, plus sincère; aucun n'aura donné dans ses livres l'expression plus franche d'une âme que nous connaissons bien, qu'il eut tout entière et qui nous est au moins fraternelle.

Il ne fut pas un « penseur »... Mais, à une époque comme la nôtre, où pullulent les faux penseurs, la vérité de ses émotions est bien délectable. Tandis que tant d'imposteurs bâtissent des idéologies de mensonge, sa vive loyauté de sentiment a beaucoup de charme. Ce brave homme, cet artiste scrupuleux n'a jamais menti à son idéal naturel.

Je l'aimais beaucoup. C'était un homme d'une admirable gaieté.

Quand je l'ai connu, il avait déjà soixantedix ans. C'était à l'Ecole normale, il nous enseignait l'histoire de la littérature latine. Avec ses soixante-dix ans, il était le plus jeune de nous tous, à cause de son allégresse. Je le vois encore. Son amusant visage qu'encadrait la blancheur des cheveux et des favoris, son visage rose et rasé ne demeurait jamais tranquille, mimait la belle comédie des faits et des idées qui défilaient dans son discours et, principalement, riait. Il souriait, du moins ; mais son sourire était large comme le rire des autres.

Non qu'il fût très moqueur... Il l'était bien un peu; surtout, Nîmois superbe, il se divertissait à vivre.

Une des choses les plus ravissantes qu'il ait faites a été d'introduire l'allégresse méridionale dans la pratique de l'érudition.

Peu s" en est fallu, pourtant, qu'il ne fût protestant. C'aurait été bien dommage!... Il l'aurait été si son bisaïeul et sa bisaïeule avaient fait bon ménage. Mais ils le firent très mauvais. Cette famille était protestante : les ancêtres avaient assisté aux prêches du désert, langui dans la tour de Constance à Aigues-Mortes. La bisaïeule quitta son mari et abjura son erreur, disant :

— Cest le seul moj^en que j'aie de ne retrouver mon mari ni dans ce monde ni dans l'autre!...

Ses enfants furent catholiques; et, désormais, tels furent tous les Boissier.

Fils d'un notaire qui, mourant jeune, laissa des affaires très embrouillées, le petit Gaston Boissier connut des jours où l'on ne mangeait pas à sa faim. Sa mère était une femme d'une belle énergie.

A l'Ecole Normale, le petit Nîmois eut des succès, parmi des gens volontiers dédaigneux, comme ténor léger. Et, quand il avait déjà une bonne cinquantaine d'années, entre intimes Gaston Boissier voulait bien chanter quelque chose encore : M. Georges Perrot l'a entendu. C'était un souvenir des concerts de jeunesse, où Beulé, le futur auteur de V Acropole d'Athènes, tenait

le piano. On chantait le Comte Ory^ de Rossini; la Muette et le Philtre^ d'Auber; la Somnambule^ de Bellini; le Postillon de Long jumeau, le Chalet, Zampa... Et des romances de Clapisson, de Maupou, de Loïsa Puget... Et du Béranger!...

L'histoire de la littérature latine l'enchantait. Il la connaissait à merveille, et il n'en était pas accablé. Il avait trop d'entregent pour se laisser imposer par les consuls de Rome, ses historiens et ses poètes; et son goût de la vie l'empêchait de se sentir avec des morts parmi les Cicéron, les Salluste, les Catilina, les Sylla et les Atticus. Il ne redoutait pas de les traiter familièrement; leurs aventures lui semblaient assez analogues à de plus récentes pour qu'il n'en fût ni intimidé, ni détaché non plus. Il racontait ces vieilles histoires avec un entrain délicieux; ce qui lui plaisait, ce n'était pas leur caractère antique, mais il les amenait à lui, à nous, — et il les rajeunissait éperdument.

C'-est le reproche qu'on pourra faire à ce Catilina qu'il écrivit quand il avait plus de quatrevingts ans; c'est aussi l'agrément du livre.

Jamais érudit n'a porté plus allègrement son érudition. La sienne était pourtant abondante et minutieuse. Il possédait la méthode critique des Allemands ; il lisait leurs dissertations, toutes leurs dissertations innombrables et redoutables, — mais sans superstition. Et, bref, il avait toute la science dun philologue: seulement, il restait un humaniste. Cela veut dire que les œuvres de l'antiquité ne se transformaient pas pour lui en matière à pédanterie et qu'il se servait d'un pédantisme éclairé pour en mieux voir l'attraj-ante beauté. Il était humaniste, c'est-à-dire qu'il agissait avec humanité à l'égard de la poésie quont réalisée les hommes de jadis.

De cette manière, il appréciait infiniment la compagnie variée que lui faisaient les vifs ancêtres latins.

Il n'était pas venu à eux tout de suite. Cela, il me Ta raconté. A \dngt ans, petit Méridional aux cheveux roux, à l'âme ardente, savant certes et studieux, mais capable d'exubérance, il avait la passion du théâtre: — et, normalien, il résolut d'étudier Corneille et Racine. Corneille et

Racine le menèrent à Sénèque et à Tacite, puis à Ennius et à Pacuvius. Il était à Rome; il s'y attarda ; il y resta.

D'ailleurs, étant arrivé à Paris de Provence, le commerce des Latins lui épargnait l'ennui de sentir l'exil. Ce bavard et malin Cicéron lui semblait mieux camarade que tel de ses contemporains septentrionaux.

Et Tertullien le ravissait, qui, Africain, était plus Méridional que nul autre.

Il' écrivit la Fin du paganisme, un très beau livre au sujet duquel, un jour, il me citait ces jolis vers de Sainte-Beuve :

Paganism'e immortel, es-tu mort ? On le dit ;

Mais Pan, tout bas, s'en moque et la sirène en rit...

Et il ajoutait, avec un air de joyeuse mélancolie :

— Les religions ont la vie dure!...

Joyeuse mélancolie, — ce n'est pas caractériser assez la figure qu'il faisait pour commenter cette maxime à la fois nihiliste et conservatrice. Les jeux de sa physionomie étaient si rapides et complexes qu'on a peine à les définir : ils corrigeaient la pensée autant qu'ils la signifiaient, et quel spectacle inoubliable ils donnaient!...

Autant la phi*ase était fougueuse et la voix nette, autant se montrait modérée et volontiers sceptique Tintention. Je me souviens d'un Gaston Boissier qui proscrivait l'emploi du mot « relatif », disant :

— Tout est relatif I... A quoi bon l'indiquer pour ceci ou cela?... Tout est relatif, tout! N'en pai'lons plus...

Et sa voix chantait drôlement sur ces mots qm accompagnaient les funérailles de l'absolu.

Tout latiniste qu'il fût et quelque plaisir qu'il éprouvât auprès des aïeux romains, Gaston Boissier n'avait pas fait le vœu de se cantonner là; et, de temps en temps, il prenait la route qui va de Rome à Paris : une belle route où il rencontra, par exemple, le duc de Saint-Simon et la marquise de Sé\igné. A ces deux écrivains en qui subsiste Tinfluence de la durable latinité, il consacra de fines monographies. Son portrait de Mme de Sévigné est charmant. Ce n'est pas une estampe d'apparat, mais, si j'ose dire, un portrait au naturel. Je me rappelle qu'après avoir certifié la fidélité conjugale de la marquise et vanté sa bonne réputation, l'auteur

l'explique et la démontre en affirmant que cette dame était de complexion froide; même, il a écrit qu'elle avait peu de tempérament. Un bon humaniste a le sens des réalités.

Pour aborder notre époque d'une manière qui convînt à un ami des belles-lettres et de la tradition, il avait choisi d'appartenir à l'Académie française. Dès que mourut M. Camille Doucet, il fut désigné par ses collègues pour devenir leur secrétaire perpétuel. Et, alors, il eut tous les ans l'occasion de juger la nouvelle littérature. Tous les ans, il rédigeait le rapport qu'il est d'usage d'écrire au sujet des prix fondés par divers donateurs, notamment par M. de Montyon. Il continuait ainsi son métier de professeur, où il était incomparable.

Aux grandes séances, on le voyait magnifique, la tête un peu inclinée à droite, la mine fière, l'habit vert ouvert largement sur le gilet blanc, sur le plastron que barrait une écharpe rouge de grand-croix; et d'autres décorations couvraient le cœur et ses en\drons.

Boissier lisait son rapport avec un entrain délicieux. D'abord, il s'excusait coquettement d'avoir à dire tous les ans un peu la même

chose : ce n'était pas sa faute si la littérature contemporaine évoluait avec lenteur: et, d'ailleurs. l'Académie française n'avait-elle pas été instituée pour empêcher les novateurs d'aller trop vite?... Mais il ne disait pas la même chose tous les ans, puisque, chaque fois, il rayonnait d'un zèle tout neuf en commentant les livres d'histoire ou de critique, les poèmes et les petits romans que l'Académie avait le plus appréciés. Et il s'acquittait de cette tâche difficile avec une bonne grâce charmante, infiniment spirituelle, malicieuse, drôle.

