‹ Éloges de FontenelleChapitre 1 sur 21 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Il y avait lieu de s'étonner que Fontenelle, non pas Tauieur de lettres galantes, de pastorales ou de tragédies, mais l'auteur des Entretiens sur la pluralité des mondes, des préfaces et Histoires et surtout des Éloges de l'Académie des sciences, n'eût jusqu'à présent qu'une si petite place dans les histoires les plus complètes de notre littérature et dans les recueils les plus étendus de morceaux choisis de nos meilleurs écrivains (1). Grâce enfin à un nouveau programme classique d'auteurs français où figurent les Éloges choisis ^ de Fontenelle, l'occasion s'est présentée, et je l'ai volontiers saisie, de réparer au moins en partie cette omission et cette injustice.

Bernard le Bovier sieur de Fontenelle est né à Rouen, en 16o7, de François le Bovier sieur de Fontenelle, avocat au parlement, et de Marthe Corneille, sœur du grand Corneille.

Il avait été destiné au barreau par sa famille, mais bientôt il le quitta pour se donner tout entier aux lettres, à la poésie, à la science. Sa vie, sans autres événements que ses œuvres, ses discours, ses éloges, s'est écoulée tout entière dans le sein de l'Académie française et surtout de l'Académie des sciences. Il entra d'abord à l'Académie française, en 1691, à l'âge de 34 ans, mais non sans avoir d'abord éprouvé trois ou quatre échecs dus à l'opposition de Racine

(1) Exceptons Yllistoire de la littérature française de M. Nisard. qui a si bien dislingue deux Fontenelle, le mauvais et le bon.

u LNTRODICTION.

et de Boiloau contre un partisan des modernes dans la fameuse querelle suscitée par Charles Perrault. Fontenelle avait beau, dans la suite, raconter ses propres échecs à des candidats malheureux, il n'avait jamais, disait-il, réussi à consoler personne. Dans son discours de remerciement, avec un ingénieux mélange de modestie et d'orgueil, il fait allusion à sa descendance du grand Corneille. On lui a, dit-il, compté le mérite d'autrui et non pas le sien seul: « Je tiens par le bonheur de ma naissance à un grand nom qui, dans la plus noble espèce des productions de l'esprit, efface tous les autres noms, à un nom que vous respectez vous-même. » Cette réception se passa d'ailleurs comme en famille. C'est Thomas Corneille qui répondit à son neveu. A l'admiration de l'un et de l'autre pour le génie du grand tragique s'ajouta, chez le frère et le neveu, la vive expression des liens du sang et des sentiments de la famille. Dans toute la querelle des anciens et des modernes, c'est Corneille, dont il a écrit la vie, que Fontenelle ne cessera d'opposer aux plus grands génies de l'antiquité; pour lui Corneille, en dépit de Racine, sera toujours le grand Corneille, comme Descartes, en dépit de Newton, sera le grand Descartes.

Le duc d'Orléans, depuis le régent, qui goûtait fort son esprit, l'avait nommé un de ses secrétaires avec une pension de mille écus et un appartement au Palais-Royal qu'il garda jusqu'à la fin de la régence. En même temps que par ses travaux littéraires, par les Dialogues des morts et Y Abrégé de rhistoire des oracles, il s'était fait connaître aussi par des travaux scientifiques, par la préface du traité des Infiniment petits, du marquis de L'Hôpital, et par les Entretiens sur la pluralité des mondes, qui lui valurent, en 1697, l'entrée à l'Académie des sciences; quatre ans plus tard, il fit aussi partie de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, agrandie et réorganisée. A l'xVcadémie des sciences, il remplit 43 ans, avec l'applaudissement universel, les fonc-

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tiens de secrétaire pcrpjluel. Pendant ce lemps-là, de 1699 à J741, lia fait n'gulièrement les éloges des académiciens morts dans le courant même de l'année (1), et publié non moins exactement, chaque aum'e, un résumé clair, élégant et précis des travaux de l'Académie en tète de chaque volume de ses mémoires. Il faut y joindre les deux belles préfaces de 1600 et de 1G99 qui, comme il ledit, marchent en tête.

