‹ Éloges historiquesChapitre 3 sur 13 · XXVI II · texte numérisé non relu

XXVI II

vent actiiellement que sous la zone torride, avaient habité autrefois les contrées les plus septentrionales de nos continents.

Le second mémoire de Pallas dut beaucoup plus étonner encore ; car il y rapporte ce fait, qui parut effectivement alors à peine croyable, d’un rhinocéros trouvé tout entier dans la terre gelée, avec sa peau et sa chair; fait qui s’est renouvelé depuis dans cet éléphant découvert en 1 8ÜG sur les bords de la mer Glaciale, et si bien conservé que les chiens et les ours ont pu s’en disputer et en dévorer les chairs.

L’éveil une fois donné par Pallas, on trouva bientôt de ces dépouilles d’animaux du midi, non seulement dans les pays du nord, mais dans tous les pays de l’Ancien comme du Nouveau Monde.

Biiffon se hâta d’en déduire son système du refroidissement graduel des réglons polaires et de l’émigration successive des animaux du Nord au Midi.

Mais 4e dernier fait observé par Pallas, et que je viens de citer, renversait déjà ce système. Ce fait démontre effectivement, que le refroidissement du globe, loin d’avoir été graduel, a nécessairement été, au contraire, subit, instantané, sans aucune gradation; il démontre que le même instant qui a fait périr les animaux dont il s’agit a rendu glacial le pays qu’ils habitaient ; car s’ils n’eussent été gelés aussitôt que tués, il est évident qu’ils n’auraient pu nous parvenir avec leur peau, leur chair, toutes leurs parties, et toutes ces parties parlai tement conservées.

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L’hypothèse du refroidissement graduel ne pouvant donc plus être soutenue, Pallas y substitua celle d’une irruption des eaux venues du sud-est; irruption qui, selon lui, aurait transporté dans le nord les animaux de l’Inde.

Mais cette seconde hypothèse n’était pas plus heureuse que la première, car les animaux fossiles sont très-différents de ceux de l’Inde, et même de tous les animaux aujourd’hui vivants : dernier fait plus extraordinaire encore que tous ceux qui précèdent, et qu’il était réservé à M. Cuvier de mettre dans tout son jour.

Le fait d’une création ancienne d’animaux, entièrement distincte de la création actuelle, et depuis longtemps entièrement perdue, est le fait fondamental sur lequel reposent les preuves les plus évidentes des révolutions du globe. Il ne saurait donc être sans intérêt de voir comment a pu naître, se développer, se confirmer enfin l’idée de ce fait, le plus extraordinaire assurément qu’il ait été donné aux recherches scientifiques de découvrir et de démontrer.

Nous avons vu comment, vers la fin du seizième siècle, Bernard Palissy avait osé, le premier parmi les modernes, ayancer que les ossements, les empreintes, les coquillages fossiles, regardés pendant si longtemps comme des jeux de la nature, étaient les restes d’êtres réels, les véritables dépouilles de corps organisés.

En 1670, Augustin Scilla’ renouvela l’opinion dePa-

lissy, et la soutint avec force. Peu après, en 1 683, Leibnitz lui donna l’autorité de son nom et de son génie. Enfin, dès la première moitié du dix-huitième siècle, Buffon la reproduisit avec plus d’éclat encore, et la rendit bientôt populaire.

Mais ces êtres organisés, dont les débris innombrables se montrent répandus partout, sont-ils les analogues de ceux qui vivent aujourd’hui, soit sur les lieux mêmes où l’on trouve ces débris, soit dans d’autres lieux? ou bien leur espèce, leur genre ont-ils péri, et sont-ils entièrement perdus?

C’est là qu’est toute la difficulté, et l’on peut croire que cette difficulté n’aurait jamais été résolue, du moins avec une certitude complète, tant que l’on s’en serait tenu, par exemple, à l’étude des coquilles fossiles ou des poissons.

On aurait eu beau trouver, en effet, de nouvelles coquilles, de nouveaux poissons inconnus, on aurait pu toujours supposer que leur espèce vivait encore, soit dans des mers éloignées, soit à des profondeurs inaccessibles.

Il n’en est pas, à beaucoup près, ainsi pour les quadrupèdes. Leur nombre est beaucoup plus borné, surtout pour les grandes espèces ; on peut donc espérer de parvenir à les connaître toutes ; il est donc infiniment plus facile de s’assurer si des os inconnus appartiennent à l’une de ces espèces encore vivantes, ou s’ils viennent d’espèces perdues.

