ÉLOGE DU COMTE MARSIGLI
de sculpture et d'architecture, nommée Clémentine, parce quelle a été établie par Qément XI ; enfin, une académie des sciences, qui sappoUe lacadéraie des Inquiets, nom assez convenable aux philosophes modernes, qui, n'étant plus fixés par aucune autorité, cherchent et chercheront toujours. Le comte Marsigli voulut encore orner de ce côté-là sa patrie, quoique déjà si ornée. Il avait un fonds très riche de toutes les différentes pièces qui peuvent servir à l'histoire naturelle, d'instruments nécessaires aux observations astronomiques ou aux expériences de chimie, de plans pour les fortifications, de modèles de machines, d'antiquités, d'armes étrangères, etc. ; le tout non seulement acquis à grands frais, mais transporté encore à plus grands frais de différents lieux éloignés jusqu'à Bologne : il en fit une donation au sénat de cette ville par un acte authentique du 11 jan\ier ITiâ, en formant un corps qui eut la garde de tous les fonds donnés et qui en fit, à l'avantage du public, l'usage réglé par les conditions du contrat. Il nomma ce corps VInslitut des sciences et des arts de Bolofine. Sans doute il eut des difficultés à vaincre de la part des compagnies plus anciennes, différents intérêts à concilier ensemble, des caprices même à essuyer ; mais il n'en reste plus de traces, et c'est autant de perdu pour sa gloire, à moins qu'on ne lui tienne compte de ce qu'il n'en reste plus de traces. Il subordonna son institut à l'Université et le lia aux doux académies. De cette nouvelle disposition, faite avec toute l'habileté requise et tous les ménagements nécessaires, il résulte certainement que la physique et les mathématiques ont aujourd'hui dans Bologne des secours et des avantages considérables qu'elles n'y avaient jamais eus, et dont le fruit doit se communiquer par une heureuse contagion.
Le sénat donna à l'institut un palais tel que le demandaient les grands fonds reçus de Marsigli, qu'il fallait distribuer en différents appartements, selon les sciences.
Dans ce palais habitent six professeurs, chacun dans le quartier de la science qui lui appartient. On croit voir l'Atlantide du chancelier Bacon exécutée, le songe d'un savant réalisé. Il sera facile de juger qu'on n'a pas oublié un observatoire. Il est occupé par Enstanhio Manfredi, astronome de
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^'institut, si ce n'est paslui faire tort que de le désigner par cette seule qualité, lui qui allie aux mathématiques les talents qui leur sont le plus opposés (1).
L'Institut s'ouvrit enl714, par une harangue du P. Hercule Corazzi, religieux Olivélan, mathématicien de la nouvelle compagnie. Le comte Marsigli, qui n'avait pas voulu permettre que son nom parût dans aucun monument public, ne put échapper aux justes louanges de l'orateur. Comment séparer le fondateur d'avec la fondation ? Les louanges refusée s savent bien revenir avec plus de force, et il est peut-être aussi modeste de leur laisser leur cours naturel, en ne les prenant que pour ce qu'elles valent.
En 1715, l'Académie des sciences ayant proposé au roi, selon sa règle, pour une place vacante d'associé étranger, deux sujets, qui furent le duc d'Escalonne, grand d'Espagne, et Marsigli, le roi ne voulut point faire de choix entre eux, et il ordonna que tous deux seraient de l'Académie, parce que la première place d'associé étranger qui vaquerait ne serait point remplie. N'eùt-il pas, sans hésiter, donné la préférence à un homme du mérite et de la dignité du duc d'Escalonne, pour peu qu'il fût resté de tache au nom de son concurrent, et cette tache n'eùt-elle pas été de l'espèce la plus odieuse aux yeux de ce grand prince ? Marsigli était aussi de la société royale de Londres et de celle de Montpellier. Ce n'était pas un honneur à négliger pour les différentes académies, que de compter parmi leurs membres le fondateur d'une académie.
Elle l'occupait toujours; et il se livrait volontiers à toutes les idées qui lui venaient sur ce sujet, quelques soins et quelques dépenses qu'elles demandassent. Il mit sur pied une imprimerie, qui devait être fournie non seulement de caractères latins et grecs, mais encore hébreux et arabes, et il fit venir de Hollande des ouvriers habiles pour les fondre. Il eut des raisons pour ne pas donner ce grand fonds à l'institut directement, mais aux pères dominicains de Bologne, à condition que tous les ouvrages qui partiraient de l'Institut seraient imprimés en remboursant seulement les frais. 11 donna
(1) Voir pour plus de détails sur cet institut de Bologne le chapitre a de mon ouvrage sut l'Innlitvt et les académies de province. In 12, Hachette.
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a cette imprimerie le nom d'imprimerie de Saint-Tliomas d'Aquin, dont il invoquait la protection pour cet établissement et pour tout l'institut. Le protecteur était bien choisi; car saint Thomas, dans un autre siècle et d'autres circonstances ('lait Doscartos. Nous passons sous silence des processions, oii il voulait que l'on portât huit bannières, qui auraient représenté les principaux événemenlj do la vie du saint, et auxquelles on jugea à propos de substituer la chàsso do ses reliques. La dévotion d'Italie prend assez souvent une l'firmo i\n\ n'est i-uère de notre goût d'aujourd'hui.
Ce qui en sera certainement davantage, c'est rétablissement qu'il fit d'un tionc dans la chapelle de l'institut, pour le rachat des chrétiens, et principalement de ses compatriotes esclaves en Turquie. Il n'oublia rien pour animer cette charité : il se sou\enait de ses malheurs utilement pour les autres malheureux. Par le môme souvenir il ordonna une procession solennelle de l'institut tous les vingl-oinq ans, le jour do l'Annonciation. Ces fêtes, ces cérémonies, fondées sur la pié{(''. pouvaient aussi avoir une politique sensée et légitime : elles liaient l'institut à la Religion et en assuraient la durée.
11 manquait encore à la collection de l'histoire naturelle dont l'institut était on possession quantité de choses des Indes; car ce qui y dominait c'était l'Luropi', et il jugea qu'il ne pouvait avoir promptement ces curiosités qu'en les allant chercher en Angleterre et en HoUando. Il s'emharqua à Livourne pour Londres, quoique dans un âge déjà fort avancé: et il alla de Londres à Amsterdam finir ses savantes emplettes. Là, il donna à imprimer son grand ouvrage du Cours du Danube, dont il parut à La Haye, en 1726, une édition magnifique on six volumes in-folio, et il négocia avec les libraires un nombre de bons livres destinés à son institut. Quand toutes ses nouvelles acquisitions furent rassemblées dans Bologne, il en fit sa donation en 1727.
Tout cela fini, tous ses projets heureusement terminés, il imita eu quelque sorte Solon, qui après avoir été le législateur de son pays, et n'ayant plus de bien à lui faire, s'en exila. 11 alla, en 1728, retrouver sa retraite de Provence, pour y reprendre ses recherches de la mer et suivre en liberté ce
génie d'observation qui le possédait. Mais il eut, en 1729, une légère attaque d'apoplexie, et les médecins le renvoyèrent dans l'air natal. Il ne fit qu'y languir jusqu'au 1'='' novembre 1730, qu'une seconde attaque l'emporta. Tout Bologne fit parfaitement son devoir pour un pareil citoyen, qui, à l'exemple des anciens romains, avait uni en même degré les lettres et les armes et donné tant de preuves d'un amour singulier pour sa patrie.
Etienne-François Geoffroy naquit à Paris, le 13 février 1672, d§ Mathieu-François GeoflVoy, marchand apothicaire, ancien échevin et ancien consul, et de Louise do Vaux, fille d'un chirurgien célèbre en son temps. Le bisaïeul paternel de Geofiroy avait été aussi premier échevin de Paris, et alors on ne choisissait que des bourgeois d'ancienne famille et d'une réputation bien nette, espèce de noblesse qui devait bien valoir celle dont la preuve ne consiste que dans les filiations.
Si nous disions que l'éducation d'un jeune homme a été telle, que quand il fut en physique, il se tenait chez son père des conférences réglées, oi\ Cassini apportait ses planisphères, le P. Sébastien ses machines, Joblot ses pierres d'aimant ; où du Verney faisait ses dissections, et Homberg des opérations de chimie; où se rendaient, du moins par curiosité, plusieurs autres savants fameux et des jeunes gens qui portaient de beaux noms; qu'enfin, ces conférences parurent si bien entendues et si utiles, qu'elles furent le modèle et l'époque de l'établissement des expériences de physique dans les collèges, sans doute on croirait qu'il s'agissait de l'éducation d'un fils de ministre, destiné pour le moins aux grandes dignités de l'Église. Cependant tout cela fut fait pour le jeune Geofiroy, que son père ne destinait qu'à lui succéder dans sa profession. Mais il savait combien de connaissances demande la pharmacie
embrassée dans toute son étendue; il l'aimait et par g'>ût, et parce qu'elle lui réussissait fort; et il croyait ne pouvoir mieux faire que de fournir à son fils les moyens de poursuivre avec plus d'avantage la carrière où lui-mùme aurait vieilli.
Après cette première étude de physi(iue générale, Geoffroy lit des cours particuliers de botanique, de chimie et même d'anatomie, quoique cette science ne fût pas de son objet principal. Il s'en écartait encore davantage dans ses heures de délassements, où l'on est le maître de choisir ses plaisirs. II tournait, il travaillait des verres de lunettes; il exécutait des machines en petit; il apprenait l'italien de l'abbé Roselli, si connu parle roman de l'Infortuné Xfi]X)litain.
En 1692, son père l'envoya à Montpellier, pour y apprendre la pharmacie chez un habile apothicaire, qui de son côté envoya son fils à Paris chez Geoffroy: édiange bien entendu, puisque l'un et l'autre de ces jeunes gens, en laissant dans la maison paternelle ce qu'il était bien sur d'y retrouver toujours, allait chercher dans une maison étrangère ce qu'il n'eût pas trouvé chez lui.
Geoffroy suivit les plus habiles professeurs de la fameuse école de Montpellier; et il vit presque naître alors dans cette ville un grand nom qui s'est toujours accru depuis, et qui par lui-même, et sans nul secours étranger, s'est élevé à la première place (i). Avant que de revenir à Paris. Geofl'roy voyagea dans les provinces méridionales du royaume et alla voir les ports de l'Océan; car il embrassait aussi ce qui n'était que de pure curiosité. Il en eût été peut-être bien puni à Saint- Malo, où il se trouva enfermé en 1693, dans le temps du bombardement des Anglais, si la terrible machine infernale, qui menaçait d'abîmer tout, n'eût manqué son effet. Le comte de Tallard, depuis duc, pair et maréchal de France, ayant été nommé au commencement de 1698 à l'ambassade extraordinaire d'Angleterre, il choisit Geoffroy, qui n'était point médecin, pour avoir soin de sa santé; et il ne crut point que cette confiance, donnée au mérite dépourvu de titre, fut trop hardie.
U) Il s'agit sans doute de Chirac, dont les cours avaient alors un grand succès à Montpellier, et qui depuis fut premier médecia du régent et du roi et membre de l'Académie des sciences.
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Geoffroy, qui savait voyager, ne manqua pas de profiter du séjour de Londres ; il gagna l'amitié de la plupart des illustres d'un pays qui en produit tant, et principalement celle du chevalier Sloane; et en moins de six mois il devint leur confrère par une place qu'ils lui donnèrent dans la société royale.
De là, il passa en Hollande, où il vit d'autres savants, fît d'autres observations, acquit de nouvelles connaissances. Il se présenta encore à lui l'oi'casion de faire un voyage agréable, celui d'Italie, où il alla, en 1700, avec l'abbé de Louvois, on qualité de son médecin, selon le langage de Geoffroy ; en qualité d'ami, selon le langage de cet abbé; car ils avaient tous deux le mérite de ne pas parler de même.
Le grand objet de Geoli'roy était Fliistoire naturelle et la matière médicinale, et il était d'autant plus obligé à porter ses vues de ce côté-là, que son père avait dessein de lui laisser sa place et son établissement. Dès l(i93 il avait subi l'examen pour la pharmacie et fait son chef-d'œuvre ; cependant ce n'était point là le fond de son intention : il voulait être médecin et n'osait le déclarer. Il faisait des études équivoques qui convenaient également au plan de son père et au sien ; telle était la matière médicinale, qu'un habile apothicaire ne saurait trop connaître et que souvent un habile médecin ne connaît pas assez.