Avant le règlement de 1099, il n'y avait point de discours en assemblée publique en l'honneur des académiciens morts. Son prédécesseur Duhamel, déjà vieux et qui n'écrivait {ju'en latin (^), avait jeté les yeux sur lui pour le remplacer avec un discernement qui lui fait honneur. Fontenelle, dans son éloge, rappelle cette circonstance avec une délicate et vive expression de reconnaissance : « 11 serait de mon intérêt de cacher ici le nom de celui qui ose prendre la place d'un tel homme ; mais la reconnaissance que je lui dois de la bonté avec laquelle il m'agréa et du soin qu'il prit de me former ne me le permet pas. » Quel contraste cependant entre ces deux secrétaires ! l'un prêtre pieux, l'autre animé déjà de l'esprit du dix-huitième siècle; l'un encore partisan de l'ancienne philosophie de l'école, l'autre attaché à la philosophie nouvelle, c'est-à-dire au cartésianisme; l'un faisant encore parler la science en latin, l'autre déjà dans la langue de Voltaire !

De Duhamel à Fontenelle il semble qu'on passe dans un monde nouveau pour les idées comme pour la langue. Dans ce même éloge, Fontenelle a tracé, en l'honneur de son prédécesseur, ce portrait ou plutôt cet idéal du secrétaire d'une grande Académie : « il fallait à cette compagnie un secrétaire qui entendit et qui parlât bien les langues de

(1) Les moris, même les illustres, aUendent plus longtemps aujourd'hui, si toutefois jamais leur tour arrive.

(2) Il a écrit en latin l'histoire de l'Académie jusqu'à cette époque. Fontenelle, après sa mort, la traduisit en français.

lY lINTRODUCTIOiN.

tous ces savants, qui fût auprès du public leur interprète commun, qui pût donner à tant de matières épineuses et abstraites des éclaircissements, un certain tour et même un certain agrément que les auteurs négligent quelquefois de leur donner et que cependant la plupart des lecteurs demandent, enfin qui par son caractère fût exempt de partialité et propre à rendre un compte désintéressé des contestations académiques. » N'est-ce pas ici son propre portrait qu'a tracé Fontenelle , et notre introduction doitelle être autre chose que le commentaire en son honneur de ces quelques lignes?

Fontenelle, comme le dit Grandjean de Fouchy (1), « a introduit ces discours que l'Académie consacre encore peutêtre moins à la gloire de ceux qu'elle a perdus qu'à exciter l'émulation de ceux qui se sentent assez de courage pour les imiter. »

Les académiciens dont Fontenelle a prononcé l'éloge appartiennent aux quatre sortes de membres entre lesquels se partageait l'Académie des sciences depuis le règlement de 1699. C'étaient d'abord, au nombre de dix, les honoraires, grands personnages, en général plus désignés par leur goijt pour les sciences que par leurs propres travaux ; ensuite, au nombre de vingt, venaient les pensionnaires qui recevaient une pension du roi et qui devaient être parle travail et la régularité les académiciens par excellence (2). A côté

(1) Eloge de Fontenelle. Grandjean de Fouchy avait succédé comme secrétaire perpétuel à Mairan, le successeur de Fontenelle, qui n'a rempli ces fonctions que trois ans. Le successeur de Fouchy, dont le secrétariat dura 30 ans, fut Condorcet.

(2) Les membres honoraires correspondent à nos membres libres, et les pensionnaires aux membres titulaires. Le roi choisissait parmi les honoraires les présidents et les vice-présidents. Les associés'et les élèves n'avaient point de pension. En général, les pensionnaires se recrutaient pnrmi les associés, et les associés parmi les élèves; mais il n'étîiit pas cependant nécessaire de passer d'abord par ces deux degrés ; un savant pouvait être immédiatement élu pensionnaire.

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d'eux, et en même nombre, étaient les associés, dont huit étaient pris à l'étranger. Enfin en dernier lieu étaient les élèves, au nombre aussi de vingt, et chacun attaché à un pensionnaire derrière lequel il était assis aux séances. Il ne faut pas se tromper sur ce qu'étaient ces élèves, dont le nom revient souvent dans les discours de Fontenelle et dont quelques-uns même ont été l'objet d'un éloge. Dans l'éloge du physicien Amontons, qui était mort n'étant encore qu'élève, Fontenelle lui-même nous met en garde contre l'idée fausse qu'on pourrait ajouter à cette dénomination trop modeste. « Le nom d'élève n'emporte parmi nous aucune différence de mérite. Il signifie seulement moins d'ancienneté et une sorte de survivance. » Chaque pensionnaire choisissait son élève, mais devait le faire agréer à l'Académie. Néanmoins, ce titre, comme nous l'apprend encore Fontenelle (1), fut aboli « comme trop inégal », par le règlement de 1716.