Tl trouvait, dans les plus pauvres livres, dans les plus rassurants essais des jeunes auteurs qui avaient sollicité l'agrément des Quarante, le prétexte des digressions les meilleures : il y mettait des anecdotes, de prestes résumés, de la fantaisie, de la science, un peu de tout, et des idées qui étaient là comme des pierres d'attente où l'on pouvait, en y songeant, bâtir des doctrines. Cela étincelait d'ingéniosité; ces badinages avertis avaient un caractère d'art excellent

Comme il s amusait!... S'il n'avait amusé que lui, quelle tristesse! Mais il enchantait tout le monde. Il lisait à merveille. Sa voix claire et un peu accentuée marquait joliment les syl-

labes et, sur la fin des phrases, s'élevait gaillardement. Un petit hochement de la tête signalait les bons endroits, non sans plaisir. Il avait des sévérités et des indulgences. On croyait, soudain, qu'il allait être un peu méchant, et puis il devenait délicieux, qu'il allait être un peu grave, et puis il badinait, et avec quelle adresse!...

Il était habile à ou\Tir des fenêtres sur le bel et vaste horizon de la pensée. Quand il était pressé, il ne s'attardait pas à l'accoudoir de ces fenêtres : il passait vite; et il vous emmenait, ailleurs, avec lui. Et il vous montrait ainsi, de place en place, divers coins de l'espace idéologique.

Après qu'il avait fini son discours, aux séances de rentrée académique, le directeur de la compagnie en faisait un autre et glorifiait, lui. la vertu. Je crois bien que Boissier préférait avoir pour mission de célébrer la littérature : car, il était extrêmement bon, mais il appréciait surtout les livres, étant un grand et sincère lettré.

Une fois, il m'a dit :

— Un discours sur les prix de vertu, ce serait charmant en latin!...

Il se félicitait d'appartenir à l'Institut. Il aimait et le lustre et les devoirs de son titre.

En 1877, avec Gaston Paris et plusieurs collègues, il alla fêter en Suède le quatrième centenaire de l'Université d'Upsal. Un huissier de l'Institut accompagnait la mission; il avait à sa charge la surveillance des bagages. Seulement, les bagages de l'huissier se trompèrent de chemin. A Stockholm, les éminents missionnaires se trouvèrent, en veston, priés à dîner chez le roi. Plusieurs d'entre eux avaient pris avec eux leur epée, jointe à leur parapluie... Mais une épée sans habit vert ne vaut rien... Il fallut dîner à la cour en costume de voj'age!...

Ce nest pas du tout porter atteinte à la mémoire de Gaston Boissier, de dire qu'il avait le goût très vif des honneurs. Il avait soin de les mériter. Jusqu'à ses derniers jours, il a travaillé sans relâche, sans hâte vaine, en savant scrupuleux, en parfait écrivain qui ne sacrifie rien

de son œuvi-e au désir du succès. Plusieurs de ses livres peuvent être placés, sur le rayon d*une bibliothèque, dans le voisinage de Taine et de Renan. Ce qui leur manque pour composer une œuvre tout à fait grande, c'est peutêtre une idée directrice, une thèse — que sais-je? — un sentiment profond qui, les animant tous, les unirait. Mais enfin, parmi les latinistes et les critiques de l'antiquité, il est un maître de l'espèce forte.

Il déclarait volontiers qu'il avait eu de la chance; — et il prouvait ainsi qu'il ne croyait guère à ce que nomment les optimistes justice immanente : mais il constatait avec satisfaction qu'il était heureux. La destinée favorable n'eut pas en lui un ingrat.

A un de ses élèves qui lui annonçait le projet de « faire du latin », il répondit :

— Vous avez raison!... Je ne suis pas éternel, après tout : quand je mourrai, il y aura une place à l'Ecole normale, une place au Collège de France, une place à l'Ecole des hautes études, une place à l'Académie française, etc., etc. Pour tout cela, il faudra du monde!...

Et il riait, avec contentement.

Aux obsèques d'un grand personnage, comme nous sortions de Saint-Sulpice, où la cérémonie

avait assemblé dignitaires de toutes sortes, académiciens, écrivains, professeurs, artistes, il me disait :

— Si les voûtes s'étaient écroulées, tout à l'heure, croyez-vous que ça en aurait fait, des places!...

Il avait une extraordinaire vitalité. Beau travailleur et sage souriant, il a bien joui de l'existence, qui lui fut complaisante et prodigue.

Que Son Eminence était belle, le jour qu'elle prit séance à l'Académie française!...

Ce fut au mois de février 1907, pendant que le gouvernement radical tourmentait l'Eglise de France.

En cheminant vers l'Institut, je me disais :

— Cette séance sera magnifique, mais grave. Un cardinal de curie n'est pas un auteur gai. Son Eminence prononcera le panégyrique du cardinal Perraud, qui fut un ascète et un normalien. M. le comte d'Haussonville lui répondra éloquemment ; et il traitera, sans doute, des problèmes dont souffre la conscience catholique en nos jours troublés. Ues tribulations de l'Eglise attristeront et ennobliront cette séance...

Je me prépai^ais ainsi, de mon mieux, à de sages pensers.

Eh! bien, jamais on ne s'était, à l'Académie française, tant amusé!... Ce fut une séance d'al-

légr-esse et de forte joie : depuis longtemps, la coupole n'avait pas retenti de ce rire excellent!...

Quelle salle!...

L'es belles dames, les plus élégantes et les mieux parées, éprouvèrent, assure-t-on, quelque dépit tout d'abord : on ne les regardait pas. Leurs robes semblaient extrêmement ternes, à côté de celles que les prélats avaient revêtues. Ea pourpre cardinalice, les manteaux violets des évêques et, selon les dignités ecclésiastiques, les mélanges divers du rouge, du rouge \dolacé, du violet, aux chapeaux les cordons verts et or... Il n'est de zibeline ni de loutre qui, auprès de ce faste, ne disparaisse.

Une foule prodigieuse était tassée sur les détestables banquettes qu'offre à ses incités la compagnie aux quarante fauteuils et qu'elle conserve, on ne sait de quel temps, avec plus de zèle encore que la pureté du vocabulaire français; belles dames, prélats et vains laïcs étaient là. en masse compacte, les uns contre les autres, de la manière la moins confortable et la plus fraternelle : ainsi se pressent, sur les bâtonnets d'une étroite cage, les petits oiseaux des îles, seulement eux font exprès de se tasser.

Retentit le tambour et s'ouvrirent les portes mystérieuses qui, là-bas, au fond de la salle, donnent sur le sanctuaire académique, oui. derrière l'iconostase. Et entrèrent les Immortels. M. le comte d'Haussonville, directeur de la compagnie, les conduisait, assisté lui-même de M. le chancelier Bazin et de M. le secrétaire perpétuel Boissier. Puis, encadré de ses parrains — M. Alfred Mézières et M. Emile Gebhart, lorrains comme lui, — parut le cardinal, merveilleusement en rouge, et rieur admirablement, épiphanie de gloire et de bonheur.

Enfin, pêle-mêle, les autres, qu'on ne regardait même pas : d'illustres écrivains cependant, ou bien des savants, des érudits, que sais-je? toutes célébrités que la pourpre de Rome offusqua.

Pour voir le cardinal, on se leva. Uui, pour être vu, ne s'assit pas tout de suite. Mais il éprouvait un évident plaisir à cette minute qu'il lui plut de prolon^^r.

Il était habillé d'une soutane noire, à peine visible sous l'ample et somptueux manteau de soie rouge. Sous le rabat noir du prêtre pendaient longuement les larges cordons du manteau; ils couvraient la poitrine et cachaient le

noir de la soutane. Les gants rouges tenaient, l'un le discours, roulé, pareil à un bâton de commandement, l'autre un bord du manteau qu'il ramenait d'un beau geste. Sur la tête, la calotte rouge... Mais, le plus étonnant, ce fut le visage. En vérité, je ne sais point un autre visage aussi fortement caractérisé que celuilà. Comment le décrire?...