Enfin, quand le temps fut venu de ne pouvoir plus soutenir la dissimulation et de prendre un parti décisif, il se déclara, et le père se rendit. Il avait destiné à la médecine son second fils, qui est aujourd'hui l'un des chimistes de cette académie; celui-là prit la pharmacie au lieu de son aîné. Cette légère transposition dut être assez indifterente au père ; mais enfin ce n'était pas là son premier projet; et il apprit combien la nature, qu'il n'avait pas assez consultée sur ses enfants, est jalouse de ses droits.
Geoffroy se mit donc sur les bancs de médecine et fut reçu bachelier en 1702. Sa première thèse fut extrêmement retardée, parce que Fagon, premier médecin, qui devait y présider, et qui avait coutume de commettre pour la présidence, voulut présider en personne, honneur qui se fît acheter par des délais. Geoffroy, qui avait fait sa thèse lui-même^ quoique, selon
l'usage établi, elle dût être l'ouvrage du président, avait clioisi cette question : si le médecin est en même temps un mécanicien chimiste ? On sent assez qu'il avait intérêt de conclure pour raffirmative, au hasard de ne pas comprendre tous les médecins dans sa définition. Il composa pareillement ses deux autres thèses de bachelier, et à plus forte raison celles dont il fut président, après avoir été reçu docleur en ITOi. Il prenait toujours des sujets utiles ou intéressants. Celle où il demandait si l'homme a commencé par être ver piqua tellement la curiosité des dames, et des dames du plus haut rang, qu'il fallut la traduire en français, pour les initier dans des mystères dont elles n'avaient point la théorie. On assure que toutes les thèses sorties de sa main n'ont pas seulement été regardées dans nos écoles comme des traités presque complets sur les sujets choisis, mais qu'elles se sont trouvées plus au goût des étrangers qu'un grand nombre d'autres, où ils se plaignent-que le soin dominant a été celui de l'élégance du style et de la belle latinité.
11 ne se pressa point de se jeter dans la pratique dès qu'il en eût le droit; il s'enferma pendant dix ans dans son cabinet. et il voulut être sûr d'un grand fonds de connaissances avant que de s'en permettre l'usage. Les médecins ont entre eux ce qu'ils appellent les bons principes; et puisqu'ils sont les bons, ils ne sont pas ceux de tout le monde. Les confrères de Geoffroy conviennent qu'il les possédait parfaitement. Son caractère doux, circonspect, modéré et peut-être même un peu timide, le rendait fort attentif à écouter la nature, à ne la pas troubler par des remèdes, sous prétexte de l'aider, et à ne l'aider qu'à propos et autant qu'elle le demandait. Une chose singulière lui fit tort dans les commencements ; il s'affectionnait trop pour ses malades, et leur état lui donnait un air triste et affligé qui les alarmait : on en reconnut enfin le principe, et on lui sut gré d'une tendresse si rare et si chère à ceux qui souffrent.
Persuadé qu un médecin appartient également à tous les malades, il ne faisait nulle différence entre les bonnes pratiques et les mauvaises, entre les brillantes et les obscures. Il ne recherchait rien et ne rejetait rien. De là, il est aisé de
conclure que ce qui dominait dans le nombre de ses pratiques c'étaient les obscures ou les mauvaises, et d'autant plus que ses premiers engagements lui étaient sacrés et qu'il n'eût pas voulu les rompre ou s'en acquitter légèrement pour courir aux occasions les plus flatteuses qui seraient survenues. D'ailleurs, souverainement éloigné de tout faste, il n'était point de ceux qui savent aider à leur propre réputation et qui ont l'art de suggérer tout bas à la renommée ce qu'ils veulent qu'elle répète tout haut avec ses cent bouches. Cependant le vrai avait percé à la longue, et Geoffroy était bien connu dans les grandes affaires de médecine ; ceux qui s'étaient saisis des premiers postes l'appelaient presque toujours en consultation ; il était celui dont tous les autres voulaient emprunter les lumières. Cicéron conclut que les Romains étaient le plus vaillant peuple du monde, de ce que chaque peuple se donnait le premier rang pour la valeur et accordait toujours le second aux Romains.
En J709, le roi lui donna la place de professeur en médecine au collège royal, vacante parla mort de Tournefort. Il entreprit de dicter à ses auditeurs toute l'histoire de la matière médicinale, sur laquelle il avait depuis longtemps amassé de grandes provisions. Tout le règne minéral a été expédié, c'està-dire tous les minéraux qui sont en usage dans la médecine, et c'est ce qu'on a jusqu'à présent sur ce sujet de plus recherché, de plus certain et de plus complet. Il en était au règne végétal ; et comme il suivait l'ordre alphabétique, il en est resté à la we/me, qui, quoique assez avancée dans l'alphabet, laisse après elle un grand vide et beaucoup de regrets aux curieux de ces sortes de matières. 11 n'avait point touché au règne animal; mais du moins tout ce qu'il a dicté s'est trouvé en très bon ordre dans ses papiers, et on espère que sa famille le donnera au public.
Fagon, qui était toujours demeuré titulaire de la charge de professeur en chimie au Jardin royal, la faisait exercer par quelqu'un qu'il choisissait. Saint-Yon, à qui il avait donné cet emploi, n'ayant pu le remplir en 1707 à cause de ses intîrmités, GeoflVoy eut sa place et s'en acquitta si bien que dans la suite Fagon se démit absolument de la charge en sa faveur.
Cela arriva en 1712. Fagon, pour mettre en œuvre Geoffroy tout entier, lui demanda qu'aux leçons ordinaires de chimie il en joignît sur la matière médicinale, ce qm dans une même séance ajoutait deux heures, et quelquefois trois, à deux autres déjà employées. Geoffroy y consentit, emporté par son zèle et sans doute aussi par un certain sentiment de gloire qui agit et doit agir sur les àmcs les plus éloignées de la vanité. Il était soutenu par le plaisir de voir que de si longues séances, loin de rebuter les auditeurs, ne les rendaient que plus assidus et plus attentifs: mais enfin il consulta trop peu les intérêts de sa santé, qui était naturellement faible et qui en souffrit.
La Faculté de médecine, qui se choisit tous les deux ans un chef, qu'on appelle doyen, crut en 1706 se trouver dans des circonstances oîi il lui en fallait un qui, quoique digne de l'être, ne fît aucun ombrage à sa liberté et qui aimât mieux sa compagnie que sa place. Geoffroy fut élu : mais comme tous les membres d'une république ne sont pas également républicains, quelques-uns attaquèrent son élection par des irrégularités prétendues, et lui-même aurait été volontiers de leur parti ; mais l'élection fut confirmée par le jugement de la cour.
Ses deux années de décanat finies, il fut continué; et cela par les suffrages mêmes qui auparavant lui avaient été contraires. On sentait un nouveau besoin qu'on avait de lui. 11 s'était élevé un procès entre les médecins et les chirurgiens, espèce de guerre civile qui divisait les citoyens dun même état; et il fallait ou du zèle pour la soutenir, ou de la douceur pour la terminer; et même en la soutenant, il fallait toujours de la douceur avec le zèle. On lui fit un honneur singulier: il y a sous le doyen un censeur qui est son lieutenant, et ce censeur est toujours le doyen qui vient de sortir de place. On supprima le titre de censeur pour les deux années du nouveau décanat de Geoffroy, et on le laissa le maître de choisir ceux qu'il voudrait pour l'aider. Ces témoignages d'estime de la part de sa compagnie, qu'il n'avait pas recherchés par ambition, il les sentit vivement par un principe de reconnaissance d'autant plus fort, qu'on est plus dégagé de passions
il -2 KONTENELLE.
lumuUueuses. 11 se livi-a sans ménagement aux travaux exlraordinaircs du second décanat, qui, joints à ceux qu'exigeaient sa profession et ses différentes places, ruinèrent absolument sa santé, et au commencement de 1730 il tomba accablé de fatigues. Il eut cependant le courage de mettre la dernière main à un ouvrage que ses prédécesseurs doyens avaient jugé nécessaire, mais qu'ils n'avaient pas fini : c'est un recueil des médicaments composés les plus usités, que les pharmaciens doivent tenir toujours prêts.
Nous ne l'avons point encore représenté connue académicien, parce que nos histoires imprimées font foi qu'il n'a pas rempli ce devoir avec moins d'exactitude que les autres, si ce n'est dans les quatre dernières années, oi!i le décanat était une dispense assez légitime. Il donna en 1718 un système singulier et une ta])le des affinités ou rapports des difteientes substances de chimie. Ces affinités firent de la peine à quelques-uns, qui craignirent que ce ne fussent des attractions déguisées, d'autant plus dangereuses que d'habiles gens ont déjà su leur donner des formes séduisantes : mais enfin, on reconnut qu'on pouvait passer par-dessus ce scrupule et admettre la table de Geoffroy, qui, bien entendue et amenée à toute la précision nécessaire, pouvait devenir une loi fondamentale des opérations de chimie et guider avec succès ceux qui travaillent (1).
Il était entré dans cette compagnie dès l'an 1609, et il est mort le 6 janvier 1731.
Pierre Chirac naquit en 1050, à Conques en Rouergue, de Jean Chirac et de Marie Rivet, bourgeois de cette petite ville,
(1) Ces tables ont beaucoup d'impo-tance dans l'histoire de la chimie. Foulenelle, grand ennemi des attractions et des affinités, a le tort de les traiter avec trop de légpreté et de défiance,
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et dont la lortune était fort étroite. Quoique tils unique, il n'eut point de meilleur parti à prendre après ses études que de se destiner à l'église, qui lui parut une ressource presque absolument nécessaire. En étudiant la théologie, il ne laissa pas de s'appliquer par curiosité à la philosophie de Descartes, qui avait déjà pénétré jusque dans le Rouergue. Quand il s'en fut rempli autant qu'il l'as ait pu sans aucun secours, il crut pouvoir sortir de Conques, et il alla à Montpellier, où cette même philosophie, naissante aussi, commençait à remuer les esprits. 11 fut bientôt connu dans cette ville. quoi(iue accoutumée depuis longtemps à la science et au mérite.
Chicoiiieau, chancelier et juge de l'université de Montpellier, prit chez lui, en 1()78, Chirac, qu'il regardait déjà comme grand physicien, pour lui confier la direction des études de deux de ses fils qu'il destinait à la médecine. 11 fut si content du maître qu'il leur avait donné, qu'il voulut songer solidement a ce qui pouvait lui convenir : et comme il lui trouvait peu de véritable vocation pour l'état dont il portait l'habit, «'t d'ailleurs beaucoup d'acquis dans la physique, il le détermina d'.-n profiter pour embrasser la profession de médecin.
Chirac devenu membre de la Faculté de Montpellier en 1682. V enseigna, cinq ans après, les diffère tes parties de la médecine. On sentit bien le prix des leçons qu'il dictait à ses auditeurs. Elles n'avaient pas le sort ordinaire de périr entre les mains de ceux qui s'étaient donné la peine de les écrire : on se les transmettait des uns aux autres, et c'était une faveur ; et encore aujourd'hui elles sont un trésor que l'on conserve avec soin. On recueillait avec le même empressement les discours qui en étaient l'explication, toujours plus étendus et encore plus approfondis que les leçons : on rassemblait, on réunissait ce que différentes personnes en avaient retenu, et on travaillait à en faire un corps, tant on était animé par l'espérance d'une grande instruction.
Outre les leçons publiques, Chirac faisait chez lui des cours particuliers, plus instructifs encore pour ses disciples, et même pour lui, à cause de la liberté de la conversation ; les étrangers y couraient en foule, et Montpellier se remplissait d'habitants qu'il lui devait.
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Quand il lut assez plein de théorie, il se mit dans la pratique. Barbcyrac y tenait alors le premier rang à Montpellier, et son nom vivra longtemps. Chirac le prit pour guide et pour modèle, avec les restrictions néanmoins qu'un grand homme meta l'imitation d'un autre, sans renoncer aux connaissances particulières qu'il pouvait avoir acquises, ni à des vues dont la nouveauté eût peut-être empêché Barbeyrac lui-même d'oser les approuver.
