SOCIÉTÉ MÉDICALE DU CAIRE
l’réseulce par M. ALY ZAKY
Mon cher Maître,
La Société médicale du Caire a tenu à être représentée dans la solennité d’aujourd’hui. Elle m’a lait l’honneur de venir vous offrir, en son nom, son tribut d’admiration, d’hommages et de reconnaissance. Ses membres n’ont pas oublié, en effet, mon cher ^laître, combien vous avez contribué au succès du récent Congrès médical du Caire. Us ont voulu, en cette solennelle circonstance, vous en exprimer Leur profonde gratitude.
Des voix plus autorisées viennent de célébrer en vous le iSIaître universellement admiré, l’illustre rénovateur de la Pathologie générale : la Société médicale du Claire est heureuse de s’associer et d’applaudir à ces éloges ; elle est heureuse aussi de vous présenter aujourd’hui ses vœux les plus sincères pour que la science puisse, de longues années encore, profiter de votre expérience, de vos découvertes £t de vos leçons.
DISCOURS
DE
M. LE Professeur agrégé GLEY
Monsieur le Ministre,
Mon cher Maître,
Le célèbre psychologue anglais Alexandre Bain rapporte, dans sa Logique^ ipie l’on a remarqué que la doctrine de Harvey sur la circulation du sang n’a été admise jiar aucun médecin de plus de quarante ans.
Ce n’est pas' à" la Société de biologie, au nom de laquelle j’ai l’honneur de parler, qu’un Harvey courrait le risque de n’étre pas entendu; à cette Société (jui a trouvé le moyen le plus ingénieux et le plus simple du monde pour comprendre toujours une majorité agissante de jeunes hommes. Tout le monde ne sait peut-être pas ce (pie cette disposition si sage a jiroduit : la Société la plus active que l’on puisse voir, oii de toutes parts alUuent les travailleurs désireux d’y faire connaître les résultats de leurs recherches ; et la plus vivante cpii existe, parce (pie les esprits, hu'onnés à rausl('r(' disci-
j)Iine de l’observalion rigoureuse et de rexpérimentation précise, y sont toujours prêts à accueillir ironiquement ou à réprimer sévèrement les spéculations; et la plus libre (pii soit jiarce cpie l’école de critique mutuelle (pi’elle constitue maintient entre tous ses membres une indé])endance et une vigueur d’idées dont personne n’a à s’oUenscr. Telle elle est devenue et demeure, parce ([u’elle est la fille très soumise de runique maîtresse à laipiclle obéissent tous ceux (pii étudient la nature avec simj)licité et avec amour, l’expérience, « seule médiatrice, suivant la belle parole de Gœtlie, qui existe entre le savant et les jihénomènes (pii l’environnent. »
Voilà (piarante années, mon cher Maître, que vous laites jiarlie de cette Société, ^d)us fûtes donc de ceux qui ont fortifié et à la fois étendu son renom. Pendant un long temps, en effet, vous lui avez apporté les prémices de vos travaux sur l’histologie ou la physiologie du sang, sur ranatomie pathologique du système nerveux, puis plus tard sur la reproduction expérimentale des maladies. Peu à peu vous abordiez l’étude des problèmes les ])lus dilïiciles qui s’ofl'rent aux méditations du pathologiste. En 1884, vous jirésentez à la Société les résultats, d’une si haute portée, de vos expériences sur la toxicité des urines normales de l’homme. Dès lors vous vous cm|narez fortement de cette idée, (pii devait éclairer tant de parties obscures de la Pathologie, et qui aujourd’hui est devenue une vérité quasi banale, à savoir que l’organisme fabri(pie normalement et continûment des poisons. Déjà, aussi, la question de la résistance des êtres vivants aux maladies infectieuses vous préoci'upait. En 1888,
vous nous apprenez (ju’il s’élimine par les urines des matières morbifiques et vaccinantes. De là sont sorties nombre de recherches importantes sur le mécanisme de l’immunité; beaucoup nous ont été pi'ésenlées par vousmême ou par vos élèves. Plus récemment, vous avez renouvelé l’étude de la nutrition en y introduisant des données tirées de la chimie j)hysique, et vous avez prouvé par de riches séries d’observations quelle importance peut avoir l’application de ces données à la clinicpie.
Depuis longtemps vous aviez pris l’essor. L’heure était tôt venue pour vous dos généralisations, car vous êtes de ces rares esprits qui peuvent s’élever au-dessus des laits particuliers, les emljrasser dans des vues d’ensemble et conclure, ^lais vous n’oubliàles point c[ue les théories ne valent que j)our les laits actuels, fidèle en cela à l’esprit [)ositiret crilicpie de notre Société. Vous n’y restiez j)as moins fidèle par la méthode. Car vous avez l'ait tout ce qui était en votre pouvoir pour développer les recherches expérimentales combinées avec le travail clinicpie.
(^)u’il soit enfin permis au secrétaire général de la Société de biologie de ne pas oublier (pi’il est physiologiste, et de rappeler, à ce titre, le service que vous avez encore rendu aux sciences Inologiques dans notre pays, en fondant le Journal de physiologie et de pathologie générale, et en le dirigeant de la manière la plus largo et la |)lus généreuse.