On voit d'abord des orbites enfoncées, qui font des trous noirs, un nez court relevé, une bouche qui rit et qui tire à droite et à gauche deux rides bien marquées. Ah! la rude et la gaie physionomie. Ees sourcils ne sont pas des arcs de cercle; mais noirs ^ ils partent de la racine du nez, profonde sous le front, et ils vont directement en l'air, obliquant à peine : ils ressemblent, tous les deux, à ces deux coups de plume que donnent les dessinateurs un peu sommaires pour représenter des hirondelles au ciel... Les yeux, là-dessous, sont très mobiles, roulent, vont et \iennent, pour s'amuser, se font sévères une seconde afin qu'on apprécie mieux leur pétillante malice tout à l'heure. Et la bouche est large, longue; elle se pince et va très avant dans les joues; ou bien elle s'ouvre et est ronde parfaitement. Ce masque singulier ne cesse pas de s'agiter; il se contracte, il se détend,

il se tend à sa guise, la mimique est perpétuelle, variée, drôle, expressive de la plus originale manière.

L'assistance n'a pas un instant négligé de regarder le visage du récipiendaire, d'y épier le jeu, si j'ose dire, d'une impayable fantaisie.

M. le comte d'Haussonville annonça :

— Ea séance est levée. La parole est à Son Eminence Monsieur le cardinal Mathieu.

Il fallut que le cardinal s'assît, pour se lever. Et il commença...: Une voix forte, résolue, habile à ménager les effets, habile aussi à donner confiance, grâce à de bonnes et franches intonations de la province natale. Ce prélat d'Angers, de Paris et de Rome n'est pas un déraciné, mais il demeure obstinément fidèle à la Lorraine de sa petite enfance... Et il détache bien ses phrases les unes des autres; il ne dissimule pas du tout la prédilection qu'il a pour celles qui sont destinées à faire rire. Celles-là, il les dit avec un soin particulier, soit qu'il les articule plaisamment, soit qu'il les insinue avec une feinte timidité, soit qu'il les accompagne d'un regard comique.

Le discours était tout simple, tout spontané., S'il faut l'avouer, je ne l'ai jamais relu, depuis lors... Mais il fut, à l'entendre, fort gai, divertissant.

Le cardinal est un historien : l'histoire, l'austère et mélancolique histoire, lui a très bien réussi. Donc, il s'écrie, avec une belle humeur : « Si l'histoire fait parler les morts, quelquefois elle procure le suffrage des vivants »; — le cardinal le sait, il l'a éprouvé, il s'en réjouit de tout son cœur.

Le cardinal connaît la tradition suivant laquelle le nouvel académicien loue le fondateur de l'Académie. Il déclare : « La pourpre de Richelieu a porté bonheur à la mienne!... » Et il est enchanté de cette aventure obligeante.

Il ne s'excuse pas d'avoir à parler religion. Mais il songe à dire qu'il ne s'en excuse pas; et il avoue que le sujet n'est pas de ceux qu'eût aimés Mme de Longue\ille, laquelle « n'aimait pas les plaisirs innocents ».

On l'accusera de cléricalisme; il en est heureux comme de tout au monde : « Que penserait-on, remarque-t-il, d'un clerc qui ne serait pas clérical?... »

Là-dessus, il rit; et on rit... Mais il ne sera pas un prêcheur. S'il y a un prêcheur, en Foc-

currence, ce sera le cardinal Pearraud, dont il va résumer la vie et l'enseignement : « Ecoutez donc mon prédécesseur, qui prêchait fort bien, vous édifier pour la dernière fois, sous cette coupole qui a été une chapelle... »

Il définit le cardinal Perraud, ou bien il dit que ceux qui le connaissaient mal l'auraient défini, « un anachronisme vénérable ». Lie meilleur souvenir qu'il garde de ce prélat si maigre est de Rome...; A Rome, un jour, le cardinal Mathieu dit au cardinal Perraud :

— Eminence, figurez -vous, que j'ai rencontré ici une dame qui affirme qu'elle a dansé avec vous..?

Ee cardinal Mathieu reconnaît que le cardinal Perraud parut un peu surpris, un peu choqué : ï

— Une dame qui a dansé avec moi?...

Il ajouta :

— Qui est-ce?...^

— La veuve d'un de vos illustres confrères de l'Académie, Mme Caro.

Ee cardinal Perraud leva les yeux; il explora ses plus lointains souvenirs et dit :

— C'est possible... Ce devait être en 1851, chez le recteur départemental de Maine-et-Eoire, dont elle était la fille... Je venais d'être reçu agrégé

et je professais l'histoire au lycée d'Angers, où j'ai passé deux ans.

De cardinal Mathieu conclut, avec une sorte d'admirative compassion : « Ces deux années d'Angers furent toute la part qu'il donna au monde... » Il est \âsible que le cardinal trouve que c'est peu!...;

Paulo majora canamus : soyons sérieux, un instant. Le cardinal est en train de définir le rôle de l'apologiste moderne...: Un couplet éloquent fut salué d'applaudissements unanimes : il se détachait sur le fond joyeux de ce discours, comme fait une plaisanterie dans une habituelle harangue d'académie. Il excita le tout particulier enthousiasme de M. Faguet, lequel,

assis devant le cardinal, un gradin plus bas,

était encadré de pourpre éclatante.

Et puis, le cardinal consacra de gentilles

phrases au charmant Henri Pereyve, « Euryale

chrétien » de ce « Nisus » que fut le cardinal

Perraud :

Et puis, le cardinal cita le sonnet d'Arvers :

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère..

Il cita encore Alfred de Musset, des élégiaques, divers profanes, etc., etc..

Dans son journal intime, le cardinal Perraud a noté quQ, le 9 juin 1882, des télégrammes lui arrivèrent comme il s'habillait pour la proôession du Saint-Sacrement... « Je les mis dans ma poche et je ne les ai ouverts qu'après avoir achevé la cérémonie. J'avais deviné ce qu'ils contenaient, l'annonce de mon élection à l'Académie... » Le cardinal Mathieu, lui : « Son humble successeur, messieurs, vous confesse que, le 21 juin dernier, il n'a pas mis les télégrammes dans sa poche avant de les ouvrir... » Et de rire!...

Un excellent passage, relatif au cardinal LJavigerie, que le cardinal Mathieu appelle « l'incomparable Africain » ; et « sa soutane cachait mal ses bas rouges »...

Comment ne rien oublier de tout ce que trouva le cardinal afin d'égayer son discours. Il eut un immense, un fol succès, et le succès qu'il avait bien gagné par tant de zèle ingénieux employé à divertir un auditoire frivole. Même, quelques auditeurs se demandèrent si le prélat ne les avait pas crus encore plus frivoles qu'ils ne l'étaient...

Après cela, ^I. le comte d'Haussoii ville prononça un très beau discours. Il fut beaucoup plus sérieux que le récipiendaire. L'a question de l'Eglise et de lEtat, puisqu'une bonne occasion lui était offerte, il la traita, et tout entière, avec une noble et persuasive éloquence.

Cependant, le \isage si expressif du cardinal Mathieu, la mimique à laquelle il se livrait avec plus d'esprit que de morgue, nous ont à plusieurs reprises distraits de cette harangue.

Le directeur de l'Académie mentionna les titres qui désignaient aux suffrages de la compagnie le cardinal Mathieu, — docteur es lettres lauréat du prix Gober t, membre de l'Académie de Stanislas, mainteneur des jeux floraux de Toulouse et, à ce titre, vengeur de Clémence Isaure... « Votre modestie n'a pas eu cependant tout à fait tort de dire que l'éclat de vos mérites littéraires n'a pas seul attiré sur vous les yeux de l'Académie. Celui de la pourpre dont vos épaules sont revêtues y a bien été pour quelque chose... » Au moment où le comte d'Haussonville disait cela, le cardinal Mathieu n'écoutait pas; mais il saluait, à droite et à gauche, uati^s la salle, des amis et des dames qu'il reconnaissait. Les hochements de tête qu'il faisait pour signifier son « bonjour » semblaient approuver

les paroles du directeur avec une fureur de modestie qui parut plaisante à quelques-uns.

M. d'Haussonville l'expliqua : l'Académie venait de perdre le cardinal Perraud, l'Etat se séparait de l'Eglise; il convenait de montrer que l'Académie, elle, ne divorçait pas de la sorte. C'est ainsi qu'elle fit « d'un cardinal rouge un cardinal vert ». Le cardinal Mathieu, de plus en plus distrait, approuvait de mieux en mieux.

Le comte d'Haussonville raconta qu'il avait connu Mgr Mathieu à Toulouse, archevêque... L'archevêque avait remisé le vieux carrosse de son prédécesseur; et il sortait à pied, ou bien prenait gaillardement le tramway, au grand scandale de ses diocésaines...

Ici, Son Eminence donna les signes de la plus vive indignation. Elle indiqua par des gestes, des mouvements de tête et des ouvertures de bouche que, non, le tramway, elle ne le prenait pas. Elle le déclara visiblement à M. Mézières, qui sourit avec douceur...