En 1692, le maréchal de Noailles lui donna, de l'avis de Barbeyrac, la place de médecin de l'armée deRoussillon. Il fut en 1693 au siège de Roses, après lequel une dyssenterie épidémique se mit dans l'armée. Le ministre de la guerre lui envoya de Paris de l'ipécacuanha, qui y était encore nouveau, et connu sous le nom de remède du médecin Hollandais. Il en donna avec opiniâtreté et de toutes les façons, sans en pouvoir tirer aucun bon efllet. A la fin, réduit à trouver sa ressource en lui-même, il donna du lait coupé avec de la lessive de sarment de vigne, et il eut le plaisir de voir presque tous ses malades guéris.
Quelques années après, il y eut à Rochefort une autre maladie épidémique, qu'on appelle de Siam, beaucoup plus cruelle que la dyssenterie, nouvelle dans nos climats et effrayante par le seul spectacle. Begon, intendant de cette ville, demanda au roi M. Chirac, déjà très célèbre, singulièrement pour les cas extraordinaires. Il eut recours à l'ouverture des cadavres, plus nécessaire que jamais dans un mal inconnu. Il en ouvrit peut-être cinq cents, travail énorme et qui demandait une violente passion de s'instruire. Il vit le mal dans ses sources et s'en assura si bien, que comme il crut qu'il pourrait être attaqué lui-même, il composa un grand mémoire de la manière dont il voulait être traité en ce cas-là et de tout ce qu'il v avait à faire selon les différents accidents dont la maladie était susceptible ; car il prévoyait tout, il détaillait tout. Il chargeait de l'exécution un chirugien seul, en qui il avait pris confiance, et priait instamment Begon de ne pas permettre qu'aucun autre s'en mêlât.
Pour l'honneur de Chirac, il fut attaqué de la maladie, traité selon ses ordres et guéri. Il lui en resta seulement la
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suite ordinaire, une jaunisse, et sa convalescence fut très longue.
Ce tut pendant ce séjour à Rochefort, oii il traita beaucoup de petites véroles, qu'il découvrit que dans ceux qui en étaient morts, il y avait inflammation de cerveau. 11 eût fallu les saigner du pied, pour faire une diversion ou révulsion du sang en bas. Mais saigner dans la petite vérole ! saigner du pied, surtout des hommes ! quelle étrange pratique ! n'en meurt-on pas toujours ? Et en elïet, la sai^ni'e du pied dans les hommes était presque toujours suivie de la mort, parce qu'on n"y avait toujours recours que trop tard et dans les cas désespérés. Un violent préjugé sur ce sujet, bien établi, bien enraciné chez le peuple, ne l'était pas moins chez les médecins, qui de plus ne se voulaient pas laisser renvoyer à l'école. Ils ne l'accusaient que d'ignorance et de témérité, tandis que le peuple l'accusait d'un dessein formé contre les jours du genre humain. 11 soutint courageusement sa pratique, malgré les clameurs qui s'élevaient de toutes parts ; ses malades guérissaient, les autres mouraient, du moins en beaucoup plus grand nombre, et il n'était encore guère justifié.
C'est lui qui a réglé aussi, mais avec moins de contradiction, la manière généralement reçue dont on conduit aujourd'hui le remède d'une autre maladie du même nom. Les grands médecins sont ceux dont la pratique, fondée sur les principes d'expérience établis, est la plus sûre et la plus heureuse ; mais ceux qui établissent solidement de nouveaux principes sont d'un ordre plus élevé. Les uns portent l'art tel qu'ils le trouvent jusqu'où il peut aller ; les autres le portent plus loin qu'il n'allait. Aussi Silva, si bon juge en ces matières et si intéressé à ne pas souft'rir des usurpateurs dans les premiers, a dit qu'il appartenait à Chirac d'être législateur.
Après s'être entièrement remis des fatigues et de sa maladie de Rochefort, il avait repris à Montpellier ses anciennes fonctions de professeur et de médecin. Là il eut deux contestations à essuyer, et même plus que des contestations, car elles devinrent des procès en justice. 11 s'agissait de la découverte df! l'acide du sang avec Vieussens, célèbre docteur de la même faculté, et de la structure des cheveux avec Sorazzi, médecin
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italien. JNi l'un ni l'autre sujet n'étaient dignes de la chaleur qui s'y mit. On est assez persuadé de son propre mérite; cependant il ne nous rassure pas assez pour nous procurer quelque tranquillité quand on nous attaque. Le nom de Chirac ne laissait pas de croître de jour en jour : les provinces voisines profilaient souvent delà proximité; on rappelait pour les malades de distinction, et sa réputation contribuait beaucoup à affermir celle de la fameuse école de Montpellier.
En 1706, feu le duc d'Oi'léans partit pour aller commanderl'armée de France en Italie. Il laissait sou premier médecin à Paris: et comme il lui en fallait un auprès de sa personne, le comte de Noce, qui avait fort connu Chirac à Montpellier, le proposa par zèle pour un prince à qui il était infiniment attaché. La voix publique parlait comme lui ; le choix fut fait et eut les suites les plus heureuses. Le duc d'Orléans au siège de Turin fut très dangereusement blessé au poignet et se trouvait sur le point d'en perdre le bras, lorsque (Chirac imagina de lui mettre ce bras dans des eaux de Balaruc qu'on fit venir. Ce remède si simple, et auquel il eut été si naturel de ne pas penser, produisit une parfaite et prompte guérison, presque miraculeuse. Il en a fait l'histoire dans une grande dissertation en forme de thèse sur les plaies, ouvrage qui par la solidité et l'abondance de l'instruclion, se fait pardonner sans peine une grande négligence de style.
L'année suivante, ce prince mena encore avec lui en Espagne M. Chirac, que la grande réputation qu'il y avait acquise obligea d'y demeurer quelque temps après la campagne finie.
Au retour d'Italie et d'Espagne, il vint à Paris, et il en goûtait fort le séjour. Le duc d'Orléans, qui avait Homberg pour premier médecin et ne croyait pas que toute autre place fût digne de Chirac, voulut le renvoyer à Montpellier avec toutes les récompenses dues à ses services ; il craignait d'ailleurs qu'un homme de ce mérite ne fût pas vu de trop bon œil à Paris, et peut-être à la cour, qui n'avait pas été consultée sur ce choix. Mais Chirac avait trop bien senti les avantages de Paris; il obtint sans peine d'y demeurer, et il acheta le droit d'y exercer la médecine par une des charges de la maison du prince.
11 lui manquait assez de choses presque 'nécessaires en ce
pays-ri. Il parluil peu. sèchement et sans agrément. Il ne faisait guère aux malades ces explications circonstanciées et détaillées de leurs maux, qu'ils no sont pas ordinairement capables dentondro et qu'ils écoutent pourlant avec une espèce de plaisir. Il leur présentait dans les occasions l'idée désobligeante, quoique vraie, qu'il y avait de la lantaisie et de la vision dans leurs infirmités: il leur niait sans détour jusqu'à leur sentiment même : et combien les femmes principalement fM) devaient-elles être choquées? Il se prélait peu aux objections souvent pui'riles des malades ou de leurs familles, et on n'arrachait jamais de lui aucune complaisance, aucune modification à ses décisions laconiques. Heureux les malades, (juand ils avaient pris le bon chemin I II n'était guère consolant et n'avait presque ([u'un même ton pour annoncer les événements les plus opposés. De plus, il apportait des pratiques nouvelles, et certainement il devait avoir quebjues mauvais succès, qui plus certainement encore seraient bien mis en évidence et bien relevés.
Malgré tout cela, à peine fut-il fixe à Paris, qu'il y eut une vogue étonnante. Sa rue était incommodée de la (luantiti' de carrosses qu'on lui en\ oyait de tous côtés. On peut croiir que la nouveauté y avait quelque part, puisque Paris était le lieu de la .scène; mais il fallait au fond que de grandes et rares qualités eussent surmonté à ce point-là tout ce qui lui était contraire. En etfet, il avait ce que l'on appelle le coup (l'œil d'une justesse et d'une promptitude singulières, et peut-ètr," uniques. C'était une espèce d'inspiration dont la clarté et la force prouvaient la vérité, du moins pour lui. Par là, le plus difficile étant fait, il formait en lui-même le plan delà cure et le suivait avec une constance inébranlable, parce qu'il n'aurait pu s'en départir sans agir contre des lumières qui le frappaient si vivement. Ceux qui n'en ont que de moindres ou de moins vives peuvent n'être pas si constants, et même ne le doivent pas. Les malades prenaient d'autant plus de confiance en lui, qu'ils se sentaient conduits par une main plus ferme; son inflexibilité leur assurait combien il comptait d'avoir pris le bon parii, et ils s'encourageaient par ses ligueurs. Ils voyaient encore que si les occasions le
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demandaient, il hasardait vraiment pour eux sa propre réputation. Lorsqu'il jugeait nécessaire un de ces coups hardis qui lui étaient particuliers, et que le malade était important, il savait qu'il se rendait responsable de l'événement et que, s'il était fâcheux, les cris d'une famille puissante soulevaient p aussitôt le public contre lui : cependant il ne mollissait point, | il ne préférait point la route ordinaire plus périlleuse pour le | malade, mais moins pour le médecin; et il voulait, à quelque prix que ce fût, avoir tout fait pour le mieux.
A la mort de Homberg, qui arriva en 1715, le duc d'Orléans," déjà régent du royaume, le fit son premier médecin, choix presque nécessaire qui lui donnait un nouvel éclat, et eût augmenté s'il eût été possible sa grande pratique de Paris. L'année suivante il entra dans l'Académie en qualité d'associé libre, et sans ses occupations continuelles et indispensables, on lui reprocherait d'avoir trop joui des privilèges de ce titre.
En 1718, il succéda à Fagon dans la surintendance du Jardin du roi. Il était à la source des grâces, puisque le prince régent en était le maître et qu'il aimait tant à en faire.
En 1720, Marseille fut attaquée d'une maladie d'abord inconnue, mais qui dès sa naissance faisait de grands ravages. Chirac offrit au Régent d'y aller, afin que la ville, qui se verrait secourue par le gouvernement, en prît plus de courage pour se secourir elle-même. Son offre ne fut pas acceptée ; il proposa en sa place Chicoineau et Verny, célèbres médecins de Montpellier, dont il garantit le savoir, le zèle et l'intrépidité, et les ordres pour leur voyage furent donnés par S. A. R. Chicoineau était le même dont il avait été précepteur, et de plus c'était son gendre; car la fille unique du précepteur était devenue un assez bon parti pour épouser le disciple. Il était juste : que la maison par où il avait commencé sa fortune, et qui en avait ouvei't la route, en profitât.
Chicoineau et Verny, arrivés à Marseille, trouvèrent la peste, ; accompagnée de toute la désolation, de toute la consternation, de toutes les horreurs qu'elle a jamais traînées après elle. La ville 1 n'était presque plus habitée que par des cadavres qui jonchaient ■ les rues, ou par des mourants abandonnés qui n'avaient pas eu la force de fuir. Nulles provisions, nuls yivres, nul argent.
Chirac lut, pour ainsi dire, le médecin général de Marseille, par le soin assidu dont il veillait à tous ses besoins auprès du régent, par les secours de toute espèce qu'il obtenait pour elle, par toutes les lumières dont il fortifiait colles des habiles gens qu'il y avait fait envoyer. Il procura encore à cette malheureuse ville quatre médecins de Montpellier, et ses amis, qu'il crut dignes d'une commission si honorable et si peu recherchée. Boyer, de qui je tiens celte relation, et qui aujourd'hui pratique avec succès à Paris, fut l'un d'entre eux. Ils rassurèrent d'abord le peuple par Texlrème hardiesse dont ils abordaient les malades et par limpunité de cette hardiesse toujours heureuse. Peut-être, et cela ne diminuerait guère la gloire de l'héroïsme, était-il dans le sentiment de Chirac que la peste ne se communique pas par contagion. Quoi qu'il en soit de cette opinion si paradoxe, il serait ditïicilo qu'elle fût plus dangereuse et plus funeste aux peuples que l'opinion comnmne.
