Éloges historiques
Lorsqu’une nation perd un de ces hommes dont le nom seul suffirait à la gloire d’une nation et d’un siècle, le coup qu’elle en ressent est si profond, sa douleur est si générale, qu’il s’élève de toutes parts des voix pour déplorer le malheur commun. C’est à qui s’honorera d’un regret public sur leur tombe; c’est à qui s’empressera de faire connaître tout ce qu’il a pu savoir de ces vies illustres et si glorieuses à l’humanité.
Voilà ce qui devait arriver, et ce qui est arrivé en effet pour M. Cuvier. Des savants, des écrivains célèbres, plusieurs académies même, ont déjà publié de nombreux détails sur sa vie et sur sa personne ; et
‘ Lu dans la séance publique de l’Académie des Sciences du 29 décembre 1834.
l’Académie des sciences vient aujourd’hui trop tard pour avoir rien de nouveau à dire sur le grand homme qu’elle a perdu.
Mais, parmi les travaux sur lesquels repose sa renommée, il en est qui appartiennent plus particulièrement à cette Académie, et dont l’étude est loin d’avoir été épuisée. Je veux parler des progrès que les sciences naturelles ont dus à M. Cuvier, progrès qui ont renouvelé toutes ces sciences, et qui les ont si fort étendues, qu’ils ont réellement étendu par elles la portée de l’esprit humain et le domaine du génie.
Je ne considère donc ici dans M. Cuvier que le savant ; et même dans le savant je considérerai surtout le naturaliste.
Fontenelle a dit de Leibnitz qu’il avait été obligé de partager et de décomposer en quelque sorte ce grand homme ; et que, tout au contraire de l’antiquité, qui de plusieurs Hercules n’en avait fait qu’un, il avait fait du seul Leibnitz plusieurs savants.
Il faut aussi décomposer M. Cuvier, pour peu qu’on veuille l’approfondir ; et cette vaste intelligence, qui, comme celle de Leibnitz, menait de front toutes les sciences, et qui même, ne s’en tenant pas aux sciences, répandait ses lumières jusque sur les institutions les plus élevées de l’Etat , ‘demande, pour être comprise, autant de travaux distincts, qu’elle a fait éclater de capacités diverses.
Je le répète donc ; je ne’ considère ici dans M. Ciivier que le naturaliste : encore ma tâche sera-t-elle im-
DE G. CUVrER.
niense ; et, pour oser l’aborder, ai-je besoin de toute l’indulgence de ceux qui m’écoutent.
L’bistoire de M. Cuvier, à vouloir rappeler tout ce que lui ont dû les sciences naturelles, n’est rien moins, en effet, que l’histoire même de ces sciences au dixneuvième siècle.
Le dix-huitième venait de leur imprimer un mouvement rapide. Deux hommes, Linnæus etBuffon, avaient surtout concouru à produire ce mouvement ; et, bien que doués d’ailleurs de qualités très-diverses, il est néanmoins à remarquer que c’est par la même cause qu’ils avaient l’un et l’autre manqué leur but.
En effet, ces phénomènes, ees êtres, ces faits que le génie étendu de Linnæus cherchait à distinguer et à classer; ces faits que le génie élevé de Buffon cherehait à rapproeher et à expliquer, n’étaient point encore assez connus dans leur nature intime pour pouvoir donner ni leur véritable classification ni leur explication réelle.
Le premier mérite de M. Cuvier, et c’est par ee mérite qu’il a donné dès l’abord une nouvelle vie aux scienees naturelles, est d’avoir senti que la classification, comme l’explication des faits, ne pouvait sortir que de leur nature intime profondément connue.
En un mpt, et pour nous en tenir ici à l’histoire naturelle des animaux, branche de l’histoire naturelle générale que M. Cuvier a le plus directement éclairée par ses travaux, il est évident que ce qui avait manqué û Linnæus et à Buffon, soit pour classer çes animaux.
soit pour expliquer convenablement leurs phénomènes, c’était de connaître assez leur structure intime ou leur organisation ; et il n’est pas moins évident que les lois de toute classification, comme de toute philosophie naturelle de ces êtres, ne pouvaient sortir que des lois de celte organisation même.
On verra bientôt, en effet, que c’est par l’étude assidue de ces lois fécondes que M. Cuvier a suceessivement renouvelé la zoologie et l’anatomie comparée, qu’il les a renouvelées l’une par l’autre, et qu’il a fondé sur l’une et sur l’autre la science des animaux fossiles, science toute nouvelle, due tout entière à son génie, et qui a éclairé à son tour jusqu’à la science même de la terre.
