‹ Éloges historiquesChapitre 21 sur 28 · LX NOTES · texte numérisé non relu

LX NOTES

P. XII. Ces vers à appareil circulatoire...

Vers à sang rouge de M. Ciivier, annélides de M. de Lamarck.

P. XVIII. Du génie parvenu à toute sa maturité.

Voyez, sur cet ouvrage, les développements que je donne dans mon ouvrage intitulé : Histoire des travaux de G. Cuvier [3^ édition, 1858).

P. XX. Dans un ordre tel que de leur simple rapprochement...

Voyez, dans mon Histoire des travaux de G. Cuvier, ce que je dis sur cet ordre introduit par lui en anatomie comparée.

P. xxxviii. Ces énormes paresseux...

Ce sont le mégathérium, le mégalonyx.

P. xxxviii. Les reptiles de ces premiers âges...

Ce sont les mégalosaurus^ qui avaient plus de soixante pieds de longueur; les ichthijosauruSj les plésiosaurusy dont les membres rappelaient ceux des cétacés: les ptérodactyles, dont un doigt de l'extrémité antérieure, très-allongé, portait une membrane, une sorte d'aile.

P. XLVii. Georges Cuvier...

II se nommait Georges-Léopold-Chrétien-Frédéric-Dagobert.

P. LV. Nommé successivement conseiller d'Etat...

Il était aussi baron et grand officier de la Légion d'honneur. Il doit être permis de rappeler ici ces titres : une nation s'honore en les plaçant ainsi.

P. Lvii. Je ne vous rappellerai point. Messieurs, en finissant , cette mort...

Il est mort le dimanche 13 mai 1832.

DE G. GUVIER

Louis- Jean-Marie Daubenton , membre du sénat et de l'Institut, professeur au Muséum d'histoire naturelle et au Collège de France, des académies et sociétés savantes de Berlin, de Pétersbourg, de Londres, de Florence, de Lausanne, de Philadelphie, etc., auparavant pensionnaire anatomiste de l'Académie des Sciences, et garde et démonstrateur du Cabinet d'histoire naturelle, naquit à Montbar, département de la Côte-d'Or, le 29 mai 1716, de Jean Daubenton, notaire en ce lieu, et de Marie Pichenot.

Il se distingua dès son enfance par la douceur de ses mœurs et par son ardeur pour le travail, et il obtint aux Jésuites de Dijon, où il fit ses premières études, toutes

ces petites distinctions qui sont si flatteuses pour la jeunesse, sans être toujours les avant-coureurs de succès plus durables. Il se les rappelait encore avec plaisir à la fin de sa vie, et il en conserva toujours les témoignages écrits.

Après qu'il eut terminé, sous les Dominicains de la même ville, ce que l'on appelait alors un cours de philosophie, ses parents, qui le destinaient à l'état ecclésiastique et lui en avaient fait prendre l'habit dès l'âge de douze ans, l'envoyèrent à Paris pour y faire sa théologie ; mais, inspiré peut-être par un pressentiment de ce qu'il devait être un jour, le jeune Daubenton se livra en secret à létude de la médecine. Il suivit aux écoles de la Faculté les leçons de Baron, de Martinenq et de Col de Villars, et, dans ce même Jardin des Plantes qu'il devait tant illustrer par la suite, celles de Winslow, d'Hunauld et d'Antoine de Jussieu. La mort de son père, qui arriva en 1736, lui ayant laissé la liberté de suivre ouvertement son penchant, il prit ses degrés à Reims en i 740 et i 741 , et retourna dans sa patrie, où il bornait son ambition à l'exercice de son art; mais sa destinée le réservait pour un théâtre plus brillant.

La petite ville qui l'avait vu naître avait aussi produit un homme qu'une fortune indépendante, les agréments du corps et de l'esprit, un goût violent pour les plaisirs, semblaient destiner à toute autre carrière qu'à celle des sciences, et qui s'y trouvait cependant sans cesse ramené par ce penchant irrésistible, indice presque assuré de talents extraordinaires.

Buffon (c'était cet homme), longtemps incertain de l'objet auquel il appliquerait son génie, essaya tour à tour de la géométrie, de la physique, de l'agriculture. Enfin, Dufay, son ami, qui venait pendant sa courte administration, de relever le Jardin des Plantes de l'état de délabrement où l'avait laissé l'incurie des premiers médecins, jusqu'alors surintendants nés de cet établissement, lui ayant fait avoir la survivance de sa charge, le choix de Buffon se fixa pour toujours sur l'histoire naturelle, et il vit s'ouvrir devant lui cette immense carrière qu'il a parcourue avec tant de gloire.

Il en mesura d'abord toute l'étendue : il aperçut d'un coup d'œil ce qu'il y avait à faire, ce qu'il était en son pouvoir de faire, et ce (|ui exigeait des secours étrangers.

Surchargée dès sa naissance par l'indigeste érudition des Aldrovande, des Gessner, des Jonston, l'histoire naturelle s'était vue ensuite mutilée, pour ainsi dire, par le ciseau des nomenclateurs; les Ray, les Klein, Linngeusmême alors, n'offraient plus que des catalogues décharnées, écrits dans une langue barbare, et qui, avec leur apparente précision, avec le soin que leurs auteurs paraissaient avoir mis à n'y placer que ce qui pouvait être à chaque instant vérifié par l'observation, n'en recelaient pas moins une multitude d'erreurs, et dans les détails, et dans les caractères distinctifs, et dans les distributions méthodiques.

Rendre la vie et le mouvement à ce corps froid et inanimé; peindre la nature telle qu'elle est, toujours jeune.

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toujours en action ; esquisser à grands traits l'accord admirable de toutes ses parties, les lois qui les tiennent enchaînées en un système unique ; faire passer dans ce tableau toute la fraîcheur, tout l'éclat de l'original : telle était la tâche la plus difficile de l'écrivain qui voudrait rendre à cette belle science le lustre qu'elle avait perdu ; telle était celle où l'imagination ardente de Buffon, son génie élevé, son sentiment profond des beautés de la nature, devaient immanquablement le faire réussir.

Mais, si la vérité n'avait pas fait la base de son travail, s'il avait prodigué les brillantes couleurs de sa palette à des desseins incorrects ou infidèles, s'il n'avait combiné que des faits imaginaires, il aurait bien pu devenir un écrivain élégant, un poëte ingénieux ; mais il n'aurait pas été un naturaliste, il n'aurait pu aspirer au rôle qu'il ambitionnait de réformateur de la science.

11 fallait donc tout revoir, tout recueillir, tout observer; il fiillait comparer les formes, les dimensions des êtres; il fallait porter le scalpel dans leur intérieur, et dévoiler les parties les plus cachées de leur organisation. Buffon sentit que son esprit impatient ne lui permettrait pas ces travaux pénibles ; que la faiblesse même de sa vue lui interdirait l'espoir de s'y livrer avec succès. Il chercha un homme qui joignît à la justesse d'esprit et à la finesse de tact nécessaire pour ce genre de recherches, assez de modestie, assez de dévouement, pour se contenter d'un rôle secondaire en apparence, pour n'être en quelque sorte que son œil et sa main ; et il

le trouva dans le compagnon des jeux de son enfance, dans Daubenton.

Mais il trouva en lui plus qu'il n'avait cherché, plus même qu'il ne croyait lui être nécessaire ; et ce n'est peut-être pas dans la partie où il demandait ses secours, que Daubenton lui fut le plus utile.

En effet, on peut dire que jamais association ne fut mieux assortie. Il existait au physique et au moral, entre les deux amis, ce contraste parfait qu'un de nos plus aimables écrivains assure être nécessaire pour rendre une union durable, et chacun d'eux semblait avoir reçu précisément les qualités propres à tempérer celle de l'autre par leur opposition.

Buffon, d'une taille vigoureuse, d'un aspect imposant, d'un naturel impérieux, avide en tout d'une jouissance prompte, semblait vouloir deviner la vérité, et non l'observer. Son imagination venait à chaque instant se placer entre la nature et lui, et son éloquence semblait s'exercer contre sa raison avant de s'employer à entraîner celle des autres.

Daubenton, d'un tempérament faible, d'un regard doux, d'une modération qu'il devait à la nature autant qu'à sa propre sagesse, portait dans toutes sesrecherches la circonspection la plus scrupuleuse ; il ne croyait, il n'affirmait que ce qu'il avait vu et touché ; bien éloigné de vouloir persuader par d'autres moyens que par l'évidence même, il écartait avec soin de ses discours et de ses écrits toute image, toute expression propre à séduire ; d'une patience inaltérable, jamais il ne souffrait

d'un retard ; il recommençait le même travail jusqu'à ce qu'il eût réussi à son gré, et, par une méthode trop rare peut-être parmi les hommes occupés de sciences réelles, toutes les ressources de son esprit semblaient s'unir pour imposer silence à son imagination.

Buffon croyait n'avoir pris qu'un aide laborieux qui lui aplanirait les inégalités de la route, et il avait trouvé un guide fidèle qui lui en indiquait les écarts et les précipices. Cent fois le sourire piquant qui échappait à son ami, lorsqu'il concevait du doute, le fit revenir de ses premières idées ; cent fois un de ces mots que cet ami savait si bien placer, l'arrêta dans sa marche précipitée ; et la sagesse de l'un, s'alliant ainsi à la force de l'autre, parvint à donner à l'histoire des quadrupèdes, la seule qui soit commune aux deux auteurs, cette perfection qui en fait, sinon la plus intéressante de celles qui entrent dans la grande histoire naturelle de Buffon, du moins celle qui est le plus exempte d'erreurs, et qui restera le plus longtemps classique pour les naturahstes.

C'est donc moins encore par ce qu'il fit pour lui, que par ce qu'il l'empêcha de faire, que Daubenton fut utile à Buffon, et que celui-ci dut se féliciter de se l'être .attaché.

Ce fut vers l'année 17421 qu'il l'attira à Paris. La place de garde et démonstrateur du Cabinet d'histoire naturelle était presque sans fonctions, et, le titulaire, nommé Noguez, vivant depuis longtemps en province, elle était remplie de temps à autre par quelqu'une des personnes attachées au jardin. Buffon la fit revivre pour

DE DÂUBENTON. 7

Daubenlon, et elle lui fut conférée par brevet en 1745. Ses appointements, qui n'étaient d'abord que de 500 fr., furent augmentés par degrés jusqu'à 4,000 fr. Lorsqu'il n'était qu'adjoint à l'Académie des Sciences, Buffon, qui en était le trésorier, lui fit avoir quelques gratifications. Dès son arrivée à Paris il lui avait donné un logement. En un mot, il ne négligea rien pour lui assurer l'aisance nécessaire à tout homme de lettres et à tout savant qui ne veut s'occuper que delà science.

