‹ Éloges historiquesChapitre 7 sur 13 · DA. -F. DE FOURCROY · texte numérisé non relu

DA. -F. DE FOURCROY

de Saint-Domingue, il en fit une analyse si détaillée, il y appliqua des moyens si nouveaux , que ce travail devint un modèle pour la chimie végétale. M. Vauquelin, M. de Saussure, M. Thénard ont porté, depuis, cette branche de la science beaucoup plus loin ; mais M. de Fourcroy leur avait servi de guide, comme Rouelle et Bucquet lui en avaient servi à lui-même ; et il a pris part aussi, vers la fin de sa vie, à plusieurs analyses dans ce genre perfectionné, telles que celle des céréales et des légumineuses qui a jeté beaucoup de lumière sur la théorie de la germination, celle du blé carié, celle du suc d’oignon, remarquable surtout par la manne qui se forme dans sa fermentation.

Il est un des premiers qui ait reconnu dans les végétaux cette substance appelée albumine, qui fait la base du blanc d’œuf, et dont le caractère est de se coaguler dans l’eau bouillante.

L’on admettait avant lui, dans ce même règne, un principe que l’on nommait arôme, et dont on dérivait les odeurs des diverses parties des plantes. Il a montré que les corps n’agissent sur l’odorat que par leur propre substance volatisée.

On regardait comme des acides particuliers ceux que l’on obtient de la distillation du bois et des gommes. MM. de Fourcroy et Vauquelin ont prouvé qu’ils ne sont (jue de l’acide acéteux altéré par un mélange d’huile, et cette découverte à permis de substituer avec beaucoup d’économie ces acides au vinaigre dans une foule d’emplois.

• L’un des phénomènes les pins compliqués de la chimie est la formation de l’éther, ou de cette substance, éminemment volatile, qui résulte de l’action de l’acide sulfurique concentré sur l’alcool. M. de Fourcroy s’en est occupé après beaucoup d’autres, et sa théorie est encore celle qui paraît le plus vraisemblable : il a constaté que l’avidité de l’acide pour l’eau, contraint en quelque sorte les éléments de l’eau à se combiner, et de ce fait, une fois prouvé, il a déduit tous les phénomènes ultérieurs.

Mais de toutes les recherches qui ont occupé M. de Fourcroy, celles qui ont été les plus fécondes et qui lui donneront la plus longue célébrité, ce sont ses recherches sur les substances animales. 11 y attachait une importance toute particulière, parce qu’elles lui paraissaient devoir lier plus intimement la chimie à la médecine, et il les considérait comme un des devoirs de sa chaire à la Faculté.

Sa détermination de la quantité d’azote extraite par l’acide nitrique de chaque substance animale, quantité d’autant plus considérable que ces substances sont plus animalisées, a achevé de constater la nature de l’animalisation.

Il a contribué plus qu’aucun de ses contemporains à fixer les caractères des principes immédiats du corps animal, de cette fibrine dépositaire des forces motrices, de cette matière médullaire, plus merveilleuse encore, qui transmet les sensations et la volonté, de cette gélatine qui, dans ses diverses formes, a pour fonction

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générale de retenir ensemble tous les éléments du corps. Diverses humeurs particulières, comme le mucus des narines, les larmes, le chyle, le lait, la bile, le sang, l’eau des hydropiques, ont été l’objet de ses analyses ; il a examiné le tartre des dents; il n’est pas jusqu’à la composition chimique des os qui n’ait reçu un jour nouveau de ses recherches ; il y a découvert le phosphate de magnésie, que personne n’y avait trouvé avant lui.

L’un des faits les plus curieux qu’il ait découverts, fut celui que lui offrit, en 1 786, le cimetière des Innocents. Le Gouvernement ayant résolu de supprimer ce foyer d’infection qui, depuis un grand nombre de siècles, recevait les corps de la partie la plus peuplée de la capitale, défendit non-seulement d’y enterrer, mais ordonna de transférer ailleurs les corps qui y étaient déposés : opération dangereuse, qui fut exécutée avec autant d’habileté que de courage par MM. Thouret et de Fourcroy. Une grande partie de ces corps se trouva transformée en une substance blanche, grasse et combustible, semblable, pour l’essentiel, à celle que l’on nomme blanc de baleine, et qui se tire de la tête du cachalot. L’examen approfondi des circonstances, le rapprochement de quelques faits analogues, montrèrent que cette métamorphose a lieu pour toutes les matières animales préservées du contact de l’air dans des lieux humides; et l’on assure que l’on a tiré parti de cette découverte en Angleterre pour convertir en matière bonne à brûler les chairs des animaux que l’on ne

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mange pas : tant il est vrai qu’il n’est pas une de nos observations en apparence les plus indifférentes qui ne puisse devenir utile à la société.

Cependant M. de Fourcroy estimait ses découvertes sur les calculs urinaires et sur les divers bézoards plus que toutes les autres, parce qu’il en prévoyait une application plus immédiate au bien public.