C’est pour tous ces mérites que la Société de biologie, en 189-, vous a choisi pour |)résident. Vous succédiez a Cliauveau et, on rejnontant le cours de notre liistoire, a
Brown-Séqiiard, à Paul Bert, à Claude Bernard, à Rayer. Oui, ce sont ])ien les noms de nos présidents perpétuels ou (|uin(|uennaux que je viens d’énumérer, avec orgueil. Vos disciples et vos élèves ont dit tout à l’heure, mon cher iNlaître, quelle est votre œuvre et en ont justement célébré la grandeur. La Société savait donc à merveille ce ([u’elle faisait en vous appelant à succéder à tous ces biologistes, les plus grands parmi ceux qui ont illustré notre pays. Votre prédécesseur immédiat vous l’a dit mieux ([uc je ne saurais le laire, en vous installant au lauteuil : « Ce n’est pas le grand clinicien que vous êtes que nous avons mis à notre tête, c’est le savant rompu à la recherche scientifique, à ses méthodes, à ses procédés. C’est le biologiste qui s’est aj)pliqué, avec tant de succès, à introduire les données de la j)hysiologie expérimentale dans le domaine de la pathologie générale et à en j)énélrer ainsi les arcanes. » Aussi votre présidence a-t-elle été heureuse et féconde. « J’espère, disiezvous en répondant à Chauveau, (jue pendant ma présidence la Société restera ce (ju’elle a toujours été, le foyer le plus intense de l’activité scientifique dans toutes les branches de la biologie, le rendez-vous des jeunes travailleurs, le lieu de la libre critique, d’où restent bannis j)our toujours la pédanterie et le pharisaïsme. » Vous sommes heureux de vous rendre publi([uenient ce témoignage (pie, sous vos auspices, la Société a poursuivi avec succès son libre dévelop|)ement et que, sous votre direction, sa prospérité s’est encore accrue.
Et il nous plaît aussi de nous souvenir qu’il lui a été donné, grAce à vous, de manifester brillamment, dans une circonstance mémorable pour elle, lors du cincpian-
lenaire de sa fondation, son ardente vie, d’ordinaire repliée, concentrée sur elle-même. C’est par votre conception nette du rôle de la Société, par votre vue juste de la place qu’elle tient, et, en môme temps, grâce à votre esprit d’organisation à la fois large et minutieux, que nous avons pu célébrer en 1899, avec tant d’éclat, notre cinquantenaire.
C’est encore cette claire compréhension de notre œuvre qui vous a déterminé à nous engager, puis à nous aider de la manière la plus efficace dans cette entreprise neuve et si intéressante de la création des Réunions biologi<iues de province. Au moment où vous quittiez la présidence, la Uéunion de Bordeaux était organisée; depuis, celle de ISIarseille et celle de Nancy se sont fondées. Et ainsi, greffées sur notre organisme toujours jeune et participant à notre existence, travaillent et croissent maintenant dans ces grandes villes universitaires des Sociétés, filles de la nôtre, qui remplissent à leur tour, chacune pour sa part, le beau rôle d’orgâne d’impulsion scientifique.
Pour tous les services (jue vous lui avez rendus, pour le lustre que vous avez ajouté à son renom, pour le surcroît de vie que vous lui avez donné, la Société de biologie considérait comme un devoir et tenait à grand honneur de s’associer à l’hommage qid vous est rendu en ce jour. Vous connaissez sans doute, mon cher Maître, le mot amer de Cuvier : « Quand les hommes ont usé leur admiration pour les gens (pii les amusent ou pour ceux (pii les tuent, il ne leur en reste plus pour ceux (pii leur sont utiles. » Notre temps a donné un
démenti à ces paroles. Chaque fois qu’il se célèbre quehjue part une fête comme celle-ci, les hommes et les gouvernements proclament l’admiration et la reconnaissance qui sont dues à la recherche désintéressée de la vérité.
DISCOURS
DE
M. LE Docteur TROISIER
Cher jNIaître et Ami,
Les membres de l’Académie de médecine, qui vous ont donné le témoignage de leur estime et de leur amitié en souscrivant à la médaille qui vous est remise aujourd’hui, m’ont prié de prendre ici la parole en leur nom.
J’ai accédé avec empressement à leur désir, et, je l’avoue, je suis heureux que l’occasion me soit olFerte de vous exprimer jnihliipiement ma gratitude pour la sympathie et les encouragements (|ue vous m’avez toujours prodigués.
Beaucoup d’autres que moi connaissent votre bienveillance. Vous ne l’accordez pas cependant sans réflexion, mais vous n’y mettez ensuite aucune réserve. Sous voire air grave et imposant, on découvre un homme accessible et accnieillant. Vos amis se plaisent à vous voir dans l’intimité où, j’ose à peine le dire, vous vous déridez quelcpielbis. Tous vos collègues apprécient votre courtoisie et l’aménité de vos relations,
Dès votre internat, vous avez donné la mesure de votre personnalité. Vos premières pul)li cations, vos communications aux Sociétés savantes, votre compétence j)Our les travaux de laboratoire, alors relégués au second j)lan et dont vous aviez compris rimportance, avaient créé autour de vous une réputation qui ne devait pas se démentir. Aussi votre carrière scientifique s’estelle développée librement, sans retard, aux ap[)laudissements do vos comj)étiteurs et de vos maîtres. Vous avez conquis avec le consentement, pour ainsi dire unanime, la situation [)répondérante que vous occupez aujourd’hui dans la science.
Vous devenez rapidement chef d’Ecole. Vous formez des élèves; vous inspirez de nombreux travaux. Vous prenez une part active au mouvement scientifique et vous imprimez à la Médecine une orientation féconde.
Vous renouvelez l’enseignement de la Pathologie générale, en y introduisant la méthode expérimentale et en étudiant les troubles morbides avec la même précision que les phénomènes biologicpies. Vous semez des idées nouvelles dans ce champ presque inexploré, ^"ous savez aussi rajeunir de vieilles doctrines. Vous êtes amené parla force des choses à examiner les théories régnantes dans leurs points de contact avec vos propres théories; vous les jugez, vous les discutez; vous défendez les vôtres, car vous avez vous-même des contradicteurs.
Par la direction que vous avez donnée à vos travaux, jiar l’esprit qui les a inspirés, par l’autorité qui s’est attachée de plus en j)lus à votre nom, vous avez exercé une influence considérable sur la Médecine de notre tenq)s.
Mais ce n’est pas seulement à votre œuvre que nous rendons hommage. La manifestation de ce jour s’adresse également à votre personne (jue nous aimons. Anciens condisci()lcs, confrères, collègues, élèves, tous ceux qui se trouvent ici sont vos amis dévoués et sincèrement attachés. Voilà pourquoi cette cérémonie, malgré son a[)parcnce ol'licielle, présente tant de cordialité. C’est une véritable fête de famille où nous sommes heureux de nous grouper autour de vous et dont nous garderons tous le touchant souvenir.