C'est en qualité d'associés étrangers que le Czar Pierre l^\ que Newton, Leibnitz, le comte de Marsigli et d'autres encore ont une place dans les éloges du secrétaire perpétuel de l'xVcadémie ; Vauban et le père Malcbranche, de l'Oratoire, y ont endroit en qualité d'honoraires. On peut s'étonner de voir "un simple religieux, un père del'Oratoire, parmi les honoraires, à côté des grands personnages auxquels d'ordinaire ces places étaient réservées. Mais d'après un article curieux du règlement de 1699, les membres d'un ordre religieux ne pouvaient entrer à l'Académie ([ue comme honoraires. C'était, dit malicieusement Condorcet, un expédient pour tempérer, par un mélange d'humilité, les hauteurs et la supcrb3 des académiciens de cette classe.

Voici le jugement de Voltaire sur Fontenelle, dans son

(1) Eloge d'Amunloiis. Ils furent rcmpluccs par 12 adjoints.

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Catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV : « Il a été au-dessus de tous les savants qui n'ont pas eu le don de l'invention. On peut le regarder comme l'esprit le plus universel du siècle de Louis XIV. » Non seulement il a embrassé à la fois les lettres et les sciences, mais dans les sciences elles-mêmes, il a porté une sorte d'universalité. Nous le voyons tour à tour botaniste, pliysicien, médecin, chirurgien^ philosophe, ingénieur et mécanicien, géographe, législateur, et môme homme d'État, selon la spécialité de l'académicien dont il fait l'éloge.

Soit qu'il décrive quelque opération délicate de chirurgie ou quelque nouvelle machine à l'usage de la physique, soit qu'il expose quelque découverte sur la terre ou dans les cieux, soit qu'il traite de l'art des fortifications et des constructions navales ou de la mission d'un lieutenant général de police et du chef d'un grand empire, soit qu'il cherche à nous initier à la nouvelle géométrie et aux infiniment petits, soit enfin qu'il touche aux plus hauts problèmes de la métaphysique, il a partout la même aisance, la même clarté, le même agrément. Il a presque mérité qu'on mit au bas de son portrait le vers célèbre de Voltaire :

L'ignorant l'entendit, le savant l'admira.

L'éloge qu'il fait de la facilité scientifique universelle de Malezieu semble mieux encore s'appliquer à lui-même : (( Les sciences étaient entrées dans son esprit comme dans leur séjour naturel et n'y avaient rien gâté ; au contraire, elles s'étaient parées elles-mêmes de la vivacité qu'elles y avaient trouvée. » Avec l'auteur du Siècle de Louis XI V^ disons donc encore de Fontenelle : « Il a été le premier des hommes dans l'art nouveau de répandre de la lumière et des grâces . sur les sciences abstraites. Les éloges qu'il

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prononça des académiciens morts ont le singulier avantage de rendre les sciences respectables et ont rendu tel leur auteur. »

FontenellC; en effet, a rendu les sciences respectables. Comme partout il en fait goiîter le charme et en montre l'utilité! Quelle estime, quelle admiration, quelle sympathie il nous inspire pour les esprits d'élite qui se dévouent à leur avancement! Non seulement il nous les fait admirer, mais il nous les fait aimer par le tableau de leur dévouement désintéressé à la science et de leurs vertus publiques et privées.

On a dit souvent que Fontenelle, si bien doué du côté de l'esprit, l'était moins du côté du cœur. Le mot de M'"^ de Tencin en lui mettant la main sur la poitrine : « Ce n'est pas du cœur qu'il y a là, mais de la cervelle, » se retrouve dans toutes les biographies de Fontenelle. Nous n'avons pas à rechercher jusqu'à quel point ce reproche peut être vrai dans ses œuvres littéraires et poétiques, ni dans sa vie privée, et dans ses rapports avec les femmes élégantes et spirituelles qu'il avait le don de charmer ; mais nous af'lirmons qu'à côté de toutes les (jualités de l'esprit, le cœur a aussi sa place dans ses discours académiques. C'est parce qu'il aime ses héros qu'il sait nous les faire aimer.