Mais, avant d’en venir à ces derniers et étonnants résultats, fruits de tant de grandes conceptions et de tant de découvertes inattendues, voyons d’abord ce qu’il a fait en particulier pour chacune des sciences que je viens d’indiquer, afin de pouvoir mieux saisir ensuite et embrasser d’un coup d’œil général ce qu’il a fait pour toutes.
Je commence par la zoologie.
Linnæus, celui de tous les naturalistes du dix-huitième siècle dont l’influence avait été la plus universelle sur les esprits, particulièrement en fait de méthode, divisait le règne animal en six classes ; les quadmpèdes, les oiseaux, les reptiles, les poissons, les insectes et les
vers.
DE G. CUVIER. V
Or, en cela, Linnæus commettait une première erreur générale ; car en mettant sur une même ligne ces six divisions primitives, il supposait qu’un même intervalle les séparait l’une de l’autre; et rien n’était moins exact.
D’un autre côté, presque toutes ces classes ou divisions, nommément la dernière, tantôt séparaient les animaux les plus rapprochés, tantôt réunissaient les plus disparates. En un mot, la classification, qui n’a pourtant d’autre but que de marquer les vrais rapports des êtres, rompait presque partout ces rapports; et cet instrument de la méthode, qui ne sert l’esprit qu’autant qu’il lui donne des idées justes des choses, ne lui en donnait presque partout que des idées fausses.
Toute cette classification de Linnæus était donc à refondre, et le cadre presque entier de la science à refaire.
Or, pour atteindre ce but il iallait d’abord fonder la classification sur l’organisation, car c’est l’organisation seule qui donne les vrais rapports ; en d’autres termes, il fallait fonder la zoologie sur l’anatomie; il fallait ensuite porter sur la méthode elle-même des vues plus justes et surtout plus élevées qu’on ne le faisait alors.
Ce sont, en effet, ces vues élevées sur la méthode, ce sont ces études approfondies sur l’organisation qui brillent dès les premiers travaux de M. Cuvier : ressorts puissants, au moyen desquels il est parvenu à opérer successivement la réforme de toutes les branches de la zoologie l’une après l’autre, et à renouveler enfin.
dans tout son ensemble, cette vaste et grande science.
J’ai déjà dit que c’était surtout dans la classe des vers de Linnæus que régnaient le désordre et la confusion. Linnæus y avait déjà jeté tous les animaux à sang blanc, c’est-à-dire plus de la moitié du règne animal.
C’est dès le premier de ses mémoires, publié en 1 795, que M. Cuvier fait remarquer l’extrême différence des êtres confondus jusque-là sous ce nom vague ^'animaux à sang blanc, et qu’il les sépare nettement les uns des autres, d’abord en trois grandes classes :
Les mollusques, qui, comme le poulpe, la seiche, les huîtres, ont un cœur, un système vasculaire complet, et respirent par des branchies ;
Les insectes, qui n’ont, au lieu de cœur, qu’un simple vaisseau dorsal, et respirent par des trachées;
Enfin les zoophgtes, animaux dont la structure est si simple qu’elle leur a valu ce nom même de zoophgtes, d'animaux -plantes, et qui n’ont ni cœur, ni vaisseaux, ni organe distinct de respiration.
Et formant ensuite trois autres classes : des vers, des crustacés, des échinodermes, tous les animaux à sang blanc se trouvent compris et distribués en six classes : les mollusques, les crustacés, les insectes, les vers, les échinodermes et les zoophgtes.
Tout était neuf dans cette distribution ; mais aussi tout y était si évident qu’elle fut généralement adoptée, et dès lors le règne animal prit une nouvelle face.
DE G. CUVIER
D’ailleurs la précision des caractères sur lesquels était appuyée chacune de ces classes, la convenance parfaite des êtres qui se trouvaient rapprochés dans chacune d’elles, tout dut frapper les naturalistes; et ce qui sans doute ne leur parut pas moins digne de leur admiration que ces résultats directs et immédiats, c’était la lumière subite qui venait d’atteindre les parties les plus élevées de la science ; c’étaient ces grandes idées sur la subordination des organes et sur le rôle de cette subordination dans leur emploi comme caractères ; c’étaient ces grandes lois de l’organisation animale déjà saisies : que tous les animaux à sang blanc qui ont un cœur ont des branchies, ou un organe respiratoire circonscrit; que tous ceux qui n’ont pas de cœur n’ont que des trachées, que partout où le cœur et les branchies existent le foie existe; que partout où ils manquent le foie manque.
