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DE
JOSEPH PRIESTLEY
J’ai à vous entretenir de la vie et des ouvrages du docteur Joseph Priestley, ecclésiastique anglais, né à Fieldliead près de Bristol, en 1728, mort à Philadelphie en 1804.
Ses grandes découvertes physiques l’avaient fait nommer associé étranger de l’Académie des Sciences de Paris, et l’Institut s’était empressé de se l’attacher en la même qualité. Il appartenait également à la plu- I part des académies de l’Europe, et l’hommage que je 1 lui rends aujourd’hui lui a peut-être déjà été rendu I dans plusieurs grandes capitales.
:j Cette honorable unanimité paraîtra d’autant plus ras- ^ surante aux amis des lumières, elle leur prouvera d’auil tant mieux l’irrésistible influence d’un mérite réel, que
celui qui en tut l’objet ne mit aucune adresse, n’employa aucun ménagement pour se la procurer ; que sa vie fut toute polémique; qu’il sembla toujours se plaire à combattre les opinions les plus dominantes, et qu’il attaqua les intérêts les plus chers à certaines classes d’ hommes.
11 est vrai que cette ardeur excessive à soutenir ses idées lui attira des haines implacables. 11 fut longtemps en butte à toutes les calomnies, et plusieurs fois la victime de persécutions atroces. Une populace soulevée par les rapports mensongers de ses ennemis lui ravit en un seul jour le fruit du travail de toute sa vie, et ce ne fut qu’en s’expatriant, qu’il parvint à lasser l’acharnement de ses persécuteurs. Mais, lorsque ses concitoyens semblaient l’abandonner, plusieurs peuples s’empressèrent de lui offrir un asile honorable, et en cet instant même où, dans un pays en guerre avec le sien, la principale institution littéraire de la nation vient lui payer par mon organe le triste et dernier tribut qu’elle doit à tous ses membres, je vois dans cette enceinte plusieurs de ceux qu’il a combattus, joindre en quelque sorte leur voix à la mienne, et mettre par leur généreux concours le comble à son triomphe.
Les sciences et la philosophie n’auront rien à redouter de leurs aveugles ennemis, 'aussi longtemps qu’un pareil prix attendra l’homme qui aura agrandi le noble édifice de nos connaissances; aussi longtemps qu’en servant ainsi l’humanité entière le génie saura s’affranchir des entraves des petites relations locales; aussi
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longtemps, enfin, que le développement de quelques vérités nouvelles fera pardonner ce que les opinions peuvent avoir d’ailleurs de bizarre, d’extraordinaire, peut-être même de dangereux : car, je ne dois pas vous le dissimuler, il y en a de toutes ces sortes parmi celles de Priestley.
En effet, son histoire va vous montrer, en quelque façon, deux hommes différents, je dirais presque opposés.
L’un , physicien circonspect , n’examine que les objets qui sont du domaine de l’expérience, ne porte dans ses procédés qu'une logique timide et rigoureuse, ne se permet ni systèmes, ni préventions, ne cherche que la vérité, quelle qu’elle puisse être, et presque toujours il la découvre et l’établit de la manière la plus brillante. L’autre, théologien téméraire, aborde avec audace les questions les plus mystérieuses, méprise la croyance des siècles, rejette les autorités les plus révérées, arrive dans la lice avec des opinions conçues d’avance, cherche à les faire valoir plus qu’à les examij ner, et se jette, pour les soutenir, dans les hypothèses ! les plus contradictoires.
I Le premier livre tranquillement ses découvertes à
Il l’examen des savants : elles s’établissent sans difficulté ; elles lui procurent une gloire sans contradicteurs. Le second s’environne d’un appareil guerrier ; il se hérisse d’érudition, de métaphysique : il attaque toutes les i sectes, il ébranle tous les dogmes-, il révolte toutes les 0 consciences par l’ardeur qu’il semble mettre à les subjâ juguer.
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C’est contre l’homme du ciel, c’est contre le ministre de paix, que l’on prend les armes terrestres; c’est lui qu’on accuse d’exciter la haine, d’appeler la vengeance, de troubler la société. Le physicien profane est respecté de tout le monde : chacun avoue qu’il ne prétend défendre la vérité que par la raison, qu’il n’emploie ses découvertes qu’au bien des hommes, qu’il ne met dans ses écrits que de la douceur et de la modestie.
Obligé, comme je le suis, de vous faire connaître Priestley tout entier, il faut bien que je vous le retrace dans ses deux caractères ; il faut bien que je vous parle aussi du théologien, du métaphysicien et du politique : je ne me méprendrai point cependant sur ce que mes fonctions réclament plus particulièrement ; et je n’oublierai point que c’est le physicien qui était associé de l’Institut national, et que vous devez surtout attendre ici l’exposé de ses découvertes.
Il est probable d’ailleurs que c’est aussi ce qui intéressera le plus en lui l’Europe et la postérité. Il a dit quelque part que, pour une réputation durable, les travaux scientifiques sont autant au-dessus de tous les autres, que les lois de la nature sont au-dessus de l’organisation des société^, et qu’aucun des hommes d’état qui se sont partagé le pouvoir dans la Grande-Bretagne,, n’approche de la célébrité des Bacon, des Nevs'ton et des Boyle : maxime exagérée peut-être, et qu’il eût été cependant bien heureux d’avoir toujours présente à Tesprit ; mais il n’est pas le premier homme célèbre dont le jugement n’ait pu maîtriser le caractère.
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11 est poiirtaiiL essentiel de dire iei (jiie ses opinions divergentes n’influèrent point sur sa conduite, et que, si l’on en excepte les malheurs qui accablèrent sa vieillesse sans qu’il les eût mérités, il n’y eut rien dans les événements de sa vie que d’uniforme et de simple. La seule liste de ses ouvrages l’indiquerait assez ; et lorsque l’on saura qu’il a fait plus de cent volumes, on s’attendra bien qu’il n’a pas été répandu dans le monde, et que son histoire ne pourra guère consister que dans une analyse de ses écrits.
Son père, qui était marchand, mourut de bonne heure, et le laissa dans une grande pauvreté ; mais une tante riche et pieuse se chargea de son sort, et lui fit étudier les langues et la théologie. Après avoir été pendant quelque temps vicaire ou pasteur des presbytériens de quelques petites communes, il obtint, à Warrington, un emploi dans une école de la même secte. Il reprit ensuite les fonctions pastorales pour les dissidents de Leeds, ville voisine du lieu de sa naissance. Ses écrits sur la physique et ses premières recherches sur les airs, lui ayant donné de la réputation, lord Shelburne, secrétaire d’État, appelé depuis marquis de Landsdown, l’appela auprès de lui comme bibliothécaire, et le prit pour compagnon de voyage en France et dans quelques ' autres contrées. Au bout de sept ans il quitta la maison de ce seigneur, pour s’établir à Birmingham comme ministre et comme instituteur de la jeunesse. Il y demeura onze années, jusqu'aux persécutions qui le contraignirent de quitter cette ville, et qui bientôt après le
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déterminèrent à se retirer aux États-Unis. Tel est le précis court et cependant complet de sa vie privée : celui de ses ouvrages est plus important et doit être plus étendu.
Ceux qu’il publia d’abord, furent consacrés à l’enseignement. Une grammaire anglaise, sa première production, est encore employée dans beaucoup d’écoles de la Grande-Bretagne ‘. Ses cartes historiques et biographiques, qui retracent à l’œil d’une manière commode l’origine et la chute de chaque état, ainsi que la durée de la vie de chaque homme célèbre, mériteraient d’être introduites partout U Ses leçons sur l’histoire indiquent toutes les vues, toutes les connaissances qu’il faut avoir pour étudier avec fruit les révolutions des peuples U Celles d’art oratoire et de critique passent pour très-propres à servir de guide aux jeunes gens \ Ce fut encore dans ce genre didactique qu’il écrivit ses premiers ouvrages de physique, son Histoire de l’électricité, celle de l’optique, et ses éléments de perspective
> Imprimée en 1762 et 1768. 11 y joignit, en 1772, des Observations ■pour l'usage de ceux qui font des progrès dans le langage, et des Leçons sur la théorie du langage et la grammaire universelle.
2 Nouvelle carte d’histoire, et Carte de biographie; 1765.
3 Dans leur dernière forme elles ont pour litre : Leçons sur l’histoire et la politique générale, etc. 1788, in-4®.
•* Cours de leçons sur l'art oratoire et la pratique, 1777, in-4“.
5 L’Histoire et l’état présent de l’électricité; Londres, 1767 et 1775 ; in-4®. Elle a été traduite en français par Brisson ; Paris, 1771; 2 vol. iii-l 2. — L’Histoire de l’état présent des découvertes relatives à la vision et aux couleurs. Londres, 1772; 2 \ol. in ■ ~ ftitroduction fa-
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L’histoire de rélectricité eut le mérite de paraître à une époque intéressante, lorsque Franklin venait de faire jeter à cette belle branche de la physique son plus brillant éclat, et d’en tirer l’application la plus audacieuse : résumé clair et précis de tout ce qui avait été fait jusque-là, cet ouvrage fut traduit dans plusieurs langues, et commença à répandre au dehors la réputation de Priestley.
Mais, quittant le travail ingrat d’exposer les découvertes des autres, il ne tarda pas à se placer lui-même parmi les physiciens originaux.
C’est par ses recherches sur les différentes espèces d’air, qu’il a sui'tout mérité ce titre, et qu’il a établi le monument le plus durable de sa gloire ‘.
Depuis longtemps on savait que plusieurs corps laissent échapper de l’air, et que d’autres en absorbent dans certaines circonstances. On avait remarqué que l’air des fosses d’aisances, du fond des puits, celui qui s’élève des liqueurs en fermentation, éteint les lumières et fait périr les animaux; on connaissait encore, dans l’intérieur des mines, un air léger qui s’élève le plus souvent vers les voûtes des souterrains, et qui s’enflamme
miliére à la théorie et à la pratique de la perspective, 1/71 : in-8“. — Il a aussi donné une Introduction familière à l’étude de l'électricité , 1768; in-8”.
' Expériences et observations sur différentes espèces d’air. I.e premier volume parut en 1774 : .1 y en a trois ; le dernier est de 1779. Cet ouvrage a été eonünné sous le tilie A’Expériences et observations concernant différentes branches de la philosophie naturelle; 3 vol. in-8“, dont le dernier est de Birmingham, 1786. Le tout a été traduit en fran- <;ais par Gibelin; 6 vol. in-12, Paris, 1775 à 1780.
quelquefois avec de grandes explosions : le premier avait reçu le nom d’air fi,xe, et l’autre celui d’air inflammable. Ce sont les mêmes que nous appelons aujourd’hui gaz acide carbonique et gaz hydrogène. Cavendish avait déterminé leurs pesanteurs spécifiques; Black avait reconnu que c’est l’air fixe qui rend la chaux et les alcalis effervescents, et 6g?’^mann n’avait point lardé à démêler sa nature acide : telles étaient les connaissances à cet égard, quand Priestley s’empara de cette matière, et la traita avec un bonheur qui n’a été donné qu’à luimême.
Logé à Leeds près d’une brasserie, il eut la curiosité d’examiner l’air fixe qui s’exhale de la bière en fermentation, et le pouvoir délétère que cet air exerce sur les animaux, ainsi que son influence sur la flamme des bougies.
Ses essais lui ayant donné des résultats remarquables, il en tenta de pareils sur l’air inflammable.
Voulant ensuite déterminer toutes les circonstances dans lesquelles ces deux airs se manifestent, il remarqua bientôt que, dans un grand nombre de combustions, surtout dans les calcinations des métaux, l’air où ces opérations se font, est altéré dans sa nature, sans qu’il y ait de production d’air fixe ni d’air inflammable. De là sa découverte d’une troisième espèce d’air nuisible, qu’il appela Vair phlogisticiué, et qui depuis a été nommée gaz azote.
Il se servait de petits animaux pour essayer l’action pernicieuse de ces différents airs, et se voyait obligé de
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causer des tourments à des êtres sensibles. Son caractère se peint dans la joie qu’il éprouva lors de la découverte d’une quatrième espèce qui le dispensait d’avoir recours à ces moyens cruels : c’était Vair nitreux, qui jouit de la propriété de diminuer subitement le volume de tout autre air auquel on le mêle, à peu près dans la proportion où cet autre air est respirable, et, par conséquent, de celle de mesurer jusqu’à un certain point le degré de salubrité des différents airs.
Cette découverte, origine de la branche de physique qu’on nomme eudiométrie, était de première importance; toutes les sciences naturelles étaient intéressées à posséder une telle mesure, et la médecine en aurait pu surtout tirer un grand parti, si les procédés scientifiques n’avaient pas tant de peine à s’introduire dans la pratique des arts même les plus scientifiques.
La combustion, la fermentation, la respiration, la putréfaction, produisaient tantôt de l’air fixe, tantôt de l’air inflammable, tantôt de l’air phlogistiqué ; il y avait donc une infinité de causes capables de vicier l’air ; et cependant sa pureté n’étant point sensiblement altérée depuis tant de temps que ces causes agissent, il fallait qu’il y eût dans la nature quelque moyen constant de rétablir cette pureté.
Priestley le trouva dans la propriété qu’il découvrit aux végétaux de purifier l’air atmosphérique pendant le jour en décomposant l’air fixe, propriété qui est de plus la première clef de toute l’économie végétale, et qui, jointe à celle qu’ont les animaux de gâter l’air en le
respirant, fit entrevoir dès lors, ce que la suite a mieux développé, que le ressort de la vie consiste surtout dans une transformation perpétuelle de fluides élastiques.
Ainsi ces découvertes sur les airs ouvraient un champ tout nouveau aux recherches sur les corps vivants; la physiologie et la médecine se trouvaient éclairées d’une lumière inconnue. De nouveaux rayons, plus vifs encore, partirent bientôt du même foyer.
Ayant appliqué la chaleur d’un verre ardent à des chaux de mercure, Priestley eut le bonheur d’obtenir pure et isolée cette portion respirable de l’air atmosphérique que les animaux consomment, que les végétaux restituent, que les combustions altèrent : il la nomma Vair déphJogistiqué.
Les autres airs différents de l’air commun éteignaient les lumières : celui-ci les faisait brûler avec une flamme éclatante, avec une rapidité prodigieuse. Les autres faisaient périr les animaux : ils vivaient dans celui-ci plus longtemps même que dans l’air commun, sans avoir besoin qu’on le renouvelât; leurs facultés semblaient y acquérir plus d’énergie. L’on crut un instant posséder un moyen nouveau d’exciter et peut-être de prolonger la vie, ou du moins un remède assuré contre la plupart des maladies du poumon.
Cet espoir a été trompeur; mais l’air déphlogistiqué n’en est pas moins resté l’une des plus brillantes découvertes du dix-huitième siècle ; c’est lui que, sous le nom d’oxygène, la chimie moderne regarde comme l’agent le
DK JOSEPH PUIESTI.ET.
plus universel de la nature. Par lui s’opèrent toutes les combustions, toutes les calcinations; il entre dans la composition de la plupart des acides ; il est un des éléments de l’eau et le grand réservoir du feu ; c’est à lui que nous devons presque toute la chaleur arlificielle que nous nous procurons dans la vie commune et dans les arts; c’est lui qui, dans la respiration, donne à nos corps, ainsi qu’à ceux des animaux, leur chaleur naturelle et le principe matériel de leurs mouvements. L’énergie des diverses espèces d’animaux est en rapport avec la force de son action sur elles; les végétaux ne passent par aucune période de leur accroissement, sans qu’il s’y combine ou qu’il s’en dégage de diverses manières : en un mot, la physique, la chimie, la physiologie végétale et animale n’ont presque aucun phénomène qu’elles puissent entièrement expliquer sans lui.