DISCOURS
DE
M . LE Professeur DEBOVE
Doyen de la Faculté de Médecine.
jNIon cheh Collègue,
La Facilité de ^Médecine de Paris est heureuse et fière de vous compter parmi ses memlsres. Elle s’associe, dans cette fête, à vos élèves et à vos amis.
Vous avez commencé votre carrière scientifique par des mémoires devenus classiques sur diverses maladies du système nerveux, notamment sur « l’hémorragie cérébrale et les dégénérations secondaires de la moelle épinière »; puis,' attiré par les grands problèmes de la Pathologie générale, vous avez étudié les intoxications et les maladies de la nutrition. Vous enrichissiez ainsi la science de faits intéressants et d’hypothèses hardies, éminemment suggestives.
A l’époque oii les travaux de Pasteur étaient contestés, vous montriez sa puissante originalité et vous l’avez suivi comme un maître peut suivre un autre maître.
Après vous avoir adressé les félicitations de la Faculté, permettez-moi d’y joindre les miennes.
Quand nous nous rencontrâmes pour la première
fois, j’étais interne; vous étiez candidat au Bureau central. Ceci, selon l’expression du poète, se passait dans des temps très anciens, hélas! Vous aviez été élève de Charcot, je le devins. Cette origine commune nous lit enfants d’une même race. Ce n’est j)as en présence de cet auditoire (pi’il est besoin d’insister sur le lien qui joint le maître à l’élève et entre eux les élèves d’une même Ecole.
Aussi sommes-nous unis dans le passé par des souvenirs communs, dans l’avenir par le pieux intérêt que nous portons à notre chère Faculté.
DISCOIJÜS
DE
M. LE Vice-Uecteur LIARD
Mon cher Confrère et Ami,
Qu’il me soit permis de vous adresser quelc|ues mois à mon tour, moins à litre de recteur, puis(|ue M. le Ministre est ici et cju’il va parler, (pi’à titre j)ersonnel.
Je me figure (pie pour un homme tel (pie vous, sérieux, profond et bon, un instant comme celui-ci, avec les émotions ipi’il apjiorte, est l’occasion d’une sorte d’examen de conscience, et (pi’au milieu de ce concert d’hommages, vous n’étes pas sans vous demander si de la vie et de ses dons vous avez fait tout l’emploi (pie vous pouviez et le'meilleur.
Si la (juestion se pose en vous, soyez rassuré. Tous ceux ((ui vous connaissent répondront « oui » pour vous.
Vous avez reiui les dons de l’intelligence. L’emploi (pie vous en avez fait a été bon.
Vous ôtes né médilatif, avec le don des idées générales, et pour peu (pi’on vous y eût incliné, facilement vous auriez fait un philosophe. Vous êtes né observateur avec le don de la précision, de la rigueur et de la
mesure, et pour peu aussi (pi’on vous y eut incliné, facilement aussi vous auriez lait un savant. Vous avez fait un médecin. Mais ce médecin est un savant, et ce médecin me ])arait bien élre un médecin philosophe.
Médecin savant, on vient de nous dire comment. Un des premiers, vous avez uni les recherches du laboratoire à l’observation clinique ; un des premiers, vous avez fait concourir les découvertes des sciences expérimentales à l’objet })ro[)re de la médecine; le premier, vous avez enseigné la microbiologie dans cette Facidté ; le j)remier, vous avez introduit la notion d’unité et la mesure malhéniali(pie dans l’étude des phénomènes morbides; le premier, |)oussant l’analyse jusqu’au bout, vous vous êtes appliqué à déterminer , au delà des causes apparentes, le mécanisme secret des maladies, créant ainsi de toutes pièces une branche nouvelle de la science.
Médecin philosophe .\e vous récriez pas. Je sais
bien que vous ne l’ètes pas à la façon de Cabanis ou de Broussais. Je sais encore que vous avez définitivement chassé de la pathologie générale les idoles métaphysiques. INlais vraiment ne l’ètes-vous pas d’une façon très moderne, la façon contemporaine des Claude Bernard et des Pasteur, par le choix môme des problèmes que vous abordez, et qui sont les plus profonds et les plus généraux, par la synthèse des méthodes et la synthèse des résultats, par le besoin d’ordonner, en larges classifications, les faits analysés, enfin par le souci de fixer par des généralités doctrinales le point de convergence de vos recherches? Et n’est-ce pas ainsi que vous avez transformé la pathologie générale?
Science et philosopliie, oui, voilà l)ien la double empreinte qui marque vos œuvres du sceau des maîtres.
Vous avez reçu les dons du cœur. De ceux-là aussi vous avez fait un bon em[)loi.
C’est bien vous le médecin (pii disait un jour à ses élèves ces jolis mots : « Soyez l’ami de vos malades et le médecin de vos amis. » N’est-ce pas votre maxime ? Dans tous les cas, elle vous j’ésume à merveille. Beaucoup savent ce que vaut votre amitié, .l’ai la bonne fortune d’ôtre de ceux-là. 11 y a (piinze ou seize ans, nous nous sommes trouvés rapprochés, parce (jue, sans nous connaître encore, nous étions unis séparément, d’une piété presipie liliale, à un vieil bonimc de ^rand cœur et de libre esprit, dont l’amitié commune fut de vous à moi, de moi à vous, un lien et une caution. Ainsi se fit insensiblement entre nous une de ces amitiés d’automne, auxquelles mancpient sans doute le charme, la fraîcheur etlajoie des souvenirs de jeunesse, mais qui reposent sur la sécurité de la confiance et de l’estime. Du premier coup, sous votre parler grave et doux, je discernai la clarté' de l’esprit et la clarté de l’ànie. A vous connaître davantage, promptement je découvris un cœur bon, pitoyable et humain.