Le comte d'Haussonville raconta que les dévotes de Toulouse ne prenaient pas leur parti de coudoyer ainsi leur archevêque. Mais l'archevêque était un sujet d'édification, par le zèle apostolique qu'il déployait. Il visitait les fau-

bourgs populeux; il y allait tout simplement, et volontiers en tramway...

Ici, Son Eminence, qui venait à peine de s'apaiser, ne put supporter ce retour inopiné du « tramway » qui l'avait offensé déjà. Et elle se tourna vers M. Gebhart pour lui démentir l'anecdote. M. Gebhart en parut énormément amusé.

M. le comte d'Haussonville, néanmoins^ continuait à esquisser le cordial portrait de l'archevêque de Toulouse. Il le montrait, simple et bienfaisant, qui se mêle aux foules de paysans et d'ouvriers et qui « va au peuple » sans cérémonie. Il le montrait aussi qui, d'un pas alerte, gravit tous les degrés de la hiérarchie ecclésiastique, sans presque y songer... Et, — « quelque légitime fierté que vous puissiez ressentir d'être ainsi arrivé, en six ans, à la plus haute des dignités ecclésiastiques, je ne serais pas étonné si les contraintes de Tétiquette cardinalice et romaine vous pesaient un peu... »' '

Ici, Son Eminence, les bras croisés, leva la tête, ferma les yeux et ouvrit la boucKe comme on fait pour s'écrier : « Ohl oui!... » Cet x OKî ouil... » nous avons tous cru que nous l'entendions et nous eûmes la certitude que l'enten-

daient au moins MM. Mézières, Gebhart et Fagu^l, lesquels rirent; et nous aussi; le cardinal aussi, bientôt.

M. le comte d'Haussonvilie s'étendit sur les écrits du cardinal INfathieu : VHistoire de Vancien régime dans la province de Lorraine et le Barrois, le Concordat, etc.. En 1814, le cardinal Consahd disait, en ôtant sa calotte rouge : « Sous cette calotte, il y a des idées libérales. » Et M. le comte d'Haussonvilie dit au cardinal Mathieu : « Vous n'avez pas besoin d'ôter votre colotte pour qu'on aperçoive sous elle des idées non moins libérales que celles de Consalvi... »

Ici, Son Eminence marqua beaucoup de gaieté. On applaudit. M. d'Haussonvilie se tut, quelques secondes, durant lesquelles son Eminence, amusée, regarda plaisamment l'auditoire, souleva sa calotte de pourpre, en regarda le dessous, la remit sur sa tête, rit et nous invita tous à rire; ce que nous fîmes, de grand cœur.

Et puis, tout le temps que dura l'émouvant discours de M. le comte d'Haussonvilie, Son Eminence approuva de la tête et rit à chaque instant. Elle riait encore quand, la séance levée, chacun s'en alla.

Ce fut une belle et joj^euse fête académique. Elle déconcerta un peu... Et puis, nous fûmes, si je ne me trompe, plusieurs à nous dire qu'il ne nous appartenait pas d'être moins gais qu'un prince de l'Eglise.

C'est dommage que le cardinal Mathieu soit mort : il était l'allégresse de l'Eglise de France et de l'Académie.

Il a été la modestie et le silence mêmes; un savant : et il n'y a plus guère que les savants pouf vivre avec un zèle magnifique, sans désirer de faire aucun bruit ici-bas. Je crois qu'ils sont les derniers saints que nous ayons; et il faut rougir avec admiration, quand on pense à -eux...

Ba vie de Camille Chabaneau mériterait d'être contée par un hagiographe de la science. Et en voici les épisodes principaux.

Jadis, en des temps reculés et, bref, un an seulement après qu'on avait joué à Paris Hernani, un petit enfant naquit à Nontron, dans la Dordogne. Il était le fils d'un employé des postes. Il grandit sagement. Quand il avait une quinzaine d'années, son père fut nommé à Marmande.' Il était studieux; et bientôt il fréquenta assidûment la bibliothèque de cette ville. Un jour, il y trouva les ouvrages de Raynouard, qui sont relatifs à notre littérature ancienne,

aux écrits du moyen âge, à toute cette époque mystérieuse et auguste de nos origines. Désormais, il n'eut pas autre chose en tête. Cela devint sa chimère.

Seulement, comme il était un adolescent respectueux des volontés paternelles, il entra dans l'administration des postes et fut d'abord commis surnuméraire à Auch. S'étant bien acquitté de sa besogne, il obtint, l'année suivante, de l'avancement : on le nomma receveur. On le nomma ensuite contrôleur à Angoulême, puis à Cognac.

A Auch, à Angoulême puis à Cognac, dans son bureau de poste, il veillait au juste envoi de la correspondance contemporaine; mais il songeait à notre vieille littérature et, Le soir, rentré chez lui, seul et paisible, il travaillait à étudier le langage de nos aïeux lointains. Il n'avait pas eu, pour cela, de professeur; il n'appartint jamais à aucune école et jamais il ne se soucia d'acquérir des diplômes. Il fut un prodigieux autodidacte; et son histoire est bien décevante pour les personnes qui ont une extrême confiance dans les nécessités de la pédagogie.

En 1868, il publia un livre que n'attendait aucun succès de librairie et qui s'appelait Histoire et Théorie de la conjugaison française. C'est un livre de si belle érudition que, tout de suite, le petit contrôleur des postes de Cognac compta parmi les maîtres de la philologie romane. Il n'en continua pas moins d'accomplir avec exactitude les tâches de son métier. Car il avait le sentiment quotidien de l'humble et impérieux devoir.

Mais, en 1878, une chaire de langue romane s'étant trouvée libre jà la faculté de Montpelr lier, c'est à lui qu'on la donna. De contrôleur des postes qu'il était par tradition de famille, il devint « chargé de cours » selon son rêve.

Depuis lors, il se consacra tout entier aux études romanes. Et il fut là patient, ingénieux, original à force de conscience et de scrupule documenté. Les travaux nombreux qu'il publia portent la marque de ces vertus qui font le précieux et noble érudit. En 1886, l'Académie des inscriptions et belles-lettres lui décerna le titre de membre correspondant de l'Institut.

Il a imprimé en impeccable critique, un grand nombre d'anciens textes provençaux. Ses éditions, accomplies, font autorité en tous pays ;

"loi ELOGES

et la docte Allemagne les estime. L'un de ses ouvrages les plus renommés est une Grammaire limousine, modèle d'étude dialectologique.

Il a publié, dans VHistoire du Languedoc, ces « .Vies des troubadours », qui sont, en majeure partie, légendaires, mais qui, en leur ensemble, composent un étonnant recueil des plus chauds, des plus aventureux, des plus émouvants romans d'amour qu'on ait écrits. Je ne sais pas si frémissait sa main de philologue casanier quand il transcrivait ces contes à demi réels de hasardeuse volupté... Mais il n'accordait pas moins d'immobile ferveur à son labeur opiniâtre que ces autres, les troubadours, n'en consacraient à leur folie.

Ensuite, il se mit au Cartulaire du consulat de Limoges. Comme déjà il était vieux, il ne donna aux imprimeurs que le texte, réservant le commentaire, le glossaire, les notes et les tables...

Je l'ai connu à Montpellier... Je me souviens d'un petit vieillard souriant et blanc, propret, discret, qu'on entendait à peine et qui plaisait par sa douceur indulgente et gaie.

Il y a quelques années, un peu las, il quitta

Montpellier, simple et gentil comme il était venu; et il se retira, pour y terminer sa vie, à Nontron où il était né. C'est là qu'il est mort. Son existence aura été belle, assidue à l'activité spirituelle qu'il avait choisie, saine, vaillante, calme, ornée de l'idéal qui le tentait et qu'il réalisa.

Ce sont des gens très singuliers, les savants. Ils travaillent... On ne sait seulement pas s'ils existent. Et eux ne savent pas qu'il existe, ici-bas, autre chose que la besogne à laquelle ils ont dédié leur vie et leur ferveur. S'ils le savent, du moins font-ils tout comme s'ils ne s'en doutaient pas. Ils ont l'air d'ignorer le printemps et ses promenades, l'amour et ses furtifs enthousiasmes, les révolutions et leur inquiétante folie. Ils sont là, dans leur cabinet rigoureu!.3ment clos, jeunes ou vieux, timides et qui n'osent pas trop mettre le nez dehors.

A cause de cela, ils nous semblent extrêmement frivoles. Et ils le sont.

Mais il y a plusieurs sortes de frivolité.

J'avais deux amis : l'un était professeur de sociologie dans une provinciale université; l'autre, un bien spirituel chroniqueur du bou-

levard. J'aimais chacun d'eux, pour de différentes vertus et pour des agréments divers. Un jour, ils se sont rencontrés chez moi. Cette rencontre, d'abord, m'effraya, car il est incommode de constater que ne s'entendent pas deux esprits qu'on goûte séparément. Ils causèrent, le sociologue et le chroniqueur...