Chirac avait conçu depuis longtemps une idée qui eût pu contribuer à Tavancement de la médecine. Chaque médecin particulier a son savoir qui n'est que pour lui ; il s'est fait, par ses observations et par ses réfleNions, certains principes qui n'éclairent que lui. Un autre, et c'est ce qui n'arrive que trop, s'en sera fait de tous différents, qui le jetteront dans une conduite opposée. Non seulement les médecins particuliers, mais les facultés de médecine semblent se faire un honneur et un plaisir de ne pas s'accorder. De plus, les observations d'un pays sont ordinairement perdues pour un autre. On ne profite point à Paris de ce qui a été remarqué à Montpellier. Chacun est comme renfermé chez soi, et ne songe point à former de société. L'histoire d'une maladie qui aura régné dans un lieu, ne sortira pas de ce lieu-là, ou plutôt on ne l'y fera pas. Chirac voulait élabhr plus de communication de lumières, plus d'uniformité dans les pratiques. Vingt-quatre médecins des plus employés de la Faculté de Paris auraient composé une académie qui eiit été en correspondance avec les médecins de tous les hôpitaux du royaume, et même des pays étrangers qui l'eussent bien voulu (I). Dans un temps où les
i::ette idée, qui fait honneur à Chirac, est à peu près réalisée aujourd'hui Académie de midecine de Paris, qui est en rapport avec toute la province r --3 correspondaats et ses associés.
M) FOiNTENELLE.
pleurésies, par exemple, auraient été plus communes, TAca' demie aurait demandé à ses correspondants de les examiner' plus particulièrement dans toutes les circonstances, aussi hien que les effets pareillement détaillés des remèdes. On aurait lait de toutes ces relations un résultat bien précis, des espèces d'aphorismes que l'on aurait gardés cependant jusqu'à ce que les pleurésies fussent revenues, pour voir quels changements ou quelles modifications il faudrait apporter au premier résultat. Au bout d'un temps on aurait eu une excellente histoire de la pleurésie, et des règles pour la traiter aussi sûres qu'il soit possible. Cet exemple fait voii- d'un seul coup d'œii quel était le projet, tout ce qu'il embrassait, et quel en devait être le fruit. Le duc d'Orléans l'avait approuvé et y avait fait entrer le roi; mais il mourut lorsque tout était disposé pour l'exécution.
Par cette mort, que le plus grand nombre sentit douloureusement, Chirac perdait non seulement un prince de la famille royale, mais encore un premier ministre. Privé de ce maître et de ce protecteur, mais toujours attaché à son auguste maison, il quitta la cour et commença à se livrer absolument à la ville, qui regarda comme un bien pour elle le malheur d'un si grand médecin. On lui donnait la première place dans sa profession, et les plus illustres de ses confrères y consentaient sans prétendre même diminuer sa supériorité par l'avantage qu'il avait des années et de l'expérience. Il dominait dans les consultations comme aurait fait Hippocrate; on l'aurait presque dispensé de raisonner et son autorité seule eût sufltî.
Il obtint du roi en 1728 des lettres de noblesse, et enfin &a\ 1730 le plus grand honneur où il put arriver, la place depre-' mier médecin vacante par la mort de Dodart. Tous les Français zélés pour les jours de leur maître, l'avaient nommé d'unt commune voix, et pour cette fois seulement les intrigues d( la cour n'eurent rien à faire.
11 attira aussitôt à la cour Chicoineau, son gendre, qui, indé pendamment de ce titre, avait pour lui l'histoire de la pest( de Marseille, une grande capacité en médeiMue, employée principalement au service des malades indigeuls. Le roi le m auprès des enfants de France. r
La nouvelle autorité de Chirac lui réveilla les idées de son académie de médecine. Les tonds nécessaires, article le plus ditficile, étaient réglés et assurés: mais quand le dessein fut communiqué à la Faculté de Paris, il se trouva beaucoup d'opposition. Elle ne goûtait point que vingt-quatre de ses membres composassent une petite troupe choisie, qui aurait été trop fière de celle distinction et se serait crue en droit de dédaigner tout le resie du corps. Les plus employés devaient la former, et les plus employés pouvaient-il se charger d'occupations nouvelles? N'élait-onpas déjà assez instruit par les voies ordinaires? Enfin, comme il est aisé de contredire, on contredisait, et avec force; et le premier médecin, trop engagé d'honneur pour reculer, persuade d'ailleurs de rnlilld' de son projet, tombait dans l'incertitude de la conduite qu'il devait tenir à l'égard d'un corps respectable. La douceur et la vigueur sont également dangereuses: et il se déterminait pour Icspartis (le vigueur, lorsqu'il fut attaqué de la maladie dont il mourut le i*'' mars 173:2, âgé de quatre-vingt-deux ans. Il avait annoncé lui-niTme, pour pousser jusqu'au bout la science du pronostic, qu'il n'en pouvait échapper.
11 a laissé une fortune considérable, bien due à un travail aussi long, aussi assidu, aussi pénible, aussi utile à la société. 11 lègue par son testament à l'université de Montpellier la somme de trente mille livres, qui seront employées à fonder deux chaires pour deux professeurs, dont l'un fera des leçons (l'anatomie comparée, l'autre expliquera le Traité de Borelli, flp motu animalium, et les matières qui y ont rapport.
On peut juger par là combien il estimait l'anatomie; et puisqu'il l'estimait tant, on peut juger qu'il la possédait à fond. Il allait encore plus loin: jusqu'à la chirurgie et à tous les détails de cet art, dont assez communément les médecins ne s'inquiètent pas. Convaincu qu'ils ne devaient pas regarder les opérations manuelles comme indignes d'eux, et que toute leur gloire est de guérir, il avait obtenu en 1726 l'établissement de six places de médecins-chirurgiens entretenus par le roi, qui seraient reçus gratuitement dans la faculté de Montpellier, à condition qu'ils exerceraient eux-mêmes la chirurgie dans l'hôpital deeofle ville. Mois ce dessein, qui à peine rom-
mençait à s'exécuter, fut arrêté par des accidents étrangers ; et le préjugé contraire à la réunion des deux professions, qui peut-être eût été ébranlé par cet exemple, demeura dans toute sa force. Du moins Chirac l'attaqua toujours par sa conduite autant qu'il le pouvait; il ne manquait pas d'opérer de sa main, lorsqu'il trouvait des malades sans secours ou avec de mauvais secours. Aussi les plus habiles chirurgiens de Paris l'appelaient dans toutes les grandes occasions, ravis d'avoir un témoin et un juge si -éclairé, qui se faisait un honneur d'être alors un d'entre eux. C'est à lui que l'on doit M. La Peyronie, qui était à la veille de prendre ses degrés de docteur en médecine à Montpellier, quand Chirac le détermina à prendre le parti de la chirurgie, qu'il aimait trop pour ne pas lui procurer un si grand sujet. 11 accompagna même, ses conseils d'une prédiction de ce qui arriverait à son ami, et il a eu le plaisir delà voir accomplie (1).
ÉLOGE DE RESSONS
Jean-Baptiste Deschiens de Ressens naquit à Châlons en Champagne, le 2 i juin 1G60, de Pierre Deschiens, secrétaire du roi, et de Marie Maurisset. Son père, qui était fort riche, le destina aux emplois, qui du moins conservent la richesse : mais la nature le destinait à un autre où le patrimoine est fort exposé, sans compter la vie. A dix-sept ans il se déroba de sa maison palernelle pour entrer dans les mousquetaires noirs; il en fut tiré par force, et ne demeura chez son père qu'autant de temps qu'il lui fallut pour ménager une seconde évasion, 11 se jeta dans le régiment de Champagne, oîi il eut bientôt une lieutenance et d'oii il fut encore arraché. Enfin, pour finir ce combat perpétuel entre sa famille et lui, en la
(1) Cette prédiction paraît se rapporter à la fondation, en 1731, de la Société de chirurgie, à laquelle La Peyronie eut une grande part.
ÉLOGE DE RESSONS. 283
mettant plus hors de portée de le poursuivre, il alla à Toulon et y fut reçu dans la marine, en 1083, volontaire à brevet.
Cette inclination invincible pour la guerre promettait beaucoup, et elle tint tout ce qu'elle promettait: une valeur signalée, de l'ardeur à rechercher les occasions, de l'amour pour les périls honorables. Il servit avec éclat dans les bombardements de Nice, Alger, Gènes, Tripoli, Roses, Palamos, Barcelone^ Alicante. Dès l'an 1093, dix ans après son entrée dans la marine, il était parvenu à être capitaine de vaisseau, élévation rapide oîi la faveur et l'intrigue n'eurent cependant aucune part.
Il y a une infinité de gens de guerre qui sont des héros dans l'action, et hors de là ne font guère de réflexions sur leur métier. En général le nombre des hommes qui pensent est petit, et l'on pourrait dire que tout le genre humain ressemble au corps humain, où le cerveau, et apparemment une très petite partie du cerveau, est tout ce qui pense; tandis que toutes les autres parties, beaucoup plus considérables par leur masse, sont privées de cette noble fonction et n'agissent qu'aveuglément. Ressons s'était particulièrement adonné à l'artillerie : il ne se contenta pas d'en pratiquer les règles dans toute leur exactitude, il en voulut approfondir les principes et examiner de plus près tous les détails ; et quand un bon esprit prend cette route en quelque genre que ce soit, il est étonné lui-même de voir combien on a laissé encore à fairo à ses recherches et à son industrie. Dans l'art de tirer les bombes, dont tant d'habiles gens se sont mêlés, Ressons compta jusqu'à vingt-cinq défauts de pratique qu'il corrigea en différentes rencontres (1). Le duc du Maine, grand-maître de l'artillerie, voulut avoir dans ce corps qu'il commande un homme qui y convenait si bien. Il le détermina à quitter le service do mer pour celui de terre sur la fin de 1704, et fit er en sa faveur une dixième charge de lieutenant-général d'artillerie sur terre. A tout ce qui l'animait auparavant, il se oignit ce choix si flatteur et les bontés d'un si grand prince. Ainsi nous supprimons tout le détail de sa vie militaire pen-
'(1) Voyez les Mémoires de 1716. p. 19 et suiv.
dant la guerre de la succession d'Espagne: il ne pouvait ni, manquer d'occasions ni leur manquer.
Dans les temps de paix, cet homme, qui n'avait respiré que bombardements, qui ne s'était occupé qu'à faire forger ou à lancer des foudres, faisait sps délices de la culture d'un assez beau jardin qu'il s'était donné. 11 avait assurément fait plus de ravages que ces premiers consuls ou dictateurs lomains, plus célèbres par leur retour aux fonctions du labourage après leurs triomphes que par leurs triomphes mêmes. Ces sortes de plaisirs si simples et si peu apprêtés., qu'on ne goûte que dans la solitude, ne peuvent guère être que ceux d'une iime tranquille et qui ne craint point de se voir et de se reconnaître. 11 faut être bien avec ceux avec qui l'on vil, et bien avec soi (|uand on vit avec soi.
Ressons porta dans son jardin le même esprit d'obser\ation et de recherche dont il avait fait tant d'usage dans rartillerie ; et quand il fut entré, en 171 G, dans l'Académie en qualité d'as-^ socié libre, tantôt il nous donna ce que nous avons déjà rap-j porté sur les bombes, ou de nouvelles manières d'éprouver la) poudre (1): tantôt de nouvelles pratiques d'agriculture, comme celle de garantir les arbres de leur lèpre ou de leur mousse (2); alternativement guerrier et laboureur ou jardinier, toujours citoyen.
Il avait des idées particulières sur le salpêtre: il en tirait de certaines plantes, et prétendait faire une composition meilleure que la commune et à meilleur marché. On dit que le prince régent, dont le suffrage ne sera ici compté, si l'on veut, que pour celui d'un habile chimiste, avait assez approuvé . ses vues. L'Académie, accoutumée aux discussions rigou-! reuses, lui fit des objections qu'elle savait bien mettre dans ; toute leur force. Il les essuya avec une douceur qui aurait pu servir d'exemple à ceux qui ne sont que gens de lettres; mais il cessa de s'exposer à des espèces de combats auxquels il n'était pas assez exercé. Il a laissé un ouvrage considérable manuscrit sur le salpêtre et la poudre.
