ÉLOGE DE BOERHAAVE
Sîiinment récompensé du voyage? Il n'est guère possible d'imaginer sur ce point d'autre cause que les talents rares et particuliers d'un professeur.
Il ne sera point obligé à inventer des systèmes nouveaux; mais il le sera à posséder parfaitement tout ce qui a été écrit sur sa science; à porter de la lumière partout où les auteurs originaux auront, selon leur coutume, laissé beaucoup d'obscurité; à rectitier leurs erreurs, toujours d'autant plus dangereuses, qu'ils sont plus estimables ; enfin, à refondre toute la science, si on peut espérer, comme on le peut presque toujours, qu'elle sera plus aisée à saisir sous une forme nouvelle. C'est ce qu'a fait Boerliaavc sur la cbimie, dans les deux volumes in-quarto qu'il en a donnés en 1732. Quoiqu'on l'eût déjà tirée de ces ténèbres mystérieuses où elle se retrancliait anciennement, et d'où elle se portait pour une science unique qui dédaignait toute communication avec les autres, il semblait qu'elle ne se rangeait pas bien encore sous les lois générales de la physique, et qu'elle prétendait conserver quelques privilèges particuliers. Mais Boerhaavc l'a réduite à n'être qu'une simple physique claire et intelligible. Il a rassemblé toutes les lumières acquises depuis un temps, et qui étaient confusément répandues en mille endroits ditï'érents, et il en a fait, pour ainsi dire, une illumination bien ordonnée qui offre à l'esprit un magnifique spectacle.
Il faut avouer cependant que dans cette physique ou chimie si pure et si lumineuse, il y admet l'attraction; et, pour agir avec plus de franchise que l'on ne fait assez souvent sur cette matière, il reconnaît bien formellement (pie cette attraction n'est point du tout un principe mécanique. Peut-être la croirait-on plus supportable en chimie qu'en astronomie, à cause de ses mouvements subits, violents, impétueux, si communs dans les opérations chimi([ues; mais, en ([uelque occasion que ce soit, aura-t-on dit quehiue chose, quand on aura prononcé le mot d'attraction (1). On l'accuse d'avoir mis dans cet ou-
(1) On a déjà vu comment Fonlcnelle feisail la guerre à l'aUraclion de Newton et les affiniles chimiques de GeofTioy ; en chimie, comme en physique, comme on astronomie, il repousse partout l'altraction sous quelque forme qu'elle se déguise
vrage des opérations qu'il n'a point faites lui-même, et dont il s'est trop fie à ses artistes.
Outre les qualités essentielles aux grands professeurs, Boerhaave avait encore celles qui les rendent aimables à leurs disciples. Ordinairement on leur jette à la tète une certaine quantité de savoir, sans se mettre aucunement en peine de ce qui arrivera. On fait son devoir avec eux précisément et sèchement, et on est pressé d'avoir fait. Pour lui, il leur faisait sentir une envie sincère de les instruire; non seulement il était très exact à leur donner tout le temps promis, mais il ne profitait point des accidents qui auraient pu légitimement lui épargner quelque leçon, il ne manquait point de la remplacer par une autre. Il s'étudiait à reconnaître les talents; il les encourageait, les aidait par des attentions particulières.
Il faisait plus : si ses disciples tombaient malades, il était leur médecin, et il les préférait sans hésiter aux pratiques les plus brillantes et les plus utiles. 11 regardait ceux qu'il avait à instruire comme ses enfants adoptifs à qui il devait son secours; et en les traitant, il les instruisait encore plus efficacement que jamais.