Ce n’est là qu’une légère esquisse des découvertes les plus remarquables de Priestley ; le temps me force d’en négliger une foule qui pourraient à elles seules fournir encore de riches matériaux pour l’éloge d’un autre. Chacune de ses expériences devenait dès lors, soit entre ses mains, soit entre celles des autres physiciens, féconde en conséquences lumineuses ; et il en est encore dans le nombre auxquelles on n’a point fait assez d’attention, et qui deviendront peut-être un jour le germe d’un ordre tout nouveau de vérités importantes.
Aussi son travail fut reçu avec un intérêt général;
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on le traduisit dans toutes les langues; les plus illuslustres physiciens répétèrent ses expériences, les varièrent, les commentèrent. La Société royale lui décerna dès son premier volume la médaille de Copley, qui s’accorde au meilleur travail physique publié dans l’année ; une médaille de peu de valeur, mais que l’Angleterre considère comme le prix le plus noble auquel on puisse arriver dans les sciences. L’Académie de Paris lui accorda un prix non moins noble et plus difficile encore à obtenir, parce qu’il est plus rare, l’une de ces huit places d’associés étrangers, auxquelles tous les savants de l’Europe concourent, et dont la liste, commençant par les noms de Newton , de Leibnitz et de Pierre le Grand, n’a dégénéré dans aiibun temps de ce premier éclat.
Priestley, comblé de gloire, s’étonnait modestement de son bonheur, et de cette multitude de beaux faits que la nature semblait n’avoir voulu révéler qu’à lui seul. Il oubliait que ses faveurs n’étaient pas gratuites, et que, si elle s’était si bien expliquée, c’est qu’il avait su l’y contraindre par une persévérance infatigable à l’interroger, et par mille moyens ingénieux de lui arracher des réponses.
Les autres cachent soigneusement ce qu’ils doivent au hasard ; Priestley semble vouloir lui tout accorder : il remarque, avec une candeur unique, combien de fois il en fut servi sans s’en apercevoir, combien de fois il posséda des substances nouvelles sans les distinguer ; et jamais il ne dissimule les vues erronées qui le di-
DE JOSEPH PRIESTLEY
figèrent quelquefois, et dont il ne fut désabusé que par l’expérience.
Ces aveux firent honneur à sa modestie, sans désarmer la jalousie. Ceux à qui leurs vues et leurs méthodes n’avaient jamais rien fait découvrir, l’appelaient un simple faiseur d’expériences, sans méthode et sans vues : il n’est pas étonnai^t, ajoutaient-ils, que, dans tant d’essais et de combinaisons, il s’en trouve quelques-uns d’heureux.
Mais les véritables physiciens ne furent point dupes de ces critiques intéressées. Ils savent par combien d’efforts il faut toujours que soient achetées ces idées heureuses, mères et régulatrices de toute les autres ; et les hommes qui, après avoir eu le bonheur de faire de grandes découvertes, ont pris plaisir à augmenter notre admiration par le beau jour dans lequel ils les ont placées, ne savent point mauvais gré à ceux qui, comme Priestley, ont mieux aimé accélérer notre jouissance, en offrant les leurs à mesure qu’ils les faisaient, et en traçant avec ingénuité tous les détours qui les y ont conduits.
C’était là l’effet de sa manière d’écrire. Son livre n’est point une construction définitive, un ensemble de théorèmes qui se déduiraient les uns des autres, comme ils pourraient avoir été conçus dans la raison éternelle ; c’est le simple journal de ses pensées dans tout le désordre de leur suecession. On y voit un homme qui marche d’abord à tâtons dans une profonde nuit ; qui épie les moindres lueurs -, qui cherche à les rapprocher, à les rélléclîir ; que des éclairs trompeurs et passagers
égarent quelquefois, mais qui arrive enfin à la région la plus riche et la plus vaste.
Serions-nous tachés si les grands maîtres du genre humain, si les Archimède, les Newton, nous avaient mis ainsi dans les confidences de leur génie ? Newton , interrogé comment il était parvenu à ses grandes découvertes , répondit : C’est en y pensant longtemps. Quel plaisir nous aurions à connaître cette longue suite de pensées dont naquit enfin cette grande pensée de Newton, celte pensée ipii est, pour ainsi dire, encore aujourd’hui l’âme de tous ses successeurs ! Ses livres nous font apprécier les forces de la nature ; mais ce n’est qu’en le voyant ainsi en action, que nous connaîtrions véritablement le plus beau des ouvrages de la nature, le génie d’un grand homme.
Il ne faut pas croire cependant que les découvertes de Priestley aient toutes été senties par lui, ni qu’il eût pu les exposer dans son livre aussi clairement que nous les y distinguons, et que nous les exposerions aujourd’hui. Il ne connaissait, lorsqu’il les fit, d’autre théorie chimique que celle de Stahl, qui, formée d’après des expériences où les airs n’entraient pour rien, ne pouvait en embrasser, encore moins en prévoir tous les phénomènes. De là une sorte d’hésitation dans ses principes, une sorte d’embarras et d’incertitude dans ses résultats. Cherchant partout le phlogistique , il est obligé de le supposer tout autrement constitué, dans cet air fixe si lourd, si acide; dans cet air inflammable si léger; dans cet air phlogistiqué qui n’a aucune qualité des
DR JOSEPH PRIESTLEY
deux autres. H y a des cas où une accumulation de phlogistique diminue le poids de la combinaison ; il communique donc alors une légèreté absolue aux mélanges où il entre ; dans d’autres cas il produit un effet contraire. Rien ne semble uniforme, et l’on ne trouve aucune conclusion générale et précise.
Il a fallu que la cbimie moderne vînt tirer cette conclusion, et elle n’a eu besoin pour cela que d’une ou deux formules. Il ny a point de phlogistique ; l'air pur est une substance simple; l’air phlogistiqué , l'air inflammable en sont d’autres; la combustion n’est qu’une combinaison de l’air pur avec les corps. Semblable aux mots sublimes rapportés dans la Genèse, ce peu de paroles a tout éclairci, tout débrouillé ; le chaos s’est arrangé, chaque fait est venu se placer, et le tout a formé le plus magnifique des tableaux.
Mais, comme les dieux des païens, cette chimie ne pouvait rien créer de rien; il lui fallait une matière, un sujet pour son ordonnance; et cette matière, c’est surtout Priestley qui la lui a fournie*.
* Voyez principalement ses Mémoires
Sur le phlogistique et la conversiùn apparente de l'eau en air. Trans. phil., 1783;
Sur le principe de l’acidité, la composition de l'eau et le phlogistique; Transactions phil,, 1788, Paris;
Sur la phlogistication de l’esprit de nitre ; ib., 1789 ;
Sur la transmission des vapeurs acides au travers des tubes de terre rouge, et sur le phlogistique ; ib.;
Sur la génération de l’air par l’eau, et la décomposition de l’air déphlogistiqué et de l'air m/lammable; ib., 1793;
Ses Expériences sur l’analyse de l’air atmosphérique, et ses Considé-
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Sous ce rapport il peut donc à bon droit être considéré comme un des pères de la chimie moderne, et sa gloire s’associe très-justement à celle des auteurs de cette célèbre révolution dans le système des connaissances humaines.
Mais c’est un père qui ne voulut jamais reconnaître sa fille.
Sa persévérance à combattre pour ses premières idées lut inouie. 11 voyait sans s’émouvoir leurs plus habiles défenseurs passer successivement dans le parti ennemi, et lorsque M. Kirvan eut, presque le dernier de tous, abjuré le pblogistique, Priestley, resté seul sur le champ de bataille, porta encore nn nouveau défi dans un mémoire adressé aux principaux chimistes français.
Par un hasard heureux le défi fut relevé à l’instant et sur le lieu même. M. Adet, alors ambassadeur de France aux États-Unis, se trouva aussi un digne représentant de la chimie française, et répondit aux nouveaux arguments élevés contre elle. Ils venaient presque tous de ce que Priestley, si ingénieux, si adroit dans les procédés de cette chimie transcendante dont il était le créateur, avait peu d’exercice dans ceux de la chimie ordi-
rations sur la doctrine du phlogistique et la décomposition de l’eau; 2 vol. in-8», 179,6 et 1797;
La Doctrine du phlogistique établie, et celle de la composition de l’eau réfutée; L800.
Il a reproduit les mêmes idées sous des titres un peu didérents dans les Mémoires de la Société américaine, volumes IV et V.
Réponse aux observations de Cruikshank pour la défense du nouveau système de chimie. Journ. de Nicliolson; vol. IV, p, 1.
U y a encore une multitude d’autres articles dans divers journaux.
DE JOSEPH PRIESTLEY
naire. 11 tirait, par exemple, de l’air fixe de substances où il ne soupçonnait pas qu’il fût entré, et niait d’après cela qu’il dût toujours son origine au charbon. Lorsqu’il voulait former de l’eau avec de l’oxygène et de l’hydrogène, il trouvait toujours un peu d’acide nitrique, et ne voulait pas tenir compte de la portion d’azote qui le produisait \
Ses nouveaux écrits ne ramenèrent donc à son opinion aucun de ceux qui l’avaient abandonnée. 11 éprouva, comme tant d’autres hommes qui ont tâché d’arrêter des mouvements imprimés d’abord par eux-mêmes, que les idées une fois jetées dans les esprits sont comme les semences dont le produit dépend des lois de la nature, et non de la volonté de ceux qui les ont répandues. A quoi nous pouvons ajouter que, lorsqu’elles sont parvenues à prendre racine, aucun pouvoir humain n’est plus capable de les arracher.
Me voici arrivé. Messieurs, à la partie pénible de ma tâche. Vous venez de voir Priestley marchant de succès en succès dans l’étude des sciences humaines, auxquelles il ne consacra cependant que quelques moments de loisir.
11 faut à présent vous le montrer dans une autre carrière ; luttant contre la nature des choses, qui a voulu que leurs premiers principes restassent couverts d’un voile impénétrable à notre raison ; cherchant à sou-
‘ Réflexions sur la doctrine du phlogistique et de la décomposition de leau; traduit de l’anglais, et suivi d’une réponse par M. Adet • 1798 in-8". ’ ‘ ’
KI.OCF. IIISTOniQÜK
mettre le monde à ses conjectures ; consumant presque toute sa vie dans ces vains efforts, et se précipitant enfin dans l’abîme du malheur.
Ici j’ai besoin, comme lui, de toute votre indulgence. Peut-être les détails où je vais entrer paraîtront-ils à quelques personnes un peu étrangers au lieu où je parle; mais je crois que c’est dans ce lien surtout que l’exemple terrible qu’ils retracent, a droit d’être entendu avec quelque intérêt.
Je vous ai dit que Priestley était ecclésiastique; il faut que j’ajoute qu’il passa successivement par quatre religions, avant de se déterminer à en enseigner une dans des ouvrages publics.
Élevé dans toute la sévérité de la communion presbytérienne, que nous appelons calviniste, et dans toute l’aprelé de la prédestination telle que l’enseigna Gomar, il commença à peine à réfléchir, qu’il se tourna vers la doctrine plus douce d’Arminius. Mais, à mesure qu’il avançait, il semblait qu’il trouvât toujours trop à croire. Il en vint donc à adopter l’opinion des Ariens, qui, après avoir été près d’envahir la chrétienté du temps des successeurs de Constantin, n’a plus aujourd’hui d’asile qu’en Angleterre, mais que les noms de Milton, de Clarke, de Locke, et même, à ce que quelques-uns disent, celui de Nevsdon, décorent et dédommagent en quelque sorte, dans ces temps modernes, de son ancienne puissance.
L’arianisme, tout en déclarant le Christ une créature, le croit cependant un être d’une nature supérieure.
DE PRIESTLEY
produit avant le monde, et l’organe du Créateur dans la production des autres êtres : c’est la doctrine revêtue d’une poésie si magnifique dans le Paradis ferdii.
Priestley, après l’avoir professée longtemps, l’abandonna encore pour devenir unitaire, ou ce que nous appelons socinien.
Il en est peut-être bien peu parmi ceux qui m’écoulent qui se soient jamais informés en quoi les ' deux sectes diffèrent : c’est que les sociniens nient la préexistence du Christ, et ne le regardent que comme un homme, quoiqu’ils révèrent en lui le Sauveur du inonde, et qu’ils reconnaissent que la divinité s’est unie à lui pour ce grand ouvrage.
Cette subtile nuance entre deux hérésies occupa pendant trente années une tête que réclamaient les questions les plus importantes des sciences, et fit produire à Priestley incomparablement plus de volumes qu’il n’en a écrit sur les différentes espèces d’air.
Son système est que l’Église primitive fut d’abord unitaire, comme les Juifs, mais qu’elle le fut bien peu de temps; que la première altération de cette doctrine vint d’un mélange qui s’y fit insensiblement des idées des gnosliques, qui parurent, comme on sait, dès le temps des apôtres, et qui apportèrent dans l’Occident ce principe de la philosophie indienne, que Dieu s’est servi d’un intermédiaire pour créer le monde ; que, d’un autre côté, la philosophie grecque, s’alliant au christianisme, en vint à personnifier le Verbe, qui, dans l’idée
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(ie Platon et des premiers platoniciens chrétiens, n’était qu’une qualité abstraite, un attribut, un acte de la Divinité; que le désir d’honorer davantage le législateur des chrétiens, sans trop altérer le dogme fondamental de l’unité de Dieu, fit identifier avec la personne de Jésus ces êtres de raison ; que de l’intermédiaire des gnostiques dériva plus particulièrement l’arianisme, tandis que de la personnification du Verbe résulta le consubstantiel d’Athanase et des pères de Nicée, et par conséquent le dogme de la Trinité.
Priestley ne s’éloigna pas moins des opinions communes dans la partie métaphysique de sa croyance. La vraie métaphysique a démontré, dans ces derniers temps, qu’il est impossible à la substance pensante de connaître par elle-même sa propre nature, comme il est impossible à l’œil de se voir, parce qu’il faudrait qu’elle pût sortir hors d’elle pour se contempler, pour se comparer aux autres êtres, tandis qu’au contraire ce n’est qu’en elle et dans ses propres modifications qu’elle les voit ou croit les voir.
Priestley ignora ces résultats ou ne s’y arrêta point. L’Écriture sainte et l’expérience s’accordent, selon lui, à faire l’âme matérielle ; les fibres du cerveau sont les dépositaires des images produites par les sens; le pouvoir qu’ont ces fibres d’exciter mutuellement leurs vibrations est la source de l’association des idées. Le sentiment périt avec le corps; mais il renaîtra avec lui au jour de la résurrection, en vertu de la volonté et du pouvoir de Dieu. D’ici là nous dormirons d’un sommeil
DE PRIESTLEY
nn
absolu ; la distribution des peines et des récompenses nous attend seulement alors.
Une âme matérielle est soumise à l’empire nécessaire des agents extérieurs ; aussi point de libre arbitre ; nécessité absolue dans nos déterminations. Pourquoi donc, lui dit-on, des peines et des récompenses? C’est précisément pour que nous ayons cette cause déterminante de plus en faveur de la vertu. Ainsi l’on juge bien qu’il ne croyait pas à l’éternité des peines.