Daubenton, de son côté, se livra sans interruption aux travaux propres à seconder les vues de son bienfaiteur, et il érigea par ces travaux mêmes les deux principaux monuments de sa propre gloire.

L'un des deux, pour n'être pas un livre imprimé, n'en est pas moins un livre très-beau et très-instructif, puisque c'est presque celui de la nature : je veux parler du Cabinet d'histoire naturelle du Jardin des Plantes. Avant Daubenton ce n'était qu'un simple droguier, où l'on recueillait les produits des cours publics de chimie, pour les distribuer aux pauvres qui pouvaient en avoir besoin dans leurs maladies. Il ne contenait, en histoire naturelle proprement dite, que des coquilles rassemblées par Tournefort, qui avaient servi depuis à amuser les premières années de Louis XV, et dont plusieurs portaient encore l'empreinte des capri(3es de l'enfant royal.

En bien peu d'années il changea totalement de face. Les minéraux, les fruits, les bois, les coquillages, furent rassemblés de toute partet exposés dans le plus bel ordre. On s'occupa de découvrir ou de perfectionner les moyens

par lesquels on conserve les diverses parties des corps organisés; les dépouilles inanimées des quadrupèdes et des oiseaux reprirent les apparences de la vie, et présentèrent à l'observateur les moindres détails de leurs caractères, en même temps qu'elles firent l'étonnement des curieux par la variété de leurs formes et l'éclat de leurs couleurs.

Auparavant, quelques riches ornaient bien leurs cabinets de productions naturelles ; mais ils en écartaient celles qui pouvaient en gâter la symétrie et leur ôter l'apparence de décoration. Quelques savants recueillaient les objets qui pouvaient aider leurs recherches ou appuyer leurs opinions; mais, bornés dans leur fortune, ils étaient obligés de travailler longtemps^ avant de compléter même une branche isolée. Quelques curieux rassemblaient des suites qui satisfaisaient leurs goûts ; mais ils s'arrêtaient ordinairement aux choses les plus futiles, à celles qui étaient plus propres à flatter la vue qu'à éclairer l'esprit : les coquillages les plus brillants, les agathes les plus variées, les gemmes les mieux taillées, les plus éclatantes, faisaient ordinairement le fonds de leurs collections.

Daubenton, appuyé par Buffon, et profitant des moyens que le crédit de son ami lui obtint du gouvernement, conçut et exécuta un plan plus vaste : il pensa qu'aucune des productions de la nature ne devait être écartée de son temple; il sentit que celles de ces productions que nous regardons comme les plus importantes ne peuvent être bien connues, qu'autant qu'on les

DE nAUBEMOiV. 9

compare avec toutes les autres; qu'il n'en est même aucune qui, par ses nombreux rapports, ne soit liée plus ou moins directement avec le reste de la nature. Il n'en exclut donc aucune, et fit les plus grands efforts pour les recueillir toutes; il fit surtout exécuter ce grand nombre de préparations anatomiques qui distinguèrent longtemps le cabinet de Paris, et qui, pour être moins agréables à l'œil du vulgaire, n'en sont que plus utiles à l'homme qui ne veut pas arrêter ses recherches à l'écorce des êtres créés, et qui tâche de rendre l'histoire naturelle une science philosophique, en lui faisant expliquer aussi les phénomènes qu'elle décrit.

L'étude et l'arrangement de ces trésors étaient devenus pour lui une véritable passion, la seule peut-être qu'on ait jamais remarquée en lui. Il s'enfermait pendant des journées entières dans le cabinet; il y retournait de mille manières les objets qu'il y avait rassemblés; il en examinait scrupuleusement toutes les parties; il essayait tous les ordres possibles, jusqu'à ce qu'il eût rencontré celui qui ne choquait ni l'œil ni les rapports naturels.

Ce goût pour l'arrangement d'un cabinet se réveilla avec force dans ses dernières années, lorsque des victoires apportèrent au Muséum d'histoire naturelle une nouvelle masse de richesses, et que les circonstances permirent de donner à l'ensemble un plus grand développement. A quatre-vingt-quatre ans, la tête courbée sur la poitrine, les pieds et les mains déformés par la

goutte, ne pouvant marcher que soutenu de deux personnes, il se faisait conduire chaque matin au cabinet, pour y présider à la disposition des minéraux, la seule partie qui lui fût restée dans la nouvelle organisation de l'établissement.

Ainsi c'est principalement à Daubenton que la France est redevable de ce temple si digne de la déesse à laquelle il est consacré, et où Tonne sait ce que l'on doit admirer le plus, de l'étonnante fécondité de la nature qui a produit tant d'êtres divers, ou de l'opiniâtre patience de l'homme qui a su recueillir tous ces êtres, les nommer, les classer, en assigner les rapports, en décrire les parties, en expliquer les propriétés.

Le second monument qu'a laissé Daubenton, devait être, d'après son plan primitif, le résultat et la description complète du Cabinet; mais des circonstances que nous indiquerons bientôt, l'empêchèrent de pousser cette description plus loin que les quadrupèdes.

Ce n'est pas ici le lieu d'analyser la partie descriptive de V Histoire naturelle * , cet ouvrage aussi immense par ses détails qu'étonnant par la hardiesse de son plan, ni de développer tout ce qu'il contient de neuf et d'important pour les naturalistes. Il suffira, pour en donner une idée, de dire qu'il comprend la description, tant extérieure qu'intérieure, de cent quatre-vingt-deux espèce de quadrupèdes, dont cinquante-huit n'avaient jamais été disséquées, et dont treize n'étaient pas même

1 Les trois premiers volumes in-4° parurent en 1749 ; les douze suivants se succédèrent depuis celte époque jusqu'en i767.

décrites extérieurement. Il contient de plus la description, extérieure seulement, de vingt-six espèces, dont cinq n'étaient pas connues. Le nombre des espèces entièrement nouvelles est donc de dix-huit; mais les faits nouveaux relatifs à celles dont on avait déjà une connaissance plus ou moins superficielle, sont innombrables. Cependant le plus grand mérite de l'ouvrage est encore l'ordre et l'esprit dans lequel sont rédigées ces descriptions, et qui est le même pour toutes les espèces. L'auteur se plaisait à répéter qu'il était le premier qui eût établi une véritable anatomie comparée : et cela était vrai dans ce sens, que toutes ses observations étant disposées sur le même plan, et que leur nombre étant le même pour le plus petit animal comme pour le plus grand, il est extrêmement facile d'en saisir tous les rapports; que, ne s'étant jamais astreint à aucun système, il a porté une attention égale sur toutes les parties, et qu'il n'a jamais dû être tenté de négliger ou de masquer ce qui n'aurait pas été conforme aux règles qu'il aurait établies.

Quelque naturelle que cette marche doive paraître aux personnes qui n'en jugent que par le simple bon sens, il faut bien qu'elle ne soit pas très-facile à suivre, puisqu'elle est si rare dans les ouvrages des autres naturalistes, et qu'il y en a si peu, par exemple, qui aient pris la peine de nous donner les moyens de placer les êtres qu'ils décrivent, autrement qu'ils ne le sont dans leurs systèmes.

Aussi cet ouvrage de Daubenton peut-il être consi-

déré comme une mine riche, où les naturalistes et les anatomistes qui s'ocupent des quadrupèdes sont obligés de fouiller, et d'où plusieurs écrivains ont tiré des choses très-précieuses, sans s'en être vantés. Il suffît quelquefois de faire un tableau de ses observations, de les placer sous certaines colonnes, pour obtenir les résultats les plus piquants; et c'est ainsi qu'on doit entendre ce mot de Camper, que Daiibenton ne savait pas toutes les découvertes dont il était l auteur.

On lui a reproché de n'avoir pas tracé lui-même le tableau de ces résultats. C'était avec une pleine connaissance de cause qu'il s'était refusé à un travail qui aurait flatté son amour-propre, mais qui aurait pu le conduire à des erreurs. La nature lui avait montré trop d'exceptions, pour qu'il se crût permis d'établir une règle, et sa prudence a été justifiée, non-seulement par le mauvais succès de ceux qui ont voulu être plus hardis que lui, mais encore par son propre exemple : la seule règle qu'il ait osé tracer^ celle du nombre des vertèbres cervicales dans les quadrupèdes, s'étant trouvée démentie sur la fm de ses jours ^

Un autre reproche fut celui d'avoir trop resserré ses anatomies, en les bornant à la description du squelette et à celle des viscères, sans traiter des muscles, des vaisseaux, des nerfs, ni des organes extérieurs des sens ; mais on ne prouvera qu'il lui était possible d'éviter ce reproche, que lorsqu'on aura fait mieux que

* Il y en a en général sept : le paresseux à trois dnigls ou l'ai en a neuf.

lui, dans le même temps et avec les mêmes moyens. Il est certain du moins qu'un de ses élèves qui a voulu étendre son cadre, ne l'a presque rempli qu'avec des compilations trop souvent insignifiantes.

Aussi Daubenton ne tarda-t-il pas, sitôt que son ouvrage eut paru, d'obtenir les récompenses ordinaires de toutes les grandes entreprises, de la gloire et des honneurs, des critiques et des tracasseries ; car, dans la carrière des sciences, comme dans toutes les autres, il est moins difficile d'arriver à la gloire et même à la fortune, que de conserver sa tranquillité, lorsqu'on y est parvenu.

Réaumur tenait alors le sceptre de l'histoire naturelle. Personne n'avait porté plus loin la sagacité dans l'observation; personne n'avait rendu la nature plus intéressante, par la sagesse et l'espèce de prévoyance de détail dont il avait trouvé des preuves dans l'histoire des plus petits animaux. Ses mémoires sur les insectes, quoique diffus, étaient clairs, élégants, et pleins de cet intérêt qui vient de la curiosité sans cesse piquée par des détails nouveaux et singuliers ; ils avaient commencé à répandre parmi les gens du monde le goût de l'étude de la nature.