(1) Voyez l'Ilisliiire de 1720. p. H2.
(2) Voyez ruisloire de 1716, pape 31.
Dans les dernières années de sa vie, il lomba dans un ji.rand aftaiblisseincnl, qui ne fut pourtant, pendant un temps assez long, que celui de ses jambes, dont il ne pouvait plus se servir ; tout le reste était sain. Il n'avait point attendu lage ou les infirmités pour se tourner du côté de la religion; il en était bien pénétré, et je sais de lui-même qu'il avait écrit sur ce sujet. Je ne doute pas que la persuasion et le zèle ne fussent ce qui dominait dans cet ouvrage : mais si la religion pouvait se glorifier de ce que les hommes font pour elle, peutèlre tirerait-elle autant de gloire des faibles efforts d'un homme de guerre en sa faveur, que des plus savantes productions d'un théologien. Il mourut le 31 janvier 1730, âgé de 75 ans, ayant fait tout le chemin qu'un bon officier devait ^aire par de longs services; seulement peut-être un meilleur courtisan aurait-il été plus loin.
Son caractère était assez bien peint dans son extérieur ; cet air de guerre hautain et hardi, qui se prend si aisément, et qu'on trouve qui sied si bien, était surmonté ou même effacé par la douceur naturelle de son àme ; elle se marquait dans ses manières, dans ses discours et jusque dans son ton. A peine toute la bienséance d"un état absolument différent du sien aurait-elle demandé rien de plus.
Il avait épousé Anne-Catherine Berrier, tîlle de Jean-Bapliste Berrier de la Perrière, doyen des doyens des maîtres des requêtes, et d Marie Potier de Xovion. Il en a eu deux enfants
Herman Boerhaave naquit le dernier de décembre 1G68 à Noorhout, près de Leyde, de Jacques Boerhaave, pasteur de ce petit village, et d'Agar Paalder. Sa famille était originaire de Flandre, anciennement établie à Leyde, et d'une fortune très mt'diocre. Dès l'âge de cinq ans. il perdit sa mère qui laissait
encore trois autres enfants. Un an après le père se remaria, et six nouveaux enfants augmentèrent sa famille. Heureux les pays où le luxe et des mœurs trop délicales n'en font point craindre le nombre ! Il arriva encore une chose qui serait assez rare dans d'autres pays et dans d'autres mœurs; le seconde femme devint la mère commune de tous les enfants de son mari, également occupée de tous, tendi-ement aimée de tous.
Le père, et par un amour naturel, et par une économie nécessaire, était le précepteur des garçons aussi longtemps qu'il pouvait l'être. Il reconnut bientôt dans Herman des dispositions excellentes, et il le destina à remplir une place comme la sienne. Son ambition ne prenait pas un plus grand vol. Il lui avait déjà appris à l'âge de onze ans beaucoup de latin, de grec, de belles-lettres ; et dans le même temps qu'il lui formait l'esprit, il avait soin de lui fortifier le corps par quelque exercice modéré d'agriculture; car il fallait que la bonne éducation ne coûtât pas.
Cependant, vers l'âge de quatorze ans, le jeune Boerhaave fut attaqué d'un ulcère malin à la cuisse gauche ; il fut tourmenté pendant près de quatre ans et du mal et des remèdes : enfin, après avoir épuisé tout l'art des médecins et des chirurgiens, il s'avisa de se faire de fréquentes fomentations avec de l'urine oià il avait dissous du sel. et il se guérit lui-même, présage si l'on veut de l'avenir qui l'attendait.
Cette longue maladie ne nuisit presque pas au cours de ses études. Il avait pour son goût naturel trop d'envie de savoir, et il en avait trop besoin par l'état de sa fortune. 11 entra à quatorze ans dans les écoles publiques de Leyde, passait rapidement d'une classe dans une plus élevée, et partout il enlevait les prix. Il n'avait que quinze ans quand la mort de son père le laissa sans secours, sans conseil, sans bien.
Quoique dans ses études il n'eût pour dernier et principal objet que la théologie, il s'était permis des écarts assez considérables vers une autre science extrêmement différente, vers la géométrie, qu'il aurait presque dû ne connaître que de nom Peut-être certains esprits faits pour le vrai savent-ils par une espèce d'instinct, qu'il doit y avoir une géométrie qui sera quelque chose de bien satisfaisant pour eux; mais enfin,
ÉLOGE DE BOERH.\AVË. 287
Bocrhaave se sentit forcé à s'y appliquer, sans aucune autre raison que celle du charme invincible qui l'attirait. Heureusement ce fut là pour lui, après la mort de son père, une ressource qu'il n'avait pas prévue. Il trouva moyen de subsister à Leyde, et d'y continuer ses études de théologie, en enseignant les mathématiques à des jeunes gens do condition.
D'un autre côté, la maladie dont il s'était guéi-i lui fit faire des réflexions sur l'utilité de la médecine, et il entreprit d'étudier les principaux auteurs dans ce genre, à coimnencer par Hippocrate, pour qui il prit une admiration vive et passionnée. Il ne suivit point les professeurs publics, il prit seulement quelques-unes des leçons du fameux Drelincourt; mais il s'attacha aux dissections publiques, et en fit souvent d'animaux en son particulier. 11 n'avait besoin que d'apprendre des faits qui ne se devinent point et qu'on ne sait qu'imparfaitement sur le rapport d'autrui; tout le reste il se l'apprenait à luimême en lisant.
Sa théologie ne laissait pas d'avancer, et cette théologie c'était !e grec, l'hébreu, le chaldéen, la critique de l'Ancien et du Nouveau Testament, les anciens auteurs ecclésiastiques, les commentateurs modernes. Comme on le connaissait capable de beaucoup de choses à la fois, on lui avait conseillé d'allier la médecine à la théologie; et, en effet, il leur donnait la même application et se préparait à pouvoir remplir en même temps les deux fonctions les plus indispensablement nécessaires à la société.
Mais il faut avouer que, quoique également capable de toutes les deux, il n'y était pas également propre. Le fruit d'une vaste et profonde lecture dans les matières théologiques avait été de lui persuader que la religion, très simple au sortir, pour ainsi dire, de la bouche de Dieu, était présentement défigurée par de vaines, ou plutôt par de vicieuses subtilités philosophiques , qui n'avaient produit que des dissensions éternelles et les plus fortes de toutes les haines. Il voulait faire un acte public sur cette question : Pourquoi le christianisme, prêché autrefois par des ignorants, avait fait tant de progrès, et en faisait aujourd'hui si peu, prêché par des savante? On voit assez où ce sujet, qui n'avait pas été pris au
2gg FONTENELLE.
hasard, devait le conduire, et quelle cruelle satire du ministère
occlcsiastique en général y était renfermée.
Pouvait-il, avec une façon de penser si smguliere exercer ce ministère tel qu'il le trouvait? Pouvait-il espérer d amener un seul de ses collègues à son avis? N'était-il pas sur d une guerre générale déclarée contre lui, et d'une guerre theolo-
^Tn pur accident, où il navait rien à se reprocher, se joignit
apparemment à ces réflexions et le détermina absolument a
renoncer au ministère et à la théologie. 11 voyageait dans une
barque où il prit part à une conversation qui roulait sur le
spinosisme. Un inconnu, plus orthodoxe qu'habile, attaqua si
mal ce système que Boerhaave lui demanda s'il avait lu bpi-
nosa II fut obligé d'avouer que non ; mais il ne pardonna pas ^
à Boirhaave. Il n'y avait rien de plus aisé que de donner pour
un zélé et ardent défenseur de Spinosa celui qui demandait
seulement que l'on connût Spinosa quand on l'atlaquaù; aussi
le mauvais raisonneur de la barque ny luanqua-t-il pas : le
public, non seulement très susceptible, mais av.de de inau- ;|
vaises impressions, le seconda bien, et en peu de temps Boer- .,
haave fut déclaré spinosiste. Ce spinosiste cependant a ete j
toute sa vie fort régulier à certaines pratiques de piete, par^
exemple, à ses prières du matin et du soir, il ne prononçait ^j
jamais le nom de Dieu, même en matière de physique, sans!
Redécouvrir la tête; respect qui. à la vérif. peut paraître ,
petit, mais qu'un hypocrite n'aurait pas le front d atiecler.
\près son aventure, il se résolut à n'être désormais theo- ■ logien qu'autant qu'il le fallait pour être bon chrétien, et il se i donna entièrement à la médecine. 11 n'eut point de regret deld| vie qu'il aurait menée, de ce zèle violent qu il aurait tallu mon trer pour des opinions fort douteuses et qui ne méritaient qu( ,lo la tolérance, de cet esprit de parti dont il aurait du prendre (luelques apparences forcées, qui lui auraient coûte beaucouj
et peu réussi. . . . , • , ;„,
11 fut reçu docteur en médecine l'an 1093, âge de vingt-an. ans et ne discontinua passes leçons de mathématiques, don il avait besoin, en attendant les malades qui ne viennent pa .itôt. Quand ils commencèrent à venir, U mit en livres lou
ai
ÉLOGE DE BOERIIAAVE. 280
ce qu'il pouvait épargner, et ne se crut plus à son aise que parce qu'il était plus en état de se rendre habile dans sa profession. Par la même raison quil se foisait peu à peu une bibliothèque, il se fit aussi un laboratoire de chimie; et quoiqu'il ne pût pas se donner un jardin, il étudia beaucoup la botanique.
Si Ion rassemble tout ce qui a été dit jusqu'ici, on sera sans doute étonné de la quantité de connaissances ditl'érentes qui s'amassaient dans une seule této. Que serait-ce donc si nous osions dire qu'il embrassa jusqu'à la jurisprudence et à la pohli.iue ? Il y a des esprits à qui tout ce qui peut être su convient, et qu'une grande facilité de compréhension, une mémoire heureuse, une lecture continuelle mettent en état d'apprendre tout. Peut-être ne feront-ils qu'apprendre, que savoir ce qui a été su par d'autres: mais ils sauront eux' seuls ce qui a été su par un grand nombre d'autres séparément • et il ne leur arrivera pas, comme à ceux du caractère opposé' d'être d'un côté de grands hommes, et de l'autre des enfants'
Sa réputation augmentait assez vite, et sa fortune fort lentement. Un seigneur qui était dans la plus intime faveur de Guillaume III, roi d'Angleterre, le sollicita par de magnifiques promesses à venir s'établir chez lui à La Hâve; mais le jeune médecin craignit pour sa liberté, quoique peut-être avec peu de raison, et il refusa courageusement. Les lettres, les sciences forment assez naturellement des âmes indépendantes, parce qu'elles modèrent beaucoup les désirs.
Boerhaave eut dès lors trois amis de grande considération, Jacques Trigland, célèbre professeur en théologie, et MM Daniel Alphen et Jean Yanden-Berg, tous deux élevés aux premières magistratures, qu'ils exerçaient avec beaucoup d'honneur. Ils avaient presque deviné le mérite de Boerhaave, et ce fut pour eux une gloire dont ils eurent lieu dans la suite de se savoir bon gré, et pour lui un sujet de reconnaissance qu'il : sentit toujours vivement. Yanden-Berg lui proposa de son-er a une place de professeur en médecine dans l'univer^ité^de Leyde, et l'effraya par cette proposition qu'il jugea aussitôt trop téméraire et trop amlùtieuse pour lui; mais cet ami habile et zélé, qui se crut assez fort par son crédit, et encore
plus par le sujet pour qui il agirait, entreprit l'ailaire, et elle fut faite en 1702.
Devenu professeur public, il fit encore chez lui des cours particuliers, qui sont et plus instructifs, et plus fréquentés, et pour tout dire, plus utiles au maître. L'i succès de ses leçons fut tel, que sur un bruit qui courut qu'il devait passer ailleurs, les curateurs de l'université de Leyde lui augmentèrent considérablement ses appointements, à condition qu'il ne les quitterait point. Leur sage économie savait calculer ce qu'il valait | à leur ville par le grand nombre de ses écoliers. ;
Les premiers pas de sa fortune une fois faits, les suivants k furent rapides. On lui donna encore deux places de professeur, l'une en botanique, l'autre en chimie ; et les honneurs qui ne sont que des honneurs, comme les rectorats, ne lui furent point épargnés.