Ensuite, je demandai au sociologue :

— Comment le trouves-tu?...

— Charmant, me répondit-il; spirituel, délicieux : mais si frivole!...

Et je demandai bientôt au chroniqueur :

— Comment le trouves-tu?

— Oh! parfait, me répondit-il; admirable!... Mais enfin, tandis que la vie contemporaine fait rage et est si amusante, il épilogue!... Quelle frivolité!...

Ils s'étaient trouvés frivoles l'un et l'autre... Ils l'étaient!...

Il y a au moins deux sortes de frivolité. L'une se plaît à la vie et l'autre a peur de la vie. L'une et l'autre ont cette analogie de chercher, ici ou là, un refuge contre le rêve et contre la réalité. Il y a, dans Tune et dans l'autre, une manière ;de sagesse.

Mais la véritable frivolité est de ceux qui, n'ayant pris leur habitude ni là ni. non plus

ici, vont, selon les heures, demander leur refuge à la paisible hôtellerie des philologues ou à celle des humoristes. Ils n'ont ni tranquillité ni repos. Ils sont les grands bohèmes incorrigibles de l'esprit Camille Chabaneau fut un sage.

LOUIS LEQENDRE

Louis Legendre était un grand garçon, vif, remuant, mince et que la maladie amincissait encore. Peut-être s'effraya-t-il, mais il riait, d'être si haut et de peser le poids d'une petite fille... Il avait les manières les plus élégantes, les plus jolies. Son visage était barbu; le front chauve avait une belle ampleur. Le visage était tout entier dans les yeux, qu'on regardait seuls, à caus-e de leur acuité, de leur mobilité, à cause de la facilité avec laquelle ils passaient de l'allégresse à la mélancolie. Je ne sais plus de quelle couleur ils étaient : il me semble qu'ils prenaient la couleur des sentiments qui! s reflétaient.

Louis Legendre était presque toujours gai. Il l'était toujours en arrivant, parce quil aimait l'amitié. Si parfois une pensée douloureuse allait le frôler, it la redoutait visiblement, il s'abandonnait à elle une seconde, et puis il Técartait. Alors, il recommençait à être gai, san^ autre

effort, tant il y avait de belles ressources dans son âme...

Nous a^dons tous pris riiabitude de croire qu'il était extrêmement gai. Son œuvre même, si pimpante, si éclairée de lumière spirituelle, nous confirmait dans cette simple et agréable croyance. Maintenant qu'il est mort, si nous relisons ses derniers poèmes, nous y trouvons avec angoisse qu'il devinait sa destinée. Qu' est-il arrivé?... Ses poèmes ne nous paraissent plus les mêmes. Ils contiennent Tavertissement auquel il fut évidemment sensible et que son amitié charmante nous dissimulait. Nous ne savions pas; et il savait... Ce qu'il savait, il le cachait dans les strophes parfaites de ses poèmes, comme on enfermerait des larmes dans un coffret de bois de rose ou de cyprès sculpté finement. Et nous admirions le travail délicat de l'artiste qui avait sculpté le coffret... C'est après sa mort seulement que nous avons ouvert cette œuvre ramassante et que nous y^ avons trouvé des larmes.

Il était si gai!... En bon écrivain, qui aime autant que son métier son instrument et la matière qu'il manie, il adorait les mots, les

mots qui font les phrases. Il les adorait comme le sculptem- la glaise; et, comme le sculpteur avec la glaise, il jouait avec eux. Oui, les doigts de l'artiste, même dans les relâches de la création, pétrissent en petites silhouettes, en esquisses de rêve, une matière idéale; ils inventent des formes et il les caressent. Et ainsi, Louis Legendre ne cessait pas de jouer avec les mots. Sa causerie était cela : un essai prestigieux de son art, lui amusement de littérature adroite et fine, un multiple, un étonnant badinage, une jonglerie avec les mots en fait de boules de cristal.

Quelle rapidité, quel vif renouvellement de toutes fantaisies verbales! et comme les idées, les sentiments, les images brillaient, reluisaient bien, dans ce tumulte et dans ce cliquetis!...

Je l'ai vu quelquefois s'attrister plus qui! ne voulait qu'on s'en aperçût, et dire :

— On n'aime pas l'esprit!...

Et puis, il affectait de rire, bien vite, afin de corriger la mélancolie qu'il avait montrée... - On n'aime pas l'esprit!... > il disait cela au sujet d'un jeu de mots, d'une plaisanterie... Exprès, il ne le disait qu'à propos de peu de chose, — de sorte qu'il lui fût permis de rire ou d avoir

Tair de rire tout simplement : il évitait ce que la sentence aurait eu. autrement, de douloureux et de tragique. Mais, on n'aime pas l'esprit -, — c'était bien plus que le dépit d'une boule de cristal qui est tombés des mains du jongleur : c'était, je crois, la principale tristesse de sa vie. 11 > avait, entre son temps et lui, ce malentendu : son temps était occupé d'une activité redoutable et de doctrines et de réalités; tandis qu'il étnit. lui. l'esprit. — et. plus encore que l'esprit, la spiritualité par excellence. I! se sentait dépaysé j)armi des gens qui n'étaient pas. comme lui. la modeste enveloppe des âmes; et il se désolait, à constater qu'on n'aimait pas l'esprit, flamme divine et dont il fut la veilleuse fidèle, dans une chapelle de chimère et de songe.

Quand je me sou\'iens de sa gaieté, je l'admire, (tétait une élégance, une héro'ique élégance, de son caractère. S'il savait qu'il allail mourir, il ne montrait pas qu'il le savait. Et. s'il éprouvait un chagrin décevant à constater que son époque n'aimait pas l'esprit, il faisait semblant de ne déplorer que l'échec d'un calembour. Il avait cette délicatesse adorable de ne vouloir .attrister que lui... Je relis ses vers les plus pimpants, les mieux ornés; et ils

LOUIS LËGENDRE îè%

me semblent, aujourd'hui, tout pleins de la douleur qu'il y enfermait secrètement. Je me demande à quelle époque un tel poète aurait pu être plus heureux, à quelle époque une telle spiritualité charmante aurait flori avec plus de contentement quotidien... Je ne sais pas... Peutêtre la sul)lile Alexandrie où s étaient réfugiés tous les raffinements des âges les plus beaux; peut-être Syracuse où Ihellénisme s'adoucit de grâces plus frivoles; peut-être la cour de Ferrare ou les jardins des Médicis auraient-ils été mieux favorables à la joie de ce poète...

Il y a, dans le Son d'une âme, des poèmes de toutes sortes, — sons divers d'une même cloche, qui tintait bien, qui tintait de toutes les manières, selon la circonstance et l'heure : le timbre, qu'on reconnaissait toujours, signalait un métal sans défaut.

Les poèmes de ce recueil sont répartis en quatre groupes, — « la gamme du rêve », « poussières d'amour », ^^ notes ironiques » et < majora canamus »... Quelquefois, ce ne sont que de brèves esquisses, de petits paysages, des arbres qui apparaissent avec leurs sveltes ramures chargées de feuilles ou de neige, ou

bien des fleurs qui sont là toutes fraîches, et non comme étouffées entre les pages d'un herbier, mais jeunes et glorieuses de leur couleur et de leur parfum... Louis Legendre aimait la nature un peu, semble-t-il, comme les Japonais, pour son détail émouvant plus encore que pour son étendue m\'stérieuse; comme les Japonais, il eût, je ^crois, volontiers faussé les lignes de la perspective, afin d'amener au premier plan tout le décor admirable et ravissant. Et alors, quand les choses étaient près de lui, près de ses yeux, près de sa main, comme il les regardait et comme il les touchait, et comme il se plaisait à elles, et comme il trouvait, pour les copier, de fines couleurs!... Comme il trouvait aussi d'amusantes et pittoresques analogies pour indiquer le spectacle pathétique et drôle qu'elles lui étaient!...

Le poète regarde la fin du jour automnal; il ne dit pas ce qu'il éprouve. Il note les nuances, l'aspect mourant des objets... 11 note tout cela... On dirait qu'il n"a fait que regarder un crépuscule d'automne... Mais le choix des remarques signifie et sa mélancolie et son divertissement.

Amiel a écrit qu'un paysage est un état de l'âme. Cela ne veut pas seulement dire que le poète voit la nature au travers du sentiment qu'il éprouve et la teinte de la nuance de son ame. Non... Amiel entendait que les paj'sages ont, eux-mêmes, leur joie ou leur tristesse, leur sentiment, et qu'ils sont de véritables âmes. C'est une idée de poète; et c'est, au sujet de la nature, l'idée poétique par excellence. La nature est précieuse ,aux poètes; ils se la figurent comme vivant auprès d'eux, silencieuse et fraternelle, émue pareillement, grâce à des coïncidences aimables, ou bien émue autrement, et alors ennemie.