On ne connaissait avant lui dans la vessie qu’une sorte de calcul, dont la nature acide avait été déterminée par l’illustre Schéele. M. de Fourcroy entrevit, vers 1798, d’après certaines expériences de M. Pearson, chimiste anglais, qu’il pouvait y en avoir de plusieurs espèces ; que quelques-unes mêmes ne seraient peut-être pas indissolubles. Il annonça aussitôt ses idées, et invita les médecins à lui envoyer les calculs dont ils pourraient disposer. Plus de cinq cents lui furent adressés. Il les examina, et les compara aux calculs des animaux, aux bézoards et aux autres concrétions. Les calculs de la vessie lui offrirent cinq combinaisons différentes, et il en trouva sept autres dans les différentes concrétions. Non content de les faire connaître par leur analyse, il leur assigna aussi des caractères extérieurs propres à les faire distinguer au premier coup d’œil, comme les naturalistes distinguent les minéraux. Il est déjà certain, par ces recherches, que le calcul des animaux herbivores peut se dissoudre par des injections de vinaigre affaibli, et l’on est pas entièrement sans espérance de produire le même effet sur quelques-uns des calculs humains.

d’a.-f. de fourcroy.

En même temps qu’il examinait les calculs, M. de Fourcroy faisait un grand travail sur Furiiie de l’homme et des animaux, dont les résultats ont été d’un égal intérêt pour la chimie, pour la médecine et pour la physiologie. Les animaux herbivores ont une urine très-différente de celle de l’homme ; mais les principes de celle-ci se retrouvent jusque dans les excréments des oiseaux.

Un résultat non moins piquant pour la physiologie a été la ressemblance de composition observée par M. de Fourcroy entre le sperme de certains animaux et la poussière fécondante de quelques plantes.

Telle est une légère esquisse de l’immense recueil de faits et d’expériences dont M. de Fourcroy a enrichi la chimie; s’il n’a pas eu le bonheur d’attacher son nom à quelqu’une de ces grandes vérités générales qui donnent une gloire populaire, il l’a inscrit en tant d’endroits et à tant d’articles particuliers, que les savants seront toujours obligés de le citer parmi les hommes les plus dignes de la reconnaissance publique.

Dans un grand nombre de ces travaux, le nom de M. de Fourcroy est associé, comme on vient de l’entendre, à celui de M. Vauquelin, son élève et son ami ; et l’envie a cru gagner beaucoup en se prévalant de cette association pour contester au premier de ces deux chimistes la meilleure partie de leurs découvertes communes, comme si d’avoir engagé un homme tel que M. Vauquelin à des recherches qui ont été si heureuses,

n’était pas pour la science un service au moins équivalent à quelques expériences de plus. Qu’il nous soit du moins permis de voir dans la noble constance que M. Vauquelin a mise à travailler avec son maître, une preuve des sentiments que M. de Fourcroy savait inspirer, et de croire que l’homme qui a su choisir si bien son ami et le garder si longtemps, méritait d’être aimé.

On a besoin de faire de telles remarques, dans ce temps où de longues discordes ont laissé tant de haines, et où quiconque a joui d’une parcelle de pouvoir a été en butte à des outrages publics.

M. de Fourcroy devait être plus exposé que personne à ce malheur, à cause du moment où il fut appelé aux places supérieures, et à cause de l’espèce irritable d’hommes avec qui ses fonctions l’ont mis le plus en rapport.

A cette époque où une nation entière, s’avisant subitement de se trouver malheureuse, imagina de faire sur elle-même toutes les sortes d’expériences ; lorsque l’on essaya tour à tour de tous les hommes qui avaient de la célébrité dans quelque genre que ce fût, il était presque impossible qu’il échappât aux choix populaires.

Nommé suppléant à la Convention nationale, il n’y entra comme député que vers l’automne de 1793, c’està-dire, au moment où elle gémissait et faisait gémir la France sous la tyrannie la plus terrible , et cependant plusieurs mois après qu’elle eut commis le plus grand de ses crimes.

d’a.-f. de fourcroy.

D’après ce que nous venons de rapporter de sa vie , il est aisé de juger avec quelles dispositions il y arrivait.

A cette ignorance presque absolue du monde et des affaires, apanage ordinaire des savants de cabinet, se joignait en lui une aigreur bien pardonnable contre un ordre de choses dont il n’avait éprouvé longtemps que des injustices. Sa facilité à exposer avec élégance ces vérités générales contre lesquelles aucun intérêt n’indispose, devait lui paraître au moins bien voisine de cette éloquence persuasive qui maîtrise à son gré tous les penchants du cœur. Que de sagesse il fallait pour se taire , avee des tentations si fortes pour parler ! M. de Fourcroy eut cette sagesse. Malgré les reproches publics qu’on lui en fit, il ne monta point à la tribune tant que l’on ne put y paraître sans crainte ou sans déshonneur, et il se renferma dans quelques détails obcurs d’administration, se contentant pour récompense, d’obtenir la grâce de quelques victimes. Darcet, l’un de nos confrères, lui a dû la vie, et l'a appris d’un autre longtemps après. 11 fit appeler près de la Convention des savants respectables, que la faux révolutionnaire aurait atteints partout ailleurs. Enfin, menacé lui-même, il lui devint impossible de servir personne, et des hommes affreux n’ont pas eu honte de travestir son impuissance en crime.