Avez-vous trouvé dans la vie tous les bonheurs que vous attendiez d’elle ?.Je n’en sais rien. Mais je sais — et je le dis — qu’avec la reconnaissance de vos élèves, l’admiration de bons juges, l’alfection de vos amis et l’estime de tous, qui sont des biens fort a[)préciables, vous lui devez deux biens incom[)arables : une femme d’élite, (pii vous a compris autant (pi’elle vous aime, et qui s’est associée à toute votre vie d’homme et de
savant ; une mère qui prolonge sa vieillesse pour recevoir du fils qu’elle a conçu et formé des joies et des fiertés nouvelles.
Celles d’aujourd’hui sont pour elles autant (|ue pour vous. Aussi en serez-vous doublement reconnaissant à ceux qui vous les donnent, comme ceux (jui vous les donnent sont doublement heureux de vous les donner.
Discours de M. Albert GAU DRY
Président de l'Académie des Sciences.
^loN CHER Confrère,
Je suis heureux d’étre chargé de vous dire : tous les ineiubres de l’Acade'mie des sciences sont de cœur avec ceux qui vous letent aujourd’hui.
C’est d’abord parce qu’ils vous jugent un grand savant. Les gens de mon Age ont connu le temps où la Médecine n’était qu’un Art. Claude IJernard, si bon (jue rien ne le blessait, s’indignait j)ourtant, quand on parlait de l’art de la médecine : « C'est une science, disait-il, et une science immense. » Il est certain que la somme des connaissances actuellement nécessaires à un médecin est prodigieuse : il faut qu’il soit anatomiste, physiologiste, chimiste, -histologiste, bacTériologiste et môme, depuis ({uehpie temps, radiologiste. A une époque où votre nom m'était encore inconnu, un jeune olïicier, mon très proche parent, dont la lémme avait une terrible maladie, s’était adressé à vous. Vous l’étonniez : « Tu ne saurais, me disait-il, t.' imaginer de quelle manière le lioucliard traite ses malades ; il les anahjse comme, au Jardin des Plantes, tu analyses tes échantillons ; il regarde tout au microscope ; il soumet tout à un examen chimique, m
En vérité, personne plus (pie vous, mon cher Confrère, n’a contribué à faire prolitor la iNIédecine des découvertes
sciciilifiques. Aussitôt que les doctrines microbiennes ont été acceptées, vous avez cherché leurs applications; eu 1 880, vous fondiez à l’École de médecine un laboratoire de bactériologie.
Après l’épanouissement des études de microbiologie, nous assistons à celui de la radiologie, et de suite vous dirigez des rayons sur les j)ai-ties les plus cachées de notre ('or])s, sachant (pie, ])Our combattre un ennemi, la première chose est de découvrir où il est. Comme vous aviez constitué un groupe de médecins bactériologistes, vous réunissez vingt-quatre collaborateurs pour faire le Traité de Radiologie médicale, cpii vient de paraître sous votre direction : c’est là une noble association d’hommes de talent, formée en vue de porter secours à ceux (pii soulfrent.
ôlaisvous n’ètes pas seulement un homme (pi’oii admire ; vous êtes aussi un savant qu’on aime. Il est bon d’étre admiré ; il est peut-être encore meilleur d’être aimé.
La plupart d’entre vous, ôlessieurs, dans cette enceinte, vous aj)j)artenez au corps médical ; vous êtes ainsi moins à l’aise (pie moi pour dire du bien des médecins . Certes, chacun de nous dans sa sphère peut rendre des services. ^lais aucun n’en rend de plus palj)ables (jue vous. Qu’elle est belle votre existence ! je me suis pris parfois à l’envier. S’épuiser en efforts pour sauver un homme dont la vie est nécessaire à ses enfants, pour sauver une femme, jeune ou vieille, qui fait rayonner autour d’elle un bonheur destiné à disj)araitre avec son dernier sourire, c’est assouvir la soif de bonté qui est en nous, c’est réaliser un idéal qui nous
rapproche de Dieu iiiéine. Aussi, Messieurs, sur voire chemin, vous enlende/. (pielcpiefois une voix liien douce (pii murmure : Voici le bon doclenr (jui passe.
jMon cher Confrère, vous èles par excellence le docteur (ju’on aime. C’est pouripioi, dans cette cérémonie, nous avons un profond plaisir à vous voir rendre hommage. Si nous battons des mains, nos cneurs battent en môme temps pour vous.
Vous avez la plus grande jouissance (pi’on puisse goûter sur terre : celle de garder une mère et une femme charmantes, (pii écartent les épines de votre route et l’ornent de pétales de roses ; ])ar leur dévouement de tous les jours, elles facilitent vos études. .le leur présente mes saints très res[)eclueux, et je les unis dans les hommages affectueux (pie nous vous offrons tous.
Lettre de M. Léon BOURGEOIS
Avant de prendre la parole en son nom personnel,
Chaumié, ministre de rinstriiction |)iil)lique, donne lecture de la lettre suivante, adressée à M. Bouchard.
Mon cher Maître,
Vous savez quelles tristes raisons me retiennent et m’empôclieront d’étre au nombre de ceux qui vous fêteront aujourd’hui.
Laissez-moi vous dire combien je le regrette |)rofondément. Je n’ai pas la comjiétence nécessaire pour juger jiersonnellement les admirables travaux qui ont illustré votre vie. Mais je ne puis oublier le témoignage (jui en était rendu, il. y , a une dizaine d’années, au Ministre de l’Instruction publi([ue, par les médecins français, à l’issue du Congrès de Berlin où vous aviez représenté la science de notre pays avec une autorité et un éclat qu’avaient salués les maîtres du monde entier.
Et puis, il est une autre chose que je puis moins encore ne pas me rappeler. C’est la délicate et touchante bonté avec laijuellc le grand médecin (pie vous êtes — grand par le cœur comme jiar l’esprit — est venu mettre un jour, spontanément, et avec une patience infatigable, toute sa science au sei'vice d’un jiauvre jière, à l’heure la plus cruelle de sa vie.
