[Éloges.]
C’est actuellement le petit amphithéâtre de la Faculté de Médecine et M, Bouchard y fait, depuis le mois de mars 1879, le Cours de Pathologie générale. Dans cette salle s’est tenue, sous la présidence de M. Chaumié, ministre de l’Instruction publique, la cérémonie destinez à fêter ce jubilé scientifique.
Le 21 février if)o4, rnmphitliéàtrc où, depuis vingt-cin([ ans, M. Ch. Bouchard enseigne la Palliologic géné'rate, avait j)ris uii air de fête. Autour du maître, à côte des re|)réscntants du gouvernement et de radministration, à côté du délégué du Président de la Bépuhlicpie, des ministres de l’instruction publique et de la guerre, du ]:)réfet de police, du recteur de l’Université de Paris, du directeur de l’enseignement supérieur, de membres du Parlement, étaient grou|)ées les illustralions de la science et de l’enseignement. On y reconnaissait en très grand nombre les membres de l’Académie
des sciences avec son hiircaii, les professeurs et asrréffés de la Faculté de médecine de Paris, des membres de l’Académie de médecine, des professeurs de la Sorbonne, du Collège de France, du Muséum, des délégués de toutes les Facultés de médecine de province et des Ecoles de |)lein exercice. Les élèves directs de M. Bouchard, ses amis accompagnés de leurs femmes et de leurs filles, grossissaient cette assistance qui remplissait jusqu’aux derniers gradins.
Il s’agissait de remettre à M. Bouchard, comme témoignage d’affection, d’estime et de gratitude, la médaille gravée par Cliaplain à son effigie.
Cette cérémonie, recueillie et cordiale, a laissé à ceux qui y ont assisté une impression profonde de simplicité et de noblesse.
DISCOURS
DE
M. LE Professeur L. LANDOUZY
Monsieur le Ministre,
Cher ^Iaitre,
Cette cérémonie, laite des lioiimiages et des sentiments d’alTectueiise reconnaissance, (|iie vos collègues, vos confrères, vos élèves et vos amis ont à cœui* de vous adresser, pour l’éclat que vos travaux jettent sur la jMédecirie française, comme pour le lusli’e (|ue votre enseignement donne à cette Maison; cette cérémonie, cher Maître, pourrait presque dater votre cimpiantenaire scientiliipie.
Ne dois-je point rap[)eler — puisque, aujourd’hui, il échoit au plus ancien de vos disciples de parler au nom de ceux qui, en France eten pays étrangers, tiennent à honneur de se réclamer de vous — ne dois-je point rappeler, fpie, dès i858, commence votre vie scientilique, avec vos Recherches sur les éruptions générales de vaccine^ que suivent de près vos Etudes expérimentales sur V identité de Vherpés circiné et de Vherpés tonsurant.
Jeune interne de rAnli(|uaille, vous démontré/, f|iie teigne et dermatose témoignent d’une même maladie parasitaire, l’herpès circiné n’étant (pie la lloraison d’une même graine levant sur des terrains dilTérents, le cou, les membres et le tronc, au lieu d’éclore sur le cuir chevelu.
D’ores et déjà, vous vous déclarez jialhogéniste ; l’étude (pie vous laites de la Tricophytie, envisagée dans ses e.xpressions, symptomati([uement distinctes, pathogéniipiement non identiipies, étiologicpiement semblables, montre la méthode comme la puissance de votre es|)rit analytiipie et synthétiipie.
De même, par vos éludes expérimentales sur le co///; (lesoleil^ et jilus jiarliculièremeni sur V àvxj thème peÀlu^r eux, vous préludez aux travaux, aux découvertes de Pathologie et de Thérapeutique générale, auxquels, à l’hiipilal toujours, comme au laboratoire, comme dans la chaire, vous garderez votre prédilection; mettant au service des malades l’acuité de votre observation, la sûreté de votre érudition, la sérénité de votre jugement, les ressources de votre thérapeuliipie ingénieuse aussi bien (|ue l’habileté de vos techniques exjiérimentales.