Louis Legendre a imaginé que telle était la nature, une sœur de son âme, parfois complaisante et gentille, parfois négligente et insupportable...

Tels sont les accords et teis les malentendus qui forment, troublent et animent l'amilié réciproque de ces deux âmes, le poète et la nature... Les poètes ne veulent pas laisser la nature tranquille; Jes poètes ne veulent pas admettre que la nature leur soit étrangère : ils accepteraient mieux son hostilité que son indifférence.

Cet anthropomorphisme, Uouis. Legendre l'a

indiqué de la façon la plus intelligente, la plus railleuse. — railleuse avec des larmes. — dans Un poème qu'il a intitulé gaiement Sidéral - Company ». et où, amenant jusqu'au ciel mystérieux les manières d'ici-bas. il suppose que des trains font le service des âmes, sous l'aspect d'étoiles filantes, par les belles nuits dété...

L'idée est charmante, ingénieuse, narquoise et philosophique: et la pensée divinise le badinage. Quelle caricature. — mais si bien faite, si joliment faite et avec tant de ménagements. — de ces allégories que !a naïve inquiétude humaine a placées au seuil du mystère, et de ces fantasmagories subtiles dont elle a peuplé les solitudes infinies!... Cest afin de n'avoir pas peur de ce vide et de ce néant... A l'extrémité de sa dialectique, au point où commence l'inconnaissable. PJaton place des mythes qui sont des contes populaires ou des histoires d'enfants sages. C'est tout ce qua la pensée humaine à sa disposition pour occuper la place du mystère. Elle prolonge jusqu'au ciel réel ou idéal les aventures de la terre.

Et c'est ainsi depuis le temps des pâtres de Chaldée: et c'est ainsi depuis le temps des premiers hommes qui ont rêvé sous les étoiles; et c'est ainsi depuis le temps de ces métaphy-

siciens audacieux à qui les constellations firent imaginer les signes fantastiques du zodiaque!... Et un système en vaut un autre; mais chaque époque a sa préférence... Seulement, le rêveur d'aujourd'hui, qui fait courir des railways et sleeping-cars pour les âmes dans les plaines indéfinies du ciel d'été, celui-là n'est pas dupe de ses allégories. Et il se moque, avec mélancolie, des tentatives qui nous portent à la conquête du mystère.

Des chemins de fer dans le ciel!... Aldébaran, Bételgeuse et la Lune n'ont pas fini de nous connaître; nos symboles les enveloppent d'un réseau de prestiges... Et le poète rit, avec une tristesse émerveillée!...

Musiques d'automne... Et l'idée est gracieuse, qui suppose que les musiques, les délicates musiques, ont leurs saisons, et ont leurs automnes, subissent les péripéties du temps €t, comme elles s'exalteraient à l'été, s'alanguissent dès que la douce automne est (venue !..v S'alanguissent — ou s'alanguiraient volontiers si la vaillance du musicien ne résistait contre leur mollesse, contre leur faiblesse et ne les fortifiait d'énergie doulou-

reuse. Et alors, elles retentissent, dans l'or silencieux des bois, comme un concert où pleurent flûtes et ^iolons, mais où sonnent bien les trompettes courageuses, les cors puissants.

Dans la méditation, dans l'usage fier de la vie et dans la seule certitude morale, l'abnégation volontaire, ^l'âme et le talent de Louis Legendre se sont noblement trempés. Et. si le recueil des Musiques cVautomne le montre plus triste que naguère, moins confiant, vite alarmé, sensible à toutes les souffrances de Tesprit du cœur et de Timagination, en même temps nous le voyons qui arrive au stoïcisme, mais à un stoïcisme sans orgueil : tout simplement, il refuse de céder au plaisir des pleurs et il conquiert sur lui-même la difficile sérénité.

Les flûtes pleurent, les violons se lamentent. Dans l'or des bois d'automne, les dolentes musiques se plaignent. Il y a, parmi leurs mélodies, des trilles d'ironie et puis des lenteurs découragées; et la mélancolie chante sa chanson parmi les feuilles qui tombent. Mais retentit rappel vaillant des trompettes : il éclate et il se prolonge parmi les lamentations, les désespoirs et les langoureuses détresses des cordes et des bois, — concert étonnant, concert sublime de douleur et de fierté!...

Louis Legendre n'avait plus que quelques mois à vivre quand il a publié son dernier recueil et peut-être le plus beau de ses livres, le Bruit et le Silence. Il s'éloignait du bruit et il allait vers le silence. Ou bien encore, il s'amusait finalement au bruit des rythmes et des mots, afin de se distraire de la perception du silence qui l'entourait, l'enveloppait et, peu à peu, le gagnait... Plutôt, il aimait le silence et il le désirait avec une sorte d'amère fatigue...

Il savait qu'il était tout près de mourir. Le dernier poème de son dernier recueil commence par ce vers :

Puisque mon terme est proche et puisque je le sais...

Il savait qu'il allait dormir, prochainement et pour toujours, ,dans ce lit profond de sa tombe déjà préparée... Mais il nous dissimulait sa prescience... Ah! comme il nous l'a bien et trop dissimulée!... Il nous a trop caché que ces derniers jours étaient véritablement les derniers de son aimable et précieuse compagnie. Et alors — c'est notre chagrin mêlé de remords et de regrets! — nous n'avons pas pro-

file de lui comme nous aurions fait, avares de la dernière heure, si nous avions su!...

La dernière fois que je l'ai vu, avant les vacances de l'autre année, il fut, plus que jamais, brillant, gai, merveilleux, — et si gentil!... Quand je l'ai quitté, il m'a dit, à cause de ce voyage, que l'un et l'autre nous faisions séparément : — Au revoir! A dans bien longtemps!... » Mais ce longtemps ne paraissait pas l'effrayer... Et. quand, j'y songe, non, il ne m'a pas dit adieu, — il ne m'a pas dit adieu comme qui s'en va pour toujours.

Et il est mort durant ces mois d'été qui éparpillent les amis; nous avons appris qu'il était mort, pendant ces jours de folie heureuse, où l'on est loin, sur les chemins des beaux pays.

Cette gaieté de notre dernière entrevue, — c'est un de ses poèmes les plus joiis et les plus émouvants. — un de ceux où il a le mieux déguisé sa tristesse en badinage. Il eut, ce jour-là. plus d'esprit que jamais. Il fut pareil à ces soirées qui sont plus claires, plus étincelantes. plus belles encore que les journées qu'elles terminent,

A cause de cette volonté qu'il eut de cacher sa mélancolie, je iveux garder de lui un souvenir de bonheur... Et enfin, je me le rappelle,

heureux. — certainement heureux, eiilourc de ses tendresses et de ses amitiés, un jour, sur la terrasse de sa maison de Chantilly. L'aprèsmidi était charmant lumineux; et nos regards donnaient sur une vallée admirable, de lignes françaises, nobles et gracieuses. Des oiseaux chantaient. La causerie était simple, amicale, ordonnée, mesurée. Cet après-midi-là, je suis certain que Louis Legendre aimait à vivre et oubhait tout ce qui n'était pas laimabJe vie!...

Il est mort dans la double obscurité de l'heure nocturne et d'un tunnel, lui qui était un chantre de vie et de lumière; un train a déchiré, a broyé ce voluptueux : quelle sauvage revanche des forces brutales contre les délicatesses de l'esprit, contre ses raffinements subtils et ses ingéniosités!...

Ensuite, on a raconté que Mendès avait eu, maintes fois, le pressentiment d'une tragique mort, dans la nuit. Sa vie et son œuvre, en tout cas, sont pleines de joie, de belle ardeur et d'une sorte de clarté heureuse, quasi païenne et rayonnante. Pour les poètes du jeune Parnasse, il était un demi-dieu dont le riant visage est environné du nimbe des cheveux blonds, or du soleil; il était un radieux porte-lyre. Son éclatante jeunesse persista.

C'était un grand lettré, l'un des plus passionnés servants qu'ait eus la littérature. Il était

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cela, il était un homme de lettres accompli. Et il était cela, en ce temps où les primaires tiennent le haut du pavé, où il n'y a pas grand monde pour s'apercevoir d'une phrase bien faite. C'est la dignité de cet écrivain.

Dautres que lui, autour de lui. bons écrivains encore, utilisaient, pour des défenses didées, la littérature. Elle était son plaisir et son jeu; il 1 aimait pour elle-même, avec ses façons daiuant. Il lui aurait dit. comme ce poète à une liien-aimée : Ne parle pas, sois belle!... Le goûl qu'il eul pour des idées,- ce fui à cîuise de la beauté de ces idées et k cause de leur aptitude à entrer dans un beau rythme de mots.