Il avait trois chaires de professeur, et les remplissait toutes trois de la môme manière. Il publia, en 1707, ses Institutiones medicœ, et, en 1708, ses Aphorismi de cognoscendis et curandis morhis. Nous ne parlons que des premières éditions, qui ont toujours été suivies de plusieurs autres. Ces deux ouvrages, et principalement les Institutions, sont fort estimés de ceux qui sont en droit d'en juger; il se propose d'imiter Hippocrate. A son exemple, il ne se fonde jamais que sur l'expérience bien avérée, et laisse h part tous les systèmes qui peuvent n'être que d'ingénieuses productions de l'esprit humain, désavouées par la nature. Cette sagesse est encore plus estimable aujourd'hui que du temps d'Hippocrate,oùles systèmes n'étaient ni en si grand nombre, ni aussi séduisants. L'imitation d'Hippocrate paraît encore dans le style serré et nerveux de ses ouvrages. Ce ne sont en quelque sorte que des germes de vérités extrêmement réduites en petit, et qu'il faut étendre et développer, comme il le faisait par ses explications. Pourra-t-on croire que les iHttitutions de médectne et les
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Aphon'smes de Boerhaave aient eu un assez grand succès pour passer les bornes de la chrétienté, et pour se répandre jusqu'en Turquie, pour y être traduits en arabe, et par qui ? par lo Mufti lui-nuMue. Les plus habiles Turcs entendent-ils donc 1(> latin? Kntcndront-ils une infinité de choses qui ont rapport à notre physique, à notre anatoinie, à notre chimie d'Europe, et qui en supposent la connaissance? Comment sentiront-ils le mérite d'ouvrages qui ne sont à la portée que de nos savants? Malgré tout cela, Albert Schultens, très habile dans les langues orientales, et qui, par ordre de Tuniversité de Leyde, a fait l'oraison funèbre de Boerhaave, y a dit qu'il avait vu cette traduction arabe, il y avait alors cinq ans, que l'ayant confrontée à l'original, il l'avait trouvée fidèle, et qu'elle devait être donnée à la nouvelle imprimerie de Constantinople.
Un autre fait qui regarde les Institutions n'est guère moins singulier, quoique d'un genre très différent. Lorsqu'il réimprima ce livre en 17J3, il mit à la tète une épître dédicatoire à Abraham Drolonvaux, sénateur et échevin de Leyde, où il le remercie très tendrement, et dans les termes les plus vifs, do s'être privé de sa fille unique pour la lui donner en mariage. C'était au bout de trois ans que venait ce remercîment, et qu'il faisait publiquement à sa femme une déclaration d'amour.
Il avait du goût pour ces sortes de dédicaces, et il aimait mieux donner une marque flatteuse d'amitié à son égal, que de se prosterner aux pieds d'un grand, dont à peine peut-être aurait-il été aperçu. 11 dédia son cours de chimie à son frère Jacques Boerhaave, pasteur d'une église, qui, destiné par leur père à la médecine, l'avait fort aidé dans toutes les opérations chimiques auxquelles il se livrait, quoique destiné à la théologie. Us firent ensuite entre eux un échange de deslination.
Nous n'avons point encore parlé de Boerhaave comme professeur en botani(iue. Il eut celle place en 1709, année si funeste aux plantes par toute l'Europe (1), et l'on pourrait dire que du moins Leyde eut alors une espèce de dédonunagement. Le nouveau professeur trouva dans le jardin public trois
(1) Ccst le terrible hiver de 1709, l'année de la bataille de Malplaquet.
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mille plantes; il avait double ce nombre dès 1720. Heureusement il avait pris de bonne heure, comme nous l'avons déjà dit. quoique habitude d'agriculture, et rien ne convenait mieux et à sa santé et à son amour pour la vie simple, que le soin d'un jardin et Texercice corporel qu'il demandait. D'autres mains pouvaient travailler, mais elles n'eussent pas été conduites par les mêmes yeux. Il ne manqua pas de perrectionner les méthodes déjà établies pour la distribution et la nomenclature des plantes.
Après qu'il avait fini un de ses trois cours, les étrangers qui avaient pris ses leçons, sortaient de Leyde, et se dispersaient en différents pays, où ils portaient son nom et ses louanges. Chacune des trois fonctions fournissait un flot qui partait, et cela se renouvelait d'année en année. Ceux qui étaient revenus de Leyde, y en envoyaient d'autres, et souvent en plus grand nombre. On ne peut imaginer de moyen plus propre à former promptement la réputation d'un particulier, et à l'étendre de toutes parts. Les meilleurs livres sont bien lents en comparaison.
Un grand professeur en médecine et un grand médecin peuvent être deux hommes bien différents, tant il est arrêté à l'égard de la nature humaine, que les choses qui paraissent les plus liées par elles-mêmes, y pourront être séparées. Boerhaave fut ces deux hommes à la fois. Il avait surtout le pronostic admirable; et pour ne parler ici que par faits, il attira à Leyde outre la foule des étudiants, une autre foule presque aussi nombreuse de ceux qui venaient de toutes parts le consulter sur des maladies singulières, rebelles à la médecine commune, et quelquefois même, par un excès de confiance, sur des maux ou incurables, ou qui n'étaient pas dignes du voyage. J'ai ouï dire que le pape Benoît XIII le fit consulter.