De celles-ci, (piehpies-unes sont restées comme modèles, telle la manœuvre par laipielle, ajoutant à l’expérience célèbre de Claude BernartI, vous démontrez le mécanisme complexe de certains œdèmes ; telles, surtout, vos expériences sur la toxicité urinaire, dont l’a])plication (piotidienne à la Cliniipie devait être l’éconde en tant de résultats praliipies.
Les étapes principales — je ne [lourrai m’arrêter tout le long de la roule parcourue — les étapes principales
de voire carrière s’appellent : dégénérescences de la moelle épinière; palhogénie des hémori-agies; maladies par aiilo-intoxicalions; genèse îles maladies; dilatation d’estomac; microbes pathogènes; poiivoii- bactéricide du sang considéré comme mode d’anlise])sie générale; états anlidoli(|ues, sj)ontanés ou j)rovo(piés, passagers ou durables, atténuants ou immunisants des bumeurs animales ; élimination urinaire, dans les maladies infectieuses, des matières solubles, morbilicpies et vaccinantes; lliérapeutic|ue des maladies iidcctieuscs; mesures en médecine ; étude des coefficients de toxicité des j)oisons endogènes, exogènes ou médicamenteux; élude de la molécule urinaire élaborée moyenne; application aux phénomènes de la nutrition normale et j)athologi(pie de la découverte de notre grand j)hysicien Raoult ; ap|dication à la médecine interne, à l’étude du cœur et des alfeclions de poitrine, des rayons X.
C’est vraiment aux disciples cpie vous avez nourris du j)ain des forts, leur donnant le goût des hautes études de Pathologie générale; c’est vi’aiment à vos élèves, ([u’il appartient de rappeler vos enseignements clini(pie, expérimental et didacli(|uc sur les aulo-intoxicalions, avec leurs déductions d’antisepsie intestinale et leurs applications à la Thérapeuticpie.
C’est vraiment à nous (pi’il appartient de raj)peler comment et combien, par vos leçons sur les maladies humorales, par vos études sur les urotoxies, par votre conception des ptomaïnes, fonctions des cellules microbiennes, vous avez, plus (pie cpiiconcpie, ])réparé l’avènement scienti(i((uc de l’Ilumorisme nouveau cpii ne
ressemble à riiumorisme ancien que de nom, celui-là n’emprunlant plus rien à rimaginalion pure, aux spéculations scolaslicpies, aux hypothèses gratuitement consenties.
L’avènement de riiumorisme et du Vitalisme scientifiquement rajeunis vous doit beaucoup. N’ave/.-vous j)as coiupiis aux nouvelles idées bumorales nombre de réfractaires et de tièdes, qui, sur la foi des travaux histo-anatonio-patbologi(|ues, croyaient opte le temps de rOrganicisme et du Solidisme était revenu, et (pie, à jamais, c’en était fini de riiumorisme.
(iomme si la Microbilogie, comme si l’étude des milieux et des jilasmas, comme si le parasitisme, comme si l’étude des faits actionncls et des forces réactionnelles, comme si la doctiâne bumorale, comme si les toxémies n’étaient pas, à bien regarder les choses, filles naturelles de l’Ilistologic. .
Comme si vos recherches : sur les auto-intoxications (‘t sur les toxémies microbiennes, sur le pouvoii- bactéricide du sang, sur les humeurs immunisantes, vaccinantes, ne découlaient pas logicpiement de l’Anatomie pathoh)gi(pie macroscopicpie d’abord, microscopi{|ue ensuite, j)uis histologicpie, bumorale enfin, la Clini({ue nous ayant bien convaincus (pie les adultérations li({uidiennes sont aussi souvent causes (jii’effets de lésions solidiennes !
^’raiment, c’est plus (pi’une esquisse (pie j’aurais voulu produire ici pour bien montrer par (pielle suite ininterrompue de labeurs faits d’observations inductives, d’expériences déductives et d’hypothèses, curieusement éprouvées, le praticien et le savant que vous
êtes, ont pu mener à bien toute une œuvre de Nosographie, de Médecine pathogénicjue et de Thérapeuticjue dont Tampleur le dispute à runité de vues. C’est que tous vos travaux ont eu : la patiente observation de l’hoinme malade pour point de départ; la recherche du comment de la maladie pour objectif; l’étude de la nalura medicalrix pour inspiration ; l’atlénuation de la maladie, le soulagement du malade j)our conclusion, pour moralité.