Il faut dire que plusieurs de ces dogmes sont ceux des premiers sociniens, et que Priestley ri’a fait que les étayer d’arguments nouveaux.
Je n’ai pas besoin, sans doute, de me prononcer ici sur des questions si éloignées des études qui nous rassemblent et d’ailleurs si souvent débattues ; c’est bien assez d’avoir été contraint de les rappeler. Mais il est de mon sujet de dire que Priestley ne les soutint que trop habilement; ses adversaires eux-mêmes lui reconnaissent une érudition vaste et un art spécieux à combiner et à diriger ses moyens; ils parlent unanimement de lui comme de l’un des plus forts controversistes de ces derniers temps, et comme l’un des ennemis les plus dangereux de l’orthodoxie.
On ne redoute plus aujourd’hui ces sortes d’écrivains dans l’Église catholique, où l’autorité seule est arbitre de la foi, et où les écrits contraires à ses dogmes restent inconnus du grand nombre des fidèles. Mais dans les pays protestants, où tout est soumis à l’argumentation, il règne continuellement une espèce de guerre intestine ;
les théologiens sont toujours en armes; l’empire des esprits est un appât continuellement offert à leur ambition, et où la dialectique peut faire encore de vastes conquêtes. Ce fut apparemment ce qui tenta Priestley ; et qui ne lui pardonnerait? La domination est si séduisante, et celle dont la persuasion seule est l’instrument paraît si douce !
Peut-être eut-il aussi la faiblesse de penser que, dans . ces temps d’incrédulité, il faut alléger la foi, comme dans les temps d’orage on débarrasse un navire du plus gros de sa charge. En effet, on croirait que, rejetant un si grand nombre de dogmes, il n’avait qu’un pas à faire pour tomber dans l’incrédulité absolue; mais il ne le fit point : au contraire, en théologie comme en physique, il voulait être dans un poste à lui, quelque périlleux qu’il fût, et il s’en fiait à son courage pour le défendre. Il ne pouvait souffrir qu’on allât ni plus ni moins loin que lui; autant il attaquait les orthodoxes, autant il repoussait les incrédules, et â peine paraissaitil en Europe quelque écrit qui semblât le moins du monde dirigé, soit contre la révélation en général, soit contre la manière dont on l’expliquait, qu’il se croyait obligé de le réfuter.
Son activité fut sans bornes dans ce genre de guerre : athées, déistes, juifs, ariens, quakers, méthodistes, calvinistes, anglicans et catholiques, eurent également à le combattre. Il y a des livres de lui contre chacune de ces croyances en particulier, et j’aurais peine à finir si j’en voulais seulement rapporter les litres.
DE PIUESTLEY.
La preuve que tout cela se faisait de très-bonne foi, c’est qu’il crut pouvoir prédire par l’Écriture des événements prochains. Les prophètes qui ne sont pas persuadés, ne font que des prophéties à long terme, pour ■n’être pas démentis de leur vivant. Priestley se crut plus sûr de son fait; il publia en 1 799 nne adresse aux juifs, où, d’après les révélations de Daniel et de saint Jean, il leur annonçait leur prochain rétablissement en Palestine, la réunion de toutes les croyances et la fondation du règne de gloire. Outre le calcul des années, qui se rapportait au commencement du dix-neuvième siècle, ce grand événement devait avoir pour symptômes la destruction du pouvoir papal, de l’empire turc et des royaumes d’Europe. La monarchie française, disait-il, qui semblait si solide, vient de tomber; les autres suivront bien vite ; le pape est détrôné et exilé; le Turc ne subsiste que par la pitié de ses voisins. Il a pu voir lui-même une partie de ces symptômes apparents s’évanouir.
Je vous aurais dissimulé, Messieurs, des détails aussi extraordinaires, si nos éloges n’étaient pas historiques, et ne devaient pas dire le pour et le contre, comme l’a expressément prescrit le premier et le plus illustre de nos prédécesseurs.
D’ailleurs n’y a-t-il pas aussi quelque utilité à voir parle fait, jusqu’où les meilleurs esprits peuvent se laisser entraîner, lorsqu’ils sortent des limites que la Providence a tracées à notre entendement? Les égarements d’un si beau génie sont un meilleur préservatif, que ses
malheurs réels; car quel est l’homme généreux qui ne voudrait pas souffrir des malheurs plus grands encore, s’il était sûr d’annoncer la vérité et d’amener le bien?
Ce ne fut pas précisément la théologie de Priestley, qui lui attira les siens (en Angleterre chacun dogmatise à son gré), mais ce fut une politique qui tenait de trop près à cette théologie; j’entends une politique de dissidents, ce qui veut presque toujours dire une politique d’opposition.
On a cru en France les protestants républicains par religion ; ils ne l’étaient que par l’opposition. En Irlande, ce sont les catholiques qui passent pour l’être, et les protestants qui les dominent, y sont royalistes, parce que le roi est de leur parti.
Cette opposition naturelle est plus véhémente en Angleterre qu’ailleurs, précisément parce qu’on y tolère les dissidents à demi, et parce qu’on ne les y tolère qu’à demi. On les y tient éloignés des honneurs et des affaires ; on les y contraint de payer rigoureusement la dîme pour un culte qu’ils ne suivent pas; leurs enfants ne sont pas même admis dans les universités nationales ; et cependant on les y laisse nombreux et riches ; ils s’y rassemblent, ils y parlent, y impriment, y jouissent de tous les moyens d’exalter leur ressentiment.
Priestley fut pendant trente années l’organe le plus éloquent et le plus courageux, on pourrait dire le plus opiniâtre, deieurs plaintes ; il a fait vingt volumes dans
DE PRIESTLEY
ce sens. C’est dans ce sens seulement, qu’il écrivit contre ces fameuses lettres où Edmond Burke prédisait d’une manière si effrayante et si vraie les malheurs que devait bientôt amener la révolution française. Apparemment qu’on ne connut pas bien ici l’objet de cette réponse de Priestley, car elle lui procura d’être nommé citoyen français et membre de la Convention, deux titres <pai ne semblaient pas convenir alors à un si ardent défenseur de la révélation ni de la tolérance universelle. Cependant il se para toujours du premier; mais il éluda l’exercice du second, sous prétexte qu’il ne savait pas assez notre langue.
Sans vouloir prononcer sur le fond, je dois dire encore que les écrits politiques de Priestley réunissent une modération rare dans les termes, à une loyauté non moins rare dans les sentiments. 11 ne demande rien pour les dissidents protestants, qu’il ne demande également pour les catholiques, et même avec plus de force, parce qu’ils souffrent davantage. Aucun catholique n’a peint plus vivement que lui l’oppression sous laquelle gémissent les trois cinquièmes du peuple irlandais ‘.
' Ses principaux ouvrages sur la législation anglaise, concernant les diverses sectes, sont :
Vues sur les principes et la conduite des dissidents protestants, relativement à la constitution ecclésiastique et civile de l’Angleterre; 1709.
Adresse d’un dissident protestant, au sujet de la discipline de l’Église; 1776.
Lettre à M. Pitt, concernant la tolérance et l’établissement de l’Église ;
La conduite à observer par les dissidents pour obtenir le rappel de l’acte de corporation et de celui du test; 1789.
ELOGE FIISTORIQUE
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J’ignore si les catholiques ont su beaucoup de gré à un unitaire des efforts qu’il a faits pour eux ; mais ce qu’il est aisé de concevoir, c’est que cette extension dosa bienveillance n’était pas propre à le raccommoder avec les anglicans. Aussi la haine de la haute Église s’était-elle presque entièrement concentrée sur sa personne ; tous ceux qui écrivaient contre lui étaient sûrs de riches récompenses ; plusieurs même eurent des évêchés, ce qui lui faisait dire, en plaisantant, que c’était lui qui avait la feuille des hénéfices d’Angleterre.
Mais l’aversion qu’il inspirait, ne se borna pas à ces moyens permis, et il ne paraît que trop vrai que les écrits et les prédications fanatiques de quehpies ministres épiscopaux ont puissamment contribué aux vexations dont il fut la victime.
C’était l’époque où les premiers commencements de la révolution française avaient divisé non-seulement la France, mais tous les États, toutes les villes, pour ainsi dire toutes les familles de l’Europe.
On ne combattait encore qu’en France; mais on disputait déjà partout; et, chose singulière, c’était dans les pays les plus libres, qu’on montrait le plus d’ardeur à faire une révolution. Il fut un moment où les partisans
Il y a aussi de lui quelques écrits sur des sujets politiques plus généraux, comme,
Sur les premiers principes du Gouvernement, et la nature de la liberté politique, civile et religieuse ; 1768, in-S®.
Observations sur l’importance de la révolution américaine, et sur les moyens de la rendre profitable au monde ; 1 785, in-8®.
Sermons sur le commerce des esclaves; 1788, in-S®.
DE PRIESTLEY
du gouvernement britannique ne virent de ressource que dans les moyens qui servaient si bien alors les ennemis du gouvernement de France ; des émeutes assaillirent les révolutionnaires ou . ceux qu’on accusait de l’être.
L’une des plus terribles fut celle de Birmingham, du 13 juillet 1791. Quelques personnes de différentes sectes, parmi lesquelles il y avait aussi des épiscopaux, célébraient un banquet en l’honneur de notre révolution. On répandit que Priestley était le promoteur de celte fête; on fabriqua de faux billets d’invitation, en termes très-séditieux, qu’on lui attribua. On assura que des santés absurdes ou criminelles avaient été portées, tandis que l’assemblée en avait prononcé d’entièrement contraires.
Enfin la populace échauffée s’assemble de toutes parts ; la calomnie circule et s’accroît ; il n’est point d’horreurs dont on ne charge les conviés. La maison qui les rassemble est attaquée, forcée, dévastée; la multitude furieuse n’a que le nom de Priestley à la bouche : c’est le ministre des dissidents, c’est le chef des révolutionnaires, c’est sur lui que porte depuis longtemps la haine des anglicans; voici le moment qu’il faut qu’ils se vengent.
Le malheureux vieillard était si étranger à ce qu’on lui imputait en ce jour, qu’il ignorait même ce qui se passait dans la ville, et qu’il n’avait point assisté à ce dîner ; mais la troupe des séditieux n’entend rien ; elle le croit en fuite ; armée de torches et de tous les
instruments de destruction, elle vole à sa maison.
C’était une retraite modeste, à un demi-mille dans la campagne, fruit des épargnes de sa frugalité; il y vivait avec sa femme et deux de ses fils, dans la simplicité des mœurs antiques. C’était là qu’il avait reçu les hommages de tant de voyageurs, illustres par leur naissance ou par leur mérite, qui n’avaient point voulu quitter l’Angleterre sans connaître un si grand homme ; c’était là que, depuis onze années, il se partageait entre l’étude des sciences, l’enseignement delà jeunesse et l’exercice de la charité, principal devoir de son ministère.
On n’y voyait qu’un seul ornement, mais incomparable, cette immense collection d’instruments en grande partie imagines et construits par lui-même ; foyer dont étaient sorties tant de vérités nouvelles, tant de découvertes utiles à ces furieux eux-mêmes ; car c’étaient presque tous des ouvriers de Birmingham, et à peine, parmi les nombreuses manufactures de cette ville, en est-il une seule dont les procédés ne doivent quelque perfectionnement aux découvertes de Priestley.
Mais que peut la reconnaissance contre l’esprit de parti? Le peuple sait-il d’ailleurs quelque chose des services de ce genre? Tout fut mis en poudre : les appareils en expérience depuis plusieurs mois, et qui devaient résoudre des questions importantes, furent détruits ; les registres d’observations, tenus depuis plusieurs années, furent livrés aux flammes; divers ouvrages commencés, une bibliothèque considérable, chargée de notes, d’additions, de commentaires, subirent le
DE PRIESTLEY
niême sort. En peu d’instants la maison entière fut brûlée ou rasée jusqu’au sol.
Que ce moment fut affreux! un vieillard presque septuagénaire, voyant anéantir en un instant ce que cinquante années d’une assiduité, d’une économie de tous les jours, de toutes les minutes, avaient eu tant de peine à lui acquérir : non sa modique fortune, elle n’était rien; mais l’œuvre de ses mains, les conceptions de son esprit, tout ce qu’il réservait encore de pensées et d’expériences pour les méditations du reste de sa vie ! Sa famille , qui l’avait entraîné à quelque distance à l’approche des séditieux, l’arracha encore à cet horrible spectacle.
La sédition dura trois jours, et les maisons de ses amis éprouvèrent le même sort que la sienne. Comme à l’ordinaire, ce fut les victimes que l’on accusa, et les journaux ne manquèrent pas d’annoncer qu’on avait trouvé dans les papiers de Priestley les preuves d’une grande conspiration.
Cette calomnie se réfuta suffisamment par le séjour public de deux années qu’il fit encore près de Londres, dans le collège dissident d’Hackney*, où il enseigna la chimie et où il remplaça comme ministre le célèbre docteur Price. On avait tout le temps de le traduire en justice, et l’on n’avait pas assez de bienveillance pour y manquer, s’il eût existé la moindre preuve contre lui.
On se borna à le peindre des plus affreuses couleurs
< Il y publia : Titres de leçons d'un cours de philosophie expérimentale, comprenant parliculiérement la chimie; 1794, in-8®,
dans les écrits périodiques et dans les brochures politiques. Il y a peu d’exemples d’un tel débordement de haine, et cet acharnement à noircir un homme qui faisait tant d’honneur à l’Anglelerre, serait inexplicable, si nous n’avions pas eu depuis quinze années tant d’exemples du pouvoir de l’esprit de parti pour empoisonner toutes les opinions, et si quinze siècles ne nous avaient pas appris à quelle fureur peuvent se porter les accusations dont le prétexte est sacré*.
Rien dans son caractère personnel ne semblait fait pour attirer de telles inimitiés. Ses controverses n’influaient point sur ses sentiments, et il fut, par exemple, toujours ami du docteur Price, quoiqu’ils aient souvent écrit l’un contre l’autre. Loin qu’il eût dans les manières quelque chose de haut ni de turbulent, on retrouvait dans sa conversation toute la modestie de ses écrits, et rien ne lui était plus aisé à dire que ces mots, je ne sais, qui coûtent tant à prononcer à la plupart des savants de profession. Sa physionomie portait plutôt l’em-
> On peut voir, sur les affaires de Birmingham, et sur la conduite et les sentiments de Priestley pendant la révolution, les ouvrages dont voici les titres :
Lettres familières adressées aux habitants de Birmingham, pour réfuter diverses accusations avancées contre les dissidents; 5 parties ; 1790, in-8°.
Lettres à Edmund Burke, occasionnées par ses réflexions sur la révolution de France; 1791, in-8®.
Lettre aux habitants de Birmingham; Défense du dîner de la révolution, par M. Weis. Récit des faits relatifs à ce dîner, avec les toasts, par M. Russel; 1791, in-8“.
Appel au Public, touchant les émeutes de Birmingham; 2 parties; 1791 et 1793.
1)E imiESTLET.
preinte de la mélancolie que celle de l’inquiétude ; et cependant il ne craignait point de se trouver avec quelques amis, ni de porter une gaieté douce dans ce commerce intime. Cet homme, si profond en divers genres de sciences, passait chaque jour plusieurs heures à enseigner de jeunes enfants. Ce fut toujours l’occupation qui l’attacha le plus, et ses disciples le vénèrent encore avec une tendresse filiale, plusieurs même avec un véritable enthousiasme.