Ce ne fut pas sans quelque chagrin, que Réaumur se vit éclipsé par un rival dont les vues hardies et le style magnifique excitaient l'enthousiasme du public, et lui inspiraient une sorte de mépris pour des recherches en apparence aussi minutieuses que celles dont les insectes sont l'objet. Il témoigna sa mauvaise humeur d'une ma-

nière un peu vive * ; on le soupçonna même d'avoir contribué à la publication de quelques lettres critiques^, où l'on voulait opposer à Téloquence du peintre de la nature les discussions d'une obscure métapbysique, et où Daubenton, dans lequel Réaumur croyait voir le seul appui solide de ce qu'il appelait les prestiges de son rival, n'était pas épargné. L'Académie fut quelquefois témoin de querelles plus directes, dont le souvenir ne nous est point entièrement parvenu, mais qui furent si fortes, que Buffon se vit obligé d'employer son crédit auprès de la favorite d'alors^ pour soutenir son ami, et

• Voyez, dans le volume des Mémoires de l'Académie pour 1746, p. 483, lequel n'a paru qu'en 1751, un Mémoire de Réaumur swr lamanière d'empêcher l'évaporatiun des liqueurs spiritueuses dans lesquelles on veut conserver des objets d'histoire naturelle. Il s'y plaint violemment de ce que Daubenton avait publié, dans le tome III de VHistoire naturelle, un extrait de ce Mémoire avant qu'il fût imprimé.

2 Lettres à un Américain, sur l'Histoire naturelle générale et particulière de M. de Buffon, première partie, Hambourg (Paris), 1751 ; seconde et troisième parties, ibid. eod.ann. C'est dans la neuvième lettre de cette troisième partie qu'on montre le plus l'intention de défendre Réaumur contre UulTon. — Lettres, etc., sur l'Histoire 7iaturelle de M. de B. et sur les observations microscopiques de M, Needham, quatrième partie, ibid. eod. ann. C'est dans la dixième lettre que l'on critique Daubenton sur l'arrangement du Cabinet du Roi, et qu'on lui oppose celui de M. de Réaumur. Cinquième partie, même titre et même année. Puis. Suite des lettres, etc. , sur les quatrième et cinquième vol. de l'Histoire naturelle de M. de Buffon, et sur le Traité des animaux de M. Vabbé de Condillac, sixième partie, Hambourg, 1756. Le titre et la date restent les mêmes pour la septième, la huitième et la neuvième partie, qui est la dernière.

L'auteur, ex-oratorien, natif de Poitiers, se nommait l'abbé Delignac : Il était très-lié avec Réaumur, On a encore de lui, Mémoires pour l'histoire des araignées aquatiques, etc.

3 M"« de Pompadour.

pour le faire arriver aux degrés supérieurs qui étaient dus à ses travaux.

Il n'est point d'hommes célèbres qui n'aient éprouvé de ces 'sortes de désagréments; car, dans tous les régimes possibles, il n'y a jamais d'homme de mérite sans quelques adversaires, et ceux qui veulent nuire ne manquent jamais de quelques protecteurs.

Le mérite fut d'autant plus heureux de ne point succomber dans cette occasion, qu'il n'était pas de nature à frapper la foule. Un observateur modeste et scrupuleux ne pouvait captiver ni le vulgaire ni même les savants étrangers à l'histoire naturelle ; car les savants jugent toujours comme le vulgaire les ouvrages qui ne sont pas de leur genre, et le nombre des naturalistes était alors très-petit. Si le travail de Daubenton avait paru seul, il serait resté dans le cercle des anatomistes et des naturalistes, qui l'auraient apprécié à sa juste valeur, et, leur suffrage déterminant celui de la multitude, celle-ci aurait respecté l'auteur sur parole, comme ces dieux inconnus d'autant plus révérés, que leur sanctuaire est plus impénétrable. Mais, marchant à côté de l'ouvrage de son brillant émule, celui de Daubenton fut entraîné sur la toilette des femmes et dans le cabinet des littérateurs ; la comparaison de son style mesuré et de sa marche circonspecte avec la poésie vive et les écarts hardis de son rival, ne pouvait être à son avantage ; et les détails minutieux de dimensions et de descriptions dans lesquels il entrait, ne pouvaient racheter auprès de pareils juges l'ennui dont ils étaient nécessairement accompagnés.

Ainsi, lorsque tous les naturalistes de l'Europe recevaient avec une reconnaissance mêlée d'admiration les résultats des immenses travaux de Daubenton, lorsqu'ils donnaient à l'ouvrage qui les contenait, et par cela seulement qu'il les contenait, les noms à'oiivrage d'or, à' ouvrage vraiment classique^ on chansonnait l'auteur à Paris ; et quelques-uns de ces flatteurs qui rampent devant la renommée comme devant la puissance, parce que la renommée est aussi une puissance, parvinrent à faire croire à Buffon, qu'il gagnerait à se débarrasser de ce collaborateur importun. On a même entendu depuis le secrétaire d'une illustre académie assurer que les naturalistes seuls purent regretter qu'il eût suivi ce conseil.

Buffon fit donc faire une édition de V Histoire naturelle en treize volumes in-i2, dont on retrancha non-seulement la partie anatomique, mais encore les descriptions de l'extérieur des animaux, que Daubenton avait rédigées pour la grande édition ; et comme on n'y substitua rien, il en est résulté que cet ouvrage ne donne plus aucune idée de la forme, ni des couleurs, ni des caractères distinctifs des animaux : en sorte que, si cette petite édition venait à résister seule à la faux du temps, comme la multitude de réimpressions qu'on en publie aujourd'hui pourrait le faire craindre, on n'y trouverait guères plus de moyens de reconnaître les animaux dont l'auteur a voulu parler, qu'il ne s'en trouve dans Phne et

1 Voyez Pallas, GHresel Spicilegia zooloyica.

DE DAURENTON. il

dans Aristote, qui ont aussi négligé le détail des descriptions.

Buffon se détermina encore à paraître seul dans ce qu'il publia depuis, tant sur les oiseaux que sur les minéraux. Outre l'affront, Daubenton essuyait par là une perte considérable. Il aurait pu plaider ; car l'entreprise de l'histoire naturelle avait été concertée en commun ; mais pour cela il aurait fallu se brouiller avec l'intendant du Jardin du roi, il aurait fallu quitter ce Cabinet qu'il avait créé et auquel il tenait comme à la vie : il oublia l'affront et la perte, et il continua à travailler.

Les regrets que témoignèrent tous les naturalistes, lorsqu'ils virent paraître le commencement de V Histoire des oiseaux sans être accompagné de ces descriptions exactes, de ces anatomies soignées qu'ils estimaient tant, durent contribuer à le consoler.

Il aurait eu encore plus de sujets de l'être si son attachement pour le grand homme qui le négligeait ne l'eût emporté sur son amour-propre, lorsqu'il vit ces premiers volumes, auxquels Gueneau de Montbeillard ne contribua point, remplis d'inexactitudes et dépourvus de tous ces détails auxquels il était physiquement et moralement impossible à Buffon de se livrer.

Ces imperfections furent encore plus marquées dans les suppléments, ouvrages de la vieillesse de Buffon \ où ce grand écrivain poussa l'injustice jusqu'à charger

* Le tome III de 1776 et le VP de 1782 traitent des qnadrupèdes, et auraient eu grand besoin du concours de Daubenton; ainsi que le VU*, qui est posthume, de 1789.

un simple dessinateur de la partie que Daubenton avait si bien exécutée dans les premiers volumes.

Aussi plusieurs naturalistes cherchèrent-ils à remplir ce vide; et le célèbre Pallas, entre autres, prit absolument Daubenton pour modèle dans ses Mélanges et dans ses Glamires zoologiques, ainsi que dans son Histoire des rongeurs, livres qui doivent être considérés comme les véritables suppléments de Buffon, et comme ce qui a paru de mieux sur les quadrupèdes, après son grand ouvrage.

Tout le monde sait avec quel succès l'illustre continuateur de Buffon, pour la partie des poissons et des reptiles, qui fut aussi l'ami et le collègue de Daubenton, et qui le pleure encore avec nous, a réuni dans ses écrits le double avantage d'un style fleuri et plein d'images, et d'une exactitude scrupuleuse dans les détails, et comment il a su remplacer également bien ses deux prédécesseurs.

Au reste, Daubenton oublia tellement les petites injustices de son ancien ami, qu'il contribua depuis à plusieurs parties de Y Histoire naturelle^ quoique son nom n'y fût plus attaché, et nous avons la preuve que Buffon a pris connaissance de tout le manuscrit de ses leçons au Collège de France, lorsqu'il a écrit son Histoire des minéraux ^ Leur intimité se rétablit même entièrement et se conserva jusqu'à la mort de Buffon.

Pendant les dix-huit ans que les quinze volumes in-

• De 1783 à 1788.

4" de V Histoire des quadrupèdes mirent à paraître, Daubenlon ne put donner a l'Académie des sciences qu'un petit nombre de mémoires ; mais il la dédommagea par la suite, et il en existe de lui, tant dans la collection de l'Académie que dans celle des Sociétés de médecine et d'agriculture et de l'Institut national, un assez gr<md nombre, qui contiennent tous, ainsi que les ouvrages qu'il a publiés à part, quelques faits intéressants ou quelques vues nouvelles.

Leur seule nomenclature serait trop longue pour les bornes d'un éloge ; et nous nous contenterons d'indiquer sommairement les principales découvertes dont ils ont enrichi certaines branches des connaissances humaines.

En zoologie Daubenton a découvert cinq espèces de chauve-souris * et une de musaraigne ^, qui avaient échappé avant lui aux naturalistes, quoique toutes assez communes en France.

Il a donné une description complète de l'espèce de chevrotain qui produit le musc, et il a fait des remarques curieuses sur son organisation ^

Il a décrit une conformation singulière dans les organes de la voix de quelques oiseaux étrangers ^

Il est le premier qui ait appliqué la connaissance de l'anatomie comparée à la détermination des espèces de

' Mémoires de l'Académie des Sciences pour 1759, p. 6J .

2 Ibid. ^ouv 1756, p. 203.

3 Ibid, pour 1772 seconde partie, p. 213.

* Ibid. pour !7SI, p. 360.

quadrupèdes dont on trouve les dépouilles fossiles; et quoiqu'il n'ait pas toujours été heureux dans ses conjectures, il a néanmoins ouvert une carrière importante pour l'histoire des révolutions du globe : il a détruit pour jamais ces idées ridicules de géants, qui se renouvelaient chaque fois qu'on déterrait les ossements de quelque grand animal ' .

Son tour de force le plus remarquable en ce genre fut la détermination d'un os que l'on conservait au Garde-meuble, comme l'os de la jambe d'un géant. Il reconnut, par le moyen de l'anatomie comparée, que ce devait être l'os du rayon d'une girafe, quoiqu'il n'eût jamais vu cet animal et qu'il n'existât point de figure de son squelette. Il a eu le plaisir de vérifier lui-même sa conjecture, lorsque, trente ans après, le Muséum a pu se procurer le squelette de girafe qui s'y trouve aujourd'hui.

