CHARLES GUÉRIN
gentillesse héroïque, avec l'obligeante manière de qui l'attendait et n'est point surpris. Il n'est ni guindé ni familier, mais simple et grave.
Ses poèmes sont les chants d'attente de la mort. Leur musique a le son des hymnes liturgiques. Je la comparerais à la musique de lorgue, dont les larges phrases cadencées ont des résonances nombreuses et pathétiques.
Et la muse de Charles Guérin, je la verrais, drapée de noir et de violet, passante pensive, dont la silhouette lente se profile sur un ciel d'automne où la Nuit, semeuse de cendres, éteint le tragique incendie du crépuscule.
C'était un homme de génie. Et la façon dont il est mort révèle à qui l'eût ignoré que sa puissance d'âme valait la prodigieuse force de son cerveau.
Le dernier jour, il avait, comme de coutume, assisté à la séance de l'Académie des Sciences, dont il était secrétaire perpétuel. Il n'omettait aucun de ses devoirs. Mais on le vit inquiet, soucieux. Il partit avant la fin de la séance, disant à ses collègues :
— Je suis obligé de me retirer... Ma femme est fort souffrante!.,.
Il était peu expansif. Ue tourment qu'il avouait devait le torturer, pour qu'il ne réussît point à le dissimuler.
Il rentra chez lui, demanda des nouvelles de sa femme, qui depuis longtemps souffrait d'une maladie de cœm- et qui depuis deux jours allait plus mal. Il se réfugia, peureux pour la première fois de sa vie, dans une pièce contiguë
à la chambre de Mme Berlhelot: et il s-c'tendit sur un canapé.
A six heures, l'un de ses fils entra. Berthelot sursauta. Son fils lui dit :
- Maman \qent de mourir... Cest fini!... Berthelot s'était levé d'un bond. Il porta la
main sur son cœur, cria :
- Ohî
Et il retomba sur le canapé doù il venait de se dresser; il était mort.
Il avait dit récemment à ses fils :
- Si votre mère s'en va, je ne saurai lui survivre.
Ce n'étaient point paroles vaines; un tel savant n'en prononce pas...
Quelques jours avant le jour de la mort, on vit, sur le quai Voltaire, le vieillard illustre acheter au panier d'une petite fleuriste un bouquet de ^àolettes : il apportait à la malade qui lui était chère cet amical et gentil présent.
Marcelin Berthelot, parmi les jeunes contemporains de sa \ieillesse. était le représentant vénérable et sacré dune époque qui fut l'âge héroïque de la science. Je ne dis pas que la science date de lui. Elle lui est antérieure : Ba-
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con de Vérulam l'organisait au commencement du dix-septième siècle; avant cela, dès le cinquième siècle grec, Démocrite la constituait; et les premiers hommes qui firent l'effort de distinguer entre leurs opinions et leurs certitudes étaient déjà des savants. Berthelot. plus que personne, aurait blâmé l'oubli de tels précurseurs, lui qui a recherché dans les ouvrages des vieux alchimistes médiévaux les origines tâtonnantes de la chimie moderne. Mais le temps de sa jeunesse fut probablement celui où l'on crut avec le plus de ferveur à l'efficacité de la science. 11 était l'un des héritiers intellectuels de cette noble philosophie positive, qui depuis lors a bien dégénéré, mais qui en ses magnifiques débuts traçait à l'intelligence humaine le somptueux et crédule programme de ses travaux.
On lui a reproché quelquefois d" avoir écrit — ou dit — quelque chose comme : « Maintenant que la science est faite...
Evidemment la science n'est pas faite. Et même, sur plusieurs points, elle se défait. Il voulait dire que les méthodes de la science étaient trouvées et qu'il n'y avait plus qu à travailler. S'il eut trop de confiance là. cette intrépidité spirituelle a encore sa beauté su-
blime : et toute sa vie dincomparable savant fut dévouée à démontrer qu'il avait eu raison de croire ce qu'il croyait.
Il était le contemporain du jeune Renan de 1848, qui écrivit V Avenir de la science. On eut alors cette foi : la méthode scientifique allait établir en létat d'évidence objective toutes les sciences particulières, et jusqu'aux sciences historiques et sociales, et jusqu'à cette science plus complexe que toutes les autres, la vie humaine en ses diverses manifestations. L'c grand rêve superbe!... Ues exégètes avaient secoué rudement et ingénieusement les religions; les criticistes avaient l)ouleversé les métaplwsiques. C'est alors que surgirent des savants, parmi lesquels Marcehn Berthelot fut tout de suite un des plus fiers, qui revendiquèrent pour la science la qualité d'une explication générale des choses et la valeur dune religion.
S'ils se trompèrent, du moins dévouèrent-ils à ce culte qu'ils instauraient un zèle perpétuel et un- véritable génie.
Apôtre de la science, et plus d'une fois son prophète, il fut l'ennemi des autres religions. Il n'est de religion sincère que jalouse. Berthelot fut anticlérical; on l'a a^u présider des congrès de Libre pensée. Mais, l'autre année.
quand se présentaient au Collège de France divers candidats au nombre desquels il y avait un religieux, contre lequel sévit un Clemenceau, Berthelot soutint la candidature du religieux, parce que celui-là était un savant incontestable.
S'il eut la superstition de la science, il en eut aussi le simple respect.
Dans l'incertitude des croyances, que demander de plus à un fidèle qui sert bien son mysticisme, en a l'orgueil et la fidélité passionnée?...