C’est pour vous marquer la profonde gratitude que j’en ai gardée envers vous que j’aurais particulièrement tenu, mon cher Maître, à être tout à l’heure auprès de vous. Pardonnez-moi d’èlre obligé de vous en adresser de loin l’expression bien imparfaite et croyez bien qu’à l’hommage que vont vous rendre, au nom de la science française, vos collègues et vos élèves, se joint de toute sa pensée et de tout son cœur.
Votre reconnaissant et dévoué
Liîon Bourgeois.
Discours de M. GHAUMIÉ
Ministre de l’Instruction publique.
L’an dernier, une cérémonie semblable avait lieu en l’honneur du professeur Brouardel. J’avais tenu à assister à cette fête et à apporter, au nom du gouvernement de la Républitpie, au maître éminent l’hommage dit à son talent, à sa science, à sa vie tout entière, et à le remercier en môme temps des services rendus au i)ays.
C’est une des bonnes fortunes de ma charge cpie d’ètre ainsi appelé à prendre une part personnelle à de pareilles manifestations.
Votre vie, vos travaux. Monsieur le Professeur, vos titres scientifiques viennent d’être retracés avec une autorité particulière. 11 y aurait témérité de ma part à les rappeler encore. ^Nlon incompétence ne pourrait qu’affaiblir les éloges- si justement donnés. Mais si le médecin éminent, si le grand savant échappent à mon appréciation, j’ai le devoir de vous apporter l’expression de notre gratitude et de dire les grands services que vous avez rendus.
Le Gouvernement a trouvé en vous un auxiliaire précieux dont le concours a permis de mener à bien des œuvres d’un intérêt de premier ordre.
Au milieu de ce mouvement qui a accompagné le renouvellement et la transformation des études médicales au cours de ces vingt dernières années, vous avez été
— Go —
pour le ministre de l’Instruction publique un conseiller bien écouté. Aux vues les plus libérales, vous avez su joindre l’esprit de mesure et de prudence nécessaires.
Votre part est grande dans cette union de jour en jour plus étroite de la Science et de la Médecine, union féconde et dont les résultats ont été si heureux.
Avec quelle clairvoyance et quelle bienveillance à la fois, avec quel discernement et quelle autorité vous avez accompli les missions d’inspection dans les Facultés de médecine dont le ministre de l’Instruction publique vous a chargé. Comme vous savez deviner et encourager les bonnes volontés, donner le conseil opportun sous la forme qui doit le mieux le faire accueillir!
Avec quel éclat vous avez représenté la science française à l’étranger, dans divers congrès; avec quelle autorité vous avez présidé celui du Caire, il y a un an à peine, conquérant à la fois, par votre maîtrise, par votre dignité et votre courtoisie, le respect et la sympathie de tous.
Que de fois, au Conseil supérieur et à sa section permanente, votre avis éclairé, solide, votre parole précise, derrière laquelle on sent tant de conviction loyale, ont déterminé les décisions.
De toutes les joies, de toutes les causes de fierté qu’au cours de votre carrière si brillante vous ont apporté vos succès, nulle n’a dû être à la fois plus douce et plus haute que celle que vous donne la manifestation d’aujourd’hui.
Je suis heureux d’avoir pu joindre aux hommages de vos élèves et de vos amis les hommages reconnaissants du pays qui est lier de vous.
Discours de M. B0UCIL\RD
Monsielh le Mimsthe,
Vous permettrez (|ue ma première parole soit une parole de gratitude à Monsieur le Président de la Ué|)ubli(jue qui m’a fait cet honneur insigne de vouloir être représenté à cette fête.
A vous aussi, ^Monsieur le Ministre, j'adresse l’expression de ma profonde reconnaissance et pour votre présence et j)our ce que vous avez dit. Je m’incline avec respect sous vos éloges, résolu à consacrer ce qui me reste de vie à les mériter et convaincu que votre indidgence est plus grande encore que votre justice.
C’est une vraie joie pour moi do voir en si grand nombre mes confrères de l’Académie des Sciences, et en particulier — .car il en existe encore — ceux qui m’ont ouvert les portes de cette noble Compagnie, parmi eux nos secrétaires j)erpétuels, et vous, mon cher Président. Vous aviez eu la pensée, à la fin de l’année dernière, avant le terme de votre présidence, de m’apporter ce témoignage de sympathie. Je remercie le bureau qui vous a conservé cette fonction. Vous avez évocjué des souvenirs qui me sont précieux et m’avez dit des choses qui viennent du cœur et cpii trouvent facilement le chemin du cœur.
Monsieur Liard, vous n’étes pas aujourd’hui le Recteur, vous avez voulu m’apporter la parole de sympathie d’un
témoin qui a pu juger de la sincérité de jucs cfTorts et qui les a secondés. Vous y avez ajouté l’expression d’une ainitié que je vous rends, vous le savez, et dont je suis fier et reconnaissant. ]Mais si Amus n’étes pas le Recteur, vous êtes le créateur des Universités, aous êtes le président de notre Conseil de l’Université de Paris, vous êtes l’ancien directeur de l’Enseignement supérieur et à ce titre, c’est sur votre proposition que j’ai reçu fonctions, missions et distinctions, que j’ai été aj)pelé par M. Berthelot au Comité consultatif de l’enseignement ])ublic, par M. Bourgeois au Conseil supérieur. Je saisis cette occasion 'pour dire combien leur choix m’a honoré, à INI. Berthelot (jui est venu me consacrer un des rares instants qu’il dérobe à la science, à V. Bourgeois que sa douleur dispute aux exigences des plus hautes charges de l’Etat et qui troinm dans son cœur une source inépuisable d’énergie pour combattre les trois grands maux de l’humanité : la misère, la maladie, la guerre; et des trésors de bonté dont il m’a destiné aujourd’hui une part.
Vous aAœz éAmcpié le souAœnir du AÛeil homme de grand cœur. Sa pensée deA’ait être parmi nous. S’il avait eu l’idée qu’un jour viendrait où je serais l’objet d’une telle manifestation qui dépasse de si haut les rÔAœs les plus ambitieux de ma jeunesse ensoleillée ou les bouffées d’orgueil de mon âge mûr, il aurait dit : Vivant ou mort, j’y serai. 11 y est en effet, car il est une part de ce qu’il y a de bon en nous, et c’est lui qui, aujourd’hui, Amus incline A'ers moi.