Assurément, nul homme encore n’avait porté un coup d’œil aussi étendu, aussi perçant sur les lois générales de l’organisation des animaux ; et il était aisé de prévoir que, pour peu qu’il continuât à s’en occuper avec la même suite, celui dont les premières vues venaient d’imprimer à la science un si brillant essor ne tarderait pas à en reculer toutes les limites.
M. Cuvier a souvent rappelé depuis, et jusque dans ses derniers ouvrages, ce premier mémoire, duquel datent en effet les premiers germes de la grande rénovation qu’il a opérée en zoologie, et de la plupart de
ses idées les plus fondamentales en anatomie comparée.
Jamais le domaine d’une science ne s’était, d’ailleurs, aussi rapidement accru. A l’exception d’Aristote, dont le génie philosophique n’avait négligé aucune partie du règne animal, on n’avait guère étudié, à aucune époque, que les seuls animaux vertébrés, du moins d’une manière générale et approfondie.
Les animaux à sang blanc, ou, comme M. de Lamarck les a depuis appelés, les animaux sans vertèbres, formaient en quelque sorte un règne animal nouveau, à peu près inconnu aux naturalistes, et dont M. Cuvier venait tout à coup de leur révéler, et les divers plans de structure, et les lois particulières auxquelles chacun de ces plans est assujetti.
Tous ces animaux, si nombreux, si variés dans leurs formes, et dont la connaissance a si fort étendu depuis les bases de la physiologie générale et de la philosophie naturelle, comptaient à peine alors pour le physiologiste et le philosophe; et longtemps encore, après tous ces grands travaux de M. Cuvier dont je parle ici, combien n’a-t-on pas vu de systèmes qui, prétendant embrasser sous un point de vue unique le règne animal entier, n’embrassaient réellement que les vertébrés? Tant la nouvelle voie qu’il venait d’ouvrir aux naturalistes était immense, et tant il avait été difficile de l’y suivre à cause de cette immensité même !
Dans ce premier mémoire, M. Cuvier venait donc d’établir enfin la vraie division des animaux à sang
DE G. CUVIER
blanc. Dans un second, reprenant une de leurs classes en particulier, celle des mollusques, il jette les premiers fondements de son grand travail sur ces animaux ; travail qui l’a occupé pendant tant d’années, et qui a produit l’ensemble de résultats le plus étonnant peut-être, et du moins le plus essentiellement neuf de toute la zoologie, comme de toute l’anatomie comparée moderne.
On n’avait point eu jusque-là d’exemple d’une anatomie aussi exacte, et portant sur un aussi grand nombre de parties fines et délicates.
Daubenton, ce- modèle de précision et d’exactitude, n’avait guère décrit avec ce détail que le squelette et les viscères des quadrupèdes : ici c’était la même attention, et une sagacité d’observation bien plus grande encore, portées sur toutes les parties de l’animal, sur ses muscles, sur ses vaisseaux, sur ses nerfs, sur ses organes des sens.
Swammerdam, Pallas, qui avaient embrassé toutes les parties de l’animal dans leurs anatomies, avaient borné ces anatomies à quelques espèces; en un autre genre, Lyonnet s’était même borné à une seule : ici c’était une classe entière d’animaux, et de tous les animaux la classe la moins connue, dont presque toutes les espèces se rnontraient décrites, et tout le détail, le détail le plus délicat, le plus secret de leur structure, mis au jour et développé.
Les mollusques ont tous un cœur, ainsi que je l’ai déjà dit, mais les uns n’en ont qu’un seul, comme
l'huître, comme le limaçon; les autres en ont deux; les autres en ont jusqu’à trois distincts, comme le poulpe, comme la seiche. Et cependant, c’est avec ces animaux, dont l’organisation est si riche, qui ont un cerveau, des nerfs, des organes des sens, des organes sécrétoires, que l’on en confondait d’autres, qui, comme les zoophijtes, comme les jmhjpes, par exemple, n’ont pour toute organisation qu’une pulpe presque homogène.
Les expériences de Trcmbley ont rendu célèbre le polype d'eau douce, cet animal qui pousse des bourgeons, comme une plante, et dont chaque partie, séparée des autres, forme un individu nouveau et complet. Toute la structure de ce singulier zoophijte se réduit à un sac, c’est-à-dire à une bouche et à un estomac.
M. Cuvier a fait connaître un autre zoophyte, dont la structure offre quelque chose de plus surprenant encore; car il n’a pas même de bouche : il se nourrit par des suçoirs ramifiés, comme les plantes; et sa cavité intérieure lui sert tour à tour d’estomac et d’une sorte de cœur, car il s’y rend des vaisseaux qui y conduisent le suc nourricier, et il en part d’autres vaisseaux qui portent ce suc aux parties.