Ce sont ces recherches et découvertes qui formeront les assises du monument, qu’avec une pléiade de bons ouvriers, réunis par notre ami Roger, comme maître de chantier (beaucoup furent vos élèves et vos collaborateurs), vous édifiez à la Pathologie générale suivant un j)lan dont, il y a (piiiize ans déjà, vous arrêtiez les Grandes liâmes.
Voire « Traité de Pathologie générale » ne fait point honneur seulement à l’architec^te ([ui, en ayant arrêté l’ordonnance, y ap|)ortait tant de matériaux, après que leur solidité eut subi la double épreuve de l’hôpital et du laboratoire; il faiteji pnys étrangers honneur à la science française, ])uiscpî’il donne le bilan de notre science à l’aurore du xx“ siècle; puisqu’il est une systématisation de la ^lédecinc telle (|ue l’a faite la Clinicpie moderne.
C’est, (’her Maître, l’honneur de votre carrière : «l’avoir vécu à l’hopilal pour le mieux «le vos malades; «l’avoir [«raliqué au laboratoire, comme «l’avoir, dans cet amphithéâtre même, enseigné l’indispensable union de la [Nlétlecine d’observation et «le la Médecine expérijnentalc,
\'()li-e vie prolessionnolle, votre œuvre scientifique, voire enseignemeiU proclament liaulenient, ([ue, chez nous, c’en sérail fini de l’arl el de la doclriiie le jour oii la ' Clinique viendrait à rom|)re le traité d’alliance (pi’ElIe a, sui'lout depuis bientôt cin(|uanle ans, signé avec la ^Médecine expérimentale.
N’esl-ee pas ce j)acte (|ui, en Palhogénie, en Séméioli(pie, en Prophylaxie et en Thérapeutique, nous a valu le meilleur des j)rogrès réalisés et des conquêtes laites durant les dernières années du siècle de Pasteur ?
Autant que personne, par l’exemple, plus encore que par le livre, praticien, savant et doctrinaire, vous avez persuadé les générations nouvelles (pour parler votre langage) « (pi’on ne peut, cpiand un fait morbide est réalisé, trouver de diflerence Ibndamentale entre un pathologiste (pii l’étudie à l’hôpital, et un autre pathologiste qui l’étudie au laboratoire; les procédés de cette observation étant les mêmes j)our les deux, un peu plus délicats pour le clinicien, dont les recherc'hes ne doivent être ni dangereuses, ni douloureuses ».
C’est le pacte aucpiel vous n’avez jamais manqué; c est cette union, en Clinique, de la ^Médecine d’Observation et de la ^Médecine expérimentale cpie synthétise un éminent artiste dans la plaquette-symbole que vous allez recevoir des mains de M. le Ministre de l’Instruction publicpie, dont la présence entend, aujourd’hui, honorer, entre autres services, ceux cpie, dejiuis de longues années, vous rendez dans les Conseils de r Université.
Combien inspiré le burin de M. Chaj)lain dont la
maîtrise s’affirme aussi heureusement qu’alors que, pour la postérité, il gardait les traits et l’tEuvre de tant de vos eonfrèi’es de l’Institut de France!
Quelle absolue réalité trouveront dans le rendu de votre physionomie ceux de nos arrière-neveux qui auront la curiosité de savoir qu’était l’homme dont l’QMivre leur aura été a{)[)rise!
A nos arrière-neveux, cette j)laquette vous révélera tout entier; avec votre vaste profil de liurgonde; avec votre front haut oii mûrissent les obsédantes pensées; avec vos protubérances faciales dénonçant rhomme d’action et de volonté; avec la profondeur d’orbites dont émerge votre regard froidement scrutateur; avec le reflet de vive lumière (pi’épand sur votre visage le sang du vrai Bourguignon que vous êtes! En dépit que certains biograj)hes vous disent Champenois, (pie d’autres vous veulent Lyonnais, ne vîtes-vous pas le jour — apparemment par accident — en Haute- Marne, sur les frontières de Bourgogne à laquelle vos parents tiennent par des racines aussi anciennes que vigoureuses? '
Cette plaquette est plus que la peinture expressive de votre physionomie, elle est le symbole qui synthétise la science médicale.
