‹ Éloges historiquesChapitre 4 sur 13 · XXX VU · texte numérisé non relu

XXX VU

des dents seules, par exemple, on pourra donc conclure, et conclure avec certitude, la forme des pieds, celle des mâchoires, celle de Vestomac, celle des intestins.

Toutes les parties , tous les organes se déduisent donc les uns des autres; et telle est la rigueur, telle est l’infaillibilité de cette déduction , qu’on a vu souvent M. Cuvier reconnaître un animal par un seul os, par une seule facette d’os ; qu’on Ta vu déterminer des genres, des espèces inconnues, d’après quelques os brisés et d’après tels ou tels os indifféremment : reconstruisant ainsi l’animal entier d’après une seule de ses parties, et le faisant renaître, comme à volonté, de chacune d’elles; résultats faits pour étonner, et qu’on ne peut rappeler, sans rappeler en effet toute cette première admiration, mêlée de surprise, qu’ils inspirèrent d’abord, et qui ne s’est point encore affaiblie.

Cette méthode précise, rigoureuse, de démêler, de distinguer les os confondus ensemble ; de rapporter chaque os à son espèce ; de reconstruire enfin l’animal entier d’après quelques-unes de ses parties, cette méthode une fois conçue, ce ne fut plus par espèces isolées, ce fut par groupes, par masses, que reparurent toutes ces populations éteintes, monuments antiques des révolutions du globe.

On put dès lors se faire une idée non-seulement de leurs formes extraordinaires, mais de la multitude prodigieuse de leurs espèces. On vit qu’elles embrassaient des êtres de toutes les classes : des quadrupèdes.

des oiseaux, des reptiles, des poissons, des crustacés, des mollusques, des zoophytes.

Je ne parle ici que des animaux , et cependant l’étude des végétaux fossiles n’offre pas des conséquences moins curieuses que celles que l’on a tirées du règne animal lui-même.

Tous ces êtres organisés, toutes ces premières populations du plobe, se distinguent par des caractères propres, et souvent par les caractères les plus étranges, les plus bizarres.

Parmi les quadrupèdes, par exemple, se présentent d’abord le jjaléothérium, Vanoplothérium, ces genres singuliers de pachydermes, découverts par M. Cuvier dans les environs de Paris, et dont aucune espèce n’a survécu, dont aucune n’est parvenue jusqu’à nous.

Après eux venait le mammouth, cet éléphant de Sibérie, couvert de longs poils et d’une laine grossière; le mastodonte, cet animal presque aussi grand que le mammouth, et que ses dents, hérissées de pointes, ont fait regarder pendant longtemps comme un éléphant carnivore ; et ces énormes paresseux, animaux dont les espèces actuelles ne dépassent pas la taille d’un chien, et dont quelques espèces perdues égalaient, par la leur, les plus grands rhinocéros.

Les reptiles de ces premiers âges du monde étaient plus extraordinaires encore, soit par leurs proportions gigantesques, car il y avait des lézards grands comme des baleines; soit par la singularité de leur structure, car les uns avaient l’aspect des cétacés ou mammifères

DE G. CUVIER

marins, et les autres le cou, le bec des oiseaux, et jusqu’à des sortes d’ailes.

Et, ce qui est plus surprenant encore que tout cela, c’est que tous ces animaux ne vivaient point à une même époque; c’est qu’il y aeu plusieurs générations, plusieurs populations successivement créées et détruites.

M. Cuvieren comptejusqu’à trois nettement marquées.

La première comprenait des mollusques, des poissons, des reptiles, tous ces reptiles monstrueux dont je viens de parler ; il s’y trouvait déjà quelques mammifères marins, mais il ne s’y trouvait aucun, ou presque aucun mammifère terrestre.

La seconde se caractérisait surtout par ces genres singuliers de pachydermes des environs de Paris, que je rappelais tout à l’heure : et c’est dès lors seulement que les mammifères terrestres commencent à dominer.

La troisième est celle des mammouths, des mastodontes, des rhinocéros, des hippopotames, des paresseux gigantesques.

