‹ Éloges. Avec une introd. et des notesChapitre 26 sur 40 · ÉLOGE DU COMTE MARSIGLI · texte numérisé non relu

ÉLOGE DU COMTE MARSIGLI

intérêt l'avaient tiré des mains des Tartares. L'emploi qu'il avait pour régler les liiiiitos le mettant à la portée d'écrire au grand vizir, il lui demanda pour un de ces deux Turcs un timariot, bénéfice militaire, et en obtint un beaucoup plus considérable que celui qu'il demandait. Sa générosité fut sentie par ce vizir, comme on aurait pu souhaiter qu'elle le fût par le premier ministre de la nation la plus polie et la plus exercée à la vertu.

Les ditî'érentes opérations d'une guerre très vive, suivies de toutes celles qui furent nécessaires pour un règlement de limites, devaient suffire pour occuper un homme tout entier. Cependant au milieu de tant de tumulte, d'agitation, de fatigues, de périls, Marsigli fit presque tout ce qu'aurait pu faire un savant qui aurait voyagé tranquillement pour acquérir des connaissances. Les armes à la main, il levait des plans, déterminait des positions par les méthodes astronomiques, mesurait la vitesse des rivières, étudiait les fossiles de chaque pays, les mines, les métaux, les oiseaux, les poissons, tout ce qui pouvait mériter les regards d'un homme qui sait oii il les faut porter. Il allait jusqu'à faire des épreuves chimiques et des anatoinies. Le temps bien ménagé est beaucoup plus long que n'imaginent ceux qui ne savent guère que le perdre. Le métier de la guerre a des vides fréquents, et quelquefois considérables, abandonnés ou à une oisiveté entière, ou à des plaisirs qu'on se rend témoignage d'avoir bien mérités. Ces vides n'en étaient point pour le comte Marsigli : il les donnait à un autre métier presque aussi noble, à celui de philosophe et d'observateur, il les remplissait comme aurait fait Xénophon. Il amassa un grand recueil, non seulement d'écrits, de plans, de cartes, mais encore de curiosités d'histoire naturelle.

La succession d'Espagne ayant rallumé en 1701 une guerre qui embrasa l'Europe, l'importante place de Brisach se rendit par capitulation à feu le duc de Bourgogne, le 6 septembre 1703, après treize jours de tranchée ouverte. Le comte d'Arco y commandait, et sous lui Marsigli, parvenu alors au grade de général de bataille. L'empereur persuadé que Brisach avait été en état de se défendre, et qu'une si prompte capitulation s'était faite contre les règles, nomma des juges pour connaître

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de cette grande atiiaire. Ils prononcèrent le 4 février 1704 une sentence par laquelle le comte d'Arco était condamné à avoir la tète tranchée, ce qui fut exécuté le 18 du même mois; et le comte Marsigli à « être déposé de tous honneurs et charges, avec la rupture de l'épée ». Un coup si ten-ible lui dut faire regretter l'esclavage chez les Tartares.

Il est presque impossible que de pareils coups fassent la même impression sur le coupable et sur l'innocent : l'un est terrassé, malgré lui-même, par le témoignage de sa conscience ; l'autre en est soutenu et relevé. Il alla à Vienne pour se jeter aux pieds de l'empereur, et lui demander la revision du procès ; mais il ne put en huit mois approcher de S. M. I., grâce en effet très difficile à obtenir du prince le plus juste, à cause des conséquences ou dangereuses, ou tout au moins désagréables. Il eut donc recours au public, et remplit l'Europe d'un grand mémoire imprimé pour sa justification. Par bonheur pour lui, un anonyme, et ce ne fut qu'un anonyme, y répondit ; ce qui lui donna lieu de lever jusqu'aux moindres scrupules que son apologie aurait pu laisser. Le fond en est que longtemps avant le siège de Brisach, il avait représent('' 1res instamment que la place ne pourrait se défendre, et ille l'ail, voir par les états de la garnison, des munitions de guerre, etc., pièces dont on ne lui a pas contesté la vérité. On lui avait refusé, sous prétexte d'autres besoins, tout ce qu'il avait demandé de plus nécessaire et de plus indispensable. Il n'était point le commandant, et il n'avait fait que se ranger à l'avis entièrement unanime du conseil de guerre. Mais cette grande brièveté, à laquelle nous sommes obligés de réduire toutes ces raisons, lui fait tort ; et il vaut mieux nous contenter de dire que le public, qui sait si bien faire entendre son jugement, sans le prononcer en forme, ne souscrivit pas à celui des conseils impériaux. Les puissances mêmes alliées de l'empereur, intéressées par conséquent à la conservation de Brisach, reconnurent l'innocence du comte Marsigli, et la Hollande nommément permit qu'on en rendit témoignage dans les écrits qui furent publiés. Parmi tous ces suffrages favorables nous en avons encore un à compter, qui n'est à la vérité que celui d'un particulier ; mais ce particulier est le