Après cela, on ne sera pas surpris que des souverains qui se trouvaient en Hollande, tels que le czar Pierre l'^S et le duc de Lorraine, aujourd'hui grand-duc de Toscane, l'aient honoré de leurs visites. Dans ces occasions, c'est le public qui entraîne ses maîtres, et les force à se joindre à lui.
En 1731, l'Académie des sciences choisit Boerhaave pour être l'un de ses associés étrangers, et quelque temps après il
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fut aussi membre de la société royale de Londres. Nous pourrions peut-être nous glorifier un peu de l'avoir prévenue, quoique la France eût moins de liaison avec lui que TAngle-
terre.
11 se partagea également entre les deux compagnies, en envoyant à chacune la moitié de la relation d'un grand travail (1), suivi nuit et jour et sans interruption pendant quinze ans entiers sur un'mcme feu, d'où il résultait que le mercure était incapable de recevoir aucune vraie altération, ni par conséquent de se changer en aucun autre métal. Cette opération ne convenait qu'à un chimiste fort intelligent et fort patient, et en même temps fort aisé. 11 ne plaignit pas la dépense pour empêcher, s'il était possible, celles où l'on est si souvent et si malheureusement engagé par les alchimistes.
Sa vie était extrêmement laborieuse, et son tempérament, quoique fort et robuste, y succomba. Il ne laissait pas de faire l'exercice, soit à pied, soit à cheval; et quand il ne pouvait sortir de chez lui, il jouait de la guitare, divertissement plus propre que tout autre à succéder aux occupations sérieuses et tristes, mais qui demande une certaine douceur d'âme que les gens livrés à ces sortes d'occupations n'ont pas, ou ne conservent pas toujours. Il eut trois grandes et cruelles maladies, l'une en 172'2, l'autre en 1727; et enfin la dernière qui l'emporta le 23 septembre 1738.
Schultens, qui le vit en particulier trois semaines avant sa mort, atteste qu'il le trouva au milieu de ses mortelles souffrances dans tous les sentiments, non seulement de soumission, mais d'amour pour tout ce qui lui venait de la main de Dieu. Avec un pareil fond il est aisé de juger que ses mœurs avaient toujours été très pures. Il se mettait volontiers en la place des autres, ce qui produit l'équité et l'indulgence; et il mettait volontiers aussi les autres en sa place, ce qui prévient ou réprime l'orgueil. 11 désarmait la médisance et la satire en les négligeant; il en comparait les traits à ces étincelles qui s'élancent d'un grand feu, et s'éteignent aussitôt quand on ne souffle pas dessus.
(1) Voyez l'nist. de 173W p. oS et suiv.
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Il a laissé un bien très considérable, et dont on est surpris quand on songe qu'il n'a été acquis que par les moyens les plus légitimes. Il s'agit peut-être de plus de deux millions de florins, c'est-à-dire de quatre millions de notre monnaie. Et qu'auraient pu faire de mieux ceux qui n'ont jamais rejeté aucun moyen, et qui sont partis du même point que lui? 11 a joui longtemps de trois chaires de professeur; tous ses cours particuliers produisaient beaucoup; les consultations, qui lui venaient de toutes parts, étaient payées sans qu'il l'exigeât, et sur le pied de l'importance des personnes dont elles venaient, et sur celui de sa réputation. D'ailleurs, la vie simple dont il avait pris l'habitude, et qu'il ne pouvait ni ne devait quitter, nul goût pour des dépenses de vanité et d'ostentation, nulle fantaisie, ce sont encore là de grands fonds; et tout cela mis ensemble, on voit qu'il n'y a pas eu de sa faute à devenir si riche. Ordinairement les hommes ont une fortune proportionnée, non à leurs vastes et insatiables désirs, mais à leur médiocre mérite. Boerhaave en a eu une proportionnée à son grand mérite, et non à ses désirs très modérés. Il a laissé une fille unique héritière de tout ce grand bien.
Charles-François de Cisternay Du Fay naquit à Paris, le 14 septembre 1698, de Charles-Jérôme de Cisternay, chevalier, et de dame Elisabeth Landais, d'une très ancienne famille originaire de Touraine. Celle des Cisternay était noble, et avait fait profession des armes sans discontinuation depuis la fin du xv^ siècle. Elle pourrait se parer de quelque ancienne alliance avec une maison souveraine d'Italie; mais elle se contente de ce qu'elle est naturellement, sans rechercher d'illustration forcée.