Un fait bien remarquable, c’est que, parmi tous ces animaux, on n’a point trouvé d’ossements humains.

L’espèce humaine n’a donc été la contemporaine, ni de toutes ces races perdues, ni de toutes ces catastrophes épouvantables qui les ont détruites.

Ainsi donc, après l’âge des reptiles, après celui des premiers mammifères terrestres, après celui des mammouths et des mastodontes, est venue une quatrième époque, une quatrième succession d’êtres créés, celle qui

ELOGE IIISTOniQUE

constitue la population actuelle, celle que l’on peut appeler Vâge de Vhomme, car c’est de cet âge seulement que date l’espèce humaine.

La création du règne animal a donc éprouvé plusieurs interruptions, plusieurs destructions successives; et ce qui n’est pas moins étonnant, quoique tout aussi certain, c’est qu’il y a eu une époque, et la première de toutes, où aucun être organisé, aucun animal, aucun végétal, n’existait sur le globe.

Tous ces faits extraordinaires sont démontrés par les rapports des restes des êtres organisés avec les couches qui forment l’écorce du globe.

Ainsi, il y a eu une première époque où ces êtres n’existaient point, car les terrains primitifs ou primordiaux ne contiennent aucun de leurs restes; ainsi les reptiles ont dominé dans l’époque suivante, car leurs restes abondent dans les terrains qui succèdent aux primitifs ; ainsi la surface de la terre a été plusieurs fois recouverte par les mers, et plusieurs fois mise à sec, car les restes d’animaux marins recouvrent tour à tour les restes d’animaux terrestres, et sont tour à tour recouverts par eux.

La science, guidée par le génie, a donc pu remonter jusqu’aux époques les plus reculées de l’histoire de la terre, elle a pu compter et déterminer ces époques ; elle a pu marquer, et le premier moment où les êtres organisés ont paru sur le globe, et toutes les variations, toutes les modifications, toutes les révolutions qu’ils ont éprouvées.

DE G. CUVIER

Sans doute il serait injuste de laisser entendre ici que toutes les preuves de cette grande histoire ont été recueillies par M. Cuvier; mais il n’est pas jusqu’aux découvertes que d’autres ont faites après lui qui n’ajoutent encore à sa gloire, car c’est en marchant sur ses traces qu’on les a faites.

On peut même dire que plus ces découvertes sont précieuses, que plus toutes celles que l’on fera par la suite seront importantes, plus sa gloire s’en accroîtra, à peu près comme on a vu grandir le nom de Colomb, à mesure que les navigateurs venus après lui ont fait mieux connaître toute l’étendue de sa conquête.

Ce monde inconnu, ouvert aux naturalistes, est sans contredit la découverte la plus brillante deM. Cuvier.

Je n’hésite pourtant pas à placer à côté d’elle cette autre découverte, à mes yeux non moins importante, de la vraie méthode en histoire naturelle.

Le besoin des méthodes naît également pour notre esprit, et du besoin qu’il a de distinguer ^touTConmilre, et du besoin qu’il a de généraliser ce qu’il connaît, pour pouvoir embrasser et se représenter nettement le plus grand nombre possible de faits et d’idées.

Toute méthode a donc un double but, savoir, la distinction et la généralisation des faits.

Or, jusqu’à M. Cuvier la méthode s’est bornée à démêler et à distinguer ; c’est lui qui en a fait, comme je l’ai déjà dit, un instrument de généralisation : par où il a rendu un service éternel, non-seulement à l’histoire

naturelle, mais, j’ose le dire, à toutes les sciences.

Car la méthode, j’entends la vraie, est essentiellement une. Son objet est partout de s’élever jusqu’aux rapports les plus généraux, jusqu’à l’expression la plus simple des choses; et de telle sorte que tous ces rapports naissent les uns des autres, et tous des faits particuliers qui en sont l’origine et la source.

C’est là ce qu’entendait Bacon, quand il disait que toutes nos sciences ne sont ijuc les ftnts généralisés : mot qui peint admirablement la marche suivie par M. Cuvier.