Condjien rassérénée nous apparaît la malade alitée, dont le regard, implorateur et confiant, s’attache aux murs du laboratoire dont la porte s’entr’ouvre sur la salle d’hôpital? Et pourtant, la pauvre femme ignore, (pi’au laboratoire, l’observation y vient pour se recueillir, la réflexion se mûrir, les vues doctrinales se déconcerter, les visées |)athogéniques s’éi)rouver, le diagnostic
lO
s’épurer, tandis que le pronostic s’y oriente; le traitement s’y ])répare, s’essaie et s’organise !
N’est-ce pas, se dit la malade, en cela, comme en tant d’autres choses justes, écho de l’instinct populaire, n’est-ce pas celui d’entre les médecins (comme vous l’avez lait, cher Maître, durant plus de trente ans, à l’Antiquaille, à la Salpétrière, à Lariboisière, à la Charité); n’est-ce ])as celui d’entre les médecins, qui, après s’étre astreint au labeur quotidien de l’hèpital, s’y être, souvent, ])enché sur le marbre des autoj)sies, aura, le soir, au laboratoire, cherché la solution des [)roblèmes clinifjues médités le matin; n’est-ce pas celui-là, qui le mieux saura se pencher sur les misères humaines et leur être le plus secourable?
Aussi, combien inspiré M. Chaplain, en ne donnant à la belle figure qui symbolise la Clinifpie, ni les traits de la Minen>a medica, ni les traits de Vllygie^ qni, du haut de l’Einpyrée, veillaient, fatales, sur l’ancienne Médecine.
La Clinique est ici dépeinte comme nous voulons que se montre la vraie Vertu... cheri'hant l’occasion d’agir: la science médicale, adossée à la table d’expériences, se recueille et médite avant de réaliser, interpres natunc^ l’accident, la maladie, à l’instant observés.
Le front lauré de la Clinique, pensante et agissante, témoigne (|ue, aujourd’hui, par la reconnaissance des hommes, la gloire vient aux savants aussi dont les études, les découvertes, les expériences permettent que la maladie soit plus rare, la douleur apaisée, la vieillesse moins lourde, la misère moins cruelle, la mort plus douce et plus tardive,
L’artiste, appliquant à la Clinique ce que le chantre de Milly disait d’une belle action, entend nous j)ersuader, lui aussi, c|u’il y a autant de réelle grandeur dans une belle œuvre médicale, que dans un beau poème ou dans une bruj'ante victoire.
Si, à votre Œuvre, cher Maître, s’apj)lique la pensée de Lamartine, c’est que l’œuvre est de réelle grandeur. Elle est grande par ce que vous fîtes; aussi, ])ar ce que vous inspire/.; encore, j)ar ce (pie vous préparez dans le présent comme dans l’avenir..., la science médicale, n’est-elle pas, comme toute science, en perpétuel devenir ?
Que votre exemple, longuement encore, radie de foi-tes énergies; (pie vos travaux longtemps encore sollicitent les nouvelles générations, leur donnant le goût de la Clinique intégrale, des recherches expérimentales, des vastes horizons, des fortes pensées, des beaux dévouements; le goût et le désir de la plus haute culture scientifique.
Vous, cher Maître, qui, hier, répétiez ce nous sommes dans un temps oii 41 fait bon vivre (piand on s’intéresse aux choses de Ta Médecine », faites, par vos travaux : (pie nous connaissions des temps encore meilleurs; (pie plus de mystères soient dévoilés; que jilus de lumière soit donnée; faites, (|ue, médecins par vous, avec vous, nous ayions plus de puissance par plus de science !
De nouveaux labeurs, cher Maître, un nouveau lustre jeté sur la Médecine fram-aise, comme sur cette Maison, voti-e vaillance vous les permet; la robustesse de votre race vous les promet, connue la belle vieillesse d'une
mère vénérée, dont la trame de vie nonagénaire est faite, je le sais, du bonheur et de l’orgueil que vous lui donnez : de votre juste renommée, de l’autorité de votre École, de l’attachement de vos confrères, de la fidélité de vos amis; de la fierté de vos élèves comme de la reconnaissance de vos malades.
DISCOURS