‹ Éloges de FontenelleChapitre 19 sur 21 · ÉLOGE DE BOERHAAVE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE BOERHAAVE

ce qu'il pouvait épargner, et ne se crut plus à son aise que parce qu'il était plus en état de se rendre habile dans sa profession. Par la même raison qu'il se faisait peu à peu une bibliothèque, il se fit aussi un laboratoire de chimie; et quoiqu'il ne put pas se donner un jardin, il étudia beaucoup la botanique.

Si l'on rassemble tout ce qui a été dit jusqu'ici, on sera sans doute étonné de la quantité de connaissances différentes qui s'amassaient dans une seule tête. Que serait-ce donc si nous osions dire qu'il embrassa jusqu'à la jurisprudence et à la politique ? Il y a des esprits à qui tout ce qui peut être su convient, et qu'une grande facilité de compréhension, une mémoire heureuse, une lecture continuelle mettent en état d'apprendre tout. Peut-être ne feront-ils qu'apprendre, que savoir ce qui a été su par d'autres; mais ils sauront eux seuls ce qui a été su par un grand nombre d'autres séparément; et il ne leur arrivera pas, comme à ceux du caractère opposé, d'être d'un côté de grands hommes, et de l'autre des enfants. Sa réputation augmentait assez vite, et sa fortune fort lentement. Un seigneur qui était dans la plus intime faveur de Guillaume III, roi d'Angleterre, le sollicita par de magnifiques promesses à venir s'établir chez lui à La Haye; mais le jeune médecin craignit pour sa liberté, quoique peut-être avec peu de raison, et il refusa courageusement. Les lettres, les sciences forment assez naturellement des àmcs indépendantes, parce qu'elles modèrent beaucoup les désirs.

Boerhaave eut dès lors trois amis de grande considération, Jacques Trigland, célèbre professeur en théologie, et iMM. Daniel Alphcn et Jean Vanden-Berg, tous deux élevés aux premières magistratures, qu'ils exerçaient avec beaucoup d'honneur. Ils avaient presque deviné le mérite de Boerhaave, et ce fut pour eux une gloire dont ils curent lieu dans la suite de se savoir bon gré, et pour lui un sujet de reconnaissance qu'il sentit toujouis vivement. Vanden-Berg lui proposa de songer à une place de professeur en médecine dans l'université de Leyde, et l'effraya par cette proposition qu'il jugea aussitôt trop téméraire et trop ambitieuse pofir lui ; mais cet ami habile et zélé, qui se crut assez fort par son crédit, et encore

plus par le sujet pour qui il agirait, entreprit l'affaire, et elle lut faite en 1702.

Devenu professeur public, il fit encore chez lui des cours particuliers, qui sont et plus instructifs, et plus fréquentés, et pour tout dye, plus utiles au maître. Le succès de ses leçons lut tel, que sur un bruit qui courut qu'il devait passer ailleurs, les curateurs de luniversité de Leyde lui augmentèrent considérablement ses appointements, à condition qu'il ne les quitterait point. Leur sage économie savait calculer ce qu'il valait à leur ville par le grand nombre de ses écoliers.

Les premiers pas de sa fortune une fois faits, les suivants furent rapides. On lui donna encore deux places de professeur, l'une en botanique, l'autre en chimie ; et les honneurs qui ne sont que des honneurs, comme les rectorats, ne lui furent point épargnés.

Ses fonctions, multipliées autant qu'elles pouvaient l'être, attirèrent à Leyde un concom's d'étrangers qui aurait presque suffi pour enrichir la ville, et assurément les magistrats ne se repentirent point d'avoir acheté cher l'assurance de posséder toujours un pareil professeur. Tous les États de l'Europe lui fournissaient des disciples , l'Allemagne principalement , et môme l'Angleterre, toute fière qu'elle est, et avec justice, de l'état florissant où les sciences sont chez elle.

Quoique le lieu où il tenait chez lui ses cours particuliers de médecine ou de chimie fût assez grand, souvent pour plus de sûreté, on s'y faisait garder une place, comme nous faisons ici aux spectacles qui réussissent le plus.

11 n'est pas étonnant que dans les siècles où les établissements publics, destinés aux faibles sciences d'alors, étaient fort rares, on se soit rendu de tous les pays de l'Europe auprès d'un docteur devenu célèbre, que quelquefois même on l'ait suivi jusque dans des solitudes, lorsqu'il était chassé des villes par la jalousie et la rage de ses rivaux. Mais aujourd'hui que tout est plein de collèges, d'universités, d'académies, de maîtres particuliers, de livres qui sont des maîtres encore plus sûrs, quel besoin a-t-on de sortir de sa patrie pour étudier en quelque genre que ce soit? Trouvera-ton ailleurs un maître si supérieur à ceux que l'on avait chez soi ? Sera-t-on suffi-

Page 1