On n'avait avant lui que des idées vagues sur les différences de Thomme et de l'orang-outang : quelquesuns regardaient celui-ci comme un homme sauvage; d'autres allaient jusqu'à prétendre que c'est l'homme qui a dégénéré, et que sa nature est d'aller à quatre pattes. Daubenton prouva, par une observation ingénieuse et décisive sur l'articulation de la tête, que l'homme ne pourrait marcher autrement que sur deux pieds, ni l'orang-outang autrement que sur quatre^.

En physiologie végétale, il est le premier qui ait

1 Mémoires Je l'Académie des Sciences pour 1762, p. 206. '^ /6iV/.pour 1 76 i, p. 568.

DE DAUBENTOX. Si

appelé ratlention sur ce fait, que tous les arbres ne croissent pas par des couches extérieures et concentriques. Un tronc de palmier, qu'il examina, ne lui montra aucune de ces couches ; éveillé par cette observation, il s'aperçut que l'accroissement de cet arbre se fait par le prolongement des libres du centre, qui se développent en feuilles. Il expliqua par là pourquoi le tronc du palmier ne grossit point en vieillissant, et pourquoi il est d'une même venue dans toute sa longueur « ; mais il ne poussa pas cette recherche plus loin. M. Desfontaines, qui avait observé la môme chose longtemps auparavant, a épuisé, pour ainsi dire, cette matière, en prouvant que ces deux manières de croître distinguent les arbres dont les semences sont à deux cotylédons et ceux qui n'en ont qu'un, et en établissant sur cette importante découverte une division qui sera désormais fondamentale en botanique ^.

Daubenton est aussi le premier qui ait reconnu, dans l'écorce, des trachées, c'est-à-dire ces vaisseaux brillants, élastiques et souvent remplis d'air, que d'autres avaient découverts dans le bois.

La minéralogie a fait tant de progrès dans ces dernières années, que les travaux de Daubenton dans cette partie de l'histoire naturelle sont presque éclipsés aujourd'hui;, et qu'il ne lui restera peut-être que la gloire d'avoir donné à la science celui qui l'a portée le plus

^ F-eçons de l'Ecole normale.

2 Mémoires de l'Institut national. c]i\sse de physique, fOîxe l^^

22 ÉLOGE HISTORIQIÎF,

loin : c'est lui qui a été le maître de M. Haiiy. Il a publié cependant des idées ingénieuses sur la formation des albâtres et des stalactites \ sur les causes des herborisations dans les pierres^, sur les marbres figurés, et des descriptions de minéraux peu connus aux époques où il les fit paraître ^ Il est vrai que sa distribution des pierres précieuses n'est point conforme à leur véritable nature ; mais elle donne du moins quelque précision à la nomenclature de leurs couleurs \

On retrouve plus ou moins, dans tous ces travaux de Daubenton sur la physique, le genre de talent qui lui était propre, cette patience qui ne veut point deviner la nature, parce qu'elle ne désespère pas de la forcer à s'expliquer elle-même, en répétant les interrogations, et cette sagacité habile à saisir jusqu'aux moindres signes qui peuvent indiquer une réponse.

On reconnaît dans ses travaux sur l'agriculture une quahté de plus, le dévouement à l'utilité publique. Ce qu'il a fait pour l'amélioration de nos laines, lui méritera à jamais la reconnaissance de l'État auquel il a donné une nouvelle source de prospérité.

Il commença ses expériences sur ce sujet en 1 766, et les continua jusqu'à sa mort. Favorisé d'abord par Trudaine, il reçut des encouragements de tous les admi-

* Mémoires de l'Académie pour 1754, p. 237. 2 Ibid. pour 1782, p. 667.

2 Ibid. pour 1781.

* Voyez encore son Tableau înéthodique des minéraux, dont la l»"^ éd. est (le 178i, l?i 5^ de 179G.

DK DAUBENTON. 23

nistrateurs qui succédèrent à cet homme d'État éclairé et patriote, et il y répondit d'une manière digne de lui.

Mettre dans tout son jour l'utilité du parcage continuel ; démontrer les suites pernicieuses de l'usage de renfermer les moutons dans des étables pendant l'hiver '; essayer les divers moyens d'en améliorer la race ; trouver ceux de déterminer avec précision le degré de finesse de la laine; reconnaître le véritable mécanisme de la rumination ^ ; en déduire des conclusions utiles sur le tempérament des bêtes à laine, et sur la manière de les nourrir et de les traiter ^ ; disséminer les produits de sa bergerie dans toutes les provinces ; distribuer ses béliers à tous les propriétaires de troupeaux; faire fabriquer des draps avec ses laines, pour en démontrer aux plus prévenus la supériorité * ; former des bergers instruits pour propager la pratique de sa méthode; rédiger des instructions à la portée de toutes les classes d'agriculteurs ^ ; tel est l'exposé rapide des travaux de Daubenton sur cet important sujet.

Presque à chaque séance publique de l'Académie, il

^ Mémoires de V Académie pour 1772 ; 1" part. p. 436.

2 /6ïd. pour 1768, p. 389.

3 Ibid. p. 393.

* Mémoire sur le premier drap de laine super fine du cru de la France, lu à la rentrée publique de l'Académie des Sciences de i 784.

5 Instruction pour les bergers et pour les propriétaires de troupeaux; 1 vol. m-8o, 1778, 2^ éd. 1782 ; 3^, 1796.

Extrait de l'Instruction pour les bergers; t vol. in -8°, 17U4: 2* éd.,

24 ÉLOGH HISTORIQÎK

rendait compte de ses recherches, et il obtenait souvent plus d'applaudissements de la reconnaissance des assistants, que ses confrères n'en recevaient de leur admiration pour des découvertes plus difficiles, mais dont l'utilité était moins évidente.

Ses succès ont été surpassés depuis : les troupeaux entiers que le gouvernement a fait venir d'Espagne, sur la demande de M. Tessier; ceux que M. Gilbert est allé chercher nouvellement ont répandu et répandront la belle race avec plus de rapidité que Daubenton ne put le faire avec des béliers seulement -, mais il n'en a pas moins donné l'éveil, et fait tout ce que ses moyens rendaient possible.

Il avait acquis par ces travaux une espèce de réputation populaire qui lui fut très-utile dans une circonstance dangereuse. En 1793, à cette époque heureusement déjà si éloignée de nous, où, par un renversement d'idées, qui sera longtemps mémorable dans l'histoire, la portion la plus ignorante du peuple eut à prononcer sur le sort de la plus instruite et de la plus généreuse, l'octogénaire Daubenton eut besoin, pour conserver la place qu'il honorait depuis cinquante-deux ans par ses talents et par ses vertus, de demander à une assemblée qui se nommait la section des Sans-Culottes un papier dont le nom, tout aussi extraordinaire, était certificat de civisme. Un professeur, un acgidémicien aurait eu peine à l'obtenir ; quelques gens sensés, qui se mêlaient aux furieux dans l'espoir de les contenir, le présentèrent sous le titre de berger^ et ce fut le berger Daubenton

qui obtint le certificat nécessaire pour le directeur du Muséum national d'histoire naturelle. Cette pièce existe ' : elfe sera un document utile, moins encore pour la vie de Daubenton, que pour l'histoire de cette époque funeste.

Ces nombreux travaux auraient épuisé une activité brûlante; ils ne suffirent point à l'amour paisible d'une occupation réglée, qui faisait une partie du caractère de Daubenton.

Depuis longtemps on se plaignait qu'il n'y eût point en France de leçons publiques d'histoire naturelle : il obtint, en 1773» qu'une des chaires de médecine-prati(}ue du Collège de France serait changée en une chaire d'histoire naturelle, et il se chargea en 1775 de la remplir. L'intendant de Paris, Berthier, l'engagea, en 1783, à faire des leçons d'économie rurale à l'école

' Copie figurée du certificat de civisme de De-îubenton :

Section des sans Culotte.

Copie de L'Extrait des délibérations de L'assemblée Générale de la Séance du cinq de la première décade du troisième m.ois de la seconde année de la République françoise une et indivisible.

Appert que d'après le Rapport faite de la société fraternelle de la section des sans culotte sur le bon Civisme et faits d'humanité qu'à toujonr témoignés Le Berger Daubenton L'assemblée Générale arrête unanimement qu'il lui sera accordé, un certificat de Civisme, et le président '^uivie de plusieurs mecibre de la dite assemblée lai donne làcoladeavec toutes les acclamation dues a un vraie modèle d'humanité ce qui a été témoigné par plusieures reprise.

Signé R. G. Dardel, président.

Pour extrait conforme.

Signé Dômont, S^»»»-

vétérinaire d'Alfort, dans le même temps où Vicqd'Azyr y en donnait d'anatomie comparée, et M. de Fourcroy de chimie.

Il demanda aussi à faire des leçons dans le Cabinet de Paris, où les objets auraient parlé avec plus de clarté encore que le professeur, et, n'ayant pu y parvenir sous l'ancien régime, il se joignit aux autres employés du Jardin des Plantes, pour demander à la Convention la conversion de cet établissement en école spéciale d'histoire naturelle.

Daubenton y fut nommé professeur de minéralogie, et il a rempli les fonctions de cette charge jusqu'à sa mort, avec la même exactitude qu'il mettait à tous ses devoirs.

C'était véritablement un spectacle touchant de voir ce vieillard entouré de ses disciples qui recueillaient avec une attention religieuse ses paroles dont leur vénération semblait faire autant d'oracles; d'entendre sa voix faible et tremblante se ranimer, reprendre de la force et de l'énergie, lorsqu'il s'agissait de leur inculquer quelques-uns de ces grands principes qui sont le résultat des méditations du génie, ou seulement de leur développer quelques vérités utiles.

Il ne mettait pas moins de plaisir à leur parler, qu'ils en avaient à l'entendre; on voyait, à sa gaieté aimable, à la facilité avec laquelle il se prêtait à toutes les questions, que c'était pour lui une vraie jouissance. Il oubliait ses années et sa faiblesse, lorsqu'il s'agissait d'être utile aux jeunes gens et de rempHr ses devoirs.

Un de ses collègues lui ayant offert, lorsqu'il fut nommé sénateur, de le soulager dans son enseignement : 3Ion amiy lui répondit-il, je ne puis être ynieux remplacé que par vous; lorsque Vâge me forcera à renoncer à mes fonctions, soyez- certain que je vous en chargerai. Il avait quatre-vingt-trois ans.

Rien ne prouve mieux son zèle pour les étudiants, que les peines qu'il prenait pour se tenir au courant de la science, et pour ne point imiter ces professeurs qui, une fois en place, n'enseignent chaque année que les mêmes choses. A quatre-vingts ans, on l'a vu se faire expliquer les découvertes d'un de ses anciens élèves^, M. Haiiy, s'efforcer de les saisir, pour les rendre luimême aux jeunes gens qu'il instruisait. Cet exemple est si rare parmi les savants, qu'on doit peut-être le considérer comme un des plus beaux traits de l'éloge de Daubenton.