Un des problèmes les plus curieux de toute la physiologie des animaux à sang blanc qui ait été résolu par M. Cuvier est celui de la nutrition des insectes.
Les insectes, comme je l’ai déjà dit, n’ont, au lieu de cœur, qu’un simple vaisseau dorsal; et, de plus, ce
DE G. CUVIER
vaisseau dorsal n’a aucune branche, aueune ramification, aucun vaisseau particulier qui s’y rende ou qui en parte.
C’est ce que l’on savait déjà par les travaux célèbres de Malpighi, de Swaininerdam , de Lyonnet; mais M. Cuvier va beaucoup plus loin : il examine toutes les parties du corps des insectes, l’une après l’autre ; et par cet examen détaillé il montre qu’aucun vaisseau sanguin, ou, ce qui revient au même, qu’aueune circulation n’existe dans ces animaux.
Comment s’opère donc leur nutrition ?
M. Cuvier eommence par faire remarquer que le but final de la eirculation est de porter le sang à l’air. Aussi tous les animaux qui ont un cœur ont-ils un organe respiratoire eirconscrit, soit poumon, soit branchies ; et le sang revenu des parties au cœur est-il invariablement contraint de traverser cet organe, pour y être soumis à l’action de l’air avant de retourner aux parties.
Mais, dans les insectes, l’appareil de la respiration est tout différent. Ce n’est plus un organe circonscrit qui reçoit l’air; c’est un nombre presque infini de vaisseaux élastiques, nommés trachées, qui le portent dans toutes les parties du corps, et qui le conduisent ainsi jusque sur le fluide nourricier lui-même, qui baigne continuellement ees parties.
En un mot, tandis que dans les autres animaux c'est le fluide nourricier qui, au moyen de la circulation, va chercher l’air, le phénomène se renverse dans les insectes, et e’esl, au eontraire, l’air qui y va chercher le
fluide nourricier, et rend par là toute circulation inutile.
Une autre découverte de M. Cuvier, non moins importante, est celle de l’appareil circulatoire de certains vers qui, tels que le ver de terre, la sangsue, avaient été jusque-là confondus avec ces zoophijtes d’une structure incomparablement plus simple, qui ne vivent que dans l’intérieur d’autres animaux.
Par une singularité remarquable, le sang de ces vers, à appareil circulatoire, est rouge : nouvelle circonstance qui montre encore combien était inexacte et vague la dénomination d'animaux à sang blanc, donnée jusqu’alors, d’une manière générale, aux animaux sans vertèbres.
Par tous ces grands travaux M. Cuvier avait donc fixé les limites de la classe des mollusques; il avait déterminé celle des vers à sang rouge; il les avait complètement séparées l’une et l’autre de celle des %oophytes; il avait enfin marqué la vraie place de ces zoophytes eux-mêmes, désormais relégués à la fin du règne animal.
Mais un principe qu’il avait empleyé dans tous ces travaux devait le conduire plus loin encore ; ce principe est celui de la subordination des organes ou des caractères.
La méthode ne doit pas se borner, en effet, à représenter indistinctement les rapports de structure; elle doit marquer, en outre, l’ordre particulier de ces rap-
DR G. CUVIER
ports et l’importance relative de chacun d’eux; et c’est à quoi sert précisément le principe de la subordination des organes.
Bernard et Laurent de Jussieu avaient déjà appliqué ce principe, aussi fécond que sûr, à la botanique ; mais les zoologistes n’avaient point encore osé en faire l’application à leur science, effrayés sans doute par ce grand nombre et par cette complication d’organes qui constituent le corps animal, et qui pour la plupart manquent aux végétaux.
Le principe de la subordination des organes ne pouvait s’introduire en zoologie que précédé par l’anatomie. Le premier pas à faire était de connaître les organes; la détermination de leur importance relative ne pouvait être que le second. Ces deux pas faits, il ne restait plus qu’à fonder les caractères sur les organes, et à subordonner ces caractères les uns aux autres, comme les organes sont subordonnés entre eux : tel a été proprement l’objet du Règne animal distribué d’ après son organisation, ce grand ouvrage où la nouvelle doctrine zoologique de l’illustre auteur se montre enfin reproduite dans son ensemble, et coordonnée dans toutes ses parties.
C’est à compter de cet ouvrage que l’art des méthodes a pris une face toute nouvelle.
Linnæus n’avait guère vu, dans cet art, qu’un moyen de distinguer les espèces. M. Cuvier est le premier qui ait entrepris de faire, de la méthode, l’instrument même de la généralisation des faits.
Prise en elle-même, la méthode n’est, pour lui, que la subordination des propositions, des vérités, des faits, les uns aux autres, d’après leur ordre de généralité.