Ses fonctions, multipliées autant qu'elles pouvaient l'être, attirèrent à Leyde un concours d'étrangers qui aurait presque J suffi pour enrichir la ville, et assurément les magistrats ne se ;'; repentirent point d'avoir acheté cher l'assurance de posséder il toujours un pareil professeur. Tous les États de l'Europe lui fournissaient des disci2)les , l'Allemagne principalement , et môme l'Angleterre, toute fière qu'elle est, et avec justice, de l'état florissant où les sciences sont chez elle.
Quoique le lieu où il tenait chez lui ses cours particuliers do médecine ou de chimie fût assez grand, souvent pour plus de sûreté, on s'y faisait garder une place, comme nous faisons ici aux spectacles qui réussissent le plus.
Il n'est pas étonnant que dans les siècles où les établissements publics, destinés aux faibles sciences d'alors, étaient fort rares, on se soit rendu de tous les pays de l'Europe auprès d'un docteur devenu célèbre, que quelquefois même on l'ait suivi jusque dans des solitudes, lorsqu'il était chassé des villes par la jalousie et la rage de ses rivaux. Mais aujourd'hui que tout est plein de collèges, d'universités, d'académies, de maîtres particuliers, de livres qui sont des maîtres encore plus sûrs, quel besoin a-t-on de sortir de sa patrie pour étudier en quelque genre que ce soit ? Trouvera-t-on ailleurs un maître si supérieur à ceux que l'on avait chez soi»? Sera-t-on suffi-
Jl
ÉLOGE DE BOEREIAAVE. 291
saniment récompensé du voyage? Il n'est guère possible diinagincr sur ce point d'autre cause que les talents rares et particuliers d'un professeur.
11 ne sera point obligé à inventer des systèmes nouveaux; mais il le sera à posséder parfailemcnt tout ce qui a été écrit sur sa science; à porter de la lumière partout où les auteurs originaux auront, selon leur coutume, laissé beaucoup d'ol)scurité; à rectifier leurs erreurs, toujours d'autant plus dangereuses, qu'ils sont plus estimables ; enfin, à refondre toute la science, si on peut espérer, connnc on le peut presque toujours, qu'elle sera plus aisée à saisir sous une forme nouvelle. C'est ce qu'a fait Boerhaave sur la cliimie, dans les deux volumes in-quarto qu'il en a donnés en 1732. Quoiqu'on l'eût déjà tirée de ces ténèbres mystérieuses où elle se retrancbait anciennement, et d'où elle se portait pour une science unique qui dédaignait toute communication avec les autres, il semblait qu'elle ne se rangeait pas bien encore sous les lois générales de la physique, et qu'elle prétendait conserver quelques privilèges particuliers. Mais Boerhaave l'a réduite à n'être qu'une simple physique claire et intelligible. Il a rassemblé toutes les lumières acquises depuis un temps, et qui étaient confusément répandues en mille endroits différents, et il en a fait, pour ainsi dire, une illumination bien ordonnée qui offre à l'esprit un magnifique spectacle.
11 faut avouer cependant que dans cette physique ou chimie si pure et si lumineuse, il y admet l'attraction; et, pour agir avec plus de franchise que l'on ne fait assez souvent sur celte matière, il reconnaît bien formellement que cette attraction n'est point du tout un principe mécanique. Peut-être la croirait-on plus supportable en chimie qu'en astronomie, à cause de ses mouvements subits, violents, impétueux, si communs dans les opérations chimiques; mais, en quelque occasion que ce soit, aura-t-on dit quelque chose, quand on aura prononcé le mot d'attraction (1). On l'accuse d'avoir mis dans cet ou-
(1) On a déjà vu comment Fonlenelle faisait la guerre à l'attraction de Newton et les affinités chimiques de Geoffroy ; en chimie, comme en physique, comme en astronomie, il repousse partout l'attraction sous quelque forme qu'elle se déguise
vrage des opérations qu'il n'a point faites lui-même, et dont il s'est trop fié à ses artistes.
Outre les qualités essentielles aux grands professeurs, Boerliaave avait encore celles qui les rendent aimables à leurs disciples. Ordinairement on leur jette à la tète une certaine quantité de savoir, sans se mettre aucunement en peine de ce qui arrivera. On fait son devoir avec eux précisément et sèchement, et on est pressé d'avoir fait. Pour lui, il leur faisait sentir une envie sincère de les instruire; non seulement il était très exact à leur donner tout le temps promis, mais il ne profitait point des accidents qui auraient pu légitimement lui épargner quelque leçon, il ne manquait point de la remplacer ) par une autre. Il s'étudiait à reconnaître les talents; il les en- ■ courageait, les aidait par des attentions particulières.
Il faisait plus : si ses disciples tombaient malades, il était leur médecin, et il les préférait sans hésiter aux pratiques le? plus brillantes et les plus utiles. H regardait ceux qu'il avait à instruire comme ses enfants adoplifs à qui il devait son se- ' cours; et en les traitant, il les instruisait encore plus efficacement que jamais.
Il avait trois chaires de professeur, et les remplissait toutes trois de la même manière. Il publia, en 1707, ses Institutione: meiicœ, et, en 1708, ses Aphorismi de cognoscendis et curandi; morbis. Nous ne parlons que des premières éditions, qui on r, toujours été suivies de plusieurs autres. Ces deux ouvrages 1^ et principalement les Institutions , sont fort estimés de ceu: qui sont en droit d'en juger; il se propose d'imiter Hippo crate. A son exemple, il ne se fonde jamais que sur l'expé rience bien avérée, et laisse à part tous les systèmes qui peu , vent n'être que d'ingénieuses productions de l'esprit humain !, désavouées par la nature. Cette sagesse est encore plus esti niable aujourd'hui que du temps d'Hippocrate, où les système n'étaient ni en si grand nombre, ni aussi séduisants. L'imita tion d'Hippocrate paraît encore dans le style serré et nerveu de ses ouvrages. Ce ne sont en quelque sorte que des germe de vérités extrêmement réduites en petit, et qu'il faut étendi et développer, comme il le faisait par ses explications. Pourra-t-on croire que les Institutions^ de mcdeclne et 1(
Aphorismt'S de Boerhaave aient eu un assez grand succès pour passer les bornes de la clirélienté, et pour se répandre jusqu'en Turquie, pour y être traduits en arabe, et par ipii ? par 1 ' Mufti lui-même. Les plus habiles Turcs entendent-ils donc le latin? Entendront-ils une infinité de choses qui ont rapport h notre physique, à notre anatomie, a notre chimie d'Europe, et qui en supposent la connaissance? Comment sentiront-ils le mérite d'ouvrages qui ne sont à la portée que de nos savants? Malgré tout cela, Albert Scbultens, très habile dans les langues orientales, et qui, par ordre de l'université de Leyde, a fait l'oraison funèbre de Boerhaave, y a dit qu'il avait vu cette traduction arabe, il y avait alors cinq ans, que l'ayant confrontée à l'original, il l'avait trouvée fidèle, et qu'elle devait être donnée à la nouvelle imprimerie de Constantinople.
Un autre fait qui regarde les Institutions n'est guère moins singulier, quoique d'un genre très différent. Lorsqu'il réimprima ce livre en 1713, il mit à la tète une épître dédicatoiro à Abraham Drolenvaux, sénateur et échevin de Leyde, oii il le remercie très tendrement, et dans les termes les plus vifs, de s'être privé de sa fille unique pour la lui donner en mariage. C'était au bout de trois ans que venait ce remercîmenl, et qu'il faisait publiquement à sa femme une déclaration
luour.
il avait du goût pour ces sortes de dédicaces, et il aimait mieux donner une marque flatteuse d'amitié à son égal, que de se prosterner aux pieds d'un grand, dont à peine peut-être aurait-il été aperçu. 11 dédia son cours de chimie à son frère Jacques Boerhaave, pasteur d'une église, qui, destiné par leur père à la médecine, l'avait fort aidé dans toutes les opérations chimiques auxquelles il se livrait, quoique destiné à la théologie. Ils firent ensuite entre eux un échange de destination.
Nous n'avons point encore parlé de Boerhaave comme professeur en botanique. Il eut cette place en 1709, année si funeste aux plantes par toute l'Europe (Ij, et l'on pourrait dire que du moins Leyde eut alors une espèce de dédommagement. Le nouveau professeur trouva dans le jardin public trois
(1) C'est le terrible hiver de i709, l'année de la bataille de Malplaquet.
raille plan Los; il avait double ce nombre dès 1720. Heureusement il avait pris de bonne heure, comme nous l'avons déjà dit, quelque habitude d'agriculture, et rien ne convenait mieux et à sa sauté et à son amour pour la vie simple, que le soin d'un jardin et l'exercice corporel qu'il demandait. D'autres mains pouvaient travailler, mais elles n'eussent pas été conduites par les mêmes yeux. Il ne manqua pas de perfectionner les méthodes déjà établies pour la distribution et la nomenclature des plantes.
Après qu'il avait lini un de ses trois cours, les étrangers" qui avaient pris ses leçons, sortaient de Leyde, et se dispersaient en différents pays, où ils portaient son nom et ses louanges. Chacune des trois fonctions fournissait un flot qui partait, et cela so renouvelait d'année en année. Ceux qui étaient revenus de Leyde, y en envoyaient d'autres, et souvent en plus grand nombre. On ne peut imaginer de moyen plus propre à former promptement la réputation d'un particulier, et à l'étendre de toutes parts. Les meilleurs livres sont bien lents en comparaison.
Un grand professeur en médecine et un grand médecin peuvent être deux hommes bien dilférents, tant il est arrêté à l'égard de la nature humaine, que les choses qui paraissent les plus liées par elles-mêmes, y pourront être séparées. Boerhaave fut ces deux hommes à la fois. Il avait surtout le pronostic admirable; et pour ne parler ici que par faits, il attira à Leyde outre la foule des étudiants, une autre foule presque aussi nombreuse de ceux qui venaient de toutes parts le cou- 1 sulter sur des maladies singulières, rebelles à la médecine ' commune, et quelquefois même, par un excès de conliancc, sur des maux ou incurables, ou qui n'étaient pas dignes du voyage. J'ai ouï dire que le pape Benoît XIII le fit consulter.
Après cela, on ne sera pas surpris que des souverains qui se trouvaient en Hollande, tels que le czar Pierre 1", et le duc de Lorraine, aujourd'hui grand-duc de Toscane, l'aient honoré de leurs visites. Dans ces occasions, c'est le public qui entraîne ses maîtres, et les force à se joindre à lui.
En 1731, l'Académie des sciences choisit Boerhaave pour être l'un de ses associés étrangers, et quel,que temps après U ,
fut aussi membre de la société royale de Londres. Nous pourrions peut-être nous glorifier un peu de l'avoir prévenue, quoique la France eût moins de liaison avec lui que l'Anglelorre.
Il se partagea également entre les deux compagnies, en envoyant à chacune la moitié de la relation d'un grand travail (1), suivi nuit et jour et sans interruption pendant quinze ans entiers sur un même feu, d'où il résultait que le mercure était incapable de recevoir aucune vraie altération, ni par conséquent de se changer en aucun autre métal. Cette opération ne convenait qu'à un chimiste fort iniclligent et fort patient, et en même temps fort aisé. Il ne plaignit pas la dépense pour empêcher, s'il était possible, celles oîi l'on est si souvent et si malheureusement engagé par les alchimistes.
Sa vie était extrêmement laborieuse, et son tempérament, quoique fort et robuste, y succomba. Il ne laissait pas de faire l'exercice, soit à pied, soit à cheval; et quand il ne pouvait sortir de chez lui. il jouait de la guitare, divertissement plus propre que tout autre à succéder aux occupations sérieuses et tristes, mais qui demande une certaine douceur d'âme que les gens livrés à ces sortes d'occupations n'ont pas, ou ne conservent pas toujours. Il eut trois grandes et cruelles maladies, l'une en 1722, l'autre en 1727; et enfin la dernière qui l'emporta le 23 septembre 1738.