Lors de l'existence éphémère de l'École normale, il y fit quelques leçons : le plus vif enthousiasme l'accueillait chaque fois qu'il paraissait, chaque fois qu'on retrouvait dans ses expressions les sentiments dont ce nombreux auditoire était animé et qu'il était fier de voir partagés par ce vénérable vieillard.

C'est ici le lieu de parler de quelques-uns de ses ouvrages, qui sont moins destinés à exposer des découcouvertes, qu'à enseigner systématiquement quelque corps de doctrine : tels que ses articles pour les deux Encyclopédies, surtout pour l'Encyclopédie méthodique, où il a fait les dictionnaires des quadrupèdes, des

reptiles et des poissons, son tableau minéralogique, ses leçons à l'École normale. Il a laissé le manuscrit complet de celles de TÉcole vétérinaire, du Collège de France et du Muséum : on doit espérer que le public n'en sera pas privé.

Ces écrits didactiques sont remarquables par une grande clarté, par des principes sains, et par une attention scrupuleuse à écarter tout ce qui est douteux. On a seulement été étonné de voir que le même homme qui s'était expliqué avec tant de force contre toute espèce de méthode en histoire naturelle, ait fini par en adopter qui ne sont ni meilleures ni peut-être aussi bonnes que celles qu'il avait blâmées, comme s'il eût été destiné à prouver par son exemple combien ses premières préventions étaient contraires à la nature des choses et de l'homme.

Enfin, outre tous ces ouvrages, outre toutes ces leçons, Daubenton avait encore été chargé de contribuer à la rédaction du Journal des Savants; et dans ses dernières années, sur la demande du comité d'instruction publique, il avait entrepris de composer des éléments d'histoire naturelle à l'usage des Écoles primaires : ces éléments n'ont point été achevés.

On se demande comment, avec un tempérament faible et tant d'occupations pénibles, il a pu arriver sans infirmités douloureuses à une vieillesse si avancée; il l'a dû à une étude ingénieuse d6 lui-même, à une attention calculée d éviter également les excès du corps, de l'âme et de l'esprit. Son régime, sans être austère, était

DR PAURENTON. 29

très-uniforme : ayant toujours vécu dans une honnête aisance, n'estimant la fortune et la grandeur que ce qu'elles valent, il les désira peu. Il eut surtout le bon esprit d'éviter recueil de presque tous les gens de lettres, cette passion désordonnée d'une réputation précoce; ses recherches furent pour lui un amusement plutôt qu'un travail. Une partie de son temps était employée à lire avec sa femme des romans, des contes, et d'autres ouvrages légers ; les plus frivoles productions de nos jours ont été lues par lui ; il appelait cela mettre S071 esprit à la diète.

Sans doute que cette égalité de régmie, cette constance de santé contribuaient beaucoup à cette aménité qui rendait sa société si aimable : mais un autre trait de son caractère, qui n'y contribuait pas moins, et qui frappait tous ceux qui approchaient de lui, c'est la bonne opinion qu'il paraissait avoir des hommes.

Elle semblait naturellement venir de ce qu'il les avait peu vus, de ce que, uniquement occupé de la contemplation de la nature, il n'avait jamais pris de part aux mouvements de la partie active de la société. Mais elle allait quelquefois à un point étonnant. Cet homme, d'un tact si délicat pour distinguer l'erreur, n'avait jamais l'air de soupçonner le mensonge; il éprouvait toujours une nouvelle surprise, lorsqu'on lui dévoilait l'intrigue ou l'intérêt cachés sous de beaux dehors. Que cette ignorance fût naturelle en lui, ou qu'il eût renoncé volontairement à connaître les hommes, pour s'épargner les peines qui affectent ceux qui les connaissent

trop, celte disposition n'en répandait pas moins sur sa conversation un ton de bonhomie d'autant plus aimable qu'il contrastait davantage avec l'esprit et la linesse qu'il portait dans tout ce qui n'était que raisonnement. Aussi suffisait-il de l'approcher pour l'aimer; et jamais homme n'a reçu de témoignages plus nombreux de l'affection ou du respect des autres à toutes les épo(|ues de sa vie et sous tous les gouvernements qui se sont succédé.

On lui a reproché d'avoir souffert des hommages indignes de lui et odieux par les noms seuls de ceux qui les lui rendaient; mais c'était une suite du système qu'il s'était fait de juger même les honmies d'État par leurs propres discours^ et de ne leur supposer jamais d'autres motifs, que ceux qu'ils exprimaient : méthode dangereuse, sans doute, mais que nous avons peut-être aussi un peu trop abandonnée aujourd'hui.

Une autre disposition de son esprit , qui a encore contribué à ces odieuses imputations de pusillanimité ou d'égoïsme qu'on lui a faites même dans des ouvrages imprimés , et qui ne les justifie cependant pas davantage, c'était son obéissance entière à la loi, non pas comme juste, mais simplement comme loi. Cette soumission pour les lois humaines était absolument du même genre ({ue celle qu'il avait pour les lois de la nature ; et il ne se permettait pas plus de murmurer contre celles qui le privaient de sa fortune, ou de l'usage raisonnable de sa liberté, que contre celles qui lui faisaient déformer les membres piu* la goutte. Quel-

nE DAUFiEINTON. 31

qu'un a dit de lui qu'il observait le nodus de ses doigts avec le même sang-froid qu'il aurait pu faire de ceux d'un arbre, et cela était vrai à la lettre. Cela était vrai également du sang-froid avec lequel il aurait abandonné ses places, sa fortune, et se serait exilé au loin, si les tyrans l'eussent exigé.

D'ailleurs , quand le maintien de sa tranquillité aurait été le motif de quelques-unes de ses actions, l'usage qu'il a fait de cette tranquillité ne l'absoudrait-il pas ? Et l'homme qui a su arracher tant de secrets à la nature, qui a posé les bases d'une science presque nouvelle, qui a donné à son pays une branche entière d'industrie, qui a créé l'un des plus importants monuments des sciences, qui a formé tant d'élèves instruits, parmi lesquels plusieurs sont déjà assis dans les premiers rangs des savants, un tel homme aurait-il besoin aujourdhui que je le justifiasse de s'être ménagé les moyens de faire tout ce bien à sa patrie et à l'humanité ?

Les acclamations universelles de ses concitoyens répondent pour moi à ses accusateurs : les dernières et les plus solennelles marques de leur estime ont terminé de la manière la plus glorieuse la carrière la plus utile ; peut-être avons-nous à regretter qu'elles en aient abrégé le cours.

Nommé membre du sénat conservateur, Daubenton voulut remplir ses nouveaux devoirs comme il avait rempli ceux de toute sa vie : il fut obligé de faire quelque changement à son régime. La saison était très-

32 ELOGE HISTORIOIE

rigoureuse. La première fois qu'il assista aux séances du corps qui venait de l'éiire, il fut frappé d'apoplexie, et tomba sans connaissance entre les bras de ses collègues effrayés. Les secours les plus prompts ne purent lui rendre le sentiment que pour quelques instants, pendant lesquels il se montra tel qu'il avait toujours été : observateur tranquille de la nature, il tâtait avec les doigts, qui étaient restés sensibles, les diverses parties de son corps , et il indiquait aux assistants les progrès de la paralysie. Il mourut le 31 décembre 1799, âgé de quatre-vingt-quatre ans, sans avoir souffert, de manière que l'on peut dire qu'il a atteint au bonheur, sinon le plus éclatant, du moins le plus parfait et le moins mélangé qu'il ait été permis à l'homme d'espérer.

Ses funérailles ont été telles que le méritait un de nos premiers magistrats, un de nos plus illustres savants , un de nos concitoyens les plus respectables à tous égards. Les citoyens de tous les âges , de tous les rangs se sont fait un honneur de rendre à sa cendre le témoignage de leur vénération : ses restes ont été déposés dans ce jardin que ses soins embelliVent, que ses vertus honorèrent pendant soixante années, et dont son tombeau, selon l'expression d'un homme qui honore également les sciences et le sénat, va faire un élysée, en ajoutant aux beautés de la nature les charmes du sentiment. Deux de ses collègues ont été les interprètes éloquents des regrets de tous ceux qui l'avaient connu. Pardonnez, si ces douloureux sen-

i)K DAimENTON. 33

timents m'affectent encore aujourd'hui que je ne d(îvrais plus être que l'interprète de la reconnaissance publique , et s'ils m'écartent du ton ordinaire d'un éloge académique; pardonnez-le, dis-je, à celui qu'il honora de sa bienvieillance , et dont il fut le maître et le bienfaiteur.

Madame Daubenton, que des ouvrages agréables ont fait connaître dans la littérature, et avec qui il a passé cinquante années de l'union la plus douce, ne lui a point donné d'enfants.

Il a été remplacé à l'Institut par M. Pinel, au Muséum d'histoire naturelle par M. Haiiy : j'ai eu le bonheur d'être choisi pour lui succéder au collège de France.

DE

-<H§Hg-»-

J'ai à vous entretenir de la vie et des ouvrages du docteur Joseph Priestley, ecclésiastique anglais, né à Fieldheadprèsde Bristol, en 1728, mort à Philadelphie en 1804.

Ses grandes découvertes physiques l'avaient fait nommer associé étranger de l'Académie des Sciences de Paris, et l'Institut s'était empressé de se l'attacher en la même qualité. Il appartenait également à la plupart des académies de l'Europe, et l'hommage que je lui rends aujourd'hui lui a peut-être déjà été rendu dans plusieurs grandes capitales.

Cette honorable unanimité paraîtra d'autant plus rassurante aux amis deslumières, elle leur prouvera d'autant mieux l'irrésistible influence d'un mérite réel, que

36 KLOr,E HISTORIQUE

celui ({iii en fut l'objet ne mit aucune adresse, n'employa aucun ménagement pour se la procurer ; que sa vie fut toute polémique ; qu'il sembla toujours se plaire à combattre les opinions les plus dominantes, et qu'il attaqua les intérêts les plus chers à certaines classes d'hommes.