Appliquée au règne animal, c’est la subordination des groupes entre eux, d’après l’importance relative des organes qui forment les caractères distinctifs de ces groupes.
Or, les organes les plus importants sont aussi ceux .qui entraînent les ressemblances les plus générales.
D’où il suit qu’en fondant les groupes inférieurs sur les orgmies subordonnés, et les groupes supérieurs sur les organes dominateurs, les groupes supérieurs comprendront toujours nécessairement les inférieurs, ou, en d’autres termes, que l’on pourra toujours passer des uns aux autres par des propositions graduées et de plus en plus générales, à mesure qu’on remontera des groupes inférieurs vers les supérieurs.
La méthode, bien vue, n’est donc que l’expression généralisée de la science ; c’est la science elle-même, mais réduite à ses expressions les plus simples; c’est plus encore : cet enchaînement des faits d’après leurs analogies, cet enchaînement des analogies d’après leur degré d’étendue, ne se borne pas à représenter les rapports connus; il met au jour une foule de rapports nouveaux, contenus les uns dans les autres; il les dégage les uns des autres ; il donne ainsi de nouvelles forces à l’esprit pour apercevoir et- pour découvrir; il lui crée de nôuveaux procédés logiques.
DE G. CUVIER
Jusqu’ici M. Cuvier n’avait vu dans chacune de ces trois grandes classes des animaux sans vertèbres : les mollusques, les insectes et les zoophytes, qu’un groupe pareil à chacune des quatre classes des animaux vertébrés : les quadrupèdes, les oiseaux, les reptiles et les poissons.
C’est qu’il n’avait considéré encore que les organes de la circulation.
En considérant le système nerveux, qui est un organe beaucoup plus important, il vit que chacune des trois grandes classes des animaux sans vertèbres répondait ou équivalait, non plus à telle ou telle classe des animaux vertébrés, prise à part, mais à tous ces animaux vertébrés, pris ensemble.
Une première forme du système nerveux réunit tous les animaux vertébrés en un seul groupe ; une seconde forme réunit tous les mollusques j une troisième réunit les insectes aux vers à sang rouge, et les uns et les autres aux crustacés, c’est le groupe des articulés; une quatrième forme, enfin, réunit tous les zoophytes.
Il y a donc quatre plans, quatre types, dans le règne animal, quatre embranchements, comme M. Cuvier les appelle; ou, en termes plus clairs et dépouillés de tout vague,. il y a quatre formes générales du système nerveux dans les animaux. '
P,ans les sciences d’observation et d’expérience, l’art suprême du génie est de transformer les questions, de simples questions de raisonnement, en questions de fait,
On disputait depuis plus d’un siècle sur la question de savoir s’il n’y a qu’un seul plan d’organisation dans les animaux ou s’il y en a plusieurs. Cette question, jusque-là posée en termes si vagues, M. Cuvier la transforme en cette autre, positive et de fait, savoir, combien il y a de formes distinctes du système nerveux dans les animaux.
Or, il y en a quatre, comme je viens de le dire : une pour les vertébrés, une pour les mollusques, une pour les articulés, une pour les zoophytes; il y a donc quatre plans, quatre types, quatre formes dans le règne animal.
Telle est la lumière que le grand ouvrage qui nous occupe a répandue sur le règne animal entier, que, guidé par lui, l’esprit saisit nettement les divers ordres de rapports qui lient les animaux entre eux : les rapports d’ensemble qui constituent l’unité, le caractère du règne; les rapports plus ou moins généraux qui constituent l’unité des embranchements, des classes; les rapports plus particuliers qui constituent l’unité des ordres, des genres.
Cependant cet ouvrage, d’une portée si vaste, d’un détail si immense, n’était point encore ce qu’aurait voulu M. Cuvier : c’est le propre du génie de voir toujours mieux et plus loin que tout ce qu’il fait.
Et d’ailleurs, en effet, bien que dans ce grand ouvrage toutes les espèces eussent été revues, la plupart n’étaient pourtant qu’indiquées ; ce n’était donc qu’un système
DE G. CUVIER
abrégé, ce n’était pas un système complet des animaux.
Or, l’idée d’un système complet des animaux, d’un système où toutes les espèces seraient non-seulement indiquées, distinguées, classées, mais représentées et décrites dans toute leur structure, est une de celles qui ont le plus constamment occupé M. Cuvier.
Aussi à peine ce grand ouvrage sur le règne animal était-il terminé, qu’un autre était commencé déjà. Je veux parler de VHistoire naturelle des Poissons, dont le premier volume a paru en 1828.