Mais aucune considération ne pouvait l’arrêter, quand il croyait avoir quelque vérité à défendre; et ce trait de caractère si respectable en lui-même anéantit l’effet de ses qualités aimables, et fit le tourment de sa vie, parce qu’il le porta jusqu’à l’exagération, parce qu’il oublia que le raisonnement n’est que le moindre des moyens nécessaires pour faire prévaloir parmi les hommes des opinions qui blessent leurs habitudes ou leurs intérêts du moment.
Les insultes dont on l’accablait, et la crainte de com- , promettre encore une fois la vie et la fortune de ses amis, lui rendirent enfin le séjour de sa patrie intolérable. Son nouvel établissement d’Hackney, où son industrie et sa patience lui avaient déjà fait réparer une partie des désastres de Birmingham, ne put le retenir ; et comme venir en France pendant la guerre eût été justifier toutes les imputations de ses ennemis, il n’entrevit de repos que dans les États-Unis d’Amérique ; mais il fut longtemps sans l’y trouver; les préventions anglaises le poursuivirent au delà des mers, et, jusqu’à
l’avéneiiient de x\l. Jefferson à la présidence, il ne fui point sans crainte d’être encore obligé de quitter cet asile.
La dédicace qu’il fît de son Histoire ecclésiasliqiie à ce grand magistrat, en reconnaissance de la tranquillité qu’il lui rendit, et la réponse de M. Jefferson, offrent de beaux modèles des rapports qui peuvent exister entre les gens de lettres et les hommes en place, sans avilir ni les uns ni les autres.
Priestley se proposait de consacrer le reste de sa vie à cet ouvrage, où il devait réunir en un seul corps les développements et les preuves de toutes ses opinions théologiques ; mais il fut arrêté au quatrième volume par un accident funeste. Ses aliments se trouvèrent un jour empoisonnés, on ne sait par quel malheur ; toute sa famille fut en danger, et lui-même ne fît dès lors que languir; un dépérissement graduel termina ses jours après trois années de souffrances.
Ses derniers moments furent remplis par les épanchements de cette piété qui avait animé toute sa yie, et qui, pour n’être pas bien gouvernée, en avait causé toutes les erreurs. Il se faisait lire les évangiles, et remerciait Dieu de lui avoir donné une vie utile et une mort paisible. Il mettait au rang des principaux bienfaits qu’il en avait reçus, celui d’avoir connu personnellement presque tous ses contemporains célèbres. Je vais m’endormir comme vous, dit-il à ses petits-enfants qu’on emmenait; mais, ajouta-t-il en regardant les assistants, 7ioiis 7ious réveillerons tous ensemble, et , j’espère, pour un bonheur
DE PRIESTLEY
éternel, témoignant ainsi dans quelle croyance il mourait. Ce furent ses dernières paroles.
Telle a été la fin de cet homme que ses ennemis accusèrent si longtemps de vouloir renverser toute religion et toute morale, et dont le plus grand tort fut cependant de méconnaître sa vocation, et d’attacher trop d’importance à ses sentiments particuliers sur des matières où le plus important de ces sentiments devrait être l’amour de la paix.
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MICHEL ADANSON
Lorsque nous paraissons à cette tribune, c’est presque toujours pour y présenter le tableau d’une vie à la fois heureuse et utile; ceux que nous y louons, ont réuni le double avantage d’éclairer leurs semblables, et de s’en faire aimer ; la reconnaissance publique elle-même nous dicte hautement leur éloge, et la certitude de n’avoir à exprimer que le sentiment universel des amis des lumières, nous soutient contre la défiance où nous sommes de nos forces.
Mais il nous arrive aussi quelquefois d’avoir k rappeler l’attention sur un homme de mérite trop négligé pendant sa vie, et de réclamer en faveur de sa mémoire contre l’indifférence de ses contemporains.
ün motif non moins puissant nous anime alors. Nos
“ü ÉLOGE HISTORIQUE
fonctions, devenues plus pénibles, ne nous en paraissent que plus honorables et plus touchantes; elles prennent en quelque sorte à nos yeux le caractère auguste d’une magistrature publique, et nous les exerçons avec toute la chaleur qu’inspire un devoir sacré.
Les travaux les plus suivis, les conceptions les plus fécondes, n’ont été que trop souvent réduits à cette justice tardive ; et peut-être les exemples en seraient-ils décourageants à force d’être multipliés, si, à côté de cet injuste abandon, ils n’offraient aussi son préservatif et sa consolation ; je veux dire, si l’on n’y voyait en même temps et les causes qui le produisent et les jouissances qui en dédommagent.
Les unes et les autres viennent du même principe. L’homme digne de connaître la vérité, trop satisfait de ce cliarme ineffable attaché à sa recherche, ne s’occupe point assez de l’opinion des autres, et même, il faut le dire, c’est presque toujours sa propre indifférence qui cause celle de son siècle ; indifférence coupable, puisqu’elle peut faire manquer au génie sa noble destination.
L’éloge historique de M. Adanson mettra en évidence toutes ces vérités, et tirera d’elles son principal intérêt. Les qualités diverses de cet homme savant et singulier, leur origine et leurs effets, leur accord et leur opposition, leur influence sur ses travaux et sur sa fortune concourront également à ce but.
Courage indomptable et patience infinie, génie profond et bizarrerie choquante, ardent désir d’une réputa-
DE MICHEL AÜAN'SON
lion prompte, et mépris des moyens qui la donnent; calme de lame, enfin, au milieu de tous les genres de privations et de souffrances : tout, dans sa longue existence, méritera d’être médité, et deviendra tour à tour noble exemple pour l’émulation, ou salutaire avertissement pour la conduite.
Michel Adanson, membre de l’Institut et de la Légion d’honneur, membre étranger de la Société royale de Londres, ci-devant pensionnaire de l’Académie des sciences et censeur royal, naquit à Aix, en Provence, le 7 avril 1727, d’une famille écossaise qui s’était attachée au sort du roi Jacques. Son père, écuyer de M. de Vintimille, archevêque d’Aix, suivit ce prélat, lorsqu’il fut nommé à l’archevêché de Paris, et amena avec lui dans la capitale le jeune Michel, alors âgé de trois ans. M. Adanson le père avait encore quatre autres enfants, et n’était pas riche; mais la protection de l’archevêque l’aida dans leur éducation; chacun d’eux reçut un petit bénéfice, et Michel Adanson en particulier eut, à l’âge de sept ans, un canonicat, à Champeaux, en Brie, qui servit à payer sa pension au collège du Plessis.
Beaucoup de vivacité dans l’esprit, une mémoire imperturbable et un ardent désir des premiers rangs, c’en était plus qu’il ne fallait pour avoir de grands succès de collège, et pour être montré avec complaisance dans les occasions.
Le célèbre observateur anglais, Tuberville Needham, renommé alors par les faits nombreux et singuliers que ses microscopes lui avaient fait découvrir, assistait un
KLOGE HlSTOKHiUt
jour aux exercices publics du Plessis; frappé de la manière brillante dont le jeune Adanson les soutenait, il demanda la permission d’ajouter un microscope aux livres que l'écolier allait recevoir en prix, et en le lui remettant il lui dit avec une sorte de solbnnité : Vous qui êtes si avancé dans F étude des ouvrages des hommes, vous êtes digne aussi de connaître les œuvres de la nature.
Ces paroles décidèrent la vocation de l’enfànt; elles étaient restées profondément gravées dans la mémoire de M. Adanson, et il les répétait encore avec intérêt vers la fin de sa vie.
Dès cet instant, sa curiosité ne change plus d’objet; l’œil attaché pour ainsi dire à cette étonnante machine, il y soumet tout ce que lui fournit l’enceinte étroite de son collège, tout ce qu’il peut recueillir dans les promenades, en s’écartant furtivement des sentiers tracés à ses camarades : les plus petites parties des mousses, les insectes les plus imperceptibles. Il connut ces productions que la nature semble avoir réservées pour l’œil curieux du physicien, avant celles qu’elle abandonne aux jouissances générales, et son esprit était déjà tout rempli de ces merveilles de détail, que son âme n’avait point encore éprouvé l’impression du grand spectacle de l’univers. Peut-être même ne fut-elle jamais livrée à ces émotions à la fois si douces et si vives ; il n’eut point de jeunesse ; le travail et la méditation le saisirent à son adolescence, et pendant près de soixante-dix ans tous ses jours, tous ses instants furentremplis par les observations pénibles.
DE MICHEL ADANSON
par les recherches laborieuses d’un savant de profession.
Admis, au sortir du college, dans les cabinets de Réaumur et de Bernard de Jussieu, une riche moisson s’ouvrit à son activité ; il la dévora avec une sorte de fureur : il passait ses journées entières au Jardin des Plantes. Non content d’entendre les professeurs, il répétaitleurs leçons auxautres écoliers: aussi disait-il, en plaisantant, des professeurs actuels, qu’ils étaient ses élèves à la troisième cjénération. Nous nous sommes assurés par ses manuscrits, que, vers l’âge de 1 9 ans, il avait déjà décrit méthodiquement plus de quatre mille espèces des trois règnes. Les seules opérations manuelles qu’un semblable travail exige, prouvent qu’il y employait une partie de ses nuits.
C’était beaucoup pour son instruction ; mais ce n’était rien pour l’avancement de la science ; la plupart de ces êtres étaient déjà connus et décrits dans les livres; quelque climat peu visité pouvait seul lui en fournir en abondance, qui n’eussent jamais été vus ni examinés par les naturalistes.
M. Adanson, brûlant dès lors de l’ambition de se placer, à quelque prix que ce fût, parmi ceux qui ont reculé les bornes de l’histoire naturelle, et ne connaissant pour cela, comme la plupart des jeunes étudiants, que la voie -facile de multiplier les descriptions des espèces, prit donc le parti de voyager. Il résigna son bénéfice , obtint, à force d’instances et par le crédit de MM. de Jussieu, une petite place dans les comptoirs de
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la compagnie d’Afrique, et partit pour le Sénégal, le 20 décembre 1748.
Les motifs de son choix sont curieux : C’est que c’était, dit-il dans une note restée parmi ses papiers, de tous les établissements européens le plus difficile à pénétrer, le plus chaud, le plus malsain, le plus dangereux à tous les autres égards, et par conséquent le moins connu des naturalistes. 11 ne faut pas avoir un zèle équivoque pour se déterminer précisément sur de pareilles raisons.
Au reste, il devait sentir moins qu’un autre la différence de Paris et d’un désert ; travaillant partout dixhuit heures par jour, il ne s’apercevait guère s’il était près ou loin des jouissances du monde. Il paraît d’ailleurs avoir eu toujours un tempérament très-robuste. On le voit, dans sa relation, tantôt parcourir des sables échauffés è 60 degrés qui lui racornissaient les souliers, et dont la réverbération lui faisait lever la peau du visage; tantôt inondé par ces terribles orages de la zone torride, sans que son activité en fut ralentie un instant.
En cinq ans qu’il passa dans cette contrée, il décrivit un nombre prodigieux d’animaux et de plantes nouvelles ; il leva la carte du fleuve aussi avant qu’il put le remonter, et l’assujettit à des observations astronomiques ; il dressa des grammaires et des dictionnaires des peuples de ses rives ; il tint un registre d’observations météorologiques faites plusieurs fois chaque jour ; il composa un traité détaillé de toutes les plantes utiles du pays; il recueillit tous les objets de son commerce, les vêtements, les ustensiles de ses habitants.
DE MICHEL ADANSON
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Nous avons vu chez lui tous ces travaux en manuscrit, et nous avons été étonnés qu’un homme, seul et dénué de toute assistance, ait pu y suffire en si peu de temps. Cependant ce court espace fut encore occupé par des méditations générales, beaucoup plus importantes, qui devinrent les principes de ses autres travaux, et qui déterminèrent la marche de ses idées et le caractère du reste de sa vie.
Que l’on se représente un homme de 21 ans, quittant pour ainsi dire les hancs de l’école, encore en grande partie étranger à tout ce qu’il y a de routinier dans nos sciences et dans nos méthodes, presque sans livres, et ne conservant guère que par le souvenir les traditions de ses maîtres; qu’on se le représente transporté subitement dans un pays barbare, avec une poignée de compatriotes que le langage seul rapproche de lui, mais qui ignorent ses recherches ou les dédaignent ; livré par conséquent pendant plusieurs années à l’isolement le plus absolu, sur une terre nouvelle, dont les météores, les végétaux, les animaux, les hommes ne sont point ceux de la nôtre. Ses vues auront nécessairement une direction propre, ses idées une tournure originale; il ne se traînera point dans nos sentiers battus; et si d’ailleurs la nature lui a donné un esprit appliqué et une imagination forte, ses conceptions porteront l’empreinte du génie. Mais, .n’ayant point à les faire passer dans l’esprit des autres, sans adversaires à combattre, sans objections à réfuter, il n’apprendra point cet art délicat de convaincre les esprits sans révolter les amours-propres,
‘ n ÉLOGE HISTORIQUE
de détourner insensiblenient les habitudes vers des routes nouvelles, de contraindre la paresse à recommencer un nouveau travail. D’un autre côté, toujours seul avec lui-même et sans objet de comparaison, prenant chaque idée qui lui vient pour une découverte, jamais exposé à ces petites luttes de société qui donnent si vite à chacun la mesure de ses forces, il sera enclin à prendre de son talent des idées exagérées, et n’hésitera point à les exprimer avec franchise.
Ce qu’un tel jeune homme devrait devenir, M. Adanson le devint ; ceux qui l’ont connu ont dû observer en lui tout ce qu’il y a de bon et de mauvais dans ce portrait, et de ce caractère une fois donné se déduit presque nécessairement le sort de ses ouvrages et celui de sa personne.
De retour en Europe, le 18 février 1754, avec sa riche provision de faits et de vues générales, il chercha aussitôt à prendre parmi les naturalistes le rang qu’il croyait lui appartenir.
L’état de l’histoire naturelle avait notamment changé pendant son absence. Réaumur était près de mourir. Ses ingénieuses recherches n’avaient dans de Geer qu’un continuateur faible et moins heureusement placé. Mais Linnæus et Buffon commençaient à se frayer le chemin vers l’empire qu’ils se sont partagé pendant près d’un demi-siècle.
L’un, d’un esprit perçant, d’une application opiniâtre, embrassant toutes les productions de la nature, les contraignait on quelque sorte dans des classifications ar-
DE MICHEL ADANSON
bitraires, mais précises et faciles à saisir; leur imposait des noms étrangers, mais invariables et commodes à retenir; les décrivait dans un langage néologique, mais court, expressif, et d’une signification rigoureusement fixée.
L’autre, d’une imagination élevée, grave et imposant dans son style comme dans ses manières, négligeant ces échafaudages artificiels que l’étude de productions plus nombreuses aurait exigés, épuisait, pour ainsi dire, chacun des sujets qu’il traitait; il en traçait des tableaux animés ; la pompe et la majesté de la nature régnaient dans leur ordonnance ; son éclat et sa fraîcheur dans leur coloris; ils étaient liés par des vues neuves, hardies, quelquefois téméraires, mais toujours exposées avec un art entraînant.
Les livres de Linnæus, renfermant sous un petit volume une immense série d’êtres de toutes les classes, étaient le manuel des savants; ceux de Buffon, offrant dans une suite de portraits enchanteurs un choix des êtres les plus intéressants, faisaient le charme des gens du monde; mais tous les deux, presque exclusivement livrés à leurs idées particulières, avaient trop négligé un point de vue essentiel, l’étude de ces rapports multipliés des êtres, d’où résulte leur division en familles fondées sur leur propre nature ; et c’était précisément là ce qui avait fait le principal sujet des méditations de M. Adanson dans sa solitude.