C’est, en effet, par celte puissante généralisation des faits qu’il a créé la science des ossements fossiles ; qu’il a renouvelé dans leur ensemble la zoologie et l’anatomie comparée ; qu’il n’a jamais abandonné un ordre de faits sans remonter jusqu’à leur principe, et à leur principe le plus élevé : conduisant la classification zoologique jusqu’à son principe rationnel, la subordinàtion des organes j fondant la reconstruction des animaux perdus sur le principe de la corrélation des formes; démontrant la nécessité de certains intervalles, de eertaines interruptions dans l’échelle des êtres, par l’impossibilité même de certaines co-existences, de certaines combinaisons d’organes.

C’est dans cette habitude de son esprit de remonter, en toute chose, jusqu’à un principe sûr et démontré, qu’il faut chercher le secret de cette clarté si vive qu’il répand sur toutes les matières qu’il traite. Car la clarté résulte partout de l’ordre des pensées et de la chaîne continue de leurs dépendances.

DE G. CUVIER

C’est dans cette habitude encore que se trouve la raison pour laquelle ses opinions, en tout genre, sont si fermes, si arrêtées ; c’est qu’il ne se borne jamais à quelques rapports isolés, fortuits ; c’est qu’il remonte jusqu’aux rapports nécessaires, et qu’il les embrasse tous.

Deux choses frappent également en lui : l’extrême précocité de ses vues ; car c’est dès son premier mémoire sur la classe des vers de Linnæus, qu’il réforme toute cette classe, et par elle la zoologie entière ; c’est dès son premier cours d’anatomie comparée, qu’il refond toute cette science et la reconstitue sur une nouvelle base ; c’est dès son premier mémoire sur les éléphants fossiles, qu’il jette les fondements d’une science toute nouvelle, celle des animaux perdus : et cet esprit de suite, de persévérance, cette constance à toute épreuve, par lesquels il a développé, fécondé ses vues ; consacrant une vie entière à les établir, à les démontrer, à les mûrir par l’expérience, à les transformer enfin, de simples vues, fruits d’une conception hardie, d’une inspiration soudaine, en vérités de fait et d’observation.

Si je suis cet homme célèbre dans les routes diverses qu’il s’est tracées, je retrouve partout ces qualités dominantes de son esprit, l’ordre, l’étendue, l’élévation des pensées ; la netteté, la précision, la force des expressions.

Je retrouve toutes ces qualités unies à un style plus animé, plus varié, plus vif, dans ces Éloges historiques qui ont fait pendant longtemps une si grande partie du

charme et de l’éclat de vos réunions publiques.

On a beaucoup loué dans ces Éloges, et l’on ne peut trop y admirer sans doute, cette verve, ce feu qui y répandent tant de mouvement et de vie ; cet art de raeonter une anecdote, un trait, d’une manière si piquante ; cette vigueur de conception qui lie toutes les parties du discours en un ensemble si fortement construit qu’il semble avoir été créé d’un seul jet ; cette singulière aptitude enfin à s’élever aux considérations les plus variées et à peindre tant de personnages divers d’une manière également juste et frappante.

Ce qu’une observation un peu plus attentive y fait remarquer, avec peut-être plus de plaisir encore, c’est la même sagacité d’observation, la même finesse de rapprochements, le même art de comparer, de subordonner, de remonter à ce que les faits ont de plus général, porté dans un autre champ ; et, par-dessus tout, ces traits lumineux, profonds, qui saisissent tout à coup le lecteur, et le transportent dans un grand ordre d’idées.

M. Cuvier semble avoir été destiné à donner un nouveau caractère à tous les genres qu’il a cultivés. C’est lui qui a porté dans l’enseignement de l’histoire naturelle ces vues philosophiques et générales, qui jusque-là n’y avaient point pénétré encore.

Dans ses éloquentes leçons, l’histoire des sciences est devenue l’histoire même de l’esprit humain ; car, remontant aux causes de leurs progrès et de leurs erreurs, c’est toujours dans les bonnes ou mauvaises routes

DE G. CUVIER

suivies par l’esprit humain, qu’il trouve ces causes.