C’est là ce qui donne à l’étude des quadrupèdes fos-

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siles une importance propre, et aux déductions que l’on peut en tirer une force que ne sauraient avoir les déductions tirées de l’étude de la plupart des autres classes.

Buffon semble l’avoir senti. C’est principalement, en effet, sur les grands ossements fossiles de la Sibérie et du Canada qu’il chercha d’abord à appuyer la conjecture (car vu l’état de V anatomie comparée à l’époque où il écrivait, ce ne pouvait être encore qu’une conjecture) de certaines espèces perdues.

Et d’ailleurs cette conjecture même était si peu établie dans son esprit, du moins relativement aux quadrupèdes, qu’après avoir regardé, dans sa Théorie de la Terre, tous les animaux auxquels ces os extraordinaires ont appartenu comme des animaux perdus, il déclare ensuite, dans ses Époques de la Nature, qu’il ne reconnaît plus qu’une seule espèce perdue, celle qui depuis a été nommée mastodonte, et que tous les autres os dont il s’agit ne sont que des os d’éléphants et d’hippopotames.

Camper alla beaucoup plus loin ; et cela devait être, car Va7iatomie comparée n’avait cessé de marcher à grands pas depuis Buffon.

Aussi dès 1787, dans un mémoire adressé à Pallas, Camper énonce-t-il hautement l’opinion que certaines espèces ont été détruites par les catastrophes du globe ; et il fait plus : il l’appuie des premiers faits réellement positifs, quoique fort incomplets encore, qui aient été avancés pour la soutenir.

Ainsi donc, à mesure que 1:\ déferminalion des ossements fossiles a fait des progrès, l’idée d’animaux perdus en a fait aussi, et c’est toujours à la lumière de V anatomie comparée que ces progrès ont été faits.

C’est, en effet, cette lumière de Vanatomie comparée qui avait jusque-là manqué à tant de recherches laborieuses de tant de naturalistes. Mais il est aisé de voir que vers l’époque dont je parle, c’est-à-dire vers la fin du dix-liiiitième siècle, tout se préparait pour amener la solution cherchée depuis si longtemps, et qu’en un mot l’on touchait enfin sur ces étonnants, sur ces merveilleux phénomènes, au moment de quelque découverte, de quelque résultat complet et définitif.

Le 1" pluviôse an iv, jour de la première séance publique qu’ait tenue l’Institut National, M. Cuvier lut devant ce Corps assemblé son mémoire sur les espèces d’ éléphants fossiles, comparées aux espèces vivajites.

C’est dans ce mémoire qu’il annonce, pour la première fois, ses vues sur les animaux perdus. Ainsi, dans ce même jour où l’Institut ouvrait la première de ses séances publiques, s’ouvrait aussi la carrière des plus grandes découvertes que l’histoire naturelle ait faites dans notre siècle : singulière coïncidence, circonstance mémorable, et que l’histoire des sciences doit conserver.

M. Cuvier venait donc de commencer cette brillante suite de recherches et de travaux qui l’ont occupé pendant tant d’années, et par lesquels il a constamment

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tenu éveillés pendant tout ce temps l’étonnement et l’admiration de ses contemporains.

Dans ce premier mémoire, en effet, il ne se borne pas à démontrer que V éléphant fossile est une espèce distincte des espèces actuelles, une espèce éteinte, une espèce perdue ; il déclare nettement que le plus grand pas qui puisse être fait vers la perfection de la théorie de la terre serait de prouver qu’aucun de ces animaux, dont on trouve les dépouilles répandues sur presque tous les points du globe, n’existe plus aujourd’hui.

Il ajoute que ce qu’il vient d’établir pour \ éléphant, il l’établira bientôt d’une manière non moins incontestable pour le rhinocéros, pour Yours, pour le cerf, fossiles, toutes espèces également distinctes des espèces vivantes, toutes espèces également perdues.

Enfin, il termine par cette phrase remarquable, et dans laquelle il semblait annoncer tout ce qu’il a découvert depuis.