Il en développa le premier avec énergie toute l’importance, et en suivit très-loin l’application. La liar-
ÉLOGE mSTORIQUE
diesse de sa marche, la précision de ses résultats frappèrent les naturalistes, au point qu’ils crurent un instant voir en lui un digne rival de ces deux grands maîtres; et peut-être n’a-t-il, en effet, manqué à sa réputation, pour approcher de la leur, qu’un aussi heureux emploi des moyens accessoires dont ds surent si bien se servir.
Essayons de tracer une esquisse rapide, et de ce point de vue en lui-même, et de la manière dont M. Adanson l’envisagea.
Un être organisé est un tout unique, un ensemble de parties qui réagissent les unes sur les autres pour produire un effet commun. Nidle de ses parties ne peut donc être modifiée essentiellement sans que toutes les autres ne s’en ressentent. Il n’y a donc qu’un certain nombre de combinaisons possibles parmi les grandes modifications des organes principaux, et sous chacune de ces combinaisons supérieures il n’y a encore qu’un certain nombre de combinaisons subordonnées, de modifications moins importantes, qui puissent avoir lieu.
Par conséquent, si l’on avait une connaissance exacte de toutes ces combinaisons des différents ordres, et que chacune fut rangée à la place déterminée par les organes qui la constituent, l’on aurait aussi une représentation véritable de tout le système des êtres organisés; tous leurs rapports, toutes leurs propriétés se laisseraient réduire à des proportions générales ; la nature intime de chacun d’eux se laisserait clairement démontrer ; en un mot, l’histoire naturelle serait une science exacte.
Voilà ce qu’on entend par la méthode naturelle.
UE MICHEL AHANSON.
Principale clef des mystères de l’organisation, seul fil propre à guider dans cet inextricable labyrinthe des formes de la vie, ce n’est que par elle que le naturaliste pourra s’élever un jour à celte hauteur d’où la nature entière lui apparaîtra, dans son ensemble et dans ses détails, comme un seul et vaste tableau. Mais jusqu’à présent nous ne faisons qu’entrevoir quelques portions de ce tableau sublime, elle point d’où nous pourrons l’embrasser tout entier, n’est encore pour nous qu’une espèce de but idéal que nous n’atteindrons peut-être jamais tout à fait, quoiqu’il soit de notre devoir d’y tendre constamment, et qu’à force de travail nous puissions tous les jours en approcher.
La route la plus directe serait de déterminer les fonctions et l’influence de chaque organe, pour calculer l’effet de ses modifications; formant alors les grandes divisions d’après les organes les plus importants , et descendant ainsi aux divisions inférieures, on aurait un cadre qui, pour être fait d’avance et presque indépendamment de l’observation des espèces, n’en serait pas moins l’expression réelle de l’ordre de la nature. C’est le principe qu’on nomme la subordination des caractères. Il est parfaitement rationnel et philosophique ; mais son application supposerait, touchant la nature, les fonctions et l’influence des organes, des connaissances dont on-était trop éloigné, à l’époque où M. Adanson commença ses travaux, pour qu’il pût songer à l’employer; peut-être même n’en eut-il jamais l’idée.
Il eut donc recours à une méthode inverse, que l’on
peut appeler mpriçMe OU d'expérience, celle de la comparaison effective des espèces; et il imagina pour l’appliquer, un' moyen qui lui est propre et qu’on ne peut s’empêcher de regarder comme infiniment ingénieux.
Considérant chaque organe isolément, il forma de ses différentes modifications un syslème de division, dans lequel il rangea tous les êtres connus. Répétant la même opération par rapport à beaucoup d’organes, il conslruisit ainsi un nombre de systèmes, tous artillciels, et fondés chacun sur un seul organe, arbitrairement choisi.
11 est évident que les êtres qu’aucun de ces systèmes ne séparerait, seraient infiniment voisins, puisqu’ils se ressembleraient par tous leurs organes ; la parenté serait un peu moindre dans ceux que quelques systèmes ne rassembleraient pas dans les mêmes classes ; enfin, les plus éloignés de tous seraient ceux qui ne se rapprocheraient dans aucun système.
Cette méthode donnerait donc une estimation précise du degré d’affinité des êtres, indépendante de la connaissance rationnelle et physiologique de l’influence de leurs organes ; mais elle a le défaut de supposer une autre connaissance qui, pour être simplement historique, n en est pas moins étendue ni moins difficile à acquérir, celle de toutes les espèces et de tous les organes de chacune. Un seul de ceux-ci négligé peut conduire aux rapports les plus faux; et M. Adanson luimême, malgré le nombre immense de ses observations, en fournit quelques exemples.
DE MICHEL AUANSO.N.
C’est là ce qu’il appelait sa ïiiéthode universelle, et c’est aussi l’idée mère qui domine dans tous ses grands ouvrages imprimés ou manuscrits.
Il en publia, en 1757, une espèce d’essai dans le Traité des Coquillages qui termine le premier volume de son Voyage au Sénégal. Ce livre ouvrit les portes de l’Académie des sciences et de la Société royale de Londres à M. Adanson, alors seulement âgé de 30 ans, non parce qu’il était allé chercher quelques coquilles sur la côte d’Afrique, mais parce qu’il s’annonçait comme un homme de génie, plein de vues neuves, d’activité, et capable d’honorer encore ces illustres compagnies par un grand nombre de travaux semblables.
L’ouvrage méritait en effet d’exciter ces espérances et d’obtenir ces marques d’estime, surtout par l’attention que son auteur avait donnée aux animaux des coquilles, presque entièrement négligés avant lui, et dont quelques-uns même n’ont pas été décrits depuis. Sa distribution méthodique, appuyée sur une vingtaine de ces systèmes partiels dont nous venons de donner une idée, était bien supérieure à toutes celles de ses prédécesseurs. Néanmoins, il lui resta encore quelques défauts, par la raison que nous venons aussi d’exposer ; c’est que, faute de dissections anatomiques, il n’avait pu connaître les organes intérieurs, et surtout le cœur. Cette omission le fit même errer dans la circonscription générale de la classe, où il ne comprit point les mollusques sans coquille.
Son projet était d’abord de traiter ainsi en huit vo-
ELÜCE HlSTûfUQL’E
lûmes toute l’histoire du Sénégal, et elle est en effet déjà fort avancée dans ses manuscrits; mais, jugeant que l’utilité de sa méthode serait mieux sentie dans une application plus générale, il cessa bientôt de publier ce premier travail, pour se livrer entièrement à celui des familles des plantes, qu’il fit imprimer en i763. Il y trouva aussi l’avantage d’opérer sur des êtres plus nombreux, étudiés sous plus de rapports, et pour lesquels la méthode empirique est plus excusable, parce que les fonctions de leurs organes sont plus obscures.
Beaucoup de botanistes avaient déjà senti l’importance de distribuer les plantes selon leurs rapports naturels. Morison, Magnol et Ray en avaient conçu l’idée, pres- (|ue en même temps, dans la dernière moitié du dixseptième siècle, sans toutefois se bien rendre comptedes moyens d’y réussir.
Haller eut longtemps cet objet en vue ; mais il n’eut pas le bonheur de pouvoir accorder entièrement les rapports naturels avec un système absolu, et, malgré tous ses soins, celui qu’il adopta en rompit encore quelques-uns.
Linnæus y avait renoncé volontairement en formant le sien, et n'y fut quelquefois ramené que par la force du sentiment de l’analogie, qui le contraignit à enfreindre lui-même les règles qu’il s’était prescrites.
En un mot, de tous les botanistes antérieurs à M. Adanson, le seul qui n’ait jamais abandonné cette recherche et celui qui en obtint le plus de succès, qui mérita même d’être considéré à cet égard comme le maître
DE MICHEL ADANSON
et de ses contemporains et de ses successeurs, fut Bernard de Jussieu. Cet homme extraordinaire, qui allia des vertus et une modestie dignes des premiers âges, à des lumières qu’à peine aucun âge a surpassées, s’en occupa toute sa vie ; mais, toujours mécontent de ce qu’il avait fait, parce qu’il voyait mieux que personne ce qu’il lui restait à faire, il ne consigna point ses résultats par écrit ; on ne les connaît que par l’arrangement qu’il avait introduit, en 1758, au jardin de Trianon, et par les fragments que ses amis ou ses disciples en ont publiés.
Il y a de fortes raisons de croire que Linnæus avait profité des conversations de Bernard de Jussieu sur ce sujet; car plusieurs des rapprochements indiqués dans ses Ordines naturales, publiés en 1753, sous forme de simple liste non motivée, auraient difficilement pu naître des vues qui ont dirigé cet homme célèbre dans ses autres ouvrages.
On a pensé aussi que M. Adanson, élève de Bernard de Jussieu, avait recueilli dans les leçons de son maître les premiers germes de quelques-unes des familles ; mais, cette conjecture fût-elle fondée, sa gloire y perdrait peu. S’il profita de ses leçons, c’est en homme de génie qu’il le fit. Le plan général de son livre, les principes directs qu’il établit, sa marche franche et hardie, tout cela est bien à lui, et ce n’est pas ainsi qu’on emprunte. Quelques erreurs même que Bernard de Jussieu avait évitées, prouvent l’originalité du travail de M. Adanson. Elles venaient toujours de la même cause,
ELOGE HISTÜHIOUE
la négligence de quelque organe important; et ce n’était pas pour avoir établi ses distributions sur un nombre trop petit de systèmes partiels ; car il avait commencé par en taire soixante-cinq, fondés sur autant de considérations différentes ? mais c’est, comme nous l’avons insinué, faute d’avoir bien saisi le principe fécond de la subordination des caractères. Au reste, ces erreurs sont peu nombreuses, parce qu’un tact délicat suppléa souvent à ce que la méthode n’aurait pu donner par ellemême, et l’ouvrage offre en revanche une foule d’aperçus heureux que les découvertes plus récentes n’ont fait que confirmer.
M. Adanson a, par exemple, indiqué le périsperme et son importance pour caractériser les familles, quoiqu’il ne lui ait point donné de nom. Il a formé la famille des hépatiques, et bien limité celle des joiibarbes. Il a senti le premier le rapprocliement des campaniilacées avec les composées, des aristoloches avec les éléaqnées; des mémjanthes avec les gentianées, et celui du trapa avec les onagres, que Bernard de .lussieu ignorait, et qu’on a reconnus depuis. Ses divisions des hliacees, des dipsacées, des composées, sont originales et bonnes. Ses groupes de champignons sont supérieurs à ceux de Linnæus. Il a séparé avec raison les thymélées des éléagnées, et les nyctaginées des amaranthacées, que Bernard de Jussieu confondait. Enfin un très-grand nombre de ces genres ont été reconnus et adoptes par les botanistes les plus modernes.
Dans sa préface, M. Adanson fait l’histoire de la bo-
DE MICHEL ADANSON
tanique avec une érudition étonnante dans un homme presque toujours occupé d’observer. 11 y assigne avec précision de combien de plantes, *de figures et d’idées nouvelles chaque auteur a enrichi cette science. 11 y donne même une sorte d’échelle du mérite des systèmes de ses prédécesseurs ; mais c’est seulement dans leur accord plus ou moins parfait avec ses familles naturelles, qu’il en prend la mesure. C’était se mettre lui-même à la tête de tous les botanistes, et en effet il n’était pas trop éloigné de cètte opinion. 11 ne cache point surtout l’espèce de dépit que lui donnait la vogue du système sexuel de Linnæus, l’un des plus opposés aux rapports naturels des végétaux. L’espoir de la voir cesser un instant consolait bien un peu M. Adanson ; mais il ne faisait en cela que montrer à quel point les hommes lui étaient mal connus, tandis que c’était sur leur connaissance intime que Linnæus fondait presque tous ses succès.
Aimable, bienveillant, entouré de disciples enthousiastes dont il se faisait autant de missionnaires, attentif à enrichir de leurs découvertes des éditions multipliées, favorisé par les grands, lié par une correspondance active avec les savants en crédit, soigneux de faire paraître la science aisée, plus que de la rendre solide et profonde, le naturaliste suédois voyait chaque jour étendre sa doctrine, malgré la résistance des amours-propres et des préjugés nationaux.
Adanson, au contraire, conservant ses habitudes du désert, inaccessible dans son cabinet, sans élèves, presque sans amis, ne communiquant avec le monde que par
iO
ses livres, semblait encore les hérisser exprès de difficultés rebutantes, comme s’il avait craint qu’ils ne se répandissent trop.
Au lieu de cette nomenclature si simple et si commode, imaginée par Linnæus, il donnait aux êtres des noms arbitraires qu’aucun rapport d’étymologie ne rattachait à la mémoire, et dédaignait même quelquefois d’indiquer leur concordance avec les noms employés par les autres. Il avait imaginé jusqu’à une orthographe particulière, qui faisait ressembler son français à quelque jargon inconnu. C’était, disait-il, pour mieux représenter la prononciation. Mais pour que la prononciation pût être représentée, il faudrait qu’elle pût être fixée; et comment fixer un son dont il ne reste point de traces? Aussi change-t-elle à chaque demi-siècle, comme dans chaque province, et c’est sur l’orthographe seule que reposent la durée et l’étendue d’une langue. Pour le sentir, qu’on se demande ce que deviendrait, par exemple, le latin, si chaque nation s’avisait de vouloir récrire comme elle le prononce.
Ainsi, malgré la beauté réelle et reconnue du plan qu’il avait suivi et le grand nombre de faits qu’il avait découverts, malgré les éloges que son ouvrage reçut des plus savants naturalistes, M. Adanson n’obtint pas, à beaucoup près, sur la marche de la science, l’influence qu’il aurait dû avoir; les systèmes artificiels régnèrent encore presque exclusivement pendant plus de trente ans. Mais, loin de se rebuter de ce peu de succès, à peine s’en aperçut-il. Alors, comme dans tout le reste
DE MICHEL ADANSON
de sa vie, son propre jugement suffît pour le satisfaire ; et, travaillant toujours avec la même ardeur, ses familles des plantes n’étaient pas entièrement imprimées, qu’il s’occupait déjà d’un ouvrage infiniment plus général.
L’imagination la plus hardie reculerait à la lecture du plan qu’il soumit, en 1774, au jugement de l’Académie des sciences et plus encore à la vue de l’énorme amas de matériaux qu’il avait effectivement rassemblés. Il ne s’agissait plus d’appliquer sa méthode universelle seulement à une classe, à un règne, ni même à ce qu’on appelle communément les trois règnes, mais d’embrasser la nature entière, dans l’acception la plus étendue de ce mot. Les eaux, les météores, les astres, les substances chimiques, et jusqu’aux facultés de l’âme, aux créations de l’homme, tout ce qui fait ordinairement l’objet de la métaphysique, de la morale et de la politique, tous les arts, depuis l’agriculture jusqu’à la danse, devaient y être traités.
Les nombres seuls étaient effrayants : vingt-sept gros volumes exposaient les rapports généraux de toutes ces choses et leur distribution; l’histoire de 40,000 espèces était rangée par ordre alphabétique dans cent cinquante volumes; un vocabulaire universel donnait l’explication de 200,000 mots; le tout était appuyé d’un grand nombre de traités et de mémoires particuliers, de 40,000 figures et de 30,000 morceaux des trois règnes.