Du Mesnil fut pour vous ma caution. N’ètes-vous pas aussi ma caution près de votre successeur, et n’est-ce
pas à voire bonté communicative que je dois l’honneur de voir ici Monsieur le directeur de rEnseignement supérieur ?
Mon cher Doyen, en vous plaçant à notre tète, sous réserve de l’approbation de M. Ministre, nous vous avons imposé de lourdes charges. Celle des congratulations académi(jues et des éloges funéraires ne sont pas les moindres. J’ai augmenté ce fardeau, je voudrais l’alléger. Tout à l’heure quand, dans le trouble que me cause cette cérémonie, j’entendais des paroles telles {[u’on ne m’en avait jamais adressées de mon vivant, j’ai eu l’impression que j’écoutais mon oraison funèbre. C’était elle, en effet, car il n’y en aura pas d’autre. C’est ma dernière volonté. Ainsi vous sera épargné un nouveau discours au jour définitif oi'i vous me direz un adieu silencieux, jour que je souhaite lointain, parce que je désire être longtemps votre collègue et vous avoir longtemps pour doyen.
Je vous remercie des paroles que vous avez prononcées. J’ai été surtout sensible aux souvenirs que vous avez évoqifés. Nous avons, en effet, une commune origine, Charcot a façonné notre esprit; il m’a ouvert les voies de la ^Médecine scientifujiie, il m’a conduit par la main jusqu’au degré le plus élevé (pie j’aie franchi. Je garde à sa mémoire une piété filiale. Je vous sais gré de m’avoir provoc{ué à le déclarer ici.
Avec vous je remercie mes chers Collègues de la Faculté de Paris c[ui m’apportent le témoignage de leur sympathie. iNIais j’adresse la plus vive expression de ma gratitude à ces éminents collègues des Facultés de
province cpii, en si grand nombre, sont venus, avec leurs doyens, me dire les sentiments d’alFection de toute notre grande lamille médicale universitaire.
A vous aussi, mon clier Troisier, et aux collègues de l’Académie de médecine dont vous êtes l’interprète, mes bien sincères remeiadements. ^'otre sullVage m’est particulièrement sensible; vous ne m’étes attaché par aucun lien direct. Je n’ai pas eu l’honneur de vous compter au nombre de mes élèves; mais vous avez voulu vous ranger parmi ceux (pii se réclament de ma doctrine et de ma discipline. En vous je remercie tous ces amis connus ou inconnus, tous ces médecins cpii ont accueilli mon enseignement par le livre |)lus (jue jiar ma parole, avec lescjuels je communie, et qui sont avec mon esprit, dans ce gi’and diocèse (pii, j’espère, n’éveillera pas de susceptibilités bien (|u’il ne soit pas jirévu au Concordat.
Avec vous, mon cher Gley, je me retrouve dans ma lamille, dans cette Société de biologie qui m’est si chère, oii, petit étudiant, je venais dévotement m’asseoir, il y aura bientôt un demi-siècle, oii j’ai senti les frissons du désir scientifique, oii j’ai connu la pleine joie de la possession (juand mes premières découvertes y ont reçu la consécration des ôlaîtres, oii m’a été accordé cet honneur, le plus grand avant celui que je reçois aujourd’hui, de la présider après Rayer, après Claude Bernard, après Paul Bert, après Brown-Séquard, après Chauveau.
C’est à l’hôpital, c’est au laboratoire que se préparent les découvertes, c’est là que s’accomplit le long travail
de la recherche scientifique, travail où l’espoir soutient la continuité de l’ellort, oii l’iina^ination applique à la poursuite de l’idée la variété des moyens, travail ([ui porte en lui sa récompense et dont l’attrait lait que chaque journée de l’hojnme de science vaut vraiment d’étre vécue, ménie s’il ne doit j)as arriver au triomphe de la découverte, môme s’il ne lui est pas réservé de se trouver lace à lace avec la vérité concpiisc et de goûter ce court instant d’enivrement suprême.
De ce travail, heaiu'oup parmi vous ont été les témoins, vous, en particulier, mon cher Le Gendre, (pii,
si souvent aidé dans le clioix et dans l’application des moyens cpii en pouvaient assurer la démonstration, vous ({ui reprenant l’œuvre entreprise jiar Henri Frémy, un ami Ijien cher, vous ôtes assigné cette tâche de mettre de la clarté dans ma pensée et qui y avez réussi, qui l’avez rendue accessible au grand public médical en la dégageant des formules hiératicpies oii je l’aurais laissée sommeiller. A vous, jmur votre collaboration si dévouée et jiour votre amilié éjirouvée, à nos collègues des Hôpitaux (pii se sont joints à vous, mes sentiments reconnaissants.
Ils sont également acquis à celui cpii a été le témoin de ma vie, le confident et souvent l’exécuteur • de ma pensée, depuis le jour oii je suis entré comme professeur dans cette Faculté jus([u’au jour où il est entré comme professeur au Collège de France. Charrin est retenu par la maladie, éloigné de cette réunion, .l’envoie un souvenir alfectueuxà celui (pii a été l’ouvrier des heures glorieuses de mon laboratoire quand, avec Capilan, avec
Roger, tanl de ([ueslions posées par les expériences de Pasteur y ont trouvé leur solution. Aujourd’hui le laboratoire est en deuil; il s’associe à la douleur fdiale de Desgrez, qui conduit le deuil de sa mère.
