Éloges historiques
Stîcrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, Membre de l'Académie Française.
Lorsqu'une nation perd un de ces honnmes dont le nom seul suffirait à la gloire d'une nation et d'un siècle, le coup qu'elle en ressent est si profond, sa douleur est si générale, qu'il s'élève de toutes parts des voix pour déplorer le nmalheur commun. C'est à qui s'honorera d'un regret public sur leur tombe; c'est à qui s'empressera de faire connaître tout ce qu'il a pu savoir de ces vies illustres et si glorieuses à l'humanité.
Voilà ce qui devait arriver, et ce qui est arrivé en effet pour M. Guvier. Des savants, des écrivains célèbres, plusieurs académies même, ont déjà publié de nombreux détails sur sa vie et sur sa personne ; et
1 Lu dans la séance publique de l'Académie des Sciences du 29 décembre 1834.
II ÉLOGE HISTORIQIT.
l'Académie des sciences vient aujourd'hui trop tard pour avoir rien de nouveau à dire sur le grand homme qu'elle a perdu.
Mais, parmi les travaux sur lesquels repose sa renommée, il en est qui appartiennent plus particulièrement à cette Académie, et dont l'étude est loin d'avoir été épuisée. Je veux parler des progrès que les sciences naturelles ont dus à M. Cuvier, progrès qui ont renouvelé toutes ces sciences, et qui les ont si fort étendues, qu'ils ont réellement étendu par elles la portée de l'esprit humain et le domaine du génie.
Je ne considère donc ici dans M. Cuvier que le savant ; et même dans le savant je considérerai surtout le naturaliste.
Fontenelle a dit de Leibnitz qu'il avait été obligé de partager et de décomposer en quelque sorte ce grand homme ; et que, tout au contraire de l'antiquité, qui de plusieurs Hercules n'en avait fait qu'un, il avait fait du seul Leibnitz plusieurs savants.
Il faut aussi décomposer M. Cuvier, pour peu qu'on veuille l'approfondir ; et cette vaste intelligence, qui, comme celle de Leibnitz, menait de front tontes les sciences, et qui même, ne s'en tenant pas aux sciences, répandait ses lumières jusque sur les institutions les plus élevées de l'Etat, demande, pour être comprise, autant de travaux distincts, qu'elle a fait éclater de capacités diverses.
Je le répète donc ; je ne considère ici dans M. Cuvier que le naturaliste : encore ma tâche sera-t-elle im-
HE G. GUVIEH. Il(
lïiense ; et, pour oser l'aborder, ai-je besoin de toute l'indulgence de ceux qui m'écoutent.
L'histoire de M. Cuvier, à vouloir rappeler tout ce que lui ont dû les sciences naturelles, n'est rien moins, en effet, que l'histoire même de ces sciences au dixneuvième siècle.
Le dix-huitième venait de leur imprimer un mouvement rapide. Deux hommes, Linnaeus etBuffon, avaient surtout concouru à produire ce mouvement ; et, bien que doués d'ailleurs de qualités très-diverses, il est néanmoins à remarquer que c'est par la même cause qu'ils avaient l'un et l'autre manqué leur but.
En effet, ces phénomènes, ces êtres, ces faits que le génie étendu de Linnseus cherchait à distinguer et à classer ; ces faits que le génie élevé de Buffon cherchait à rapprocher et à expliquer, n'étaient point ehcore assez connus dans leur nature intime pour pouvoir donner ni leur véritable classification ni leur explication réelle.
Le premier mérite de M. Cuvier, et c'est par ce mérite qu'il a donné dès l'abord une nouvelle vie aux sciences naturelles, est d'avoir senti que la classification, comme Texplication des faits, ne pouvait sortir que de leur nature intime profondément connue.
En un mot, et pour nous en tenir ici à l'histoire naturelle des animaux, branche de l'histoire naturelle générale que M. Cuvier a le plus directement éclairée par ses travaux, il est évident que ce qui avait manqué à Linnaeus et à Buffon, soit pour classer ces animaux,
?V ÉLOGE HISTORIOrE
soil pour expliquer (Minvenablenient leurs phénomènes, c'était de connaître assez leur structure intime ou leur organisation ; et il n'est pas moins évident que les lois de toute classification, comme de toute philosophie naturelle de ces êtres, ne pouvaient sortir que des lois de celte organisation même.
On verra bientôt, en effet, que c'est par l'étude assidue de ces lois fécondes que M. Cuvier a successivement renouvelé la zoologie et l'anatomie comparée, qu'il les a renouvelées l'une par l'autre, et qu'il a fondé sur l'une et sur l'autre la science des animaux fossiles, science toute nouvelle, due tout entière à son génie, et qui a éclairé à son tour jusqu'à la science même de la terre.
Mais^ avant d'en venir à ces derniers et étonnants résultats, fruits de tant de grandes conceptions et de tant de découvertes inattendues, voyons d'abord ce qu'il a fait en particulier pour chacune des sciences que je viens d'indiquer, afin de pouvoir mieux saisir ensuite et embrasser d'un coup d'œil général ce qu'il a fait pour toutes.
Je commence par la zoologie.
Linnœus, celui de tous les naturalistes du dix-huitième siècle dont l'influence avait été la plus universelle sur les esprits, particulièrement en fait de méthode, divisait le règne animal en six classes : les quadrupèdes, les oiseaux, les reptiles , les poissons, les insectes et les vers.