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L'hypothèse du refroidissement graduel ne pouvant donc plus être soutenue, Pallas y substitua celle d'une irruption des eaux venues du sud-est; irruption qui, selon lui, aurait transporté dans le nord les animaux de l'Inde.
Mais cette seconde hypothèse n'était pas plus heureuse que la première, car les animaux fossiles sont très-différents de ceux de l'Inde^ et même de tous les animaux aujourd'hui vivants : dernier fait plus extraordinaire encore que tous ceux qui précèdent, et qu'il était réservé à M. Cuvier de mettre dans tout son jour.
Le fait d'une création ancienne d'animaux, entièrement distincte de la création actuelle, et depuis longtemps entièrement perdue, est le fait fondamental sur lequel reposent les preuves les plus évidentes des révolutions du globe. Il ne saurait donc être sans intérêt de voir comment a pu naître, se développer, se confirmer enfin l'idée de ce fait, le plus extraordinaire assurément qu'il ait été donné aux recherches scientifiques de découvrir et de démontrer.
Nous avons vu comment, vers la fin du seizième siècle, Bernard Palissy avait osé, le premier parmi les modernes, avancer que les ossements, les empreintes, les coquillages fossiles, regardés pendant si longtemps comme des jeux de la nature, étaient les restes d'êtres réels, les véritables dépouilles de corps organisés.
En 1670, Augustin Scilla renouvela l'opinion de Pa-
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lissy, et la soutint avec force. Peu après, en 1 683, Leibnitz lui donna l'autorité de son nom et de son génie. Enfin, dès la première moitié du dix-huitième siècle, Buffon la reproduisit avec plus d'éclat encore, et la rendit bientôt populaire.
Mais ces êtres organisés, dont les débris innombrables se montrent répandus partout, sont-ils les analogues de ceux qui vivent aujourd'hui, soit sur les lieux mêmes où l'on trouve ces débris, soit dans d'autres lieux? ou bien leur espèce, leur genre ont-ils péri, et sont-ils entièrement perdus ?
C'est là qu'est toute la difficulté, et l'on peut croire que cette difficulté n'aurait jamais été résolue, du moins avec une certitude complète, tant que l'on s'en serait tenu, par exemple, à l'étude des coquilles fossiles ou des poissons.
On aurait eu beau trouver, en effet, de nouvelles coquilles, de nouveaux poissons inconnus, on aurait pu toujours supposer que leur espèce vivait encore, soit dans des mers éloignées, soit à des profondeurs inaccessibles.
Il n'en est pas, à beaucoup près, ainsi pour les quadrupèdes. Leur nombre est beaucoup plus borné, surtout pour les grandes espèces ; on peut donc espérer de parvenir à les connaître toutes; il est donc infiniment plus facile de s'assurer si des os inconnus appartiennent à l'une de ces espèces encore vivantes, ou s'ils viennent d'espèces perdues.
C'est là ce qui donne à l'étude des quadrupèdes fos-
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siles une importance propre, et aux déductions que l'on peut en tirer une force que ne sauraient avoir les déductions tirées de l'étude de la plupart des autres classes.
Buffon semble l'avoir senti. C'est principalement, en effet, sur les, grands ossements fossiles de la Sibérie et du Canada qu'il chercha d'abord à appuyer la conjecture (car vu l'état de Vanatomie coinparée à l'époque où il écrivait, ce ne pouvait être encore qu'une conjecture) de certaines espèces perdues.
Et d'ailleurs cette conjecture même était si peu étabhe dans son esprit, du moins relativement aux quadrupèdes, qu'après avoir regardé, dans sa Théorie de la Terre, tous les animaux auxquels ces os extraordinaires ont appartenu comme des animaux perdus, il déclare ensuite, dans ses Époques de ta Nature, qu'il ne reconnaît plus qu'une seule espèce perdue , celle qui depuis a été nommée mastodonte, et que tous les autres os dont il s'agit ne sont que des os d'éléphants et d'hippopotames.
Camper alla beaucoup plus loin ; et cela devait être, car Vanatomie comparée n'avait cessé de marcher à grands pas depuis Buffon.
Aussi dès 1787, dans un mémoire adressé à Pallas, Camper énonce-t-il hautement l'opinion que certaines espèces ont été détruites par les catastrophes du globe ; et il fait plus : il l'appuie des premiers faits réellement positifs, quoique fort incomplets encore, qui aient été avancés pour la soutenir.