I Journal de phyatque, mars 1793.
Chacun se demanda comment un seul homme avait pu, non pas approfondir, mais seulement embrasser tant d’objets différents, et quels trésors suffiraient à leur publication.
En effet, les commissaires de l’Académie trouvèrent l’exécution fort inégale. Les parties étrangères à l’histoire naturelle se réduisaient à de simples indications; les deux tiers des figures étaient coupées ou calquées dans des ouvrages connus ; beaucoup de volumes étaient grossis par des matériaux qui attendaient encore leur rédaction.
Ces commissaires donnèrent donc à M. Adanson le conseil très-sage de détacher de ce vaste ensemble les objets de ses propres découvertes, et de les publier séparément, en se contentant d’indiquer d’une manière générale les rapports nouveaux qu’il pourrait apercevoir entre eux et les autres êtres.
Les sciences auront longtemps à regretter qu’il ait refusé de suivre ce conseil ; car divers mémoires, indépendants de ses grands ouvrages, montrent qu’il était capable de beaucoup de sagacité dans l’examen des objets particuliers.
Qu’on nous permette de présenter ici une analyse succincte des principaux de ces écrits.
Le taret, ce coquillage qui ronge les vaisseaux et les pieux, et qui a menacé l’existence même de la Hollande, avait été examiné par plusieurs auteurs. M. Adanson fut pourtant le premier qui en fit connaître la vraie nature, et l’analogie avec la pholade et les bivalves. La descrip-
DE MICHEL ADANSON
tion qu’il en donne est un modèle en ce genre On en doit dire autant de celle du baobab *. C’est un arbre du Sénégal, le plus gros du monde; car son tronc a quelquefois 24 pieds de diamètre, et sa cime 120 à 1 50 : mais il lui faut des milliers d’années pour arriver au terme de son accroissement. On lui a donné le nom à’adansonia, d’après le botaniste qui l’a si bien décrit, et Linnæus l’a généreusement conservé à l’arbre, malgré toutes les raisons qu’il avait de se plaindre du patron qu’on lui avait choisi.
L’histoire des gommiers®, et les nombreux articles que M. Adanson a insérés dans le supplément de la première Encyclopédie, réunissent à quantité de faits nouveaux beaucoup d’érudition et de netteté. Ils montrent par le fait que notre langue peut exprimer avec clarté toutes les formes des plantes, sans recourir à cette terminologie barbare qui commençait alors à s’introduire, et qui rebute inutilement dans tant d’ouvrages modernes. Malheureusement ces articles ne vont que jusqu’à la lettre C. On ignore ce qui a empêché d’imprimer la suite, qui était préparée.
Une des questions les plus intéressantes de l’histoire naturelle est celle de l’origine des diverses variétés de nos plantes cultivées. M. Adanson a fait beaucoup d’expériences sur celles des blés, et en a vu naître deux dans
' Mémoires de l’Académie pour 1759.
2 //nci., 1761.
3 Ibid., 1773 et 1779.
l’espèce de l’orge; inuis elles ne sont pas propagées longtemps
Quelques naturalistes, poussant trop loin les conséquences de ces faits et d’autres semblables, et soutenant que les espèces n’ont rien de constant, alléguant même des exemples qui semblaient prouver qu’il s’en forme de temps en temps de nouvelles, il montra que ces espèces prétendues n’étaient pour la plupart que des monstruosités qui rentraient bientôt dans leur forme originaire
Dcimis longtemps on avait comparé les mouvements des feuilles de la sensitive et des étamines de quelques plantes à ceux des animaux, quoique les premiers aient pour la plupart besoin d’être excités par une cause extérieure. M. Adanson en découvrit de spontanés dans une substance fibreuse, verte, vivant au fond des eaux, et et qu’il croyait une plante ; il en donna une histoire fort exacte®, et la plaça en tête de son Système des végétaux.
M. Vaucher a pensé depuis que c’est un zoophyte. Il l’appelle oscillatoria Adansonii.
C’est M. Adanson qui a le premier reconnu que la faculté engourdissante de certains poissons dépend de l’électricité. Il avait fait ses expériences sur le silure Lrembleur'^.
* Mémoires de l’Académie, 1769.
2 Ibid., 1769.
3 Ibid., 1767.
* Voyage au Sénégal, pag. 134.
DE MICHEL ADANSON
On assure aussi qu’il est l’auteur de la lettre sur l’électricité de la tourmaline, qui porte le nom du duc de Noya Caraffa». Il aurait donc contribué en deux points importants aux progrès de cette branche de la physique.
On voit en général qu’il possédait bien cette science, par ce qu’il a eu occasion d’en emprunter pour son Traité de physiologie végétale et de culture. Il avait fait de longues recherches sur les inégalités de dilatations des thermomètres remplis de liqueurs différentes.
Il n’avait pas non plus négligé les applications de l’histoire naturelle ou de la physique aux arts utiles.
Il découvrit le premier les moyens de tirer une bonne fécule bleue de l’indigo du Sénégal.
. Dans un mémoire adressé au ministère, il montrait que cette colonie serait très-favorable à tous les produits de nos îles et même à ceux des Grandes-Indes, et qu’il serait aisé de les y faire cultiver par des nègres libres : idée heureuse, seule capable de faire cesser un commerce honteux pour l’humanité.
Une société d’Anglais et de Suédois, animés par un sentiment religieux, en avait fait, il y a quelques années, un essai qui promettait d’être heureux; on nous assure même que cet établissement se soutient encore, quoique des corsaires en aient détruit une partie.
S’il arrivait un jour que les suites des dernières révolutions et l’état actuel des îles à sucre décidassent enfin
* Paris, 1759. Voyelle iojttnd. Notice sur Adanson, pag. 12.
les gouvei'iiements européens à proscrire un système à la fois si cruel pour les esclaves et si dangereux pour les maîtres, il serait juste de se souvenir queM. Adanson a, l’un des premiers, fait connaître les moyens d’y suppléer sans rien perdre de nos jouissances.
Quoique le ministère de France et la compagnie d’Afrique n’eussent point fait d’attention à ce mémoire, M. Adanson refusa, par patriotisme, de le communiquer aux Anglais qui lui en avaient offert des récompenses considérables.
Ces divers morceaux, tous remplis d’intérêt, auraient pu être suivis de beaucoup d’autres, si M. Adanson l’eût voulu. Ses voyages, son cabinet, et ses observations continuelles lui auraient fourni assez de riches matériaux.
Buffon a fait connaître, d’après lui, plusieurs quadrupèdes et plusieurs oiseaux d’Afrique. M. Geoffroi de S. Hilaire, qui a décrit le cjalago, espèce fort extraordinaire de la famille des quadrumanes, nous apprend que M. Adanson le possédait depuis longtemps. Nous nous sommes assurés qu’il avait le sanglier d'Éthiopie bien avant qu’Allamand et Pallas ne le décrivissent, et ses nombreux portefeuilles sont encore pleins de semblables richesses.
Mais tous ces trésors et, il est douloureux de le dire, M. Adanson lui même, furent perdus pour la science et pour la société, du moment qu’il se fut entièrement consacré à l’exécution du plan gigantesque dont nous avons parlé.
DE MICHEL ADANSON
Si M. Adanson eût élé un homme ordinaire, nous terminerions ici son éloge ; ses erreurs n’auraient rien d’instructif ; mais c’est précisément parce qu’il eut un vrai génie, c’est précisément parce que ses découvertes le mettent dans les premiers rangs de ceux qui ont servi les sciences, qu’il est de notre devoir d’insister sur cette dernière et pénible partie de son histoire. L’utilité principale de ces honneurs que nous rendons aux savants, est d’exciter quelques jeunes esprits à marcher sur leurs traces; mais cet encouragement deviendrait souvent funeste, si, dispensant la louange sans discernement, nous ne signalions aussi les fausses routes où quelques-uns de ces hommes célèbres ont eu le malheur de s’égarer.
Une fois donc que M. Adanson se fut livré à son grand ouvrage, il réserva, pour lui donner plus d’intérêt, tout ce qu’il avait de faits particuliers, et ne voulut plus rien publier séparément.
Craignant de perdre un instant, il se séquestra plus que jamais du monde; il prit sur son sommeil, sur le temps de ses repas. Lorsque’ quelque hasard permettait de pénétrer jusqu’à lui, on le trouvait couché au milieu de papiers innombrables qui couvraient les parquets, les comparant, les rapprochant de mille manières; des marques non équivoques d’impatience engageaient à ne pas l’interrompre de nouveau; il trouva même moyen d’éviter jusqu’aux premières visites, en se retirant dans une petite maison isolée et dans un quartier éloigné.
Dès lors ses idées ne sont jihis alimentées ni redressées par celles d’autrui ; son génie n’agit plus que sur son propre fonds, et ce fonds ne se renouvelle plus; tous ces germes fâcheux que ses premières habitudes solitaires avaient déposés en lui, se développent et s’exaltent. Calculant l’étendue de ses forces par celle de ses projets, il se place autant au-dessus des autres philosophes, que l’ouvrage qu’il veut faire lui paraît au-dessus de ceux qu’ils ont laissés ; on lui entend dire qu’Aristote seul approche de lui, mais de bien loin, et que tous les autres naturalistes en sont restés à une distance immense. Oubliant que sa méthode ne repose essentiellement que sur les faits acquis, il lui attribue une vertu intérieure pour les faire prévoir, et prétend deviner d’avance les espèces inconnues. Je possède, disait-il, toutes les grandes routes des sciences; quai-je besoin des sentiers de traverse? De là mépris profond pour les travaux de ses successeurs; négligence absolue des découvertes modernes, même des objets que les voyageurs rapportent; attachement opiniâtre à ses anciennes idées; ignorance complète de leurs réfutations les plus décisives ; enfin, inutilité absolue d’efforts si longs, si laborieux, mais si faussement dirigés. Par exemple, quoiqu’il s’occupât des mousses, il ne connaissait pas encore, en 1800, l’existence d’Hedwig, ni aucune des découvertes publiées sur cette classe singulière depuis plus de vingt ans.
Ceux qui avaient occasion d’être les confidents de son état, en souffraient d’autant plus que, tout en
DE MICHEL ADANSON
le plaignant, ils ne pouvaient s’empêcher de l’aimer.
En effet, si une solitude prolongée avait donné à son esprit une direction malheureuse, cette défiance funeste que la retraite produit si souvent, et qui a troublé le repos de tant de solitaires, n’avait point pénétré dans son cœur. Ses manières toujours vives étaient aussi toujours bienveillantes ; il avait de lui-même des idées exagérées, mais il ne doutait point que tout le monde ne les partageât-, et, au milieu des privations les plus cruelles de sa vieillesse, on ne l’entendait point accuser les autres.
Il faut avouer cependant qu’il y a eu des moments où il en aurait eu le droit. Sa principale fortune consistait en deux pensions médiocres, prix de ses travaux au Sénégal et des objets qu’il avait cédés au cabinet du roi. Les mesures rigoureuses de l’Assemblée constituante l’en privèrent, et son isolement ne lui laissa aueun moyen de les faire rétablir. La pension de l’Académie lui restait. Cette compagnie était d’ailleurs pour lui encore un point de contaet avec le monde ; elle n’aurait pas cessé de veiller sur son sort ; mais elle succomba bientôt dans la ruine générale; un décret de la Convention la supprima et dispersa ses membres. Ces hommes, dont le nom remplissait l’Europe, furent heureux d’être restés inconnus aux farouches dominateurs de leur patrie. Ils coururent chercher dans les asiles les plus obscurs quelque abri contre ce glaive épouvantable continuellement suspendu sur tout ce qui avait eu de l’éelat, et qui n’aurait peut-être épargné aucun d’eux, si les ministres de ses fureurs
Il eussent été aussi ignorants, qu’ils étaient cruels.
A cette époque où tout manquait aux plus opulents, on imagine aisément dans quel état dut tomber un septuagénaire, déjà infirme, à qui vingt années de vie sédentaire avaient ôté toute relation, toute connaissance des hommes et des choses.
Je n’ai pas le courage de retracer un tableau si affligeant. Mais que n’ai-je le talent de peindre son admirable patience, et cette ardeur invincible pour l’étude, à l’épreuve de tout ce que son dénoûment eut de plus affreux !
Il semblait qu’il l’ignorât lui-même; tant qu’il put méditer et écrire, il ne perdit rien de sa sérénité ; c’était une chose touchante de voir ce pauvre vieillard courbé près de son feu, s’éclairant à la lueur d’un reste de tison, cherchant d’une main faible à tracer encore quelques caractères, et oubliant toutes les peines de la vie,
pour peu qu’une idée nouvelle, comme une fée douce
et bienfaisante, vînt sourire à son imagination.
Sans doute l’amour de la fortune n’engage point à se livrer aux sciences et n’en serait guère digne ; la gloire elle -même n’y offre qu’une perspective incertaine; qui résisterait à leur charme intérieur, et à ce bonheur pur, indépendant des hommes et du sort, dont l’histoire des savants présente sans cesse de si étonnants exemples?
Cependant un jour plus doux avait lui sur la France : la Convention, délivrée de ses oppresseurs, avait abjuré ses barbaries, et l’un des derniers actes de son pouvoir
DE MICHEL ADANSON
avait été le rétablissement des Académies en un seul corps, sous le nom à'Institut.
Au signal dej’autorité, et après quatre ans de dispersion, ces hommes illustres quittent de toutes parts l’obscurité de leur retraite, et se rassemblent de nouveau. Ce fut une impression ineffaçable que celle de cette première réunion, de ces larmes de joie, de ces questions réciproques et empressées sur leurs malheurs, leurs retraites, leurs occupations ; de ces douloureux souvenirs de tant de confrères victimes des bourreaux ; enfin, de la douce émotion de ceux qui, jeunes encore, et appelés pour la première fois à siéger à côté des hommes dont ils avaient appris depuis longtemps à respecter le génie, apprenaient aussi par ce spectacle attendrissant à connaître leur cœur.
Néanmoins l’œil inquiet de l’amitié en cherchait encore quelques-uns, et dans ce nombre était Adanson. Ce fut alors seulement qu’on apprit l’état qui causait son absence.
11 fallut bien que sa retraite s’ouvrît enfin aux soins empressés de ses confrères : il les reçut avec des larmes de reconnaissance. Étonné peut-être autant que touché de notre intérêt, il regretta sans doute qu’en renonçant aux jouissances du monde, il eût aussi compris celles du cœur parmi ses sacrifices.
Non, mes collègues, la science n’exige pas celui-là ; les futiles hochets de la vanité, les faveurs trompeuses de la fortune, voilà ce qu’elle nous défend impérieusement de poursuivre, et sans doute vous ne la trouvez pas
ELOGE HISTOHlQüE
en cela bien sévère. Peut-être nous ordonne-t-elle encore de sacrifier les petites louanges du monde à la véritable gloire, dont le grand nombre est si rarement digne d’être juge. Mais, je vous en atteste tous, les lumières et l’estime réciproque ne font que rendre plus doux les liens qui unissent les hommes instruits, et l’amitié est la seule jouissance à laquelle cette noble élite de l’humanité ne renoncerait pas, même pour l’assurance d’obtenir un jour des honneurs tels que ceux-ci.
Une juste reconnaissance nous oblige de déclarer que, dès l’instant où le Gouvernement eut été instruit de la position de M. Adanson, tous les ministres qui se sont succédé, se sont fait un devoir de montrer par son exemple que l’Etat n’abandonne pas la vieillesse de ceux qui ont consacré leur vie à l’utilité publique-, la munificence souveraine elle-même n’a pas dédaigné d’adoucir ses derniers moments.