« Qu’on se demande, dit-il, pourquoi l’on trouve tant « de dépouilles d’animaux inconnus, tandis qu’on n’en « trouve aucune dont on puisse dire qu’elle appartient « aux espèces que nous connaissons, et l’on verra com- « bien il est probable qu’elles ont toutes appartenu à « des êtres d’un monde antérieur au nôtre, à des êtres « détruits par quelques révolutions du globe, à des « êtres dont ceux qui existent aujourd’hui ont rempli la « place. »

L’idée d’une création entière d’animaux antérieure à la création actuelle, l’idée d’une création entière dé-

truite et perdue, venait donc enfin d’être conçue dans son ensemble ! Le voile qui recouvrait tant d’étonnants phénomènes allait donc enfin être soulevé, ou plutôt il l’était déjà; et le mot de cette grande énigme, qui depuis un siècle occupait si fortement les esprits, ce mot venait d’être dit.

Mais, pour transformer en un résultat positif et démontré cette vue si vaste et si élevée, il fallait rassembler de toutes parts les dépouilles des animaux perdus; il fallait les revoir, les étudier toutes sous ce nouvel aspect; il fallait les comparer toutes, et l’une après l’autre, aux dépouilles des animaux vivants; il fallait avant tout créer et déterminer l’art même de cette comparaison.

Or, pour bien concevoir toutes les difficultés de cette méthode, de cet art nouveau, il suffit de remarquer que les débris, que les restes des animaux dont il s’agit, que les ossements fossiles, en un mot, sont presque toujours isolés, épars; que souvent les os de plusieurs espèces, et des espèces les plus diverses, sont mêlés, confondus ensemble; que presque toujours ces os sont mutilés, brisés, réduits en fragments.

Il fallait donc imaginer une méthode de reconnaître chaque os, et de le distinguer 'de tout autre avec certitude; il fallait rapporter chaque os à l’espèce à laquelle il appartient; il fallait reconstruire enfin le squelette complet de chaque espèce, sans omettre aucune des pièces qui lui étaient propres, sans en intercaler aucune qui lui fût étrangère.

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Que l’on se représente ce mélange confus de débris mutilés et incomplets, recueillis par M. Cuvier; que l’on se représente, sous sa main habile, chaque os, chaque portion d’os allant reprendre sa place, allant se réunir à l’os, à la portion d’os à laquelle elle avait dû tenir ; et toutes ces espèces d’animaux, détruites depuis tant de siècles, renaissant ainsi avec leurs formes, leurs caractères, leurs attributs, et l’on ne croira plus assister à une simple opération anatomique, on croira assister à une sorte de résurrection ; et, ce qui n’ôtera sans doute rien au prodige, à une résurrection qui s’opère à la voix de la science et du génie.

Je dis à la voix de la science : la méthode employée par M. Cuvier pour cette reconstruction merveilleuse n’est en effet que l’application des règles générales de Vanatomie comparée à la détermination des ossements fossiles.

Et ces règles elles-mêmes ne sont pas une moins . grande, une moins admirable découverte que les résultats surprenants auxquels elles ont conduit.

On a vu plus haut comment un principe rationnel, celui de la subordination des organes partout appliqué, partout reproduit dans l’établissement des groupes de la méthode, avait changé la face de la classification du règne animal.

Le principe qui a présidé à la reconstruction des espèces perdues est celui de la corrélation des formes, principe au moyen duquel chaque partie d’un animal

ELOr.E HISTORIQUE

peut être donnée par chaque autre, et toutes par une seule.

Dans une machine aussi compliquée, et néanmoins aussi essentiellement une que celle qui constitue le corps animal , il est évident que toutes les parties doivent nécessairement être disposées les unes pour les autres, de manière à se correspondre, à s’ajuster entre elles, à former enfin, par leur ensemble, un être, un système unique.

Une seule de ces parties ne pourra donc changer de forme sans que toutes les autres en changent nécessairement aussi. De la forme de l’une d’elles on pourra donc conclure la forme de toutes les autres.

Supposez un animal carnivore , il aura nécessairement des organes des sens, des organes du mouvement, des doigts, des débits, un estomac, des intestins disposés pour apercevoir , pour atteindre , pour saisir, pour déchirer, pour digérer une proie; et toutes ces conditions seront rigoureusement enchaînées entre elles; car, une seule manquant, toutes les autres seraient sans effet, sans résultat: l’animal ne pourrait subsister.

Supposez un animal herbivore, et tout cet ensemble de conditions aura changé. Les dents, les doigts, V estomac, les intestins, les organes du mouvement, les organes des sens, toutes ces parties auront pris de nouvelles formes , et ces formes nouvelles seront toujours proportionnées entre elles, et relatives les unes aux autres.

De la forme d’une seule de ces parties, de la forme

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