Après avoir opéré, dans le premier de ces deux ouvrages, la réforme complète du système des animaux, ce qu’il avait voulu, dans le second, c’était de montrer, par l’exposition détaillée et approfondie de toutes les espèces connues d’une classe, ce qu’on pourrait faire pour toutes les autres espèces, et pour toutes les autres classes.
Dans cette vue il avait choisi la classe des poissons, comme étant, parmi toutes celles des vertébrés, la plus nombreuse, la moins connue, la plus enrichie par les découvertes récentes des voyageurs.
En effet, Bloch et Lacépède, les derniers auteurs principaux en ichthyologie, n’avaient guère connu què quatorze cents espèces de poissons : dans l’ouvrage de M. Cuvier le nombre de ces espèces se serait élevé à plus de cinq mille; l’ouvrage entier n’aurait pas eu moins de vingt volumes; tous les matériaux étaient mis en ordre, et les neuf volumes- qui ont paru en moins de six années témoignent assez de la prodigieuse rapi-
dite avec laquelle toute cette vaste entreprise devait marcher.
Pressé par le peu de temps dont je puis disposer, je m’interdis tout détail sur cet ouvrage, étonnant par son étendue, plus étonnant encore par cet art profond de la formation des genres et des fomilles, dont l’auteur semble s’être complu à dévoiler les secrets les plus cachés, et par cette science des caractères, que nul homme ne posséda jamais à un tel degré ; résultats de l’expérience la plus consommée, et fruits du génie parvenu à toute sa maturité.
Tel est l’ensemble des grands travaux par lesquels M. Cuvier a renouvelé la zoologie; mais une réforme plus importante encore, et dont celle-ci n’est effectivement que la conséquence, c’est celle qu’il avait déjà opérée, ou qu’il opérait en même temps, dans V anatomie comparée.
On ne peut parler des progrès que Va7iatomie comparée a dus à M. Cuvier, sans un respect plus profond encore, et mêlé dTine sorte de recueillement ; il ne parlait jamais lui-même de cette science qu’avec enthousiasme; il la regardait, avec juste raison, comme la science régulatrice de toutes celles qui se rapportent aux êtres organisés ; et la mort l’a surpris méditant ce grand ouvrage qu’il lui consacrait, et où, rassemblant toutes ses forces, ce génie si vaste eût enfin paru dans toute sa grandeur.
Mais si cet ouvrage est à jamais perdu, du moins les
DE G. CUVIER
éléments principaux en subsistent, répandus dans tant de mémoires dont j’ai déjà parlé ; surtout dans les Leçons d’ Anatomie comparée, surtout dans les Recherches stir les Ossements fossiles : travaux immortels, et qui ont imprimé à V anatomie comparée un tel essor, qu’après avoir été pendant si longtemps la plus négligée des branches de Vhistoire naturelle, elle les a tout à coup dépassées et dominées toutes.
L’histoire de Vanatomie comparée compte trois époques nettement marquées : l’époque d’Aristote, celle de Claude Perrault, et celle de M. Cuvier.
Chacun sait avec quel génie Aristote a jeté les premiers fondements de Vanatomie comparée chez les anciens. Mais ce qui n’a pas été aussi remarqué, quoique non moins digne de l’être, c’est la puissance de tête avec laquelle Claude Perrault a recommencé toute cette science, dès le milieu du dix-septième siècle, et l’a recommencée par sa base même, c’est-à-dire par les faits particuliers.
Les descriptions de Perrault sont le premier pas assuré qu’ait fait Vanatomie comparée moderne. Daubenton lui en fit faire un autre; car il rendit ces descriptions comparables.
Vicq-d’Azyr alla plus loin encore.
Riche des travaux de Daubenton , de Haller, de Hunter, de Monro, de Camper, de Pallas, Vicq-d’Azyr embrassa Vanatomie comparée dans son ensemble ; il y porta ce génie profond qui voit dans les sciences le but à atteindre, et cet esprit de suite par lequel on
1 atteint; et la grande réforme opérée en effet par M. Cuvier dans V anatomie comparée nul ne l’avait plus avancée que Vicq-d’Azyr.
Ce fut meme un bonheur pour cette science que de passer immédiatement des mains de l’un de ces deux hommes dans les mains de l’autre.
Vicq-d’Azyr y avait porté le coup d’œil du physiologiste, M. Cuvier y porta plus particulièrement celui du zoologiste; et l’on peut croire qu’elle avait un égal besoin d’être considérée sous ces deux points de vue, On peut croire que sa réforme n’a été si complète, et son influence si générale, que parce que, tour à tour étudiée et remaniée pour se prêter à la zoologie et à la physiologie, elle a pu devenir tout à la fois le guide et le llambeau de ces deux sciences.