Dans la vie de la plupart d'entre eux, comme dans la sienne, il y a bien peu d'événements, à part leurs travaux, leurs expériences et leurs découvertes en astronomie, en algèbre ou en géométrie. Cependant il sait nous intéresser aux plus modestes, aux plus obscurs, par l'analyse de leurs recherches et de leurs découvertes, par le simple récit de leur vie laborieuse, des obstacles dont ils ont eu à triompher, par les anecdotes et par les traits bien choisis qui peignent leur caractère et leurs vertus. Grâce à son art merveilleux, les éloges de Couplet ou de Carré ne nous

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attachent pas moins que ceux de Pierre le Grand ou de Vauban.

Il fait honneur de leurs qualités morales et de leurs vertus à l'influence sur les âmes et les caractères de l'amour et de la culture de la science. Candeur, ingénuité, simplicité de mœurs, modestie, désintéressement, amour de la science pour elle-même, piété sincère, amour de la patrie, courage, toutes les fois qu'ils ont été appelés à en montrer et que les sciences en ont fait des hommes de guerre, telles sont les qualités et les vertus dont nous retrouvons les traits et les exemples presque à chaque page dans les ^/o^e-sdeFontenelle. « Il ne manque, dit M. Nisard, aucune occasion de faire voir quel lustre la vérité reçoit des mœurs aimables ou fières, des vies pures et cachées, des belles morts de ceux qui se dévouent à la chercher. » Il y a dans ces nobles vies une sorte de morale en action tout entière empruntée aux savants et à l'Académie des sciences. On va le voir par de nombreux exemples et par des citations, qu'avec Fontenelle on est toujours tenté de multiplier et dont nos lecteurs ne se plaindront pas.

Il loue Cassini de cette rondeur et de cette simplicité que l'on aime tant dans les grands hommes, et qui cependant y sont, dit-il, plus communes que chez les autres. Même éloge de Viviani, qui avait « cette innocence et cette simplicité de mœurs qu'on conserve ordinairement quand on a moins de commerce avec les hommes ({u'avcc les lettres. » Il dit de Régis et de Lémery : « La même probité et simplicité de mœurs les unissaient; » du mathématicien Rolle : « Ses mœurs avaient toujours été telles que les forme un grand attachement à l'étude et l'heureuse privation du commerce du monde. » Le caractère de Varignon était, dit-il, aussi simple que sa supériorité desprit pouvait le demander, et des Billettes

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avait pour qualité dominante une certaine candeur qui peut n'accompagner pas do grandes vertus, mais qui les embellit beaucoup. Le P. Sébastien Truchet, grand mécanicien^ « était aussi simple que ses machines » . Il renvoie à la science l'honneur de ces louanges qu'il a si souvent occasion de répéter, «.l'ai déjà donné, à propos de Varignon, cette louange à tant de personnes de cette Académie, qu'on peut croire que le mérite en appartient plutôt à nos sciences qu'à nos savants. » C'est, dit- il ailleurs, une louange qui appartient assez généralement à cette espèce particulière et peu nombreuse de gens que le commerce des sciences éloigne de celui des hommes.

Non moins général est chez eux le désintéressement, (t si naturel à ceux qui cultivent les sciences ». Il oppose, non sans une légère ironie, cette simplicité et ce désintéressement à l'art de faire fortune, de faire sa cour, à l'esprit d'intrigue et de courtisanerie, au désir des richesses, des places et des honneurs à la cour et dans le monde. En terminant l'éloge du physicien Amontons, il ajoute à toutes les qualités de son cœur : simplicité, franchise, candeur, « une entière incapacité de se faire valoir autrement que par son mérite, et par conséquent une incapacité presque entière de faire fortune ». Il loue Duhamel, malgré tout son crédit auprès de grands prélats, de n'avoir jan^s possédé que de petits bénéfices; « et pour dernier trait, de n'en avoir point possédé dont il ne se soit démis en faveur de quelqu'un ».

Fontcnelle se plaît à multiplier les exemples de cette incapacité chez les savants de faire fortune et de ce noble désintéressement. Dans l'éloge de l'algébriste Rolle, il signale cette ancienne et irréconciliable opposition entre les sciences et les richesses ou l'amour de l'argent. Le médecin Fagon n'était pas riche et cependant il faisait, c poussé par l'amour de la patrie •> , des voyages à ses frais dans le but d'enrichir

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