Ainsi donc, à mesure que la détermination des ossements fossiles a fait des progrès, l'idée d'animaux perdus en a fait aussi, et c'est toujours à la lumière de Vanatomie comparée que ces progrès ont été faits.
C'est, en effet, cette lumière de Vanatomie comparée qui avait jusque-là manqué à tant de recherches laborieuses de tant de naturalistes. Mais il est aisé de voir que vers l'époque dont je parle, c'est-à-dire vers la fin du dix-huitième siècle, tout se préparait pour amener la solution cherchée depuis si longtemps, et qu'en un mot l'on touchait enfin sur ces étonnants, sur ces merveilleux phénomènes, au moment de quelque découverte, de quelque résultat complet et définitif.
Le 1" pluviôse an iv, jour de la première séance publique qu'ait tenue l'Institut National, M. Guvierlut devant ce Corps assemblé son mémoire sur les espèces d'éléphants fossiles, comparées 2i\ix espèces vivantes.
C'est dans ce mémoire qu'il annonce, pour la première fois, ses vues sur les animaux perdus. Ainsi, dans ce même jour où l'Institut ouvrait la première de ses séances publiques, s'ouvrait aussi la carrière des plus grandes découvertes que l'histoire naturelle ait faites dans notre siècle : singulière coïncidence, circonstance mémorable, et que l'histoire des sciences doit conserver.
M. Cuvier venait donc de commencer cette brillante suite de recherches et de travaux qui l'ont occupé pendant tant d'années, et par lesquels il a constamment
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tenu éveillés pendant tout ce temps l'étonnement et l'admiration de ses contemporains.
Dans ce premier mémoire, en effet, il ne se borne pas à démontrer que Véléphant fossile est une espèce distincte des espèces actuelles, une espèce éteinte, une espèce perdue ; il déclare nettement que le plus grand pas qui puisse être fait vers la perfection de la théorie de la terre serait de prouver qu'aucun de ces animaux, dont on trouve les dépouilles répandues sur presque tous les points du globe, n'existe plus aujourd'hui.
Il ajoute que ce qu'il vient d'établir pour Véléphant, il l'établira bientôt d'une manière non moins incontestable pour le rhinocéros^ pour Vours, pour le cerf, fossiles, toutes espèces également distinctes des espèces vivantes, toutes espèces également perdues.
Enfin, il termine par cette phrase remarquable, et dans laquelle il semblait annoncer tout ce qu'il a découvert depuis.
« Qu'on se demande, dit-il, pourquoi l'on trouve tant « de dépouilles d'animaux inconnus, tandis qu'on n'en (c trouve aucune dont on puisse dire qu'elle appartient « aux espèces que nous connaissons, et l'on verra com- « bien il est probable qu'elles ont toutes appartenu à « des êtres d'un monde antérieur au nôtre, à des êtres « détruits par quelques révolutions du globe, à des « êtres dont ceux qui existent aujourd hui ont rempli la « place. »
L'idée d'une création entière d'animaux antérieure à la création actuelle, l'idée d'une création entière dé-
traite et perdue, venait donc enfin d'être conçue dans son ensemble ! Le voile qui recouvrait tant d'étonnants phénomènes allait donc enfin être soulevé, ou plutôt il rétait déjà; et le mot de cette grande énigme, qui depuis un siècle occupait si fortement les esprits, ce mot venait d'être dit.
Mais, pour transformer en un résultat positif et démontré cette vue si vaste et si élevée, il fallait rassembler de toutes parts les dépouilles des animaux perdus; il fallait les revoir, les étudier toutes sous ce nouvel aspect; il fallait les comparer toutes, et l'une après l'autre, aux dépouilles des animaux vivants ; il fallait avant tout créer et déterminer l'art même de cette comparaison.
Or, pour bien concevoir toutes les difficultés de cette méthode, de cet art nouveau, il suffit de remarquer que les débris, que les restes des animaux dont il s'agit, que les ossements fossiles, en un mot, sont presque toujours isolés, épars; que souvent les os de plusieurs espèces, et des espèces les plus diverses, sont mêlés, confondus ensemble ; que presque toujours ces os sont mutilés, brisés, réduits en fragments.
Il fallait donc imaginer une méthode de reconnaître chaque os, et de le distinguer de tout autre avec certitude; il fallait rapporter chaque os à l'espèce à laquelle il appartient; il fallait reconstruire enfin le squelette complet de chaque espèce, sans omettre aucune des pièces qui lui étaient propres, sans en intercaler aucune qui lui fût étrangère.