Peut-être me blâme-t-on de rappeler ces tristes souvenirs ; mais, quand un homme célèbre a eu le malheur d’être aecusé comme M. de Fourcroy, lorsque

cette accusation a fait le tourment de sa vie, ce serait en vain que son historien essayerait de la faire oublier, en gardant le silence.

Nous devons même le dire : si dans les sévères recherches que nous avons faites, nous avions trouvé la moindre preuve d’une si horrible atrocité, aucune puissance humaine ne nous aurait contraint de souiller notre bouche de son éloge, d’en faire retentir les voûtes de ce temple, qui ne doit pas être moins celui de l’honneur que celui du génie.

M. de Fourcroy ne commença à prendre de l’inlluence que plusieurs mois après le 9 Thermidor, lorsque les esprits furent lassés de destruction; et dans cette longue suite de travaux qui ont relevé l’ordre social, on le voit, dès les premiers moments, occupé (le l’instruction publique, et s’empressant toujours de faire suivre à sa restauration des progrès parallèles à ceux qu’il observait dans les idées dominantes.

On croirait en effet, d’après la gradation de ses discours et des lois qu’il a proposées, qu’il portait dans la politique la même flexibilité d’esprit que nous venons de lui voir dans les sciences, et la série de ses rapports et de ses actes aura pour l’histoire de l’opinion publique dans la seconde moitié de la révolution, un genre d’intérêt tout à fait comparable à celui de ses autres ouvrages pour l'histoire de la chimie.

Je suis encore obligé de faire ici une longue énu-. mération de travaux particuliers; mais j’ai au moins autant de raisons d’espérer de l’indulgence. Il ne s’agit

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plus seulement de découvertes isolées^ mais d’institutions qui, en assurant la conservation des sciences, en multiplieront à l’infini les progrès. Ce n’est plus un simple expérimentateur, maître de ses matières et de ses instruments; c’est un homme obligé de lutter contre tous les genres d’obstacles, et de faire du bien à ses concitoyens, en grande partie malgré eux.

La Convention avait détruit les académies, les collèges, les universités ; personne n’eût osé en demander d’emblée le rétablissement ; mais bientôt les effets de leur suppression se marquèrent par l’endroit le plus sensible; les armées vinrent à manquer de médecins et de chirurgiens, et l’on ne pouvait en refaire sans écoles. Qui croirait cependant qu’il fallut du temps pour qu’on eût la hardiesse de les appeler écoles de médecine? Médecin, chirurcjien, étaient des titres trop contraires à l’égalité, apparemment parce qu’il n’y a point de supériorité plus nécessaire que celle du médecin sur le malade ; on employa donc le mot bizarre d’écoles de santé, et il ne fut (question pour les élèves ni d’examen ni de diplômes. Toutefois un esprit clairvoyant ne laisse pas que d’apercevoir, dans les règlements qui furent portés, les intentions de celui qui les rédigea. Les trois grandes écoles fondées à cette époque, reçurent une abondance de moyens dont on n’avait eu jusqu’alors aucune idée en France, et qui en font encore aujourd’hui le plus bel ornement de l’Université.

L’expérience apprit bientôt aussi que le courage ne suffit pas à la guerre sans l’instruction , et que la

science militaire est un poids considérable dans la balance des succès; on voulut que les écoles de l’artillerie, du génie et de la marine, reçussent des sujets préparés par l’étude des mathématiques et de la physique, et l’on vit naître cette École polytechnique dont le plan primitif, dépassant de beaucoup le but, sembla destiné à rendre les hautes sciences, pour ainsi dire, aussi communes, que l’avaient été jusque-là les connaissances les plus élémentaires.

La conception des écoles centrales n’était pas moins grande dans son genre; peut-être l’était-elle trop. 11 ne s’agissait de rien moins que d’établir une sorte d’université dans chaque département, à laquelle la jeunesse devait être préparée par des écoles inférieures placées dans chaque district ; mais, comme il n’arrive que trop souvent dans notre nation, ce projet ne fut exécuté qu’à demi. Il a toujours manqué aux écoles centrales ces écoles préparatoires; on n’a jamais placé auprès d’elles les pensionnats qui entraient essentiellement dans leur plan. Ce qui leur a été plus funeste encore, on n’a pu leur fournir assez de bons maîtres, à une époque où il en avait tant péri, et où l’esprit de parti ne permettait pas même d’employer tous ceux qui restaient.

Une école normale placée à Paris devait former ces maîtres dont on avait un si grand besoin ; mais , dans les temps orageux qui terminèrent le règne de la Convention, l’on ne put donner qu’une existence éphémère à une institution qui aurait exigé plus qu’au-

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