On ne lui connut guère d'opinions, à une époque où les opinions pullulent. Il fut absolument un artiste.

Voilà son caractère; et aussi, voilà les limites de sa pensée. Je crois qu'une doctrine lui était insupportable s'il en résultait du jargon : et il se tint à l'écai't de la politique, faiseuse de discours trop hâtifs. Pour le reste encore et à l'égard de plusieurs principes, on le vit à peu près indifférent, ces principes n'ayant pas d'influence sur le langage.

Je l'appellerais volontiers le jongleur de la Notre-Dame des mots.

CATULL?: MENDÈS 575

Là-dessus, on objectera que la vie est autre chose qu'un malin poème. Et certes!... Mais, en effet, elle jixHait pas pour lui autre chose. C'€st mal et c est bien. C'est bien, parce qu'un noble ouvrier se doit d'abord à son travail. Mandés savait le sens des mots qu'il employait; il avait, en ou Ire. le soin de leur fine qualité, <le leur son, de la musique que ferait leur assemblage, de leur couleur, enfin de toute leur valeur expressive et lornementale. Bon ouvrier. qui ne bâcle pas sa besogne et qui, ayant choisi de combiner des syllabes, veille à les réunir johment.

C'est ainsi qu'il fut, et avec quelle magnificence, un parnassien. En ce temps-là. les poètes ne cherchaient pas d'autre gloire que celle que donne la poésie. Comme on voudrait une pierre plus dure pour y graver un pur profil qui défiât les âges, ils étaient curieux des mesures difficiles et des combinaisons savantes où l'image n'entre qu'au prix des opiniâtres labeurs de l'artiste. Et la réussite les contentait.

Mendès s'est évertué à des centaines de petits

poèmes où triompha son incomparable adresse. Il y enchâssait ou sa gaité ou sa mélancolie et les trésors de sa rêverie industrieuse.

Mais parmi les parnassiens, hommes sages, calmes à force d'attention et, somme toute, un peu mornes, il avait le tempérament, il avait les manières et il aurait eu aisément l'abondance d'un romantique. La date de sa naissance ne permit pas qu'il fût un de ces poètes .de qui l'harmonie se répand avec profusion. Après son éploiement splendide et son exubérance, la poésie, dans les dix ans qui précédèrent la guerre, se restreignit et n'imita un Victor Hugo quavec une timide précaution. Mendès subit les circonstances et, au lieu de sculpter, fit comme les autres, il cisela. Mais on sentait quil avait de plus larges désirs et qu'il luttait contre lui-même. C'est la beauté presque émouvante de quelques-unes de ses œuvres.

Il aurait été superbe à la bataille d'Hernani. Alors son prestigieux talent se fût épanoui, sans doute, en une sorte de génie.

Mais il avait l'enthousiasme des jours hôroïques. On lui connut des admirations singu-

licres. où se manifestait la générosité de son intelligence. Fidèle toute isa vie à l'esthétique de ses vingt ans, il n'éconduisait pas les autres formes que la poésie peut essayer de revêtir. Sa préférence n'était pas exclusive. Quand il écrivit, il y a cinq ou six ans, son rapport sur la poésie contemporaine, les tentatives que sa jeunesse n'avait pas prévues trouvèrent en lui un véridique historien. Aucune sorte de beauté ne le laissait indifférent. Et, s'il était déconcerté, du moins refusait-il d'offenser un idéal. Sully- Prudhomme n'eut pas cette patience.

C'est ainsi que Mendès, artiste entêté de son ai't, put être un grand critique. Il avait de la complaisance pour l'art le plus contraire au sien. Mais il n'avait de complaisance que pour l'art. Et, pour les contrefaçons de l'art, il était rude et intraitable. Si quelquefois il n'a pas /été juste, c'est aux regards de l'absolu. Seulement il ne pouvait pas souffrir cette bassesse de l'écrivain, la négligence.

Critique, il défendit son art d'abord, et l'art ensuite.

Il avait énormément lu; il connaissait la littérature, la peinture et la musique des autres pays. Henri Heine fut un de ses maîtres; et

Wagner n'eut pas d'annonciateur plus fervent. Sa lecture avait quelque chose d'épique : à propos d'un vaude^dlle bien modeste, il citait on ne sait plus quoi!...

Le théâtre devait le tenter, par son faste, par a 1 ampleur qu y prend le verbe. Ue romantisme qui ranimait et qui le chassait hors des li- j mites trop étroites de Todelette. du sonnet ou du hed. le mena impérieusement aux planches. aux décors et aux lumières, à la joie merveilleuse des mots écrits et qui deviennent des paroles.

Je crois que son chef-d'œuvre est Glatigny. drame funambulesque, mêlé de chansons et de danses. Il y a mis toute sa fantaisie amusée et toute sa rouerie verbale. Il y a mis encore une véritable émotion, presque fraternelle. Et il aimait Glatigny, car de ce poète il avait fait ja Poésie. Alors, ce drame funambulesque, c'étail la poignante aventure de ce quil adorait.

Le théâtre de Catulle Mendès, entre autres particuiarités. a celle-ci. de ne ressembler guère à la vie. Il manque de naturel et il manque de réalité. Si le naturel et si la réalité sont in-

dispensables au théâtre, c'est le défaut de ce qu'il a fait pour la scène.

Et peut-être est-ce le défaut de toute son œuvre; elle n'est presque pas en contact avec la vie. Ce poète avait placé son art à égale distance de la terre et des étoiles. Rêvant à des vers, il s'était envolé; et, comme son lyrisme tout de même ne l'emportait pas au delà des nuages jusqu'au ciel, il habitait une région, si l'on peut dire, intermédiaire. Et là, il badinait, combinant avec le souvenir lointain des choses les lueurs de la lune.

C'est un jeu charmant, et ce n'est qu'un jeu charmant.

Qu'on relise toute l'œuvre de Mendès : on y prendra un extrême plaisir. On n'en sera pas bouleversé. Je ne sais pas s'il n'y a pas un grand péril à omettre par trop les idées et à détacher l'art des vivifiantes racines qu il a dans les profondeurs de la souffrance ou de la pensée. C'est par respect de l'art et pour l'amour de sa pérennité que Mendès le voulut dégager des contingences, réaliser tout seul et dresser haut comme un paradoxe orgueilleux. Il risqua de r anémier et de le tuer.

Dans les pays de soleil, il y; a une plante extraordinaire qu'on appelle le ferox. Fortement agrippée au sol, cette plante prospère; elle multiplie, comme Faloès sauvage, ses vigoureuses feuilles, pointues et menaçantes. Elle est ainsi, plusieurs saisons, tout près de la terre nourricière. Et puis, elle lance tout droit en l'air une tige fleurissajite. Mais, quand la tige a bien fleuri à d'extravagantes hauteurs, la plante se fane, meurt et tombe en poussière.

Dans la splendeur des crépuscules méridionaux oii la lumière a de précieuses fantasmagories, ces fleurs si belles sont tragiques. Elles sont, au grand jour, moins jolies et moins touchantes que les pâquerettes de la prairie, les violettes, les mvrtes et les roses familières.

Le Marquis COSTA de BEAUREGARD

Celait un homme admirable et charmant; une belle figure, — une figure si bien pittoresque, si vivante, si noblement caractérisée qu'elle était l'un des ornements de celte compagnie de lettrés, rAcadémie française. Il savait et il se plaisait à dire que son œu\Te d'écrivain n'était pas la raison principale de cette qualité d'académicien dont il était si justement orgueilleux.

Un soir, il m'a raconté son élection, et avec tant de bonne humeur, et avec tant de gaie fierté, que je voudrais reproduire ses paroles, en gardant le vif entrain du récit.

Il me disait, à i)eu près : : . -

— . Je' ne songeais pas à l'Académie... J écrivais pour mon plaisir et pour fixer fidèlement le souvenir des miens... On vint m' engager à poser ma candidature. Voici... Il y avait deux sièges à l'Académie. L'Académie était, alors, assez divisée en gauche et droite. La gauche et la droite avaient toutes les peines du monde

à se mettre d'accord; et, séparément, chacun des deux groupes ne pouvait pas grand' chose. Précisément, la gauche s'était mis en tête de présenter un écrivain célèbre; elle lui était fort attachée... Mais une difficulté se produisit : cet écrivain célèbre et très remarquable avait divorcé!... C'était la première fois que le divorce posait sa candidature à l'Académie. La gauche imagina, peut-être avec raison, que la droite verrait cela d'un mauvais œil. Alors, la gauche dit à la droite : ~ <; Soyez gentille; passez sur ce léger inconvénient, votez pour notre romancier. Puisque deux fauteuils sont vacants, indiquez-nous votre candidat : nous voterons pour lui, si vous votez pour le nôtre!... » Ainsi fut fait : nous fûmes tous les deux élus, le romancier célèbre et moi. J'ai eu des voix de gauche!...