KLOr.E DU rOMTE MARSir.T.l. m

luaréclial de Vauban, dont l'autorité aurait pu être opposée, s'il eût fallu, à celle de toute lEurope, comme l'autorité de Caton à celle des dieux. Sur le fond de toute cette afîaire. il parut généralement qu'on avait voulu au commencement d'une grande guerre donner un exemple etiVayant de sévérité, dont on prévoyait les besoins dans beaucoup d'autres occasions pareilles. La morale des états se résout pour de si grands inli'réts à hasarder le sacrifice de quelques particuliers.

iMar.sigli en\oya toutes ses pièces justificatives à l'Académie comme à un corps dont il ne voulait pas perdre l'estime : et il est remarquable dans la lettre qu'il lui écrivit, qu'après avoir parlé en peu de mots de sa malheureuse situation, il ne pense plus (ju'à des projets d'ouvrages, et les expose assez au long, principalement l'idée (piil avait tl'élablirlc véritable cours de la ligne des montagnes, (jui, connnençant à la mer Noire, va parallèlement au Danube jusqu'au mont Saint-ijothard et continue jusqu'à la Méditerranée.

Dans l'impression de ses apologies, il met pour vignette une espèce de devise singulière qui a rapport à son aventure. C'est une première lettre de son nom, qui porte de part et d'autre entre ses deux jambes les deux tronçons d'une épée rompue avee ces mots : fractus intejro. Eùt-il imaginé, eùt-il publié cette représentation affligeante, s'il se fût cru flétri ? et n'eùt-il pas cru l'être, si la voix publique ne l'eut pleinement rassuré?

Il chercha sa consolation dans les sciences, dont il s'était heureusement ménagé le secours, sans prévoir (ju'il lui dût être un jour si nécessaire. Ce qui n'avait été pour lui qu'un lieu de plaisance devint un asile. Il conserva la pratique d'étudier par les voyages, dont il avait contracté l'habitude, et c'est réellement la meilleure pour l'histoire naturelle, qui était son grand objet. Il alla en Suisse oii la nature se présente sous un aspect si différent de tous les autres ; et ce pays l'intéressait particulièrement, parce qu'il voulait faire un traité de la structure organique de la terre, et que les montagnes sont peut-être des espèces d'os de ce grand corps. Il \int ensuite à Paris où il ne trouva pas moins de quoi exercer sa curiosité, quoique dune manière différente. De là il parcourut la France, et s'arrêta à Marseille pour étudier la mer.

Étant un jour sur le port, il reconnut un galérien turc pour être celui qui l'attachait toutes les nuits au pieu dont nous avons parlé. Ce malheureux, frappé" d'un effroi mortel, se jeta à ses pieds pour implorer sa miséricorde, qui ne devait consister qu'à ne pas ajouter de nouvelles rigueurs à sa misère présente. Marsigli écrivit au comte de Pontchartrain pour le prier de demander au roi la liberté de ce Turc, et elle fut accordée. On le renvoya à Alger, d'oîi il manda à son libérateur qu'il avait obtenu du hacha des traitements plus doux pour les esclaves chrétiens. 11 semble que la fortune imitât un auteur de roman qui aurait ménagé des rencontres imprévues et singulières en faveur des vertus de son héros.

Le comte Marsigli fut rappelé de Marseille, en 1709, par les ordres du pape Clément XI, qui, dans les conjectures d'alors, crut avoir besoin de troupes, et lui en donna le commandement, tant Taffaire de Brisach lui avait laissé une réputation entière, car la valeur et la capacité les plus réelles n'auraient pas suffi : il faut toujours dans de semblables choix compter avec l'opinion des hommes. Quand ce commandement fut fini par le changement de conjectures, le pape voulut retenir Marsigli auprès de lui par l'offre des emplois militaires les plus importants dont il disposât ; et môme, pour n'épargner aucun moyen, par l'offre de la prélature, qui aurait pu le relever si glorieusement et le porter à un rang si haut; mais il refusa tout pour aller reprendre en Provence les délicieuses recherches qu'il y avait commencées. 11 en envoya à l'Académie, en 1710, une assez ample relation dont nous avons rendu compte (1), et la belle découverte des fleurs du corail y est comprise. Cet ouvrage a été imprimé à Amsterdam en 1715, sous le titre à' H /Moire physique de la mer. Des affaires domestiques le rappelèrent à Bologne, et là il commença l'exécution d'un dessein qu'il méditait depuis longtemps, digne d'un homme accoutumé au grand pendant tout le cours de sa vie.

Entre toutes les villes d'Italie, Bologne est célèbre par rapport aux sciences et aux arts. Elle a une ancienne Université pareille aux autres de l'Europe, une académie de peinture,

(1) Voyez l'Histoire de 1710, p;i.?. 23, 48 et 69. '

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