C’est là qu’il met, pour me servir d’une de ses expressions les plus heureuses, c’est là qu’il met l'esprit humain en expérience : démontrant, par le témoignage de l’histoire entière des sciences, que les hypothèses les plus ingénieuses, que les systèmes les plus brillants ne font que passer et disparaître, et que les faits seuls restent ; opposant partout aux méthodes de spéculation, qui n’ont jamais produit aucun résultat durable, les méthodes d’observation et d’expérience, auxquelles les hommes doivent tout ce qu’ils possèdent aujourd’hui de découvertes et de connaissances.

Eh ! dans quelle bouche çes grands résultats tirés de l’histoire des sciences, cette théorie expérimentale de l’esprit humain, si je puis ainsi dire, auraient-ils pu avoir plus d’autorité que dans la sienne ? Qui s’est montré plus constamment attaché à l’observation, à l’expérience, à l’étude rigoureuse des faits, et qui néanmoins a jamais enrichi son siècle de vérités plus neuves et plus sublimes?

Depuis que les hommes observent avec précision et font des expériences suivies, c’est-à-dire depuis à peu près deux siècles, ils devraient avoir renoncé, ce semble, à la manie de chercher à deviner au lieu d'observer; car, d’abord, on devrait se lasser, à la longue, de deviner toujours maladroitement; et ensuite, c’est qu’on devrait avoir fini par reconnaître que ce qu’on imagine est toujours bien au-dessous de ce qui existe, et qu’en un mot, et à ne considérer même que le côté brillant de nos théo-

ries, le merveilleux de l’imagination est toujours bien loin d’approcher du merveilleux de la nature.

Le débit de M. Cuvier était en général grave, et même un peu lent, surtout vers le début de ses leçons; mais bientôt ce débit s’animait par le mouvement des pensées; et alors ce mouvement qui se communiquait des pensées aux expressions, sa voix pénétrante, l’inspiration de son génie peinte dans ses yeux et sur son visage, tout cet ensemble opérait sur son auditoire l’impression la plus vive et la plus profonde. On se sentait élevé, moins encore par ces idées grandes, inattendues, qui brillaient partout, que par une certaine force de concevoir et de penser que cette parole puissante semblait tour à tour éveiller ou faire pénétrer dans les esprits.

Il a porté dans la carrière liu professorat le même caractère d’invention que dans la carrière des recherches et des découvertes. Après avoir créé l’enseignement de Vanatomie comparée au Jardin des Plantes, il a fait au Collège de France, d’une simple chaire d’histoire naturelle, une véritable chaire de la philosophie des sciences : deux créations qui peignent son génie^ et qui, aux yeux de la postérité, doivent honorer notre siècle.

M. Cuvier a laissé des mémoires sur sa vie, destinés, comme il l’a écrit lui-même, à celui qui aurait à prononcer son éloge devant cette Académie.

Ce soin qu’il a pris pour vous, Messieurs, me fait

DE G, CUVIER

un devoir d’ajouter ici quelques détails empruntés à ces mémoires.

« J’ai fait tant d’éloges historiques, dit-il en commente çant, qu’il n’y a rien de présomptueux à croire qu’on « fera le mien, et sachant par expérience tout ce qu’il « en coûte aux auteurs de ces sortes d’écrits pour être « informés des détails de la vie de ceux dont ils ont à « parler, je veux éviter cette peine à celui qui s’occu- « pera de la mienne.

« Linnæus, Tenon, et d’autres peut-être, n’ont pas « cru que cette attention fût au-dessous d’eux, et ils « ont rendu par là service à l’histoire des sciences. Ce « sont des exemples respectables, continue-t-il, et que « je puis opposer à ceux qui me taxeraient sur ce point « d’une vanité minutieuse. »

Il ne prévoyait pas que les détails de sa vie étaient destinés à devenir si populaires, que celui qui aurait l’honneur de prononcer son Éloge devant vous oserait à peine les reproduire.