Il est vrai que cette ardeur excessive à soutenir ses idées lui attira des haines implacables. Tl fut longtemps en butte à toutes les calomnies, et plusieurs fois la victime de persécutions atroces. Une populace soulevée par les rapports mensongers de ses ennemis lui ravit en un seul jour le fruit du travail de toute sa vie, et ce ne fut qu'en s'expatriant, qu'il parvint à lasser l'acharnement de ses persécuteurs. Mais, lorsque ses concitoyens semblaient l'abandonner, plusieurs peuples s'empressèrent de lui offrir un asile honorable^ et en cet instant même où, dans un pays en guerre avec le sien, la principale institution littéraire de la nation vient lui payer par mon organe le triste et dernier tribut qu'elle doit à tous ses membres, je vois dans cette enceinte plusieurs de ceux qu'il a combattus, joindre en quelque sorte leur voix à la mienne, et mettre par leur généreux concours le comble à son triomphe.

Les sciences et la philosophie n'auront rien à redouter de leurs aveugles ennemis, aussi longtemps qu'un pareil prix attendra l'homme qui aura agrandi le noble édifice de nos connaissances; aussi longtemps qu'en servant ainsi l'humanité entière le génie saura s'affranchir des entraves des petites relations locales; aussi

longtemps, enfin, que le développement de quelques vérités nouvelles fera pardonner ce que les opinions peuvent avoir d'ailleurs de bizarre, d'extraordinaire, peut-être même de dangereux : car, je ne dois pas vous le dissimuler, il y en a de toutes ces sortes parmi celles de Priestley.

En effet, son histoire va vous montrer, en quelque façon, deux hommes différents, je dirais presque opposés.

L'un , physicien circonspect , n'examine que les objets qui sont du domaine de l'expérience, ne porte dans ses procédés qu'une logique timide et rigoureuse, ne se permet ni systèmes, ni préventions, ne cherche que la vérité, quelle qu'elle puisse être, et presque toujours il la découvre et l'établit de la manière la plus brillante. L'autre, théologien téméraire, aborde avec audace les questions les plus mystérieuses, méprise la croyance des siècles, rejette les autorités les plus révérées, arrive dans la lice avec des opinions conçues d'avance, cherche à les faire valoir plus qu'à les examiner, et se jette, pour les soutenir, dans les hypothèses les plus contradictoires.

Le premier livre tranquillement ses découvertes à l'examen des savants : elles s'établissent sans difficulté ; elles lui procurent une gloire sans contradicteurs. Le second s'environne d'un appareil guerrier-, il se hérisse d'érudition, de métaphysique : il attaque toutes les sectes, il ébranle tous les dogmes; il révolte toutes les consciences par l'ardeur qu'il semble mettre à les subjuguer.

C'est contre l'homme du ciel, c'est contre le ministre de paix, que l'on prend les armes terrestres; c'est lui qu'on accuse d'exciter la haine, d'appeler la vengeance, de troubler la société. Le physicien profane est respecté de tout le monde : chacun avoue qu'il ne prétend défendre la vérité que par la raison, qu'il n'emploie ses découvertes qu'au bien des hommes, qu il ne met dans ses écrits que de la douceur et de la modestie.

Obligé, comme je le suis, de vous faire connaître Priestley tout entier, il faut bien que je vous le retrace dans ses deux caractères ; il faut bien que je vous parle aussi du théologien, du métaphysicien et du politique : je ne me méprendrai point cependant sur ce que mes fonctions réclament plus particulièrement ; et je n'oublierai point que c'est le physicien qui était associé de l'Institut national, et que vous devez surtout attendre ici l'exposé de ses découvertes.

ïl est probable d'ailleurs que c'est aussi ce qui intéressera le plus en lui l'Europe et la postérité. Il a dit quelque part que, pour une réputation durable, les travaux scientifiques sont autant au-dessus de tous les autres, que les lois de la nature sont au-dessus de l'organisation des sociétés, et qu'aucun des hommes d'état qui se sont partagé le pouvoir dans la Grande-Bretagne, n'approche de la célébrité des Bacon, des New ton et des Boyle : maxime exagérée peut-être, et qu'il eût été cependant bien heureux d'avoir toujours présente à l'esprit ; mais il n'est pas le premier homme célèbre dont le jugement n'ait pu maîtriser le caractère.

!)E JOSEPH 5'!{fESTLEY. 39

Il est pourtant essentiel de dire ici que ses opinions divergentes n'influèrent point sur sa conduite, et que, si l'on en excepte les malheurs qui accablèrent sa vieillesse sans qu'il les eût mérités, il n'y eut rien dans les événements de sa vie que d'uniforme et de simple. La seule liste de ses ouvrages l'indiquerait assez ; et lorsque l'on saura qu'il a fait plus de cent volumes, on s'attendra bien qu'il n'a pas été répandu dans le monde, et que son histoire ne pourra guère consister que dans une analyse de ses écrits

Son père, qui était marchand, mourut de bonne heure, et le laissa dans une grande pauvreté ; mais une tante riche et pieuse se chargea de son sort, et lui fit étudier les langues et la théologie. Après avoir été pendant quelque temps vicaire ou pasteur des presbytériens de quelques petites communes, il obtint, à Warrington, un emploi dans une école de la même secte. Il reprit ensuite les fonctions pastorales pour les dissidents de Leeds, ville voisine du lieu de sa naissance. Ses écrits sur la physique et ses premières recherches sur les airs, lui ayant donné de la réputation, lord Shelburne, secrétaire d'État, appelé depuis marquis de Landsdown, l'appela auprès de lui comme bibliothécaire, et le prit pour compagnon de voyage en France et dans quelques autres contrées. Au bout de sept ans il quitta la maison de ce seigneur, pour s'établir à Birmingham comme ministre et comme instituteur de la jeunesse. Il y demeura onze années, jusqu'aux persécutions qui le contraignirent de (juitter cette ville, et qui bientôt après le

déterminèrent à se retirer aux États-Unis. Tel est le précis court et cependant complet de sa vie privée : celui de ses ouvrages est plus important et doit être plus étendu.

Ceux qu'il publia d'abord, furent consacrés à l'enseignement. Une grammaire anglaise, sa première production, est encore employée dans beaucoup d'écoles de la Grande-Bretagne \ Ses cartes historiques et biographiques, qui retracent à l'œil d'une manière commode l'origine et la chute de chaque état, ainsi que la durée de la vie de chaque homme célèbre, mériteraient d'être introduites partout ^. Ses leçons sur l'histoire indiquent toutes les vues, toutes les connaissances qu'il faut avoir pour étudier avec fruit les révolutions des peuples ^ Celles d'art oratoire et de critique passent pour très-propres à servir de guide aux jeunes gens *.

Ce fut encore dans ce genre didactique qu'il écrivit ses premiers ouvrages de physique, son Histoire de l'électricité, celle de l'optique, et ses éléments de perspective ^

» Imprimée en 1762 et 1768. Il y joignit, en 1772, des Observations pour l'usage de ceux qui font des progrès dans le langage, et des Leçons sur la théorie du langage et la grammaire universelle,

2 Nouvelle carte d'histoire, et Carte de biographie; 1765.

3 Dans lear dernière forme elles ont pour litre : Leçons sur l'histoire et la politique générale, etc. 1788, in-4».

■* Cours de leçons sur l'art oratoire et la pratique, 1777, in-4°.

^ L'Histoire et l'état présent de l'électricité ; Londres, 1767 et 1775 ; ia-4°. Elle a été traduite en français par Brisson ; Paris, 1771; 2 vol. iu-4 2. — L'Histoire de l'état présent des découvertes relatives à la vision et aux couleurs. Londres, 1772 ; 2 vol. in-4°. — Introduction fa-

L'histoire de l'électricité eut le mérite de paraître à une époque intéressante, lorsque Franklin venait de faire jeter à cette belle branche de la physique son plus brillant éclat, et d'en tirer l'application la plus audacieuse : résumé clair et précis de tout ce qui avait été fait jusque-là, cet ouvrage fut traduit dans plusieurs langues, et commença à répandre au dehors la réputation de Priestley.

Mais, quittant le travail ingrat d'exposer les découvertes des autres, il ne tarda pas à se placer lui-même parmi les physiciens originaux.

C'est par ses recherches sur les différentes espèces d'air, qu'il a surtout mérité ce titre, et qu'il a établi le monument le plus durable de sa gloire \

Depuis longtemps on savait que plusieurs corps laissent échapper de l'air, et que d'autres en absorbent dans certaines circonstances. On avait remarqué que l'air des fosses d'aisances, du fond des puits, celui qui s'élève des liqueurs en fermentation, éteint les lumières et fait périr les animaux; on connaissait encore, dans l'intérieur des mines, un air léger qui s'élève le plus souvent vers les voûtes des souterrains, et qui s'enflamme

milière à la théorie et à la pratique de la perspective, 1771 ; in-8®. — Jl a aussi donné une Introduction familière à l'étude de V électricité , 1768; in-8°.

' Expériences et observations sur différentes espèces d'air. Le premier volume parut eu 1774 : il y en a trois ; le dernier est de 1779. Cet ouvrage a été continué sous le titre d'Expériences et observations concernant différentes branches de la philosophie naturelle; 3 vol. in-S®, dont le dernier est de Birmingham, 1786. Le tout a été traduit en français par Gibelin; 6 vol. in-12, Paris, 1773 à 1780.

quelquefois avec de grandes explosions : le premier avait reçu le nom d'air fixe, et l'autre celui d'air inflammable. Ce sont les mêmes que nous appelons aujourd'hui ^a:^ac2c^^ car^om^we et ^a:^ hydrogène. Cavendish avait déterminé leurs pesanteurs spécifiques; Blaek avait reconnu que c'est l'air fixe qui rend la chaux et les alcalis effervescents^ et Bergmann n'avait point tardé à démêler sa nature acide : telles étaient les connaissances à cet égard, quand Priestley s'empara de cette matière, et la traita avec un bonheur qui n'a été donné qu'à luimême.

Logé à Leeds près d'une brasserie, il eut la curiosité d'examiner l'air fixe qui s'exhale de la bière en fermentation, et le pouvoir délétère que cet air exerce sur les animaux, ainsi que son influence sur la flamme des bougies.

Ses essais lui ayant donné des résultats remarquables, il en tenta de pareils sur l'air inflammable. ^ Voulant ensuite déterminer toutes les circonstances

dans lesquelles ces deux airs se manifestent, il remarqua bientôt que, dans un grand nombre de combustions, surtout dans les calcinations des métaux, l'air où ces opérations se font, est altéré dans sa nature, sans qu'il y ait de production d'air fixe ni d'air inflammable. De là sa découverte d'une troisième espèce d'air nuisible, qu'il appela l'air phlogistiquéy et qui depuis a été nommée gaz azote.