L'aïeul paternel de Du Fay mourut capitaine des gardes du prince de Conti, frère du grand Condé. Il avait servi longtemps
dans le régiment de ce prince, et quoique homme de guerre, il s'entêta de la chimie, dans le dessein à la vérité de parvenir au grand œuvre. 11 tiavailla beaucoup, dépensa beaucoup avec le succès ordinaire.
Le père de Du Fay, étant lieutenant aux gardes, eut une jambe emportée d'un coup de canon au bombardement de Bruxelles en 1095 : il n'en quitta pas le service; il obtint une compagnie dans le régiment des gardes, mais il fut obligé à y renoncer par les incommodités qui lui survinrent, et par Timpossibilité de monter à cheval. Heureusement il aimait les lettres, et elles furent sa ressource. 11 s'adonna à la curiosité en fait de livres, curiosité qui ne peut qu'être accompagnée de beaucoup de connaissances agréables pour le moins. Il rechercha avec soin les livres en tout genre, les belles éditions de tous les pays,, les manuscrits qui avaient quelque mérite, outre celui de n'être pas imprimés, et se fit à la fin une bibliothèque bien choisie et bien assortie, qui allait bien à la valeur de 23,000 écus. Ainsi il se trouva dans Paris un capitaine aux gardes, en commerce avec tous les fameux libraires de TEurope. ami des plus illustres savants, mieux fourni que la plupart d'entre eux des instruments de leur profession, plus instruit d'une infinité de particularités qui la regardaient.
Lorsque Du Fay vint au monde, son père était déjà dans ce nouveau genre de vie. Les enfants, et surtout les enfants de condition, n'entendent parler de science qu'à leur précepteur qui, dans une espèce de réduit séparé, leur enseigne une langue, ancienne, dont le reste de la maison fait peu de cas. Dès que Du Fay eut les yeux ouverts, il vit qu'on estimait les savants, qu'on s'occupait de recueillir leurs productions, qu'on se faisait un honneur de les connaître et de savoir ce qu'ils avaient pensé, et tout cela sans préjudice, comme on le peut bien croire, du ton et des discours militaires, qui devaient toujours dominer chez un capitaine aux gardes. Cet enfant, sans qu'on en eût expressément formé le projet, fut également élevé pour les armes et pour les lettres, presque comme les anciens Romains (1).
(1) On a pu remarquer que l'onlenelle se plait à cello comparaison avec
Le succès de réducation fut à souliait. Dès l'âge de quatorze ans, en 1712, il entra lieutenant dans Picardie; et à la guerre d'Espagne, en 1718, il se trouva aux sièges de Saint- Sébastien et de Fontarabie, où il se fit de la réputation dans son métier, et, ce qui devait encore arriver plus sûrement, des amis ; car dans une seule campagne il pouvait manquer d'occasions de paraître, mais non pas d'occasions de plaire à ceux avec qui il avait à vivre.
Pour remplir ses deux vocations, il se mit dans ce temps-là à étudier en chimie. Peut-être le sang de cet aïeul dont nous venons de parler agissait-il en lui; mais il se trouva corrige dans le petit-fils, qui n'aspira jamais au grand œuvre. 11 avait une vivacité qui ne se serait pas aisément contentée des spéculations paresseuses du cabinet : elle demandait que ses mains travaillassent aussi bien que son esprit.
Il eut une occasion agréable d'aller à Rome ; il s'agissait d'y accompagner le cardinal de Rohan, dont il était fort connu et fort goûté. Tout le mouvement nécessaire pour bien voir Rome, pour en examiner le détail immense, ne fut que proportionné à son ardeur de savoir et aux forces que lui fournissait cette ardeur. 11 devint antiquaire en étudiant les superbes débris de cette capitale du monde, et il en rapporta ce goût de médailles, de bronzes, de monuments antiques, où l'érudition semble être embellie par je ne sais ({uoi de noble qui appartient à ces sortes de sujets.
Apparemment il avait eu en vue dans ses études chimiques une place de chimiste de l'Académie des sciences. Il y parvint en 1733, et quoique capitaine dans Picardie, il l'emporta sur des concurrents qui par leur état devaient être plus chimistes que lui. Sa constitution était aussi faible que vive, et sa prompte mort ne l'a que trop prouvé. Tout le monde prévoyait une longue paix, fort contraire à l'avancement des gens de guerre. Plus il connaissait l'académie, plus il aimait ses occupations, et plus il se convainquait en même temps qu'elles demandaient un homme tout entier, et le méritaient. Toutes ces considéra-
les anciens Romains en l'honneur d'académiciens qui s'étaient signalés à la guerre comme dans le; sciences.
lions jointes ensemble le déterminèrent à quitter le service, et il ne fut plus qu'académicien.