Schultens, qui le vit en particulier trois semaines avant sa mort, atteste qu'il le trouva au milieu de ses mortelles souffrances dans tous les sentiments, non seulement de soumission, mais d'amour pour tout ce qui lui venait de la main de Dieu. Avec un pareil fond il est aisé de juger que ses mœurs avaient toujours été très pures. Il se mettait volontiers en la place des autres, ce qui produit l'équité et l'indulgence; et il mettait volontiers aussi les autres en sa place, ce qui prévient ou réprime l'orgueil. 11 désarmait la médisance et la satire en les négligeant; il en comparait les traits à ces étincelles qui s'élancent d'un grand feu, et s'éteignent aussitôt quand on ne souffle pas dessus.
(I) Voyez l'Hist. de 173'i, p. 55 et suiv.
Il a laissé un bien très considérable, et dont on est surpris quand on sonii:c qu'il n'a été acquis que par les moyens les plus légitimes. II s'agit peut-être de plus de deux millions de florins, c'est-à-dire de quatre millions de noire monnaie. Et qu'auraient pu faire de mieux ceux qui n'ont jamais rejeté aucun moyen, et qui sont partis du même point que lui? Il a joui longtemps de trois chaires de professeur; tous ses cours particuliers produisaient beaucoup: les consultations, qui lui venaient de toutes parts, étaient payées sans qu'il l'exigeât, et sur le pied de l'importance des personnes dont elles venaient," et sur celui de sa réputation. D'ailleurs, la vie simple dont il avait pris l'habitude, et qu'il ne pouvait ni ne devait quitter, nul goût pour des dépenses de vanité et d'ostentation, nulle fantaisie, ce sont encore là de grands fonds; et tout cela mis ensemble, on voit qu'il n'y a pas eu de sa faute à devenir si riche. Ordinairement les hommes ont une fortune proportionnée, non à leurs vastes et insatiables désirs, mais à leur médiocre mérite. Boerhaave en a eu une proportionnée à son grand mérite, et non à ses désirs très modérés. Il a laissé une fille unique héritière de tout ce grand bien.
Charles-François de Cisternay Du Fay naquit à Paiis, le 14 septembre 1698, de Cliarles-Jérôme de Cisternay, chevalier, et de dame Elisabeth Landais, d'une très ancienne famille originaire de Touraine. Celle des Cisternay était noble, et avait fait profession des armes sans discontinuation depuis la fin du xv^ siècle. Elle pourrait se parer de quelque ancienne alliance avec une maison souveraine d'Italie; mais elle se contente de ce qu'elle est naturellement, sans rechercher d'illustration forcée.
L'aïeul paternel de Du Fay mourut capitaine des gardes du prince de Conti, frère du grand Condé. Il avait servi longtemps
dans le régiment de ce prince, et quoique homme de guerre, il s'entêta de la chimie, dans le dessein à la vérité de parvenir au grand œuvre. Il travailla heaucoup, dépensa beaucoup avec le succès ordinaire.
Le père de Du Fay, étant lieutenant aux gardes, eut une jambe emportée dun coup de canon au bombardement de Bruxelles en lG9o : il n'en quitta pas le service ; il obtint une compagnie dans le régiment des gardes, mais il fut obligé à y renoncer par les inconmiodités qui lui survinrent, et par l'impossibilité do monter à cheval. Heureusement il aimait les lettres, et elles furent sa ressource. Il s'adonna à la curiosité en fait de livres, curiosité qui ne peut qu'être accompagnée de beaucoup de connaissances agréables pour le moins. Il rechercha avec soin les livres en tout genre, les belles éditions de tous les pays, les manuscrits qui avaient quelque mérite, outre celui de n'être pas imprimés, et se fit à la fin une bibliothèque bien choisie et bien assortie, qui allait bien à la valeur de 2o,000 écus. Ainsi il se trouva dans Paris un capitaine aux gardes, en commerce avec tous les fameux libraires de l'Europe, ami des plus illustres savants, mieux fourni que la plupart d'entre eux des instruments de leur profession, plus instruit d'une infinité de particularités qui la regardaient.
Lorsque Du Fay vint au monde, son père était déjà dans ce l'uveau genre de vie. Les enfants, et surtout les enfants de condition, n'entendent parler de science qu'à leur précepteur qui. dans une espèce de réduit séparé, leur enseigne une langue ancienne, dont le reste de la maison fait peu de cas. Dès que Du Fay eut les yeux ouverts, il vit qu'on estimait les savants, qu'on s'occupait de recueillir leurs productions, qu'on se faisait un honneur de les connaître et de savoir ce qu'ils avaient pensé, et tout cela sans préjudice, comme on le peut bien croire, du ton et des discours militaires, qui devaient toujours dominer chez un capitaine aux gardes. Cet enfant, sans qu'on en eût expressément formé le projet, fut également élevé pour les armes et pour les lettres, presque comme les anciens Romains (1).
(I) On a pu remarquer que Fonlenelle se plaît à celte comparaison avec
Le succès de l'éducation fut à souhait. Dès l'âge de quatorze ans, en 1712, il entra lieutenant dans Picardie ; et à la guerre d'Espagne, en 1718, il se trouva aux sièges de Saint- Sébastien et de Fontarabie, où il se fit de la réputation dans son métier, et, ce qui devait encore arriver plus sûrement, des amis; car dans une seule campagne il pouvait manquer d'occasions de paraître, mais non pas d'occasions de plaire à ceux avec qui il avait à vivre.
Pour remplir ses deux vocations, il se mit dans ce temps-là à étudier en chimie. Peut-être le sang de cet aïeul dont nous venons de parler agissait-il en lui; mais il se trouva corrigé dans le petit-fils, qui n'aspira jamais au grand œuvre. II avait une vivacité qui ne se serait pas aisément contentée des spéculations paresseuses du cabinet ; elle demandait que ses mains travaillassent aussi bien que son esprit.
11 eut une occasion agréable d'aller à Rome ; il s'agissait d"y accompagner le cardinal de Rohan, dont il était fort connu c( fort goûté. Tout le mouvement nécessaire pour bien voir Rome, pour en examijier le détail immense, ne fut que proportionné à son ardeur de savoir et aux forces que lui fournissait cette ardeur. Il devint antiquaire en étudiant les superbes débris de cette capitale du monde, et il en rapporta ce goût de médailles, de bronzes, de monuments antiques, où l'érudition semble être embellie par je ne sais quoi de noble qui appartient à ces sortes de sujets.
Apparemment il avait eu en vue dans ses études chimiques une place de chimiste de l'Académie des sciences. Il y parvint en 1733, et quoique capitaine dans Picardie, il l'emporta sur des concurrents qui par leur état devaient être plus chimistes que lui.
Sa constitution était aussi faible que vive, et sa prompte mort ne l'a que trop prouvé. Tout le monde prévoyait une longue paix, fort contraire à l'avancement des gens de guerre. Plus il connaissait l'académie, plus il aimait ses occupations, et plus il se convainquait en même temps qu'elles demandaient un homme tout entier, et le méritaient. Toutes ces considéra-
les aiiiiens Romains en l'Iioiiiieur d'académiciens qui s'étaient signalés à la yiiene comme dans les sciences. ,
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lions jointes ensemble le déterminèrent à quitter le service, et il ne fut plus qu'académicien,
II le fut si pleinement, (|u'()ulre la chimie, qui était la science dont il tirait son titre particulier, il embrassa encore les cinq autres qui composent avec elle l'objet total de l'Académie, l'anafomie, la botanique, la i^éomé-trie, l'astronomie, la mécanique. Il ne les embrassait pas toutes avec la même force dont chacune, en particulier, est embrassée par ceux qui ne s'attachent qu'à elle; mais il n'y en avait aucune qui lui fût étrangère, aucune chez laquelle il n'eût beaucoup d'accès, et iju'il n'eùl pu se rendre aussi liimilière qu'il eût voulu. 11 est Jusqu'à présent le jcuI qui nous ait donné dans tous les six j^enres. des mémoires que l'Académie a jugés dignes d'être présentés au public : peut-être s'était-il proposé cette gloire, sans oser trop s'en déclarer. Il est toujours sûr que depuis sa ré'ception il ne s'est passé aucune année où il n'ait fait parler de lui dans nos histoires, et qu'aucun nom n'y est plus souvent répété que le sien (1).
Dans ce que nous avons de lui, c'est la physique expérimentale qui domine. On voit dans ses opérations toutes les attentions délicates, toutes les ingénieuses adresses, toute la patience opiniâtre dont on a besoin pour découvrir la nature et se rendre maître de ce Protée, qui cherche à se dérober en prenant mille formes ditférentes. Après avoir débuté par le phosphore du baromètre (2), par le sel de la chaux, inconnu jusque-là aux chimistes (3), il vint à des recherches nouvelles sur l'aimant (4): et enfin, car nous accourcissons le dénombrement, à la matière qu'il a le plus sui\io, et qui le méritait le mieux, à l'électricité (o'.
11 l'avait prise des mains de Gray, célèbre philosophe anglais, qui y travaillait. Loin que Gray trouvât mauvais qu'on allât sur ses brisées, et prétendit avoir un privilège exclusif pour
(1) Curieux, dit M. Bertrand, de toutes les sciences à la fois, il a laissé dans presque toutes la trace d'un esprit droit et éclairé. L'électricité lui doit Ihypolhèse des deux lluides électriques.
(2) Voyez l'Hisl. de 1723, p. 13.
(3) Voyez iHist. de i72A. p. su.
U) Voyezles Hist. de 1728, p. 1 ; de 1730, p. t, et de 1731, p. 1ô. (5) Voyez les Dist. de i733, p. 4; dei73i, p. 1, et de 1737, p. i.
rélecti'icité, il aida de ses lumières Du Fay qui, de son côté, ne fut pas ingrat, et lui donna aussi des vues. Ils s'éclairèrent, ils s'animèrent mutuellement, et arrivèrent ensemble à des découvertes si surprenantes et si inouïes, qu'ils avaient besoin de s'en attester et de s'en confirmer l'un à l'autre la vérité ; il fallait, par exemple, qu'ils se rendissent réciproquement témoignage d'avoir vu l'enfant devenu lumineux pour avoir été électrisé. Pourquoi l'exemple de cet Anglais et de ce Français qui se sont avec tant de bonne foi et si utilement accordés dans une même recherche, ne pourrait-il pas être suivi en grand par l'Angleterre et par la France? Pourquoi s'élcve-t-il entre les deux nations des jalousies, qui n'ont d'autre effet que d'arrêter, ou au moins que de retarder le progrès des sciences ?
La réputation de Du Fay sur l'art de bienfaire les expériences de physique, lui attira un honneur particulier. Le roi voulut qu'on travaillât à un règlement par lequel toutes sortes de teintures, tant en laine qu'en soie, seraient soumises à certaines épreuves, qui feraient juger de leur bonté, avant qu'on les reçût dans le commerce. Le conseil crut ne pouvoir mieux faire que de nommer Du Fay pour examiner par des opérations chimiques, et déterminer quelles devaient être ces épreuves. L'arrêt du conseil est du 12 février 1731. De là est venu un mémoire que Du Fay donna en 1737 sur le mélange de quelques couleurs dans la teinture. Toutes les expériences dont il avait besoin sont faites, et on les a trouvées mises en un corps auquel il manque peu de chose pour sa perfection.
Nous avons fait dans l'éloge de feuFagon, en 1718, une petite histoire du Jardin royal des plantes. Comme la surintendance en était attachée à la place de premier médecin, avons-nous dit en ce temps-là, et que ce qui dépend d'un seul homme dépend aussi de ses goûts, et a une destinée fort changeante, un premier médecin, peu touché delà botanique, avait négligé ce jardin, et heureusement l'avait assez négligé pour le laisser tomber dans un état où l'on ne pouvait plus le souffrir. Il était arrivé précisément la même chose une seconde fois, et par la même raison, en 1732, à la mort d'un autre premier médecin. Ce n'est pas que d'excellents professeurs en ^botanique, que
MM. de Jussicii n'eussent toujours fait leurs leçons avec la même assiduité, et d'autant plus de zèle, que leur science, qui n'était plus soutenue que par eux, en avait plus de besoin: mais enfin toutes les influences favorables qui ne pouvaient venir que d'en liant, inamiuaieni absolument, et tout s'en ressentait; les plantes étrangères s'amaigrissaient dans des serres mal entretenues et qu'on laissait tomber : quand ces plantes avaient péri, c'étiiit pour toujours; on ne les renouvelait point, on ne réparait pas même les lirèches des murs de clôture; de grands terrains demeuraient en friche.