Georges Guvier est né le 23 août 1 769, à Montbéliard, ville qui appartenait alors au duc de Wurtemberg, mais qui depuis a été réunie à la France.

Sa famille était originaire d’un village du Jura, qui porte encore le nom même de Cuvier. A l’époque de la réforme elle s’établit dans la petite principauté de Montbéliard, où quelques-uns de ses membres ont occupé des charges distinguées.

Le grand-père de M. Cuvier était d’une branche pau-

XLvin

vre ; il fut greffier de la ville. De deux fils qu’il eut, le second s’engagea dans un régiment suisse au service de France; et devenu, à force de bonne conduite et de bravoure, officier et chevalier de l’ordre du mérite, il épousa g cinquante ans une femme encore assez jeune, et dont le souvenir sera cher à la postérité, car elle a été la mère de Cuvier, et, de plus, son premier maître.

Femme d’un esprit supérieur, et mère pleine de tendresse, l’instruction de son fils fit bientôt toute son occupation. Bien qu’elle ne sût pas le latin, elle lui taisait répéter scs leçons; elle le faisait dessiner sous ses yeux; elle lui faisait lire beaucoup de livres d’histoire et de littérature; et c’est ainsi qu’elle développa, qu’elle nourrit dans son jeune élève cette passion pour la lecture et et cette curiosité de toutes choses qui, comme M. Cuvier le dit lui-même dans les mémoires qui me sont confiés, ont fait le ressort principal de sa vie.

On remarqua de bonne heure dans cet enfant cette prodigieuse aptitude à tous les travaux de l’esprit, qui a fait plus tard un des traits distinctifs de son génie. Tout réveillait, tout ekeitait son activité.

Un exemplaire de Buffon qu’il trouve, par hasard, dans la bibliothèque d’un de ses parents, allume tout à coup son goût pour l’histoire naturelle. Il s’applique aussitôt à en copier les figures, et, travail qui révèle encore mieux jusqu’où va déjà son goût naissant, à les enluminer d’après les descriptions.

Le séjour du jeune Cuvier à l’Académie de Stuttgard

UE (i. CUVIEU.

est trop connu pour que je m y arrête beaucoup ici.

Le souverain d’un petit État, Charles, duc de Wurtemberg, semblait s’être proposé de montrer dès lors à de plus grandes nations ce qu’elles pourraient faire pour l’instruction de la jeunesse.

Il avait réuni dans un magnifique établissement plus de quatre cents élèves, qui y recevaient des leçons de plus de quatre-vingts maîtres. On y formait tout à la fois des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des diplomates, des jurisconsultes, des médecins, des militaires, des professeurs dans toutes les sciences. Il y avait cinq facultés supérieures : le droit, la médecine, l’administration, l’art militaire et le commerce.

Le cours de philosophie terminé, les élèves de Stuttgard passaient dans une des cinq facultés supérieures. Cuvier choisit l’administration ; et le motif qu’il en donne doit être rapporté : « C’est, dit-il, que dans cette « faculté on s’occupait beaucoup d’histoire naturelle, et « qu’il y aurait par conséquent de fréquentes occasions » d’herboriser et de visiter les cabinets. »

Tout intéresse dans la vie d’un grand homme, mais on y recherche avec une sorte d’avidité ce qui peut jeter quelque jour sur la marche de ses travaux. On voudrait le suivre dans tous les progrès par où il a passé pour changer la face des sciences; on voudrait démêler jusque dans ses premiers pas quelque chose de la tournure de son esprit et du caractère de ses pensées.

On vient de voir comment, dès les premières figures

d’histoire naturelle qui lui tombent entré les mains, notre naturaliste, encore enfant, conçoit tout à coup l’heureuse idée de les enluminer d’après les descriptions.

Étant à Stuttgard, un de ses professeurs, dont il avait traduit les leçons en français, lui fait présent d’un Linnæus. C’était la dixième édition du Sijstème de la Nature; et ce livre fait à lui seul, pendant plus de dix ans, toute sa bibliothèque d’histoire naturelle.