Il le fut si pleinement, qu'outre la chimie, qui était la science dont il tirait son titre particulier, il embrassa encore les cinq autres qui composent avec elle l'objet total de l'Académie, l'anatomie, la botanique, la géométrie, l'astronomie, la mécanique. Il ne les embrassait pas toutes avec la même force dont chacune, en particulier, est embrassée par ceux qui ne s'attachent qu'à elle; mais il n'y en avait aucune qui lui fut étrangère, aucune chez laquelle il n'eût beaucoup d'accès, et qu'il n'eût pu se rendre aussi familière qu'il eût voulu. 11 est jusqu'à présent le reul qui nous ait donné dans tous les six genres, des mémoires que l'Académie a jugés dignes delre présentés au public : peut-être s'était-il proposé cette gloire, sans oser trop s'en déclarer. Il est toujours sûr que depuis sa réception il ne s'est passé aucune année oi^i il n'ait fait parler de lui dans nos histoires, et qu'aucun nom n'y est plus souvent répété ({ue le sien (1).
Dans ce que nous avons de lui, c'est la physique expérimentale qui domine. On voit dans ses opérations toutes les attentions délicates, toutes les ingénieuses adresses, toute la patience opiniâtre dont on a besoin pour découvrir la nature et se rendre maître de ce Protée, qui cherche à se dérober en prenant mille formes différentes. Après avoir débuté par le phosphore du baromètre (2), par le sel de la chaux, inconnu jusque-là aux chimistes (3), il vint à des recherches nouvelles sur l'aimant (4): et enfin, car nous accourcissons le dénombrement, à la matière qu'il a le plus suivie, et qui ,1e méritait le mieux, à l'électricité (5).
Il l'avait prise des mains de Gray, célèbre philosophe anglais, qui y travaillait. Loin que Gray trouvât mauvais ([u'on allât sur ses brisées, et prétendit avoir un privilège exclusif pour
(1) Curieux, dit M. Berirand, de loulcs les sciences à la foi?, il a lai^sé dans presque loulcs la trace d'un espril droit et éclaire. L'électricité lui doit Ihypollièse des deux liuides électriques.
(2) Voyez l'ilist. de 1723, p. 13.
(3) Voyez iHist. de 172/|, p. 3J.
(4) Voyezles Hist. dei728, p. 1 ; de 1730, p. t, eL de 17:51, p. I0.
(5) Voyez les llist. de 1733, p. 4; de 173-4, p. 1, et de 1737. p. 1.
l'électricité, il aida de ses lumières Du Fay qui, de son côté, ne fut pas ingrat, et lui donna aussi des vues. Ils s'éclairèrent, ils s'animèrent mutuellement, et arrivèrent ensemble à des découvertes si surprenantes et si inouïes, qu'ils avaient besoin de s'en attester et de s'en confirmer l'un à l'autre la vérité ; il fallait, par exemple, qu'ils se rendissent réciproquement témoignage d'avoir vu l'enfant devenu lumineux pour avoir été électrisé. Pourquoi l'exemple de cet Anglais et de ce Français qui se sont avec tant de bonne foi et si utilement accordés dans une même recherche, ne pourrait-il pas être suivi en grand par l'Angleterre et par la France? Pourquoi s'élève-t-il entre les deux nations des jcilousics, qui n'ont d'autre eiïet que d'arrêter, ou au moins que de retarder le progrès des sciences ?