Il se servait de petits animaux pour essayer l'action pernicieuse de ces différents airs, et se voyait obligé de

causer des tourments à des êtres sensibles. Son caractère se peint dans la joie qu'il éprouva lors de la découverte d'une quatrième espèce qui le dispensait d'avoir recours à ces moyens cruels : c'était Vair nitreux, qui jouit de la propriété de diminuer subitement le volume de tout autre air auquel on le mêle, à peu près dans la proportion où cet autre air est respirable, et, par conséquent, de celle de mesurer jusqu'à un certain point le degré de salubrité des différents airs.

Cette découverte, origine de la branche de physique qu'on nomme eiidiométrie, était de première importance ; toutes les sciences naturelles étaient intéressées à posséder une telle mesure, et la médecine en aurait pu surtout tirer un grand parti, si les procédés scientifiques n'avaient pas tant de peine a s'introduire dans la pratique des arts môme les plus scientifiques.

La combustion, la fermentation, la respiration, la putréfaction, produisaient tantôt d^ l'air fixe, tantôt de l'air inflammable, tantôt de l'air phlogistiqué ; il y avait donc une infinité de causes capables de vicier l'air; et cependant sa pureté n'étant point sensiblement altérée depuis tant de temps que ces causes agissent, il fallait qu'il y eût dans la nature quelque moyen constant de rétablir cette pureté.

Priestley le trouva dans la propriété qu'il découvrit aux végétaux de purifier l'air atmosphérique pendant le jour en décomposant l'air fixe, propriété qui est de plus la première clef de toute l'économie végétale, et qui, jointe à celle qu'ont les animaux de gâter l'air en le

respirant, fit entrevoir dès lors, ce que la suite a mieux développé, que le ressort de la vie consiste surtout dans une transformation perpétuelle de fluides élastiques.

Ainsi ces découvertes sur les airs ouvraient un champ tout nouveau aux recherches sur les corps vivants; la physiologie et la médecine se trouvaient éclairées d'une lumière inconnue. De nouveaux rayons, plus vifs encore, partirent bientôt du même foyer.

Ayant appliqué la chaleur d'un verre ardent à des chaux de mercure, Priestley eut le bonheur d'obtenir pure et isolée cette portion respirable de l'air atmosphérique que les animaux consomment, que les végétaux restituent, que les combustions altèrent : il la nomma y air déphlogistiqué.

Les autres airs différents de l'air commun éteignaient les lumières : celui-ci les faisait brûler avec une flamme éclatante, avec une rapidité prodigieuse. Les autres faisaient périr les animaux : ils vivaient dans celui-ci plus longtemps même que dans l'air commun, sans avoir besoin qu'on le renouvelât; leurs facultés semblaient y acquérir plus d'énergie. L'on crut un instant posséder un moyen nouveau d'exciter et peut-être de prolonger la vie, ou du moins un remède assuré contre la plupart des maladies du poumon.

Cet espoir a été trompeur; mais l'air déphlogistiqué n'en est pas moins resté l'une des plus brillantes découvertes du dix-huitième siècle ; c'est lui que, sous le nom d'oxygène, la chimie moderne regarde comme l'agent le

DE JOSEPH PRIESTLET. 45

plus universel de la nature. Par lui s'opèrent toutes les combustions, toutes les calcinations ; il entre dans la composition de la plupart des acides; il est un des éléments de l'eau et le grand réservoir du feu; c'est à lui que nous devons presque toute la chaleur artificielle que nous nous procurons dans la vie commune et dans les arts; c'est lui qui, dans la respiration, donne à nos corps, ainsi qu'à ceux des animaux, leur chaleur naturelle et le principe matériel de leurs mouvements. L'énergie des diverses espèces d'animaux est en rapport avec la force de son action sur elles; les végétaux ne passent par aucune période de leur accroissement, sans qu'il s'y combine ou qu'il s'en dégage de diverses manières : en un mot, la physique, la chimie, la physiologie végétale et animale n'ont presque aucun phénomène qu'elles puissent entièrement expliquer sans lui.

Ce n'est là qu'une légère esquisse des découvertes les plus remarquables de Priestley ; le temps me force d'en négliger une foule qui pourraient à elles seules fournir encore de riches matériaux pour l'éloge d'un autre. Chacune de ses expériences devenait dès lors, soit entre ses mains, soit entre celles des autres physiciens , féconde en conséquences lumineuses ; et il en est encore dans le nombre auxquelles on n'a point fait assez d'attention, et qui deviendront peut-être un jour le germe d'un ordre tout nouveau de vérités importantes.

Aussi son travail fut reçu avec un intérêt général;

on le traduisit dans toutes les langues ; les plus illuslustres physiciens répétèrent ses expériences, les varièrent, les commentèrent. La Société royale lui décerna dès son premier volume la médaille de Copley, qui s'accorde au meilleur travail physique publié dans l'année ; une médaille de peu de valeur, mais que l'Angleterre considère comme le prix le plus noble auquel on puisse arriver dans les sciences. L'Académie de Paris lui accorda un prix non moins noble et plus difficile encore à obtenir, parce qu'il est plus rare, l'une de ces huit places d'associés étrangers, auxquelles tous les savants de l'Europe concourent, et dont la liste, commençant par les noms de Ne^vton , de Leibnitz et de Pierre le Grand, n'a dégénéré dans aucun temps de ce premier éclat.

Priestley, comblé de gloire, s'étonnait modestement de son bonheur, et de cette multitude de beaux faits que la nature semblait n'avoir voulu révéler qu'à lui seul. Il oubliait que ses faveurs n'étaient pas gratuites, et que , si elle s'était si bien expliquée , c'est qu'il avait su l'y contraindre par une persévérance infatigable à l'interroger, et par mille moyens ingénieux de lui arracher des réponses.

Les autres cachent soigneusement ce qu'ils doivent au hasard ; Priestley semble vouloir lui tout accorder : il remarque, avec .une candeur unique, combien de fois il en fut servi sans s'en apercevoir, combien de fois il posséda des substances nouvelles sans les distinguer ; et jamais il no dissimule les vues erronées qui le di-

DE JOSEPH F>IUESTLEY. 47

rigèrent quelquefois, et dont il ne fut désabusé que par l'expérience.

Ces aveux firent honneur à sa modestie, sans désarmer la jalousie Ceux à qui leurs vues et leurs méthodes n'avaient jamais rien fait découvrir, l'appelaient un simple faiseur d'expériences, sans méthode et sans vues : il n'est pas étonnant, ajoutaient-ils, que, dans tant d'essais et de combinaisons, il s'en trouve quelques-uns d'heureux.

Mais les véritables physiciens ne furent point dupes de ces critiques intéressées. Ils savent par combien d'efforts il faut toujours que soient achetées ces idées heureuses, mères et régulatrices de toute les autres ; et les hommes qui, après avoir eu le bonheur de faire de grandes découvertes, ont pris plaisir à augmenter notre admiration par le beau jour dans lequel ils les ont placées, ne savent point mauvais gré à ceux qui, comme Priestley, ont mieux aimé accélérer notre jouissance, en offrant les leurs à mesure qu'ils les faisaient, et en traçant avec ingénuité tous les détours qui les y ont conduits.

C'était là l'effet de sa manière d'écrire. Son livre n'est point une construction définitive, un ensemble de théorèmes qui sa déduiraient les uns des autres, comme ils pourraient avoir été conçus dans la raison éternelle ; c'est le simple journal de ses pensées dans tout le désordre de leur succession. On y voit un homme qui marche d'abord à tâtons dans une profonde nuit ; qui épie les moindres lueurs ; qui cherche à les rapprocher, à les réfléchir ; que des éclairs trompeurs et passagers

égarent quelquefois, mais qui arrive enfin à la région la plus riche et la plus vaste.

Serions-nous fâchés si les grands maîtres du genre humain, si les Archimède, les Newton, nous avaient mis ainsi dans les confidences de leur génie ? Newton , interrogé comment il était parvenu à ses grandes découvertes, répondit : C'est en y pensant longtemps. Quel plaisir nous aurions à connaître cette longue suite de pensées dont naquit enfin cette grande pensée de Newton, cette pensée qui est, pour ainsi dire, encore aujourd'hui l'âme de tous ses successeurs ! Ses livres nous font apprécier les forces de la nature ; mais ce n'est qu'en le voyant ainsi en action, que nous connaîtrions véritablement le plus beau des ouvrages de la nature, le génie d'un grand homme.

II ne faut pas croire cependant que les découvertes de Priestley aient toutes été senties par lui , ni qu'il eût pu les exposer dans son livre aussi clairement que nous les y distinguons, et que nous les exposerions aujourd'hui. Il ne connaissait, lorsqu'il les fit, d'autre théorie chimique que celle de Stahl, qui, formée d'après des expériences où les airs n'entraient pour rien, ne pouvait en embrasser, encore moins en prévoir tous les phénomènes. De là une sorte d'hésitation dans ses principes, une sorte d'embarras et d'incertitude dans ses résultats. Cherchant partout le phlogistique , il est obligé de le supposer tout autrement constitué, dans cet air fixe si lourd , si acide ; dans cet air inflammable si léger ; dans cet air phlogistique qui n'a aucune qualité des

deux autres. Il y a des cas où une accumulation de phlogistique diminue le poids de la combinaison ; il communique donc alors une légèreté absolue aux mélanges où il entre ; dans d'autres cas il produit un effet contraire. Rien ne semble uniforme, et l'on ne trouve aucune conclusion générale et précise.

II a fallu que la chimie moderne vînt tirer cette conclusion, et elle n'a eu besoin pour cela que d'une ou deux formules. // ny a point de phlogistique ; Vair pur est une substance simple; Vair phlogistique , lair inflammable en sont cV autres; la combustion n'estquune combinaison de Vair pur avec les corps. Semblable aux mots sublimes rapportés dans la Genèse, ce peu de paroles a tout éclairci, tout débrouillé ; le chaos s'est arrangé, chaque fait est venu se placer, et le tout a formé le plus magnifique des tableaux.

Mais, comme les dieux des païens, cette chimie ne pouvait rien créer de rien; il lui fallait une matière, un sujet pour son ordonnance; et cette matière, c'est surtout Priestley qui la lui a fournie \

* Voyez principalement ses Mémoires

Sur le phlogistique et, la conversion apparente de l'eau en air. Trans. phil., 1783;

Sur le principe de l'acidité, la composition de Veau et le phlogistique; Transactions phil., 1788, Paris;

Sur la phlogisticaiion de l'esprit de nitre; ib., 1789 ;

Sur la transmission des vapeurs acides au travers des tubes de terre rouge, et sur le phlogistique ; ib.;

Sur la génération de l'air par l'eau, et la décomposition de l'air déphlogistique et de l'air inflammable; ib., 1793;

Ses Expériences sur l'analyse de l'air atmosphérique, et ses Considé-

Sous ce rapport il peut donc à bon droit être considéré comme un des pères de la chimie moderne, et sa gloire s'associe très-justement à celle des auteurs de cette célèbre révolution dans le système des connaissances humaines.

