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le jardin du roi, dont il avait l'intendance. La vie du grand médecin Boerhaave lui suggère cette réflexion, que « les lettres et les sciences forment assez natm'ellement des âmes indépendantes parce qu'elles modèrent les désirs, » Même éloge du chirurgien 3Iéry, auquel l'Espagne fit vainement, pour le retenir, les offres les plus avantageuses, « mais qui les refusa par amour de la patrie » . Ce même Méry a encore mérité cet éloge : qu'il n'a rien mis de lui dans sa réputation, à quoi il ajoute avec sa finesse ironique : « Communément il s'en faut beaucoup que ce soit assez. »
Il y a cependant quelques exceptions, au moins apparentes, à ce désintéressement 1 1 à cette sorte d'incompatibilité de la science et de la fortune. Ce même Boerhaave, qui a laissé de grands biens, en est une. Fontenelle, pour le justifier et le faire rentrer, pour ainsi dire, dans la règle commune, raconte comment, attirés par sa réputation, des gens riches, des seigneurs, dos princes venaient de loin frapper à sa porte et le consulter. Pouvait-il ne pas recevoir ce qu'ils croyaient devoir lui donner? C'est ainsi qu'il fait l'apologie de ce savant devenu riche par exception : (( On voit bien ciu'il n'y a pas eu de sa faute à devenir si riche. »
L'amour de la science pour elle-même se joint à cette vertu du désintéressement, ou plutôt c'est lui qui l'inspire. Avec quelle chaleur et quelle éloquence ne vante-t-il pas les douceurs et les charmes de cet amour ! Ainsi il dira de Tschirnhausen, savant et philosophe hollandais : «Il aimait les sciences de cet amour pur et désintéressé qui fait tant d'honneur, et à l'objet qui rijis])ire, et au cœur qui le ressent. La manière dont il s'exprime en quelques endroits sur les ravissements que cause la jouissance de la vérité est si vive et si animée, qu'il aurait été inexcusable de se proposer mie autre récompense. » Bien d'autres, et parmi les savants qu'il a loués, et parmi les savants de tous les
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temps, ont ressenti ces ravissements de la découverte et de la recherche de la vérité. De l'amour de la science ne se séparait pas l'aïuour de l'Acadéinie; c'étaient comme deux amours confondus en un seul. Vieux et souHrants, jusqu'à ce qu'ils soient à bout de toutes leurs forces, ils viennent toujours à l'Académie, pour laquelle ils ont pris « cet amour qu'elle ne manque guère d'inspirer (1 1 ». Il aimait, dit-il de Carré, l'Académie des sciences comme une seconde patrie.
Combien ne nous les rend-il pas plus intéressants encore en racontant au prix de quels elïorts et de quels sacrifices la plupart d'entre eux ont triomphé de tous les obstacles à leur vocation scientifique, soit de la pauvreté, soit de la volonté et de l'opposition de leurs familles ! Que de difficiles commencements, que de dures privations pour se rendre à Paris, pour suivre des cours de médecine ou de géométrie, pour payer les leçons d'un maître, pour subsister en étudiant, avant de pouvoir se suffire!
Indépendamment de la pauvreté, ce sont surtout les mathématiciens qui ont eu d'abord à lutter contre l'opposition de leurs familles. A la différence d'aujourd'hui, il semble qu'au xvni^ siècle il n'y ait pas eu, au point de vue de la fortune, de carrière plus ingrate que celle des mathématiques. Presque tous ces mathématiciens de vocation et de naissance dont il fait l'éloge ont dû se révolter contre les vues plus pratiques et contre la sagesse mondaine de leurs parents. <.< Les mathématiques ont eu, dit-il, jusqu'à présent si peu de réputation d'utilité, que la plupart de ceux qui s'y sont appliqués ont été rebelles à l'autorité de leurs parents (!2;. Quel est le père qui aimât assez peu ses enfants pour les destiner aux mathéma-
(1) Éloge de Léniei'y.
(1) Éloge d'Hartsœker,
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tiques, si on ne les regarde que comme des moyens d'arriver à la fortune (1)? » Il fallait vaincre non seulement la volonté paternelle, mais l'obstacle non moins grand de la pauvreté.
Poupart, venu jeune à Paris pour étudier la médecine, dut se charger de l'éducation d'un enfant pour subsister ; mais bientôt il y renonça pour donner tout son temps à l'étude : « Il aimait mieux étudier que subsister... Nous ne rougissons point, ajoute Fontenellc, d'avouer hautement la mauvaise fortune d'un de nos confrères, ni de montrer au public le sac et le bâton d'un Diogène, quoique nous soyons dans un siècle où les Diogènes sont moins considérés que jamais, et où certainement ils ne recevraient pas des visites des rois dans leur tonneau. »
En dépit de la pauvreté, en dépit des parents, ces prédestinés à la science apportent en eux des qualités insurmontables, suivant son expression, qui triomphent de tout. C'est la nature, dit-il, qui fait les savants comme les héros. L'amour de la science les soutient comme un feu intérieur qui les anime à travers toutes les plus pénibles épreuves de la vie, à travers la défaillance des forces physiques et la maladie, souvent jusqu'au seuil de l'extrême vieillesse. Quelle profonde vérité psychologique et morale dans cette belle pensée de Fontenellc : « Une grande passion est une espèce d'âme immortelle à sa manière et presque indépendante des organes (2) ! »
S'ils ont l'amour de la science et un naturel désintéressement, ils ont aussi l'amour de la patrie. Je remarque combien souvent Fontenelle insiste dans ses Éloges sur ce
(1) Éloge d'Amontons.
(2) Éloge de du Verney.
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sentiment de l'amour de la patrie, et comme il se plaît à célébrer dans ses héros l'àme et les vertus du citoyen.
Dans l'éloge de Vauban, « le seul homme de guerre pour qui la paix ait été aussi laborieuse que la guerre même, » il loue le citoyen et le patriote à l'égal du savant et du guerrier. C'est un Romain « qu'il semblait que notre siècle eût dérobé aux plus beaux temps de la république ».
Le même sentiment patriotique domine dans l"éloge de Renau d'Élisagaray, grand ingénieur et intrépide marin, « espèce d'amphibie guerrier qui partageait sa vie et ses fonctions entre l'un et l'autre élément. Rien ne touchait tant son cœur que le bien public. « A quoi il ajoute, ce qui relève d'autant plus son héros, mais n'est pas en l'honneur de son époque : « Il était citoyen comme si la mode et les récompenses eussent invité à l'être. » Tel aussi était Ressons, mathématicien et soldat, « alternativement guerrier et laboureur ou jardinier, et toujours citoven », qui cultivait son champ, après avoir perfectionné l'artillerie, dans l'intervalle de ses campagnes sur mer et sur terre.
A l'amour de la patrie s'est joint le courage, même chez ceux qui n'étaient pas des guerriers de profession, mais seulement par occasion.
Valincour, membre de l'Académie des sciences et de l'Académie française, plus connu comme homme de lettres, comme ami de Racine et de Boileau, que par des actions de guerre, assistait à la bataille de Malaga, où il fut blessé à côté du comte de Toulouse, dont il était le secrétaire. Du Fay, un des fondateurs de la science de l'électricité, élevé également, dit-il. pour les sciences et pour les armes, s'était signalé dans les combats comme dans les laboratoires. Faye, mathématicien et ingénieur, essayait sous le feu de l'ennemi les machines qu'il avait inventées pour le transport de l'artillerie et le passage des rivières.