La réputation de Du Fay sur Fart de bien faire les expériences de physique, lui attira un honneur particulier. Le roi voulut qu'on travaillât à un règlement par lequel toutes sortes de teintures, tant en laine qu'en soie, seraient soumises à certaines épreuves, qui feraient juger de leur bonté, avant qu'on les reçût dans le commerce. Le conseil crut ne pouvoir mieux faire que de nommer Du Fay pour examiner par des opérations chimiques, et déterminer quelles devaient être ces épreuves. L'arrêt du conseil est du 12 février 1731. De là est venu un mémoire que Du Fay donna en 1737 sur le mélange de quelques couleurs dans la teinture. Toutes les expériences dont il avait besoin sont faites, et on les a trouvées mises en un corps auquel il manque peu de chose pour sa perfection. ' Nous avons fait dans l'éloge de feuFagon, en 1718, une petite histoire du Jardin royal des plaùtes. Comme la surintendance en était attachée à la place de premier médecin, avons-nous dit en ce temps-là, et que ce qui dépend d'un seul homme dépend aussi de ses goùls, et a une destinée fort changeante, un premier médecin, pou touché delà botanique, avait négligé ce jardin, et heureusement l'avait assez négligé pour le laisser tomber dans un état où l'on ne pouvait plus le souffrir. Il était arrivé précisément la môme chose une seconde fois, et par la même raison, en 1732, à la mort d'un autre premier médecin. Ce n'est pas que d'excellents professeurs en botanique, que
MM. de Jussieu n'eussent toujours fait leurs leçons avec la même assiduité, et d'autant plus de zèle, que leur science, qui n'était plus soulenue que par eux, en avaitplusde besoin; mais enfin toutes les influences favorables qui ne pouvaient venir que d'en haut, manquaient absolument, et tout s'en ressentait; les plantes étrangères s'amaigrissaient dans des serres mat entretenues et qu'on laissait tomber : quand ces plantes avaient péri, c'était pour toujours; on ne les renouvelait point, on ne réparait pas même les brèches des murs de clôture; de grands terrains demeuraient en friche.
Tel était l'état du jardin en 1732. La surintendance alors vacante par la mort du premier médecin fut supprimée, et le premier médecin déchargé d'une fonction qu'effectivement il ne pouvait guère exercer comme il l'eût fallu, à moins que d'avoir pour les plantes une passion aussi vive que Fagon. La direction du jardin fut jugée digne d'une attention particulière et continue, et le roi la donna sous le nom d'intendance à Du Fay. Elle se trouva aussi bien que l'Académie des sciences dans le département de la cour et de Paris, qui est à M. le comte de Maurepas; et comme le nouvel intendant était de cette académie, le Jardin royal commença à s'incorporer en quelque sorte avec elle.
Du Fay n'était pas botaniste comme MM. de Jussieu, mais il le devint bientôt avec eux autant qu'il était nécessaire. Ils gémissaient sur les ruines de ce jardin qu'ils habitaient, et ne désiraient pas moins ardemment que lui de les voir relevées. Ils le mirent au fait de tout, ne se réservèrent rien de leurs connaissances les plus particulières, lui donnèrent les conseils qu'ils auraient pris pour eux-mêmes, et cette bonne intelligence qui subsista toujours entre eux, ne leur fut pas moins glorieuse qu'utile aux succès. L'Angleterre et la Hollande ont chacune un jardin des plantes. Du Fay fit ces deux voyages, et celui d'Angleterre avec de Jussieu le cadet, pour voir des exemples et prendre des idées dont il profilerait, et surtout pour lier avec les étrangers un commerce de plantes. D'abord ce connnerce était à notre désavantage; nous étions dans la nécessité humiliante ou d'acheter, ou de recevoir des présents; mais on en vint dans la suite à faire des échanges avec égalité, et
même enfin avec supériorité. Une chose qui y contribua beaucoup, ce fut une autre correspondance établie par des médecins ou des chirurgiens, qui, ayant été instruits dans le jardin par MM.de Jussieu, allaient de là se répandre dans nos colonies.
A mesure que le nombre de plantes augmentait par la bonne administration, on construisait de nouvelles serres pour les loger; et à la fin ce nombre étant augmenté de six ou sept mille espèces, il fallut jusqu'à une cinquième serre. Elles sont construites de façon à pouvoir représenter différents climats puisqu'on veut y faire oublier aux différentes plantes leurs climats naturels; les degrés de chaleur y sont conduits par nuances depuis le plus fort jusqu'au tempéré, et tous les raffinements que la physique moderne a pu enseigner à cet égard, ont été mis en pratique. De plus, Du Fay avait beaucoup de goût pour les choses de pur agrément, et il a donné à ces petits édifices toute l'élégance que le sérieux de leur destination pouvait permettre.
A la fin, il était parvenu à faire avouer unanimement aux étrangers que le Jardin royal était le plus beau de l'Europe; et si l'on fait réflexion que le prodigieux changement qui y est arrivé s'est fait en sept ans, on conviendra que l'exécution de toute l'entreprise doit avoir été menée avec une extrême vivacité. Aussi était-ce là un des grands talents de Du Fay. L'activité, tout opposée qu'elle est au génie qui fait aimer les sciences et le cabinet, il l'avait transportée de la guerre à l'académie.