Mais, à défaut de livres, il avait les objets; et cette étude directe, exclusive, des objets les lui gravait bien mieux dans la tête que s’il avait eu, je me sers de ses propres expressions, que s’il avait eu à sa disposition beaucoup d’estampes et de descriptions. N’ayant d’ailleurs ni ces figures ni ces descriptions, il les faisait lui-même.

Cependant toutes ces excursions dans l’histoire naturelle n’avaient point nui aux études prescrites; il avait remporté presque tous les prix; il avait obtenu l’ordre de chevalerie, qui ne s’accordait qu’à cinq ou six parmi tous ces jeunes gens ; et, selon toutes les apparences, il devait promptement obtenir un emploi.

Mais, fort heureusement pour lui, et plus heureusement encore pour l’histoire naturelle, car ces deux destinées sont désormais inséparables, la position de ses parents ne lui permettait pas d’attendre.

Il lui fallut donc prendre un parti : une place de précepteur lui ayant été offerte dans une famille de

DE G. CUVIER

Normandie, an moment où il quittait Stuttgard, il se hâta de l’accepter, et il partit aüssitôt pour Caen, où il arriva au mois de juillet 1788, âgé d’un peu moins de dix-neuf ans.

Dès ce moment sa passion pour l’histoire naturelle prit une nouvelle vigueur. La famille d’Hérici , chez laquelle il était, alla bientôt résider dans une campagne du pays de Gaux, à une petite lieue de Fécamp. C’est là que notre jeune naturaliste passa les années de 91 à 94, entouré, comme il le dit lui-même, des productions les plus variées que la mer et la terre semblaient lui offrir à l’envi, toujours au milieu des objets, presque sans livres, n’ayant personne à qui communiquer ses réflexions, qui, par là, n’en acquéraient que plus d’énergie et de profondeur.

C’est dès lors, en effet, que son esprit commence à s’ouvrir de nouvelles routes ; c’est dès lors qu’à la vue de quelques térébratules, déterrées près de Fécamp, il conçoit l’idée de comparer les espèces fossiles, aux espèces vivantes ; c’est dès lors que la dissection de quelques mollusques lui suggère cette autre idée d’une réforme à introduire dans la distribution méthodique des animaux : en sorte que les germes de ses deux plus importants travaux, la comparaison des espèces fossiles avec les espèces vivantes et la réforme de la classification du règne animal, remontent à celte époque.

LM ÉLOr.E HISTORIQUE

C’est de cette époque que datent aussi ses premières relations avec M. Tessier, que les orages de la révolution retenaient alors à Fécamp, et qui depuis quelque temps y occupait l’emploi de médecin en chef de l’hôpital militaire.

M. Tessier ne put voir le jeune Cuvieç sans être frappé de l’étendue de son savoir. Il l’engagea d’abord à faire un cours de botanique aux médecins de son hôpital; il écrivit ensuite à tous ses amis de Paris pour leur faire part de l’heureuse découverte qu’il venait de hiire ; il en écrivit surtout à ses amis du Jardin des Plantes, qui eurent aussitôt l’idée d’y appeler et d’y attacher le jeune Cuvier en qualité de suppléant de Mertrud, alors chargé de l’enseignement de V anatomie comparée.

« Je me suis sans cesse rappelé, dit à cette occasion « M. Cuvier, je me suis sans cesse rappelé une phrase « de M. Tessier dans sa lettre à M. de Jussieu ; Vous « vous souvenez, disait-il, que c’est moi qui ai donné « Delambre à l’Académie; 'dans un autre genre, ce « sera aussi un Delambre. »

C’est donc à M. Tessier que l’Académie et les sciences ont dû Delambre et Cuvier. Un homme qui d’ailleurs n’aurait rendu que ces deux services aux sciences devrait compter à jamais sur le respect et sur la reconnaissance de tous ceux qui les cultivent. Mais combien de pareils traits touchent plus vivement notre âme, quand ils ornent une vie consacrée tout entière aux sciences, à leurs progrès, à leurs applications, et qui

DE G. CUVIER

Page 1