Quoi qu’il en soit, V anatomie comparée n’était encore qu’un recueil de faits particuliers touchant la structure des animaux; M. Cuvier en a fait la science des lois générales de l’organisation animale.
Ce même homme qui avait transformé la méthode zoologique, de simple nomenclature, en un instrument de généralisation , a su disposer les faits en anatomie comparée dans un ordre tel que de leur simple rapprochement sont sorties toutes ces lois admirables et de plus en plus élevées : par exemple, que chaque espèce d’organes a ses modifications fixes et déterminées ; qu’un rapport constant lie entre elles toutes les modificatiéns de l’organisme ; que certains organes ont sur l’ensemble de l’économie une induence plus marquée et plus dé-
DE G. CUVIER
eisive, d’où la loi de leur subordination j que certains traits d’organisation s’appellent nécessairement les uns les autres, et qu’il en est, au contraire, d’incompatibles et qui s’excluent, d’où la loi de leur corrélation ou co-existence et tant d’autres lois, tant d’autres rapports cjènéràusc, qui ont enfin créé et développé la partie philosophique de cette science.
Parmi tant de découvertes, parmi tant de faits particuliers dont il l’a enrichie, je dois me borner à citer ici les plus saillants, et encore ne puis-je, à beaucoup près, les citer tous.
Les travaux de Hunter et de Tenon avaient déjà fait faire de grands pas à la théorie du développement des dents; il a porté cette théorie à peu de chose près à sa perfection.
Ces parties, ces espèces de petits os qu’on appelle dents, paraissent, au premier aspect, des parties fort simples, et qui méritent à peine l’attention de l’observateur. Ces parties sont pourtant fort compliquées; elles ont des organes sécréteurs, comme leur géminé, leur membrane propre ; des substances sécrétées, comme leur émail, leur ivoire; et chacune de ces substances paraît à son tour, chacune paraît à une époque fixe.
Ces petits corps naissent, se développent, poussent leurs racines, meurent, tombent , sont remplacés par d’autres avec un ordre, une régularité admirables.
Et ce qui n’est pas moins admirable, bien que sous un autre point de vue, c’est que toutes les circonstances
de leur organisation et de leur développement sont aujourd’hui rigoureusement démontrées.
En s’appuyant sur l’étude des dents de V éléphant, où tout se voit en grand, M. Cuvier est parvenu à constater l’époque précise où chaque partie de la dent se forme, et par quel mécanisme elle se forme; comment chacune de ces parties, ayant fait son rôle d’organe producteur, disparaît; comment la dent tout entière disparaît à son tour, pour faire place à une autre, qui aura aussi et son développement d’ensemble et de détail, et son point d’organisation complète, et son dépérissement, et sa chute.
Perrault, Hérissant, Vicq-d’Azyr, avaient déjà fait connaître quelques points de la structure des organes de la voix des oiseaux; il a fait connaître cette structure d’une manière générale et par des comparaisons détaillées.
Il a, le premier, mis dans tout son jour la disposition singulière de l’organe de l’ouïe et la disposition, plus singulière encore, des fosses nasales dans les cétacés.
Tout le monde connaît la merveilleuse métamorphose qu’éprouve la grenouille pour passer de l’état de fœtus, ou de têtard, à l’état adulte. On sait qu’après avoir respiré, dans le premier de ces deux états, par des branchies, comme les poissons, elle respire, dans le second, par des poumons, comme les animaux terrestres.
DE G. CUVIER
M. Cuvier a fait connaître la structure des organes de la respiration et de la circulation d’un genre de reptiles qui offrent quelque chose de plus curieux encore.
La grenouille est tour à tour poisson dans son premier âge et reptile dans le second. Ces nouveaux reptiles, plus singuliers encore, tels que le prolèe, V axolotl, la sirène, sont toute leur vie reptiles et poissons ; ils ont tout à la fois des branchies et des poumons, et peuvent pendant toute leur vie respirer alternativement dans l’air et dans l’eau.
M. Cuvier est encore le premier qui ait donné une comparaison suivie des cerveaux dans les quatre classes des animaux vertébrés; le premier qui ait fait remarquer les rapports du développement de cet organe avec le développement de l’intelligence, branche de Vanatomie comparée devenue depuis si féconde et si étendue ; le premier, enfin, qui ait déduit, d’une manière rigoureuse, de la quantité respective de la respiration de ces animaux non-seulement le degré de leur chaleur naturelle, mais celui de toutes leurs autres facultés, de leur force de mouvement, de leur finesse des sens, de leur rapidité de digestion .