Mais toute l'activité possible ne lui aurait pas suffi pour exécuter, en si peu de temps, tous ses desseins sur le jardin, en n'y employant que des fonds destinés naturellement à cet établissement; il fallait obtenir, et obtenir souvent, des grâces extraordinaires de la cour. Heureusement il était fort connu des ministres, il avait beaucoup d'accès chez eux, et une espèce de liberté et de familiarité à laquelle un homme de guerre ou un homme du monde parviendra plus aisément qu'un simple académicien. De plus, il savait se conduire avec les ministres, préparer de loin ses demandes, ne les faire qu'à propos, et lorsqu'elles étaient déjà presque faites, essuyer de bonne grâce les premiers refus, toujours à peu près infail-
libles, ne revenir à la charge que dans des moments bien sereins, bien exempts de nuages; enfin, il avait le don de leur plaire, et c'est déjà une grande avance pour persuader; mais ils savaient aussi qu'ils n'avaient rien à craindre de tout son art, qui ne tendait qu'à des fins utiles au public el glorieuses pour eux-mêmes.
11 était quelquefois obligé d'aller au delà des sommes qu'on lui avait accordées, et il n'hésitait pas à s'engager dans des avances assez considérables. Sa confiance n'a pas été trompée par ceux ({u'elle regardait, mais elle pouvait l'être par des événements imprévus. 11 risquait, mais pour ce jardin qui lui était si cher.
Devons-nous espérer qu'on nous croie, si nous ajoutons que tout occupé qu'il était et de l'Académie et du jardin, il l'était encore dans le même temps d'une aifaire de nature toute diflerente, très longue, très embarrassée, très difficile à suivre, dont la seule idée aurait fait horreur à un homme de lettres, et (jui aurait été du moins un grand fardeau pour l'homme le plus exercé, le plus rompu aux manœuvres du palais et de la finance tout ensemble? Landais, trésorier général de l'artillerie, mourut en 172*.^ laissant une succession modique pour un trésorier, et qui était d'ailleurs un chaos de comptes à rendre, une hydre de discussions renaissantes les unes des autres. Elle devait être partagée entre la mère de Du Fay, et trois sœurs qu'elle avait; et il fut lui seul chargé des quatre procurations, seul à débrouiller le chaos et à combattre l'hydre. Malgré toute son activité naturelle, qui lui fut alors plus nécessaire que jamais, il no put voir une fin qu'au bout de dix années, les dernières de sa vie, et on assure que sans lui les quatre héritières n'auraient pas eu le quart de ce qui leur appartenait. 11 est vrai que la réputation d'honneur et de probité que son oncle avait laissée, et celle qu'il avait acquise lui-même, durent lui ser\ir dans des occasions où il s'agissait de fidélité et de bonne foi; mais cela ne va pas à une épargne considérable des soins ni du temps. Cette grande alTaire ne souffrit point de son attachement pour l'Académie et pour le Jardin roviil, ni l'un ni l'autre ne soutïrirent d'une si \iolentc distraction. 11 conciliait tout et multipliait le temps
par l'industrie singulière avec laquelle il savait le distribuer. Les grands plaisirs changent les heures en moments, mais l'art des sages peut changer les moments en heures.
Comme on savait que l'on ne pouvait trop occuper Du Fay, on l'avait admis, depuis environ deux ans, aux assemblées de la grande police, composées des premiers magistrats de Paris, qu'on tient toutes les semaines chez le premier président. Là il était consulte sur plusieurs choses qui intéressaient le pubhc, et pouvaient se trouver comprises dans la variété de ses connaissances. Il était presque le seul, qui, quoique étranger à ces respectables assemblées, y fût ordinairement appelé.
Son dernier travail pour l'Académie, qui, quoiqu'il ne soit pas entièrement fini, est en état d'être annoncé ici, et peut être publié, a été sur le cristal de roche et celui d'Islande. Ces cristaux, ainsi que plusieurs pierres transparentes, ont une double réfraction qui a été reconnue de Bartholin, Huyghens et Newton, et dont ils ont tâché de trouver la mesure et d'expliquer la cause. Mais ni leurs mesures ne sont exactes, ni leurs explications exemptes de grandes difficultés. Il était arrivé par un grand nombre d'expériences à une mesure juste et à des faits généraux, qui du moins pouvaient tenir lieu de principes, en attendant la première cause physique encore plus générale.