Avec vous, mon cher Gaucher, j’ai revécu mes jeunes années quand, à Lariboisière, je vivais en communion d'esprit et de travail avec mes internes, et j’ai revu la série de ces jeunes et laborieux collaborateurs depuis Mayor jusqu’à Baltbazard, les uns marqués au sceau des Maîtres, les autres plus modestes, qui sont chez nous ou à l’étranger l’honneur de la Médecine française. Vous avez été l’élève dévoué et indépendant, vous êtes resté l’ami fidèle et sûr.
j\Ion cher Landouzy, j’ai été, à distance, disciple de votre père; vous voulez bien vous dire mon élève. La vérité, c’est que, vers l’époque où je venais de ([uitter l’internat et oii vous alliez y entrer, le hasard et une curiosité réciproque nous ont amenés à discuter chaque jour sur les choses médicales, sur les doctrines, sur les découvertes, et que nous avons fait, au profit de chacun, une sorte d’éducation mutuelle. Vous me connaissez depuis longtemps, et plus qu’aucun autre je dois tenir pour ressemblant le portrait que vous avez fait de moi. M. Chaplain, j’espère, n’en prendra pas ombrage. La vérité sévère sera-t-elle aussi complaisante ? Notre amitié sera votre excuse.
Avec toi, mon cher Mayet, je suis enti’é dans une période encore plus reculée de mes souvenirs de jeu-
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nesse, j’ai revu mon internat de Lyon oii le souvenir de mes meilleurs amis, des morts et des vivants, ramène si souvent ma pensée.
J’y retrouve aussi la mémoire de deux maîtres cpii m’ont fait aimer et comprendre la Médecine, Teissier et Rollet, comme à Paris Charcot et cet homme de bonté et de génie, Brown-Sé(juai*d, dont le vieux cœur a eu pour moi une si chaude alfection.
A ceux (|ui sont venus les derniers, comme ils sont les derniers que j’ai visités, j’envoie un merci cordial; aux médecins égyptiens, à la Société de médecine du Caire et au Conseil quarantenaire d’Alexandrie (i). Ils ont voulu que cette fête eut un rayon et un parfum d’Egypte, de cette terre à laquelle nous sommes attachés par tant de pieux et glorieux souvenirs, qui a été pour moi si accueillante et si bienveillante, et dont j’unis dans un môme amour le sol et le ciel, la nature et l’art, l’histoire et la fable, les hommes et les dieux.
\'ers combien d’autres encore se reporte ma pensée reconnaissante, (|ui m’ont aimé, qui m’ont aidé, qui m’ont réconforté et dont je ne puis dire les noms. Combien aussi méritent ma gratitude pour la joie et l’orgueil que je leur dois en ce jour de fête, amis présents ou éloignés, amis silencieux dont je sais comprendre le silence. Mais surtout j’adresse mes sentiments les plus cordiaux à ceux (|ui ont eu la première pensée de cette fête et (pii l’ont réalisée. A Le Noir (pii s’est efïacé, à
(j) La dépêche suivante avait été remise en séance ;
Conseil quaranlenaire Egypte adresse au professeur Bouchard ses félicitations les plus sincères.
Rufffr.
Desgrez qui n’y peut assister et à tous ces autres amis (|ui sont ici et que je ne ])uis énumérer, comme aux confrères éminents (jui Je bien loin ont envoyé leur patronage à cette œuvre. Et par-Jessus tout au grand artiste par qui ma tète, à défaut de ma mémoire, passera à la jiostérité.
Plusieurs parmi vous ont dit, et je les ai bénis dans mon cœur, les noms d’êtres dont je garde l’empreinte. Elles veulent ne pas être nommées par moi; mais mon père ne sera pas oublié. C’est grùce à sa persévérante abnégation que je suis arrivé par étapes à la présente journée. Ma j)ensée reconnaissante va le chercher sur la colline oii il repose. Le bien (pi’il a fait continue son action. Si j’ai fait quelque bien, l’elfet s’en prolongera peut-être. Ün dit qu’une ondulation mourante ride l’Océan humain chaque fois que nous y laissons tomber une bonne action ou une bonne pensée et que le cercle ainsi tracé grandit et s’élargit sans cesse.
Mesdames, mes chers confrères, mes chers amis, bonnes actions, bonnes pensées, si j’en croyais ce fpie je viens d’entendre, je les aurais laissées tond)cr en véritables lapidations. Le bronze est plus discret.
(^)uand j’ai connu l’inscription que ^L Chaplain a gravée sous la dictée de quelque intime, j’ai comj)ris que vous aviez voulu mettre totalement de côté les faits nouveaux. Et vous avez eu raison : car s’ils sont vrais, ils vivront sans qu’on les inscrive sur le bronze; ils seront comme la survivance de leur auteur sans sauver pour cela son nom de l’oubli. L’humanité ne veut pas
titre eiH'onibrée Je noms, mais elle garde les laits qui lui sont utiles. C’est pour l’inventeur une sorte d’immortalité anonyme.
Ce t[ue vous avez inscrit au frontispiee du monument, c’est autre chose : c’est l’indication d’une jnéthode et la formule d’une doctrine.
La méthode, t-’est celle que ré vent tous les médecins tpii veulent faire de la Médecine une science indiscutée oii les faits, comme dans les autres sciences physiques, j)eiivent être comparés, ce tpii suppose qu’on est en j)OSsession d’étalons, d’unités. Nous avons comme les autres la seconde, le centigramme, le centimètre ; mais ce que nous ne pouvions pas mesurer, c’était l’homme lui-méme ; nous ne pouvions pas compai’er un homme à un autre homme, faute de savoir comhien chacun de ces deux hommes compte de substance active. Cette substance active, c’est l’alhumine fixe que je crois être arrivé à mesurer. J’avoue (pie la méthode appréi'iée par quelques-uns n’a pas conquis les suffrages de la majorité do mes confrères. (]ela viendra, je n’en doute pas; mais au jour du triomphe on remjilacera mon unité par beaucoup d’autres: le centigramme de substance active du corps thyroïde ou des capsules surrénales ou du foie, toutes substances à activités différentes cpii souffrent de se sentir confondues actuellement avec tant d’autres sous le nom commun d’albumine fixe, ^la méthode aura vécu, elle aura cédé la place à des filles plus pénétrantes et plus perspicaces. Les mesures en médecine^ telles cpie je les ai formulées, ne réclamaient donc pas la jiérennité du bronze, à moins cpie le bronze soit là pour marquer, de façon durable, une dal(î dans l’histoire des sciences.