Mais tous ces soins bienveillants n’ont pu arrêter les effets de l’âge et des infirmités aggravées pendant quatre années si pénibles ; et si nous avons encore eu le plaisir de recevoir quelquefois M. Adanson dans nos assemblées, nous n’avons pas. eu celui de le voir prendre une part active à nos travaux communs.
Il a supporté ses maux comme il avait supporté sa pauvreté ; plusieurs mois en proie aux douleurs les plus cuisantes, les os ramollis, une cuisse cassée par suite d’une carie, on ne lui entendait pas pousser un cri ; le sort de ses ouvrages était runique objet de sa sollicitude.
DE MICHEL ADANSON
La mort a mis fin à l’état le plus douloureux , le 3 août i806.
Il a demandé par son testament qu’une guirlande de fleurs prises dans les cinquante-huit familles qu’il avait établies, fût la seule décoration de son cercueil : passagère mais touchante image du monument plus durable qu’il s’est érigé lui-même !
Quelque ami des sciences ne manquera point sans doute à lui en élever bientôt un autre, en se hâtant de rendre public tout ce que ses immenses recueils contiennent encore de neuf et d’utile.
ÉLOGE HISTORIQÜE
D’A.-F. DE FOURGROY.
L’histoire de cette longue suite d’hommes de mérite, qui ont apppartenu à l’Académie des sciences, pendant les cent trente années de son existence, est riche en instructions de plus d’un genre. Ce n’est pas seulement le spectacle imposant des travaux utiles, des grandes découvertes de ces hommes célèbres, qui nous émeut; nous prenons encore un intérêt particulier à faire avec eux une connaissance intime : la simplicité de leurs mœurs, la sérénité de leur vie, passée loin du monde et de ses agitations, ont quelque chose de touchant, et les sciences, déjà si respectables par leur utilité générale, le deviennent davantage encore, quand on voit à quel point elles rendent heureux ceux qui ne vivent que pour elles.
Les savants de notre âge n’ont pas tous joui de ce bonheur ; de grands changements dans l’État leur ont
ELOGE HISTOKIQUE
ouvert une nouvelle lice ; il en est qui se sont laissé entraîner sur le théâtre tumultueux des affaires, séduits par l’espoir de rendre à leurs contemporains des services plus immédiats, et croyant qu’un esprit exercé à la recherche de la vérité leur suffirait, pour se diriger au milieu de cette foule sans cesse agitée en des sens divers par ses passions personnelles. Des malheurs cruels, les persécutions, la mort, ont été pour quelques-uns la peine de cette innocente erreur. Ceux même dont les succès pourraient en imposer, n’ont eu que trop d’occasions, au milieu des soucis et des peines secrètes du cœur, de regretter le calme du cabinet, et ces travaux paisibles qui leur méritaient à coup sûr l’approbation et le respect, tandis que dans leur autre carrière les intentions les plus pures n’ont pu les mettre toujours à l’abri de la calomnie, ni la bienfaisance la plus active les préserver de l’ingratitude.
L’homme illustre dont nous allons vous entretenir, s’est livré plus d’une fois avec amertume à cette comparaison ; et dans ses moments les plus prospères, où l’idée que l’on se faisait de son crédit l’entourait de plus de flatteurs , aussi bien que dans ceux où quelque bruit opposé le rendait à son isolement, il tournait sans cesse ses regards en arrière vers ce temps où, sans autre influence que celle de son talent, il était sûr de voir accourir à lui des milliers d'auditeurs de tous les pays où l’on cultive les sciences, et de compter, pour ainsi dire, autant d’élèves reconnaissants qu’il existait de chimistes éclairés.
d’a.-f. de folucroy.
Sa vie si instructive sous ce rapport, ne l’est pas moins dans ses autres détails : elle nous montre le pouvoir du travail et de la volonté pour maîtriser la fortune, aussi bien que l’impuissance de la fortune pour donner le bonheur ; elle se rattache essentiellement à l’une des plus brillantes époques de l’histoire des sciences, et tient une place importante dans celle de notre régénération politique ; enfin , sans avoir été longue» elle est tellement remplie, que le temps qui m’est accordé, me suffira à peine pour en tracer sommairement les principaux actes, et que, si j’ai quelque indulgence à demander, ce ne sera point, comme il arrive si souvent dans les éloges, pour avoir appuyé avec trop de complaisance sur des faits de peu de valeur, mais pour avoir passé avec trop de rapidité sur des travaux qui tiendraient une grande place dans l’éloge d’un autre.
Antoine - François comte de Fourcroy, conseiller d’État, commandant de la Légion d’honneur, membre de l’Institut et de la plupart des Académies et sociétés savantes de l’Europe, professeur de chimie au Muséum d’histoire naturelle, à la Faculté de médecine de Paris et à l’Ecole polytechnique, naquit à Paris, le 15 juin 1755, de Jean-Michel de Fourcroy et de Jeanne Laugier.
Sa famille était ancienne dans la capitale, et plusieurs de ses parents s’étaient distingués au barreau. L’un d’eux, sous le règne de Charles IX, mérita que l’on fît de son nom cette anagramme , peu exacte à a vérité quant aux lettres, mais juste quant au sens, fori decus.
Un second , Bonaventure de Fourcroij, auteur de plusieurs morceaux de jurisprudence et de littérature, fut particulièrement aimé du grand président de Lamoignon : c’est de lui qu’on rapporte cette plaisanterie d’avoir invité Boileau à un repas exactement semblable à celui que décrit ce poëte dans sa troisième satire, plaisanterie que les conviés trouvèrent, dit-on , assez froide. Un troisième, Charles de Fourcroy , se rendit célèbre sous Louis XV, et son fils, Charles-René de Fourcroy de Ramecourt, maréchal de camp et cordon rouge, siégea pendant plusieurs années à l’Académie des sciences avec celui dont nous faisons l’histoire.
Antoine -François de Fourcroy, qui était destiné à faire revivre dans une autre carrière l’éloquence de ses ancêtres, appartenait à une branche tombée par degrés dans la pauvreté. Son père exerçait à Paris l’état de pharmacien, mais seulement en vertu d’une charge qu’il avait dans la maison du duc d’Orléans. La corporation des apothicaires obtint la suppression générale de ces sortes de charges, et cet événement détruisit le peu de fortune qui restait à M. de Fourcroy le père, en sorte que son fils ne commença à se connaître qu’au milieu des malheurs que le monopole des corps privilégiés avait fait éprouver à sa famille.
Il en conserva un souvenir d’autant plus vif, qu’un tempérament délicat lui avait donné dès l’enfance une extrême sensibilité. Ayant perdu sa mère à l’âge de sept ans, il voulait se jeter dans sa fosse. Les soins tendres d’une sœur aînée eurent peine à le conser-
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ver jusqu’à l’âge où l’on put le faire entrer au college.
Ici de nouvelles injustices durent encore ulcérer ce jeune cœur contre la société. Le hasard le fit tomber sous un préfet brutal, qui le prit en aversion, et qui trouvait quelque prétexte pour le faire fustiger chaque fois qu’il réussissait à avoir de bonnes places. Ce genre d’encouragement finit par lui donner de l’horreur pour l’étude, et il quitta le collège à quatorze ans, un peu moins instruit qu’il n’y était entré.
S’il eût été riche, il en serait probablement resté là, et le dégoût inspiré par un mauvais maître eût étouffé en lui les heureux germes que la nature y avait placés ; mais l’adversité l’attendait, et devint pour lui un maître plus utile, qui répara les torts de l’autre.
On est effrayé quand on voit ce jeune homme, destiné à devenir un de nos savants les plus illustres, réduit pour vivre à une petite place de copiste et à montrer à écrire à des enfants. On assure qu’il conçut jusqu’au projet de se faire comédien, et que peut-être il le fût devenu, si un de ses camarades, qui avait tenté avant lui cette périlleuse carrière, n’eût été impitoyablement sifflé en sa présence. Le jeune Fourcroy ne voulut plus d’un métier où l’on punit si durement la mauvaise réussite. On dirait qu’il se sentait déjà destiné à en prendre un dont le sort est tout opposé ; et, en effet, bientôt après les conseils de Vicq-d’Azyr le décidèrent pour la médecine.
Ce grand anatomiste voyait et estimait M. de Fourcroy le père ; frappé de l’heureuse physionomie du fils.
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et du courage avec lequel il luttait contre la mauvaise fortune, son peu d’instruction ne l’effraya point. Il le consola, lui promit de le diriger, de le soutenir, et il tint parole. Nous avons entendu M. de Fourcroy, jusqu’à ses derniers jours, parler avec une tendre reconnaissance de ce protecteur de sa jeunesse.
Devenir médecin n’était pas une chose aisée dans sa situation. Cinq ou six années d’une étude assidue allaient lui devenir nécessaires, et il n’avait pas de quoi subsister six mois. A l’époque de sa plus grande fortune on lui a entendu rappeler des détails plaisants sur le degré de détresse où il se trouvait quelquefois réduit. Logé dans un grenier dont la lucarne était si étroite que sa tête, coiffée à la mode de ce temps-là, ne pouvait y passer qu’en diagonale, il avait à côté de lui un porteur d’eau, père de douze enfants. C’était le jeune étudiant qui traitait les nombreuses maladies d’une si nombreuse famille; le voisin lui rendait service poür service: aussi^ disait-il, je ne manquais jamais d'eau.
Le reste, il se le procurait chétivement, par des leçons à d’autres écoliers, par des recherches pour des écrivains plus riches que lui, et par quelques traductions qu’il vendait à un libraire : pauvre ressource, car il ne fut payé qu’à moitié; il est vrai, dit-on, que le consciencieux libraire voulut bien acquitter le reste de sa dette, trente ans après, quand son créancier fut devenu directeur général de l’instruction publique.
Cette résignation au besoin, cette ardeur au travail, purent bien réparer les défauts de la première éduca-
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tion, et faire de M. de Fourcroy uii médecin instruit • mais ce n’était pas tout : il fallait être encore un médecin patenté, et le brevet de docteur revenait alors à plus de six mille francs.
Un ancien médecin, le docteur Diest, avait laissé des fonds à la Faculté pour qu’elle accordât tous les deux ans des licences gratuites à l’étudiant pauvre qui les mériterait le mieux. M. de Fourcroy concourût, en 1780, pour cette espèce de prix. Une grande facilité naturelle, et les efforts auxquels sa position l’avait obligé, le portèrent au premier rang ; il allait obtenir le seul moyen d’existence qui lui restât à espérer : l’esprit de corporation pensa lui faire encore autant de mal qu’à son père.
Il y avait alors une querelle ridicule entre la Faculté chargée de l’enseignement de la médecine et de la collation des grades, et une société que le Gouvernement venait d’établir pour recueillir les observations propres à reculer les bornes de l’art. A cette époque heureuse, où l’on s’occupait sérieusement des petites choses, un public malin avait envenimé la dispute par l’attention qu’il y avait donnée ; on en était venu aux sarcasmes, aux injures, aux calomnies ; des différends sans importance avaient dégénéré en fureur.
L’animosité de la Faculté avait pris pour son objet principal Vicq-d’Azyr, secrétaire de la Société; et Fourcroy était le protégé connu de Vicq-d’Azyr; on le rejeta par ce seul motif; et un des hommes qui ont fait le plus d’honneur à la médecine, celui qui, dans ces der-
niers temps, en a restauré l’enseignement, aurait été privé pour jamais du titre de médecin, si, par un esprit de parti contraire, mais plus noble, la Société n’eût fait une collecte pour lui avancer les frais de sa réception.
Il fallut donc le recevoir docteur , puisqu’il paya. Mais il y avait encore au-dessus du simple doctorat le grade de docteur-régent ; celui-là ne dépendait que des suffrages de la Faculté ; il fut refusé à Fourcroy d’une voix unanime, ce qui l’empêcha dans la suite d’enseigner aux Écoles de médecine, et donna à cette compagnie le triste agrément de ne point avoir dans ses registres le nom de l’un des plus grands professeurs de l’Europe.
En vérité il semble que l’on peut pardonner à un homme d’un caractère irritable, qui avait passé toute sa jeunesse dans le malheur, et qui, après l’avoir vaincu à force de courage, pouvait y être subitement replongé par de si misérables motifs ; on peut lui pardonner, dis-je, d’avoir conservé des impressions vives contre des institutions dont l’abus avait pensé lui être si funeste.
Cependant les plus grands obstacles étaient surmontés ; M. de Fourcroy une fois admis à exercer la médecine, son sort ne dépendait plus que de sa réputation ; il s’occupa de la faire, et, comme il avait besoin d’aller vite, il choisit la voie des travaux scientifiques , qui donnent d’ordinaire aux médecins une renommée plus prompte et moins dépendante des caprices de l’opinion.
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Ses premiers écrits montrèrent qu’il ne tenait qu’à lui de choisir la branche de la physique où il voudrait se distinguer. Ils furent presque également remarquables en chimie, en anatomie et en histoire naturelle. On reconnaît un digne élève de Geoffroy dans son Abrégé de l’histoire des insectes, et un homme formé à l’école de Vicq-d’Azyr dans sa Description des bourses muqueuses des tendons. L’Académie des sciences lui en rendit témoignage, car ce fut comme anatomiste qu’elle le reçut en 1785. Néanmoins il donna de bonne heure la préférence à la chimie, entraîné par le talent de Bucquet, qui s’accordait mieux avec celui que la nature commençait à faire éclore en lui.
Bucquet était alors le professeur le plus suivi de la capitale : de la méthode, des idées claires, une grande justesse d’expression, de la chaleur et de la noblesse dans le langage, attiraient même les gens du monde à ses cours. 11 apprécia bientôt un élève si digne de lui ; et un jour que des souffrances imprévues l’empêchèrent de faire sa leçon, il engagea Fourcroy à le remplacer. En vain le jeune homme allègue son peu d’habitude du monde, et représente qu’il n’a encore parlé que pour quelques camarades; le maître insiste, lui garantit le succès, le presse au nom de l’amitié ; Fourcroy, vaincu, monte en chaire, et, la première fois qu’il parle en public, il parle deux heures sans hésitation, sans désordre, comme s’il eût été un professeur consommé. Il a dit souvent depuis que dans cette étonnante épreuve il ne vit rien, n’entendit rien ,
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fut livré tout entier à l’entraînement de sa situation.
Bucquet, que des maladies graves devaient bientôt conduire au tombeau, vit dès lors en Fourcroy l’héritier de son talent; mais il ne le traita point comme tant de gens traitent leur héritier; il mit au contraire du zèle à diriger vers lui la faveur du public ; il lui prêta généreusement son amphithéâtre et son laboratoire. C’est chez Bucquet que Fourcroy fit ses premiers cours et composa ses premiers éléments de chimie. Un mariage avantageux, suite de l’accueil qu’il obtint, lui fournit les moyens d’acheter le cabinet de son maître après sa mort, et si la Faculté ne lui permit pas de succéder à la place de Bucquet, elle ne put l’empêcher de succéder promptement à sa réputation.
Le jardin du Roi n’était pas astreint, dans le choix de ses professeurs, aux règles établies dans l’Université, et M. de Buffon, qui en était l’intendant, savait se prévaloir d’un tel privilège. Macquer, qui y remplissait la chaire de chimie, étant venu à mourir en 1784, la voix publique se prononça tellement pour Fourcroy, que M. de Buffon reçut plus de cent lettres en sa faveur, toutes écrites par des personnes considérables dans le monde ou dans les sciences.