Le mai'quis Costa, là-dessus, riait largement...

Il reprit :

— Et j'ai failli faire tout manquer!... Figurez-vous qu'au moment où l'on vint m'offrir cette candidature, je n'avais encore publié que des ouvrages historiques... Comme des littérateurs allaient voter pour moi, je crus gentiment agir et donner une preuve de bonne volonté en écrivant un petit roman... Il s'appelle

Prédestinée-, oh! ce n'est pas un livre auquel je tienne beaucoup!... Et même, je ne le publiai que timidement — sans le signer... Mais on savait qu'il était de moi.,. Eh! bien, ce petit roman ne plut pas du tout. C'est au point qu'il paraît que plusieurs de mes électeurs songèrent à ne plus voter pour moi,.. C'était grave!... C'était grave pour moi. Mais c'était grave aussi pour le romancier célèbre — qui n'aurait pas été élu si mon petit roman m'avait empêché de l'être!... A quoi tiennent les choses!...

Le marquis Costa aimait extrêmement cette anecdote. Et il avait bien raison, puisque sa modestie y est si gracieuse et puisqu'elle signale assez, par prétention, tous les autres titres qu'il avait au choix de l'Académie, tant de titres qui faisaient de lui le type d'une race héroïque et attrayante.

Il était né dans la Savoie, à La Motte-Servolex, en 1835, et il avait pour aïeul Joseph-Henri Costa de Beauregard, qui, patriote sarde, fit contre la France la campagne d'Italie, fut envoyé à Bonaparte pour conclure l'armistice de Cherasco et enfin reçut de Victor-Emmanuel le grade de général quartier-maître. L'adduc-

tioii de la Savoie à la France rendit Français les marquis Costa de Beauregard. Ils le furent magnifiquernent : ils eurent désormais une .double fidélité, la fidélité du souvenir pour leur patrie première, une fidélité de cœur et de bravoure pour leur patrie nouvelle.

On le vit bien à la guerre. Le marquis Charles- Albert, qui tenait ses prénoms du roi auquel son aïeul s'était dévoué, commanda le l^r bataillon de mobiles. Il prit part aux combats des armées de la Loire et de l'Est. Il s'y battit énergiquement. Le lô janvier 1871, à Héricourt, il fut blessé et prisonnier. C est ainsi qu'il prit ses galons de Français.

Pendant qu'il était en captivité allemande, et sans le consulter, sans qu'il y fût pour rien, la Savoie le choisit comme son représentant à l'assemblée nationale. Il y siégea, et tout à droite, car il était résolument légitimiste.

On raconte qu'il n'y prit guère la parole : les choses allaient d'un mouvement qu'il ne voulait pas aider et contre lequel la résistance ne lui semblait pas efficace... Mais, un .jour, le député de Nice, M. Piccon, prononça un tel discours séparatiste que le représentant de la Savoie ne supporta pas le soupçon d'une pareille velléité pour la nouvelle France dont il était

le répondant; les Piémontais n'étaient pas venus à la France pour s'en retirer; ils avaient engagé leur honneur... « Nous pouvons être divisés d'opinions, en Savoie — s'écria-t-il — mais, devant Dieu et devant le pays, j'affirme que républicains et monarchistes se rallieront toujours, comme pendant la guerre, au cri de Vive la France!. ., »

Cette simple phrase emportait tout; et la discussion se terminait là.

En 1876, au renouvellement de l'assemblée, le marquis Costa de Beauregard négligea de se présenter aux élections. Ce qu'il devait dire, il l'avait dit : par cette déclaration si nette et si forte et que confirmait assez sa propre activité de soldat français, il avait consacré le patriotisme national de sa petite patrie. Et puis, cette fois, il lui faudrait poser une candidature : les circonstances ne lui permettaient plus d'être porté à la Chambre par la volonté spontanée de la Savoie; en outre, les événements allaient à rencontre de son vœu. Il aima mieux considérer que son rôle était fini; et, s'il se tint prêt pour d'autres dévoue-

ments éventuels, du moins décida-t-il d'accorder son loisir à la mémoire du passé.

C'est alors que, réunissant les archives de sa famille, il y trouva les splendides papiers avec lesquels il écri^ât Un homme d'autrefois. Cet homme d'autrefois : le marquis Joseph-Henri Costa de Beauregard, — véritable héros donl l'aventure est toute pleine de grandes actions, de sacrifices consentis avec une abnégation sublime et charmante, d'une tendresse familiale et dune piété qui font croire à une légende, tant 1 histoire est ici pareille aux plus nobles et gracieuses imaginations. On dirait d'un roman de chevalerie, mais ennobli de religion et surtout trempé dans une réalité manifeste. On n'aurait pas inventé plus belles les péripéties; mais elles touchent davantage, d'être évidemment véridiques. C'est de l'épopée, multiple en ses détails, très simple, très naturelle, — magnifique et profondément humaine:

Quel livre!... Et l'homme qui l'a écrit, sans autre effort que de bien ordonner les documents, put méditer sur cette phrase de Salluste qui dit qu'après l'accomplissement des hauts faits, la plus digne tâche est de les raconter.

En écrivant ce livre, le marquis Costa de Beauregard a bien fait de laisser aux documents leur éloquence et de n'y vouloir rien ajouter, qu'un fil conducteur qui mène de l'un à T autre. Ainsi, la beauté de l'histoire apparaît seule, plus émouvante en sa nudité.

Les autres œuvres du marquis Costa de Beauregard sont pareillement composées. L'auteur ne s'y manifeste pas; l'auteur ne cherche ni à se montrer, ni à développer une philosophie de Thistoire, ni à soutenir une thèse, ni à rectifier par des stratagèmes critiques des jugements ou des opinions. Il ne s'embarrasse ni de méthode ni de doctrine. Tout uniment, il raconte; et il raconte avec une modeste piété.

C'est ainsi qu'à l'aide d'archives précieuses et augusites, il a écrit la Jeunesse du roi Charles- Albert, et puis les Dernières années du roi Charles-Albert, l'épilogue du règne. Milan, Novare et Oporto. A cette histoire est mêlée étroitement celle du marquis Joseph-Henri. Le petitfils continuait la poignante peinture de son passé ancestral. Avec lui commençait la lignée française de son nom; et il avait fait en sorte qu'elle commençât à la bataille. Mais un sentiment de respect attendri l'engageait à rédiger les

annales accomplies de sa lignée piémontaise : il enveloppait dans le linceul de l'histoire le temps d'oii il était parti pour les nouvelles destinées de sa race.

Le Roman d'an royaliste sous la Révolution est tiré des papiers du comte de Virieu. Les Souvenirs sont tirés des papiers du comte de la Ferronnays. Cet amour du passé est charitable, qui joint à ses morts les autres morts et les recueille au même monument de mémoire.

Le style du marquis Costa de Beauregard est plus vif que méticuleux. Il ne s'agit point ici de raffinements de langage; et le soldat d'Héricourt ne désira quune fois, — pour écrire l'histoire de Madame Loyse de Savoie^ sainte dame du quinzième siècle. — d'imiter les délicatesses verbales des trouvères. La tentative n'était pas dans sa manière la plus spontanée; on y sent un effort trop ingénieux. Ailleurs, dans ses livres les plus attachants, il écrit avec hâte, avec une sorte de fougue heureuse et qu'animent et que bousculent à l'occasion les vaillants épisodes du récit. L'ensemble est extrêmement agréable; et ces larges fresques d'histoire devaient être exécutées ainsi, d'une allure égale à celle des événements. C'est de l'histoire martiale, et quel-

qiiefois proclamée au galop d'un cheval de

Autant qu'à un historien d'aujourd'hui, le marquis Costa de Beauregard ressemble à ces narrateurs du moyen âge finissant qui reprenaient, en prose alerte, les prodigieuses épopées : on devine encore l'épopée originelle dans leurs récits que ne scande plus la chanson.

Et le marquis Charles-Albert avait, comme son aïeul, l'aspect, les façons, le geste et le langage d'un homme d'autrefois. Les nouveautés ne lui plaisaient pas; et il les écartait rudement, sans tâcher de se faire à elles, restant lui-même avec brusquerie. Grand, vigoureux, il portait hautement une tête opiniâtre, aux fortes moustaches grises, aux traits puissants. Il aurait eu l'air un peu malcommode s'il n'avait été, de plein cœur, la gentillesse même. Son air et son histoire donnaient l'exemple : après cela, il nétait que bonhomie et gaieté.

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