Il avait découvert, par exemple, que toutes les pierres transparentes dont les angles sont droits n'ont qu'une seule réfraction ; et que toutes celles dont les angles ne sont pas droits en ont une double, dont la mesure dépend de Finclinaison de leurs angles.
Il tomba malade au mois de juillet dernier, et des qu'on s'aperçut que c'était la petite vérole, il ne voulut point attendre qu'on vint avec détours préparés lui parler de la mort sans en prononcer le nom ; il s'y condamna lui-même pour plus de sûreté ; et demanda courageusement ses sacrements, qu'il reçut avec une entière connaissance.
Il fit son testament, dont c'était presque une partie qu'une lettre qu'il écrivit à M. de Maurepas, pour lui indiquer celui qu'il croyait le plus propre à lui succéder dans l'intendance du Jardin royal. Il le pi-enait dans l'Académie des sciences à laquelle il souhaitait que cette place fût toujours unie; et le
choix de Buffon qu'il proposait était si bon. que le roi n'en a pas voulu faire d'autre.
Il mourut le 10 juillet après six ou sept jours de maladie.
Par son testament il donne au Jardin royal une collection de pierres précieuses, qui fera partie d'un grand cabinet d'histoire naturelle, dont il était presque le premier auteur, tant il lui avait procuré par ses soins d'augmentations et d'embellissements. Il obtint même que le roi y fit transporter ses coquilles.
L'exécuteur testamentaire choisi par Du P'ay est Hellot, chimiste de cette académie. Toujours le Jardin royal, toujours l'Académie, autant qu'il était possible.
Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans son testament, c'est d'avoir fait madame sa mère sa légataire universelle. Jamais sa tendresse pour elle ne s'était démentie. Ils n'avaient point discuté juridiquement leurs droits réciproques ni fait de partages; ce (pii convenait à l'un lui appartenait, et l'autre en était sincèrement persuadé. Quoique ce fils si occupé eût besoin de divertissements, quoiqu'il les aimât, quoique le monde où il était fort répandu lui en offrit de toutes les espèces, il ne manquait presque jamais de finir ses journées par aller tenir compagnie à sa mère avec le petit nombre de personnes qu'elle s'était choisies. Il est vrai, car il ne faut rien outrer, que les gens naturellement doux et gais, comme il était, n'ont pas besoin de plaisirs si vifs. Mais ne court-on pas souvent à ces plaisirs-là sans en avoir besoin, et par la seule raison que d'autres y courent ? La raison du devoir et de l'amitié, plus puissante sur lui, le retenait. ,
Il était extrêmement connu, et personne ne l'a connu qui ne l'ait regretté. Je n'ai point vu d'éloge funèbre fait par le public, plus net, plus exempt de restrictions et de modifications que le sien.
Aussi les qualités qui plaisaient en lui, étaient précisément celles qui plaisent le plus généi'alement : des mœurs douces, une gaîté fort égale, une grande envie de servir et d'obliger; et tout cela n'était mêlé de rien qui déplut, d'aucun air de vanité, d'aucun étalage de savoir, d'aucune malignité ni déclarée ni enveloppée. On ne pouvait pas regarder son extrême
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activité comme rinquiétude d'un homme qui ne cherchait qu'à se fuir hii-mème par les mouvements qu'il se donnait au dehors ; on en voyait trop les principes honorables pour lui. et les effets souvent avantageux aux autres.
L'Académie a été plus touchée de sa mort que le reste du public. Quoique occupée des sciences les plus élevées au-dessus de la portée ordinaire des hommes, elle ne laisse pas d'avoir des besoins et des intérêts, pour ainsi dire temporels, qui l'obligent à négocier avec des hommes ; et si elle n'y employait que des agents qui ne sussent que la langue qu'elle parle, elle ne serait pas si bien servie par eux que par d'autres qui parleraient et sa langue et celle du monde. Du Fay était une espèce d'amphibie propre à vivre dans l'un et l'autre élément, et à les faire communiquer ensemble. Jamais il n'a manqué l'occasion de parler ou d'agir pour l'Académie ; et comme il était partout, elle était sûre d'avoir partout un agent habile et zélé, sans même qu'il eût été chargé de rien. Mais ce qu'elle sent le plus, c'est d'avoir perdu un sujet déjà distingué par ses talents, destiné naturellement à aller fort loin, et arrêté au milieu de sa course.