M. de Buffon hésitait cependant; car Fourcroy avait pour rival un grand chimiste, protégé par un grand prince ; mais les recommandations les plus nombreuses l’emportèrent, et l’homme de génie, M. le comte Berthollet, à qui un talent séduisant fut alors préféré, s’est applaudi, depuis d’avoir, en perdant une place,
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gagné un si heureux propagateur de ses découvertes.
Pendant plus de vingt-cinq ans l’amphithéâtre du Jardin des Plantes a été pour M. de Fourcroy le principal foyer de sa gloire.
Les grands établissements scientifiques de cette capitale, où des maîtres célèbres exposent à un public nombreux, et digne d’être leur juge, les doctrines les plus profondes de nos sciences modernes, rappellent à notre souvenir ce que l’antiquité eut de plus noble. On croit y retrouver à la fois ces assemblées où tout un peuple était animé par la voix d’un orateur, et ces écoles où des hommes choisis venaient se pénétrer des oracles d’un sage. Les leçons de M. de Fourcroy, du moins, répondaient complètement à cette double image : Platon et Démosthènes y semblaient réunis , et il faudrait être l’un ou l’autre pour en donner une idée. Enchaînement dans la méthode, abondance dans l’élocution; noblesse, justesse, élégance dans les termes, comme s’ils eussent été longuement choisis ; rapidité, éclat, nouveauté, comme s’ils eussent été subitement inspirés ; organe flexible, sonore, argentin, se prêtant à tous les mouvements, pénétrant dans tous les recoins du plus vaste auditoire : la nature lui avait tout donné. Tantôt son discours coulait également et avec majesté ; il imposait par la grandeur des images et la pompe du style; tantôt, variant ses accents, il passait insensiblement à la familiarité ingénieuse et rappelait l’attention par des traits d’une gaieté aimable. Vous eussiez vu des centaines d’auditeurs de toutes les classes, de toutes
les nations, passer des heures entières pressés les uns contre les autres, craignant presque de respirer, les yeux fixés sur les siens, suspendus à sa bouche, comme dit un poète (pendent ah ore loquentis). Son regard de feu parcourait cette foule ; il savait distinguer dans le rang le plus éloigné l’esprit difficile qui doutait encore, l’esprit lent qui ne comprenait pas; il redoublait pour eux d’arguments et d’images ; il variait ses expressions jusqu’à ce qu’il eût rencontré celles qui pouvaient les frapper ; la langue semblait multiplier pour lui ses richesses. Il ne quittait une matière que quand il voyait tout ce nombreux auditoire également satisfait.
Et ce talent sans égal brilla de son éclat le plus vif à l’époque où la science elle-même fit les progrès les plus inouïs.
Lorsque M. de Fourcroy commença ses cours, Bergman venait de donner une précision mathématique aux analyses de la chimie; on venait d’apprendre à recueillir et à distinguer les éléments aériformes des corps ; Priestley faisait connaître chaque jour de nouvelles sortes d’airs; la théorie de la chaleur changeait de face dans les mains de Black et de Wilke ; Cavendish et Monge découvraient la composition de l’eau ; le génie de Lavoisier, enfin, trouvait, à force de méditations, le secret de la combustion, qui est aussi celui de presque toute la chimie, et soumettait aux lois de cette science les principaux phénomènes des corps organisés.
Loin d’imiter ces savants orgueilleux qui repoussent
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avec obstination les découvertes qu’ils n’ont pas faites, M. de Fourcroy se fit un honneur d’adopter et de propager avec une égale impartialité celles de tous ses contemporains. Ce n’était pas seulement le plaisir de l’entendre qui attirait à ses leçons ; c’était encore la certitude d’y être aussitôt informé de toutes ces vérités merveilleuses que chaque jour semblait voir éclore. Des pays les plus éloignés l’on accourait à Paris s’instruire sous lui ; les princes entretenaient des jeunes gens pour le suivre, qui, chaque année, comme des essaims de missionnaires, couraient répandre dans toute l’Europe, au Brésil, au Mexique, aux États-Unis, cette doetrine dont un maître si éloquent avait pénétré leur esprit et leur imagination.
Il a fallu élargir deux fois le grand amphithéâtre du Jardin des Plantes, parce que cette salle immense ne pouvait contenir la foule de ceux qui venaient entendre M. de Fourcroy.
Quelqu’un a cru le tourner en ridicule en l’appelant l’apôtre de la nouvelle chimie ; c’était à ses yeux le plus beau titre de gloire ; il y a eu des temps où il faisait, pour le mieux mériter, trois ou quatre leçons par jour, et dans les intervalles il s’occupait à mettre ses leçons par écrit, pour les répandre au delà de son amphithéâtre.
Les six éditions qu’il a données de son Cours en vingt ans, conservent toutes un égal intérêt comme monuments successifs des incroyables progrès qu’une science a pu faire dans un si court espace ; la pre-
mière, qui date de 1781, n’a que deux volumes sans être trop concise, et la sixième, de 1801 , en a dix sans contenir rien de trop.
Sa philosophie chimique joint à ce môme intérêt historique le mérite d’une précision et d’une clarté qui en ont fait le livre élémentaire de presque toute l’Europe. L’on en a donné en peu d’années (1792, 1796, 1 806) trois éditions françaises, et huit ou dix traductions. Elle vient d’être imprimée en grec moderne, et on l’enseigne à Athènes, à Smyrne et à Constantinople.
Il a l\üt encore deux autres abrégés, l’un pour les écoles vétérinaires, et le second pour les dames. Enfin, il s’est chargé en grande partie de la chimie dans l’JEncyclopédie méthodique, et dans le Dictionnaire des sciences naturelles.
Ainsi l’on peut dire avec justice que, sans l’activité étonnante de M. de Fourcroy, la chimie moderne n’aurait pas obtenu à beaucoup près si vite l’assentiment presque universel dont elle jouit ; et cependant ce serait se faire une idée très-imparfaite des services qu’il lui a rendus, que de les réduire à son enseignement.
Il l’a aussi prodigieusement enrichie ; mais, ce qui est un caractère particulier de ses travaux, c’est presque toujours pour mieux l’enseigner qu’il l’a enrichie.
Ses leçons étaient pour lui autant de sources de réflexions ; le besoin de satisfaire les autres et lui-même lui faisait apercevoir chaque fois qu’il parlait quelqu’une des choses qui manquaient à la science sur chaque matière, et aussitôt il passait de son amphithéâtre à son
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laboratoire. Tel est, en effet, pour les professeurs d’un bon esprit, l’un des grands avantages de leurs fonctions ; sans cesse en haleine, obligés de présenter sous toutes les formes les divers principes dont leur science se compose, il .est presque impossible qu’ils n’aient souvent des aperçus nouveaux : aussi peut-on remarquer que, depuis Aristote jusqu’à Newton, les hommes qui ont le plus avancé l’esprit humain, enseignaient publiquement.
M. de Fourcroy, plus empressé de faire jouir les chimistes des faits nouveaux qu’il découvrait, que de les étonner par des résultats profonds et longtemps médités, consignait les détails de ses expériences, pour ainsi dire à mesure qu’il les faisait, dans des Mémoires particuliers, et nous avons déjà trouvé qu’il a fait imprimer plus de cent soixante de ces Mémoires, quoiqu’il en manque sûrement encore quelques-uns dans notre liste. Les volumes de l’Académie des sciences, de l’Institut, des Sociétés de médecine et d’agriculture, la grande collection des Annales de chimie, celles du Journal de physique et du Journal des mines en sont remplies. Il avait entrepris lui-même un recueil périodique sur les applications de la chimie à la médecine ; il a dirigé pendant trois ans la rédaction du Journal des pharmaciens ; et les Annales du Muséum d’histoire naturelle, dont il a conçu la première idée, contiennent beaucoup de ses articles.
On sent bien que ce n’est pas en produisant avec une telle abondance, qu’il est possible de donner à ses pro-
ductions une perfection absolue, et nous avouerons que l’on remarque dans les Mémoires de M. de Fourcroy, des idées en général plus étendues que profondes ; ses conclusions sont quelquefois un peu précipitées ; il a été assez souvent obligé de se réformer lui-même, et n’a pu toujours éviter de l’être par d’autres. Cependant on ne peut disconvenir aussi que ses résultats ne soient toujours précis et sensibles; qu’il n’envisage son objet principal par ses diverses faces, et ne l’attaque par tous les agents que la chimie possède ; qu’il ne mette beaucoup d’ordre dans la marche des expériences, et surtout une clarté admirable dans leur exposition ; car il était encore grand professeur, alors qu’il aurait pu se contenter du rôle plus élevé que ses découvertes lui donnaient. Enfin, malgré tout ce que l’on a pu reprendre dans ses écrits, les vérités importantes qu’il a fait connaître sont encore tellement nombreuses, que nous sommes obligés, pour en rendre compte, d’y établir un certain ordre, et de les distribuer selon qu’elles se rapportent, ou aux principes généraux de la chimie, ou à l’un des règnes de la nature en particulier.
Je sens que l’exposé de cette multitude de travaux de détail ne peut intéresser autant que des événements variés, ou que ces découvertes d’une influence universelle et qui se laissent exprimer en peu de mots ; mais je sens aussi ce que je dois à ma place, et au corps devant lequel je parle. L’histoire des sciences est notre fonction principale ; et notre premier devoir est précisément d’y consigner ces recherches nécessaires pour remplir les
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lacunes du système de nos connaissances, mais qui ne se recommandent par rien de frappant à l’attention du vulgaire.
La principale expérience de M. de Fourcroy, pour la chimie générale, est celle de la combustion de l’air inflammable, nommé gaz hydrogène par les nouveaux chimistes. Cavendish et M. Monge avaient découvert que cette combustion produit de l’eau, et l’on en avait conclu que l’eau est composée d’hydrogène et d’oxygène ; mais l’eau que l’on obtenait, était toujours plus ou moins mélangée d’acide nili’cux, ce qui fournissait aux antagonistes de la chimie moderne une objection qu’ils croyaient décisive. MM. de Fourcroy, Vauquelin et Séguin, parvinrent, en 1792, à obtenir de l’eau pure en opérant avec plus de lenteur, et montrèrent que l’acide venait de quelques parcelles d’azote toujours mêlées à l’oxygène, et qui brûlaient avec l’hydrogène quand la combustion était trop vive.
Un chimiste allemand, M. Gœttling, avait tiré une autre objection de ce que le phosphore luisait dans du gaz azote que l’on croyait pur; preuve, disait-il, que certains corps peuvent brûler sans oxygène. MM. de Fourcroy et Vauquelin montrèrent que le phosphore se dissout dans l’azote, et n’y brûle que par un peu d’oxygène qui y reste.
On pourrait aussi rapporter à la chimie générale les explications données par M. de Fourcroy de la détonation du nitre et des diverses poudres fulminantes ; mais elles lui sont communes avec d’autres chimistes.
Ce qui lui est plus particulier, c’est la découverte de plusieurs composés qui détonent par la simple percussion, et qui ont tous pour base l’acide muriatique oxygéné mêlé à divers combustibles ; un coup de marteau enflamme ces mélanges avec un bruit violent.
M. de Fourcroy a fait un grand nombre d’analyses, soit de minéraux à l’état concret, soit d’eaux plus ou moins minéralisées.
Parmi ces dernières, on doit compter surtout celle de l’eau sulfureuse de Montmorency, faite en commun avec M. de la Porte, en 1787, et qui a servi longtemps de modèle à ces sortes d’analyses si importantes pour la médecine. Elle offrait des méthodes beaucoup plus exactes que celles de Bergman, parce que l’on y avait profité de tous les moyens indiqués par Priestley pour retenir et pour examiner les fluides élastiques.
L’un des phénomènes les plus curieux que l’on ait reconnus dans ces derniers temps, est celui des pierres qui tombent de l’atmosphère, et dont la composition, toujours semblable, ne ressemble à celle d’aucune des pierres connues sur la terre. M. de Fourcroy a travaillé avec M. Vauquelin à constater ce dernier caractère, qui fait l’une des preuves les plus essentielles du phénomène.
C’est dans ses recherches sur les minéraux que M. de Fourcroy découvrit les moyens de distinguer et d’obtenir à l’état de pureté les deux terres nommées baryte et strontiane, si voisines des métaux par leur pesanteur, et des alcalis par leurs autres propriétés. Les
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procédés qu’il indiqua sont encore ceux dont on se sert aujourd’hui.
Le platine ou l’or blanc, substance qui nous vient du Pérou, et qui, plus pesante et aussi inaltérable que l'or, est en même temps dure et susceptible de poli comme l’acier, passait pour un métal simple. Les travaux presque simultanés de MM. Descotils, Wollaston, Smithson- Tennant, ont démontré, il y a quelques années, qu’il s’y mêle quatre autres substances métalliques auparavant inconnues. Une ou deux de ces substances furent aperçues par MM. de Fourcroy etVauquelin, qui s’occupaient du platine en même temps que les chimistes dont nous venons de parler.
Il existe un minéral appelé arracjonite, qui est jusqu’à ce jour la pierre d’acbopement de la ehimie et de la minéralogie, paree que, avee des formes cristallines, une dureté, une densité et une force réfringente, différentes de celles du spath calcaire , il offre les mêmes éléments que ce spath et dans la même proportion. MM. de Foureroy et Vauquelin ont contribué à constater ce fait jusqu’à présent inexplieable. On a cru reconnaître depuis que l’arragonite contient toujours un peu de strontiane.
A l’époque où beaucoup d’églises perdirent leur destination, une quantité immense de eloches fut livrée au coinmeree. Ces bruyants instruments sont composés de cuivre et d’étain, mélange qui , dans cette proportion, n’est bon qu’à faire des cloebes. Il fallait séparer ces métaux pour en tirer parti, et cela parut d’abord
impossible. M. de Fourcroy imagina d’oxyder, c’est-àdire de calciner une partie de l’alliage, et de la mêler avec une autre partie non oxydée. L’oxyde de cuivre de la première portion abandonne tout son oxygène à l’étain de la seconde, et la fusion livre le cuivre pur. Ce procédé a tenu momentanément lieu à la France de mines de cuivre, et a été employé par quantité de fabricants, qui n’en ont témoigné aucun gré à l’auteur.
M. de Fourcroy a fait des recherches immenses sur les combinaisons salines : son Histoire de V acide sulfureux et des sels qu'il produit, est un ouvrage d’une grande patience et qui remplit une lacune importante dans la chimie. 11 a apprécié avec sagacité ce qui se passe quand on précipite les sels de magnésie ou de mercure par l’ammoniaque, et la nature des sels à base double qu’on obtient par ces opérations. Le degré d’oxygénation du mercure et du fer dans leur différents sels a aussi été l’objet de ses expériences ; il a repris deux fois ses recherches sur le mercure, qu’il a terminées en 1 804 avec l’aide de M. Thénard.
Ces sortes de travaux semblent n’exiger que de l’assiduité ; mais, comme la science chimique en a un besoin indispensable pour devenir complète, on doit de la reconnaissance à ceux qui ont le courage de les entreprendre.
M. de Fourcroy portait cet esprit d’ensemble, et ce désir de compléter chaque genre de recherches, dans tout ce dont il s’occupait. Le ministère lui ayant donné à examiner une nouvelle espèce de quinquina apportée