Des philosophes, pendant qu'il travaillait, formulèrent des objections. Renouvier se demanda si les sciences particulières, différentes entre elles par leur objet et par leurs procédés, se rejoindraient logiquement, se rejoindraient en fait pour constituer la science. Il n'écouta guère de tels métaphysiciens.
Brunetière proclama la banqueroute de la science. Il accusa la science d'avoir manqué à ses promesses. Berthelot bondit sous l'outrage et riposta : on avait offensé le dieu qu'il servait.
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La plus importante de ses découvertes et celle aussi à laquelle se rapportent toutes ses découvertes particulières, c'est la synthèse organique. On procédait, avant lui, analytiquement. On décomposait et on isolait avec soin les principes contenus dans les êtres vivants. Procédés de laboratoire et qui aboutissaient à Féparpillement de la matière. Mais lui réalisa la formation des composés organiques fondamentaux. Ses prédécesseurs trouvaient en fin de compte ces éléments-là; lui, le premier, formulait aussi les lois de leur combinaison.
A ce titre, ne mérite-l-il pas d'être comparé à ces alchimistes dont il a écrit l'histoire? Seulement, eux, qui tâtonnaient et qui n'avaient pas encore à leur ser^ice' la méthode, se lançaient en des hypothèses éperdues. Ils synthétisaient déjà, mais d'une manière hasardeuse, et ils n'appliquaient pas à l'objet premier leur audacieuse recherche. Berthelot eut leur entrain spirituel et fut animé d'un rêve aussi ardent que le leur; et, ce qui leur manqua, il le posséda : le stratagème expérimental, la direction scientifique et la maîtrise de soi. Alors, il fut un alchimiste positiviste, d'ambition souveraine et de circonspecte allure.
Cette double vertu de son esprit créateur, on
ne l'avait pas encore vue réalisée ainsi, de tel le sorte qu'elle unît, sans les sacrifier Tune à l'autre, l'amour de l'hypothèse vaste et la précaution.
Il savait tout... Il n'eût point aimé cette formule; mais enfin il était, sans doute, l'homme de ce temps qui savait le plus de choses et les choses les plus diverses.
Spécialisé dans la chimie et connaisseur de tout le reste, il s'appuyait fortement sur la science qu'il pratiquait et dont il fut probablement le héros mojderne. et il était informé de tout le reste. La chimie lui ser\ât de point de départ; et, de là, il rayonna. Quelle vivace discipline intellectuelle!... Toutes les études auxquelles les hommes de tous les temps se consacrèrent lui furent ainsi abordables. Puisqu'il croyait à la science, lui qui possédait la méthode, toutes les sciences particulières devaient r accueillir.
C'est ainsi qu'il ne refusa aucune des formes de l'acti\ité humaine; c'est ainsi qu'il devint ministre de l'instruction publique, puis ministre des affaires étrangères. La science de l'éducation, la science des rapports internationaux sont
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des sciences parmi les autres, soumises aux mêmes lais ou à des lois analogues. Si la réalité lui fut quelquefois décevante, du moins avait-il fait effort pour la gouverner au nom des principes de Ja raison, que vérifie l'expérience.,
Ceux qui l'ont approché, pourvu qu'ils fussent d'humbles et authentiques travailleurs, ont trouvé en lui un conseiller comme il n'y en avait pas d'autre. On allait à lui, timidement, après avoir longtemps peiné sur quelque difficile question. Tel qui, philologue, étudiait des problèmes ardus et. par exemple, en demandait à de ^ieux manuscrits la solution, s'émerveillait de son érudition toute prêle. Il ne donnait pas d'encouragements vagues, mais un renseignement. Il avait tout lu, même ce qui est caché dans l'ésotérique secret des bibliothèques lointaines. Il vous disait où il fallait aller porter le regard d'un savant, et il étonnait les plus audacieux des spécialistes par son information qui tenait du miracle.
C'était, à la fin ide sa vie, un vieil homme voûté. Il avait, une fois pour toutes, la forme de qui s'est, plus de soixante années durant, incliné vers les livres ou les expériences. Au
sortir de son travail, il ne se redressait pas complètement, comme s'il gardait l'attitude où il retournerait bientôt.
L'es cheveux rejetés à droite et à gauche, dégageant bien le front, qui était large et haut, ï-evénaient sur les tempes. Ees yeux avaient une singulière intensité de regard, par instants; et puis, lorsque l'occupait la pensée, ils se voilaient afin de le laisser seul avec lui-même : dès qu'il le voulait, ils redevenaient lucides, bien ouverts sur le Cosmos à expliquer.
Il était bon. Il avait la plus belle générosité de l'esprit. Seulement, il ne gaspillait pas son loisir avec qui n'en vaut pas la peine. Et, s'il parlait, c'était pour aider au zèle d'un homme qui allait travailler.
On lui a reproché — à quoi bon dissimuler rien, quand il est question de lui? — les dignités qui lui échurent et les places quil occupa. C'est une injustice abominable. Un tel génie, ailleurs, aurait eu d'autres commodités d'existence. S'il l'avait voulu, il pouvait tirer de ses découvertes de chimiste un tel parti quil serait devenu milliardaire, en Amérique. Sa conception de la science ne le lui permettait pas. Savant,^ il ne désira que de formuler des lois, abandonnant à d'autres le soin d'en profiter. Le pays