Mais l’application la plus neuve et la plus brillante qu’il ait faite de Yanatomie comparée est celle qui se rapporte aux ossements fossiles.
Tout le monde sait aujourd’hui que le globe que nous
habitons présente, presque partout, des traces irrécusables des plus grandes révolutions.
Les productions de la création actuelle, de la nature vivxante , recouvrent partout les débris d’une création antérieure, d’une nature détruite.
D’une part, des amas immenses de coquilles et d’autres corps marins, se trouvent à de grandes distances de toute-mer, à des hauteurs où nulle mer ne saurait atteindre aujourd’hui ; et de là sont venus les premiers faits à l’appui de toutes ces traditions de déluges, conservées chez tant de peuples. ,
D’autre part, les grands ossements découverts à divers intervalles dans les entrailles de la terre, dans les cavernes des montagnes, ont fait naître ces autres traditions populaires, non moins répandues et non moins anciennes, de races de géants qui auraient peuplé le monde dans ses premiers âges.
Les traces des révolutions de notre globe ont donc frappé de tout temps l’esprit des hommes; mais elles l’ont frappé longtemps en vain, et d’un étonnement stérile.
Longtemps même l’ignorance a été portée à ce point qu’une opinion à peu près générale, et je ne parle plus d’une opinion populaire, je parle de l’opinion des savants et des philosophes, regardait les pierres chargées d’empreintes d’animaux ou de végétaux, et les coquillages trouvés dans la terre, comme des jeux de la nature.
« Il a fallu, dit Fontenelle, qu’un potier de terre, » qui ne savait ni latin ni grec, osât, vers la fin du » seizième siècle, dire dans Paris, et à la face de tous les
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» docteurs, que les coquilles fossiles étaient -'de véri- » tables coquilles déposées autrefois par la mer dans les » lieux où elles se trouvaient alors ; que des animaux » avaient donné aux pierres figurées toutes leurs diffé- » rentes figures^ et qu’il défiât hardiment toute l’école » d’Aristote d’attaquer ses preuves. »
Ce potier de terre était Bernard Palissy, immortel pour avoir fait à peine un premier pas dans cette carrière, parcourue depuis par tant de grands hommes, et qui les a conduits à des découvertes si étonnantes.
A la vérité, les idées de Palissy ne pouvaient guère être remarquées à l’époque où elles parurent; et ce n’a été que près de cent ans plus tard, c’est-à-dire vers la fin du dix-septième siècle, qu’elles ont commencé à se réveiller, et, pour rappeler encore une expression de Fontenelle, à faire la fortune qu’elles méritaient.
Mais dès lors aussi on s’est occupé avec tant d’activité à rassembler les restes des corps organisés enfouis sous l’écorce du globe, et étudier les couches qui les recèlent; et, sous ces deux rapports, les faits se sont tellement et si rapidement multipliés, que quelques esprits élevés et hardis n’ont pas craint dès lors même de chercher à en embrasser la généralité dans leurs théories, et d’essayer de remonter ainsi à leurs causes.
C’est, en effet, à partir de la fin du 'dix-septième sièele et de la première moitié du dix-huitième qu’ont paru successivement les systèmes fameux deBurnet, de Leibnitz, de Woodward, de Winston, de Buffon ; tous systèmes prématurés, tous systèmes plus ou moins
erronés sans doute, mais qui eurent du moins cet avantage d’accoutumer l’esprit humain à porter enfin une vue philosophique sur ces étonnants phénomènes, et à oser se mesurer avec eux.
Un autre avantage, et plus précieux encore, c’est que tous ces systèmes, excitant les esprits, amenèrent bientôt, de toutes parts, des observations plus nombreuses, plus précises, plus complètes, dont le premier effet fut de renverser tout ce que ces systèmes avaient d’imaginaire et d’absurde; et le second, de fonder sur leurs
débris mêmes, la véritable théorie, l’histoire positive de la terre.
Le dix-huitième siècle, qui a marché si vite en tant de choses, n’a rien vu peut-être de plus rapide que les progrès de la science qui nous occupe. Ce même siècle, qui dans sa première moitié avait vu ou s’élever ou tomber tous ces systèmes dont je viens de parler, édifices brillants et fragiles, a vu poser dans la seconde, par les mains des Pallas, des Deluc, des de Saussure, des Werner, des Blumenbach, des Camper, les premiers fondements du monument durable qui devait leur succéder.
Parmi ces progrès, je dois surtout rappeler ici ceux qui se rapportent aux dépouilles fossiles des corps organisés.
Ce sont en effet ces restes des corps organisés, témoins subsistants de tant de révolutions, de tant de bouleversements éprouvés par le globe, qui ont fait naître les
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