^’ollS ave/. ins(‘i-iL aussi V intoxication dans les maladies^ un des eôlés de nia doelrine (|iii me tient surtout au eœui*. Mais est-ce à moi seul que l’honneur en revient? Sans comj)t(!r l’ancien humorisme qui devinait ce (|ue j’ai démontré, Gaspard n’avait-il pas ouvert les esjirits à cette conception qu’une jiail doit être laite, dans l’interprétation des actes morbides, à des em[)oisonnements produits par des viciations des humeurs, lisez : par les troubles de la nutrition ou parles actions microbiennes?
L’idée pénétrait peu à peu, de façon inconsciente, dans le monde médical ; un souffle s’était élevé qui empoi-tait les esprits dans (‘ctte direction. Celui (jui a reconnu (‘c mouvement et (pii l’a jiroclamé ne peut pas prétendre (pi’il en est l’auteur. Le vent oriente les girouettes; les girouettes diraient peut-être que ce sont elles (pii règlent le vent. Cette fois encore le bronze a marqué une étajie dans l’bistoire naissante de la Pathogénie.
La Patbogénie était en effet à son aurore quand à ma première leçon, en 1879, j’en ai fait la base de mon enseignement de la Pathologie générale. Elle a, dejniis cette épo(pie, marché à jias de géants et, par là, a jni se réaliser le grand progrès scientifique aiupiel nous assistons.
Jeunes gens, qui aujourd’hui vous élancez si vivement à la coiKpiête de la S(‘ience dans l’orgueil et l’allégresse de vos années printanières, si parfois vous comparez votre œuvre à la nôtre, ])eut-être trouvez-vous (pie nous étions troj) timides et circonspe(Js. Mais vous ne vous doutez pas combien le terrain sur le(piel vous avancez de celte allure hardie et assurée était mouvant et incer-
tain quand nous y avons risqué les premiers pas. Nous l’avons assaini et consolidé. Maintenant marchez sans crainte.
Choisissez une doctrine parce qu’une doctrine est génératrice d’hypothèses et que l’hypothèse provoque la recherche; mais rejetez-la si elle devient une entrave. Suivez votre imagination ; ne vous embarrassez pas de règles et de formules; brisez les liens, déchirez les bandelettes ([ui ne conviennent qu’aux momies. Cherchez, j)roduiscz, créez. Peut-être vos productions seront-elles trop touffues. (^)u’importe ! L’ordre, la mesure, l’harmonie se rétabliront bien vite : il suffira de la critique que vous ferez plus tard ou que vous confierez à vos devanciers. Ceux (|ui excellent dans la critique sont ceux qui ont su produire, mais (pii ne produisent plus ou qui produisent moins. L’âge nous prémunit contre les entraînements de la folle jeunesse; les vieillards font courir le bruit que c’est parce cpie la sagesse augmente avec les années.
^lais soyez médecins. La science est fascinante, l’application est Captivante; elle est aussi obligatoire. Ne faites pas une ^Médecine sacerdotale (|ui se complaît dans le mystère ; éclairez et persuadez, afin que les peuples comme les malades acceptent avec confiance ce cpie vous prescrivez pour conserver ou ])our rétablir la santé. Que votre science ne soit pas hautaine. Que votre action soit bienveillante et affectueuse.
Une fête comme celle-ci fait flamboyer les jours de la vieillesse comme au plein midi de la vie. Sa lumière n’aura pas le tem])s de s’éteindre; elle sera le crépuscule qui envelo[)pera de ses chaudes clartés les heures der-
nières. Qui sait si j’aurai encore l’oceasion de parler devant vous? Saisissons l’heure j)résente, laissez-nioi proclamer ma foi médicale :
Chercher la vérité ;
Découvrir les causes;
Savoir comment elles troublent la vie et comment l’ordre se rétablit ;
Par la scdence et la persuasion préserver les hommes;
Par la science, la douceur et la fermeté combattre la moi-t et réduire la souffrance ;
Guider, encourager, consoler dans un esprit fraternel et tolérant.
C’est la Médecine.
C^ETTE journée se termina par un dîner au Palais J d'Orsay auf[uel M. et .M'"“ Boucliard avaient convié tous les souscripteui’s de province et de l’étranger, ainsi ([ue les membres du Comité, et j)ar une soirée à laquelle étaient invités tous les souscripteurs et leurs tamilles. Les dépêches, reçues en grand nombre, lurent communiquées, et des paroles |)lus intimes lurent prononcées. Parmi les toasts, notons ceux de M. Le Noir au nom des élèves, de M. Pamard au nom des amis. Les Facultés de médecine de France eurent comme interprètes les Prolcsscurs Guyon pour Paris, Carricu pour .Montpellier, Spillmann [)our Nancy, Combcmale pour Lille, Arloing pour Lyon, Bergonié pour Bordeaux, Labéda j)Our Toulouse. M. d’Arsonval évoqua le souvenir de son maître^ Brown-Séquard, dont M. Bouchard se réclame également. M. Brouardel rapj)cla à M. Bouchard la continuité de leurs cllorts et la constance de leur amitié pendant les trcntc-cin([ années où ils furent compétiteurs ou collaborateurs aux h6j)itaux, à la Faculté, à l’Institut, au Conseil supérieur. M. Bayet, directeur de rEnseignement supérieur, insista sur les sei’vices rendus par M. Boucliard à l’Administration de l’Instruction publi([ue, sur ses présidences des Congrès médicaux de Berlin, de
lîome, du Caire, sur sa part dans la préparation des lois et règlements relatifs à l’enseignement de la médecine.
Après quelques mots de réponse de M. Bouchard, tous cherchèrent et trouvèrent ceux dont ils avaient été éloignés j)endant de longues années, et cette belle journée se termina dans la confusion joyeuse des reconnaissances et dans le tumulte des paroles affectueuses.
ACHEVÉ d’imprimer ^ V ”ir V LE 11 MAI POUR G. STEINHEIL y PAR E.CAPIOMONT