Tel était l'état du jardin en 1732. La surintendance alors vacante par la mort du premier médecin fut supprimée, et le premier médecin déchargé d'une fonction qu'eff'ectivement il ne pouvait guère exercer comme il l'eût fallu, à moins que d'avoir pour les plantes une passion aussi vive que Fagon. La direction du jardin fut jugée digne d'une attention particulière et continue, et le roi la donna sous le nom d'intendance à Du Fay. Elle se trouva aussi bien que l'Académie des sciences dans le département de la cour et de Paris, qui est à M. le comte de Maurepas; et comme le nouvel intendant était de cette académie, le Jardin royal commença à s'incorporer en quelque sorte avec elle.
Du Fay n'était pas botaniste comme MM. de Jussieu, mais il le devint bientôt avec eux autant (ju'il était nécessaire. Ils gémissaient sur les ruines de ce jardin qu'ils habitaient, et ne désiraient pas moins ardemment que lui de les voir relevées, ils le mirent au fait de tout, ne se réservèrent rien de leurs connaissances les plus particulières, lui donnèrent les conseils qu'ils auraient pris pour eux-mêmes, et cette bonne intelligence qui subsista toujours entre eux, ne leur fut pas moins glorieuse qu'utile aux succès. L'Angleterre et la Hollande ont chacune un jardin des plantes. Du Fay fit ces deux voyages, et celui d'Angleterre avec de Jussieu le cadet, pour voir des exemples et prendre des idées dont il profiterait, et surtout pour lier avec les étrangers un commerce de plantes. D'abord ce conunercc était à notre désavantage ; nous étions dans la nécessité humiliante ou d'acheter, ou de recevoir des présents; mais on en vint dans la suite à faire des échanges avec égalité, et
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même enfin avec supériorité. Une chose qui y contribua beaucoup, ce fut une autre correspondance établie par des médecins ou des chirurgiens, qui, ayant été instruits dans le jardin par MM.de Jussieu, allaient de là se répandre dans nos colonies.
A mesure, que le nombre de plantes augmentait par la bonne administration, on construisait de nouvelles serres pourries loger; et à la fin ce nombre étant augmenté de six ou sept mille espèces, il fallut jusqu'à une cinquième serre. Elles sont construites de façon à pouvoir représenter différents climats puisqu'on veut y faire oublier aux différentes plantes leurs climats naturels; les degrés de chaleur y sont conduits par imances depuis le plus fort jusqu'au tempéré, et tous les raffinements que la physique n)oderne a pu enseigner à cet égard, ont été mis en pratique. De plus, Du Fay avait beaucoup de goût pour les choses de pur agrément, et il a donné à ces petits édifices toute l'élégance que le sérieux de leur destination pouvait permettre.
A la fin, il était parvenu à faire avouer unanimement aux étrangers que le Jardin royal était le plus beau de l'Europe; et si l'on fait réflexion que le prodigieux changement qui y est arrivé s'est fait en sept ans, on conviendra que l'exécution de toute l'entreprise doit avoir été menée avec une extrême vivacité. Aussi était-ce là un des grands talents de Du Fay. L'activité, tout opposée qu'elle est au génie qui fait aimer les sciences et le cabinet, il l'avait transportée de la guerre à l'académie.
Mais toute l'activité possible ne lui aurait pas suffi pour exécuter, en si peu de temps, tous ses desseins sur le jardin, en n'y employant que des fonds destinés naturellement à cet établissement; il fallait obtenir, et obtenir souvent, des grâces extraordinaires de la cour. Heureusement il était fort connu des ministres, il avait beaucoup d'accès chez eux, et une espèce de liberté et de familiarité à laquelle un homme de guerre ou un homme du monde parviendra plus aisément qu'un simple académicien. De plus, il savait se conduire avec les ministres, préparer de loin ses demandes, ne les faire qu'à propos, et lorsqu'elles étaient déjà presque faites, essuyer de bonne grâce les premiei's refus, toujours à< peu près infail-
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libles, ne revenir à la charifc (iiic dans des moments bien sereins, bien exempts de niiai(es; enlin, il avait le don de Il iir plaire, et c'est déjà une grande avance pour persuader ; mais ils savaient aussi qu'ils n'avaient rien à craindre de tout son art, qui ne tendait qu'à des fins utiles au public et glorieuses pour eux-mêmes.
11 était quelquefois obligé d'aller au delà des sommes qu'on lui avait accordées, et il n'hésitait pas à s'engager dans des avances assez considérables. Sa conliance n'a pas été trompée par ceux qu'elle regardait, mais elle pouvait l'être par des événements imprévus. Il ris(|nait, mais pour ce jardin qui lui était si cliur.
Devons-nous espérer qu'on nous croie, si nous ajoutons que tout occupé qu'il était et de l'Académie et du jardin, il l'était encore dans le même temps d'une affaire de nature toute différente, très longue, très embarrassé-e, très difficile à suivre, dont la seule idée aurait l'ait horreur à un homme de lettres, et (jui aurait été du moins un grand fardeau pour l'homme le plus exercé, le plus rompu aux manœuvres du palais et de la finance tout ensemble? Landais, trésorier général de l'artillerie, mourut en \~i\), laissant une succession modique pour un trésorier, et qui était d'ailleurs un chaos de comptes à rendre, une hydre de discussions renaissantes les unes des autres. Elle devait être partagée entre la mère de Du Fay, et trois sœurs qu'elle avait: et il fut lui seul chargé des quatre procurations, seul à débrouiller le chaos et à combattre l'hydre. Malgré toute son activité naturelle, qui lui fut alors plus nécessaire que jamais, il ne put voir une fin qu'au bout de dix années, les dernières de sa vie, et on assure que sans lui les quatre héritières n'auraient pas eu le quart de ce qui leur appartenait. Il est vrai (jue la réputation d'honneur et de probité que son oncle avait laissée, et celle qu'il avait acquise lui-même, durent lui servir dans des occasions où il s'agissait de fidélité et de bonne foi; mais cela ne va pas à une épargne considérable des soins ni du temps. Cette grande affaire ne souffrit point de son attachement pour l'Académie et pour le Jardin royal, ni l'un ni l'autre ne souffrirent d'une si violente distraction. 11 conciliait tout et multipliait le temps
par l'industrie singulière avec laquelle il savait le distribuer. Les grands plaisirs changent les heures en moments, mais l'art des sages peut changer les moments en heures.
Comme on savait que l'on ne pouvait trop occuper Du Fay, on l'avait admis, depuis environ deux ans, aux assemblées de la grande police, composées des premiers magistrats de Paris, qu'on tient toutes les semaines chez le premier président. Là il était consulté sur plusieurs choses qui intéressaient le pubhc, et pouvaient se trouver comprises dans la variété de ses connaissances. Il était presque le seul, qui, quoique étranger à ces respectables assemblées, y fût ordinairement appelé.
Son dernier travail pour l'Académie, qui, quoiqu'il ne soit pas entièrement fini, est en état d'être annoncé ici, et peut être publié, a été sur le cristal de roche et celui d'Islande. Ces cristaux, ainsi que plusieurs pierres transparentes, ont une double réfraction qui a été reconnue de Bartholin, Huyghens et Newton, et dont ils ont tâché de trouver la mesure et d'expliquer la cause. Mais ni leurs mesures ne sont exactes, ni leurs explications exemptes de grandes difficultés. Il était arrivé par un grand nombre d'expériences à une mesure juste et à des faits généraux, qui du moins pouvaient tenir lieu de principes, en attendant la première cause physique encore plus générale.
Il avait découvert, par exemple, que toutes les pierres transparentes dont les angles sont droits n'ont qu'une seule réfraction; et que toutes celles dont les angles ne sont pas droits' en ont une double, dont la mesure dépend de l'inclinaison de leurs angles.
Il tomba malade au mois de juillet dernier, et dès qu'on s'aperçut que c'était la petite vérole, il ne voulut point attendre qu'on vint avec détours préparés lui parler de la mort sans en prononcer le nom ; il s'y condamna lui-même pour plus de sûreté; et demanda courageusement ses sacrements, qu'il reçut avec une entière connaissance.
Il fit son testament, dont c'était presque une partie qu'une lettre qu'il écrivit à M. de Maurepas, pour lui indiquer celui qu'il croyait le plus propre à lui succéder dans l'intendance du Jardin royal. Il le prenait dans l'Académie des sciences à laquelle il souhaitait que cette place fût toujours unie ; et le
choix de Buffon qu'il proposait élait si bon. que le roi n'en a pas voulu faire d'autre.
Il mourut le l(i juillet après six ou sept jours de maladie.
Par son testament il donne au Jardin royal une collection de pierres précieuses, qui fera partie d'un grand cabinet d'histoire naturelle, dont il était presque le premier auteur, tant il lui avait procuré par ses soins d'augmentations et d'embellissements. 11 obtint même (pie le roi y fit transporter ses coquilles.
I;exéculeur testamentaire choisi par Du Fay est Hellot, chimiste de celle académie. Toujours le Jardin royal, toujours l'Académie, autant qu'il était possible.
Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans son testament, c'est d'avoir fait madame sa mère sa légataire universelle. Jamais sa tendresse pour elle ne s'était démentie. Ils n'avaient point discuté juridiquement leurs droits récipro{[ues ni fait de partages; ce qui convenaifà l'un lui appartenait, et l'autre en était sincèrement persuadé. Quoique ce tils si f>c<up('' eiU besoin de divcrlissements, (pK»i<[u'iI les aimât, «pioiquc le monde oii il était fort répandu lui en offrit de toutes les espèces, il ne manquait pres([ue jamais de finir ses journées par aller tenir compagnie à sa mère avec le petit nombre de personnes qu'elle s'était choisies. II est vrai, car il ne faut rien outrer, que les gens naturellement doux et gais, comme il était, n'ont pas besoin de plaisirs si vifs. Mais ne court-on pas souvent à ces plaisirs-là sans en avoir besoin, et par la seule raison que d'autres y courent ? La raison du devoir et de l'amitié, plus puissante sur lui, le retenait.
Il était extrêmement connu, et personne ne l'a connu qui ne l'ait regretté. Je n'ai point vu d'éloge funèbre fait par le public, plus net, plus exempt de restrictions et de modifications que le sien.
Aussi les qualités qui plaisaient en lui, étaient précisément celles qui plaisent le plus généralement : des mœurs douceS, une gaîté fort égale, une grande envie de servir et d'obliger; et tout cela n'était mêlé de rien qui déplût, d'aucun air de vanité, d'aucun étalage de savoir, d'aucune mahgnité ni déclarée ni enveloppée. On ne pouvait pas regarder son extrême
activité comme l'inquiétude d'un homme qui ne cherchait qu'à se fuir lui-même par les mouvements qu'il se donnait au dehors : on en voyait trop les principes honorables pour lui. et les eflfets souvent avantageux aux autres.
L'Académie a été plus touchée de sa mort que le reste du public. Quoique occupée des sciences les plus élevées au-dessus de la portée ordinaire des hommes, elle ne laisse pas d'avoir des besoins et des intérêts, pour ainsi dire temporels, qui l'obligent à négocier avec des hommes ; et si elle n'y em- ployait que des agents qui ne sussent que la langue qu'elle parle, elle ne serait pas si bien servie par eux que par d'autres qui parleraient et sa langue et celle du monde. Du Fay était une espèce d'amphibie propre à vivre dans l'un et l'autre élément, et à les l'aire communiquer ensemble. Jamais il n'a manqué l'occasion de parler ou d'agir pour l'Académie ; et comme il était partout, elle était sûre d'avoir partout un agent habile et zélé, sans même qu'il eût été chargé de rien. Mais ce qu'elle sent le plus, c'est d'avoir perdu un sujet déjà distingué par ses talents, destiné naturellement à aller fort loin, et arrêté au milieu de sa course.