Mais c'est un père qui ne voulut jamais reconnaître sa fille.

Sa persévérance à combattre pour ses premières idées fut inouie. 11 voyait sans s'émouvoir leurs plus habiles défenseurs passer successivement dans le parti ennemi, et lorsque M. Kirvan eut, presque le dernier de tous, abjuré le phlogistique, Priestley, resté seul sur le champ de bataille, porta encore un nouveau défi dans un mémoire adressé aux principaux chimistes français.

Par un hasard heureux le défi fut relevé à l'instant et sur le lieu même. M. Adet, alors ambassadeur de France aux États-Unis, se trouva aussi un digne représentant de la chimie française, et répondit aux nouveaux arguments élevés contre elle. Ils venaient presque tous de ce que Priestley, si ingénieux, si adroit dans les procédés de cette chimie transcendante dont il était le créateur, avait peu d'exercice dans ceux de la chimie ordi-

rations sur la doctrine du phlogistique et la décomposition de Veau; 2 vol. in-8», 1796 et 1797;

La Doctrine du phlogistique établie, et celle de la composition de l'eau réfutée; in-8", 1800.

Il a reproduit les mêmes idées soas des titres un peu diiïérenls dans les Mémoires de la Société américaine, volumes IV et V.

Réponse aux observations de Cruikshank pour la défense du nouveau système de chimie. Journ. de Nicholson; vol. IV, p. 1.

1! y a encore une multitude d'autres articles dans divers jonrnanx.

naire. 11 tirait, par exemple, de l'air fixe de substances où il ne soupçonnait pas qu'il fût entré, et niait d'après cela qu'il dût toujours son origine au charbon. Lorsqu'il voulait former de l'eau avec de l'oxygène et de l'hydrogène, il trouvait toujours un peu d'acide nitrique, et ne voulait pas tenir compte de la portion d'azote qui le produisait \

Ses nouveaux écrits ne ramenèrent donc à son opinion aucun de ceux qui l'avaient abandonnée. 11 éprouva, comme tant d'autres hommes qui ont tâché d'arrêter des mouvements imprimés d'abord par eux-mêmes, que les idées une fois jetées dans les esprits sont comme les semences dont le produit dépend des lois de la nature, et non de la volonté de ceux qui les ont répandues. A quoi nous pouvons ajouter que, lorsqu'elles sont parvenues à prendre racine^ aucun pouvoir humain n'est plus capable de les arracher.

Me voici arrivé. Messieurs, à la partie pénible de ma tâche. Vous venez de voir Priestley marchant de succès en succès dans l'étude des sciences humaines, auxquelles il ne consacra cependant que quelques moments de loisir.

Il faut à présent vous le montrer dans une autre carrière -, luttant contre la nature des choses, qui a voulu que leurs premiers principes restassent couverts d'un voile impénétrable à notre raison ; cherchant à sou-

* Réflexions sur la doctrine du phlogistique et de la décomposition de l'eau; traduit de l'anglais, et suivi d'une réponse par M. Adet ; 1798, iu-8°.

32 ÉLOGE HISTORIQUK

mettre le monde à ses conjectures ; consumant presque toute sa vie dans ces vains efforts, et se précipitant enfin dans l'abîme du malheur.

Ici j'ai besoin, comme lui, de toute votre indulgence. Peut-être les détails où je vais entrer paraîtront-ils à quelques personnes un peu étrangers au lieu où je parle ; mais je crois que c'est dans ce lieu surtout que l'exemple terrible qu'ils retracent, a droit d'être entendu avec quelque intérêt.

Je vous ai dit que Priestley était ecclésiastique; il faut que j'ajoute qu'il passa successivement par quatre religions, avant de se déterminer à en enseigner une dans des ouvrages publics.

Élevé dans toute la sévérité de la communion presbytérienne, que nous appelons calviniste, et dans toute l'âpreté de la prédestination telle que l'enseigna Gomar, il commença à peine à réfléchir, qu'il se tourna vers la doctrine plus douce d'Arminius. Mais, à mesure qu'il avançait, il semblait qu'il trouvât toujours trop à croire. Il en vint donc à adopter l'opinion des Ariens, qui, après avoir été près d'envahir la chrétienté du temps des successeurs de Constantin, n'a plus aujourd'hui d'asile qu'en Angleterre, mais que les noms de Milton, de Clarke, de Locke, et même, à ce que quelques-uns disent, celui de Newton, décorent et dédommagent en quelque sorte, dans ces temps modernes, de son ancienne puissance.

L'arianisme, tout en déclarant le Christ une créature, le croit cependant un être d'une nature supérieure,

DE PRIESTLEY. o3

produit avant le monde, et l'organe du Créateur dans la production des autres êtres : c'est la doctrine revêtue d'une poésie si magnifique dans le Paradis 'perdu,

Priestley, après l'avoir professée longtemps, l'abandonna encore pour devenir unitaire, ou ce que nous appelons socinien.

Il en est peut-être bien peu parmi ceux qui m'écoutent qui se soient jamais informés en quoi les deux sectes diffèrent : c'est que les sociniens nient la préexistence du Christ, et ne le regardent que comme un homme, quoiqu'ils révèrent en lui le Sauveur du monde, et qu'ils reconnaissent que la divinité s'est unie à lui pour ce grand ouvrage.

Cette subtile nuance entre deux hérésies occupa pendant trente années une tête que réclamaient les questions les plus importantes des sciences, et fit produire à Priestley incomparablement plus de volumes qu'il n'en a écrit sur les différentes espèces d'air.

Son système est que l'Église primitive fut d'abord unitaire, comme les Juifs, mais qu'elle le fut bien peu de temps ; que la première altération de cette doctrine vint d'un mélange qui s'y fît insensiblement des idées des gnostiques, qui parurent, comme on sait, dès le temps des apôtres, et qui apportèrent dans l'Occident ce principe de la philosophie indienne, que Dieu s'est servi d'un intermédiaire pour créer le monde ; que, d'un autre côté, la philosophie grecque, s'alliant au christianisme, en vint à personnifier le Verbe, qui, dans l'idée

o4 ELOGE HISTOKIQLE

de Platon et des premiers platoniciens chrétiens, n'était qu'une qualité abstraite, un attribut, un acte de la Divinité; que le désir d'honorer davantage le législateur des chrétiens, sans trop altérer le dogme fondamental de l'unité de Dieu, fit identifier avec la personne de Jésus ces êtres de raison ; que de l'intermédiaire des gnostiques dériva plus particulièrement Tarianisme, tandis que de la personnification du Verbe résulta le consubstantiel d'Athanase et des pères de Nicée, et par conséquent le dogme de la Trinité.

Priestley ne s'éloigna pas moins des opinions com-

w munes dans la partie métaphysique de sa croyance. La j

vraie métaphysi(|ue a démontré, dans ces derniers :;î| temps, qu'il est impossible à la substance pensante de#Si connaître par elle-même sa propre nature, comme il est impossible à l'œil de se voir, parce qu'il faudrait qu'elle pût sortir hors d'elle pour se contempler, pour se comparer aux autres êtres, tandis qu'au contraire ce n'est qu'en elle et dans ses propres modifications qu'elle les voit ou croit les voir.

Priestley ignora ces résultats ou ne s'y arrêta point. L'Écriture sainte et l'expérience s'accordent, selon lui, à faire l'âme matérielle; les fibres du cerveau sont les dépositaires des images produites par les sens ; le pouvoir qu'ont ces fibres d'exciter mutuellement leurs vibrations est la source de l'association des idées. Le sentiment périt avec le corps; mais il renaîtra avec lui au jour de la résurrection, en vertu de la volonté et du pouvoir de Dieu. D'ici là nous dormirons d'un sommeil

IJK PIHESTLEY. or>

absolu ; la distribution des peines et des récompenses nous attend seulement alors.

Une âme matérielle est soumise à l'empire nécessaire des agents extérieurs ; aussi point de libre arbitre ; nécessité absolue dans nos déterminations. Pourquoi donc, lui dit-on, des peines et des récompenses? C'est précisément pour que nous ayons cette cause déterminante de plus en faveur de la vertu. Ainsi l'on juge bien qu'il ne croyait pas à l'éternité des peines.

Il faut dire que plusieurs de ces dogmes sont ceux des premiers sociniens, et que Priestley n'a fait que les étayer d'arguments nouveaux.

Je n'ai pas besoin, sans doute, de me prononcer ici sur des questions si éloignées des études qui nous rassemblent et d'ailleurs si souvent débattues; c'est bien assez d'avoir été contraint de les rappeler. Mais il est de mon sujet de dire que Priestley ne les soutint que trop habilement; ses adversaires eux-mêmes lui reconnaissent une érudition vaste et un art spécieux à combiner et à diriger ses moyens; ils parlent unanimement de lui comme de l'un des plus forts controversistes de ces derniers temps, et comme Tun des ennemis les plus dangereux de l'orthodoxie.

On ne redoute plus aujourd'hui ces sortes d'écrivains dans l'Église catholique, où l'autorité seule est arbitre de la foi, et où les écrits contraires à ses dogmes restent inconnus du grand nombre des fidèles. Mais dans les pays protestants, où tout est soumis à Targumentation, il règne continuellement une espèce de guerre intestine :

56 KLOGE HISTORIOIK

les théologiens sont toujours en armes; Tempire des esprits est un appât continuellement offert à leur ambition, et où la dialectique peut faire encore de vastes conquêtes. Ce fut apparemment ce qui tenta Priestley ; et qui ne lui pardonnerait? La domination est si séduisante, et celle dont la persuasion seule est l'instrument paraît si douce !

Peut-être eut-il aussi la faiblesse de penser que, dans ces temps d'incrédulité, il faut alléger la foi, comme dans les temps d'orage on débarrasse un navire du plus gros de sa charge. En effet, on croirait que, rejetant un si grand nombre de dogmes, il n'avait qu'un pas à faire pour tomber dans l'incrédulité absolue; mais il ne le lit point : au contraire, en théologie comme en physique, il voulait être dans un poste à lui, quelque périlleux qu'il fût, et il s'en fiait à son courage pour le défendre. Il ne pouvait souffrir qu'on allât ni plus ni moins loin que lui; autant il attaquait les orthodoxes, autant il repoussait les incrédules, et à peine paraissaitil en Europe quelque écrit qui semblât le moins du monde dirigé, soit contre la révélation en général, soit contre la manière dont on l'expliquait, qu'il se croyait obligé de le réfuter.

Son activité fut sans bornes dans ce genre de guerre : athées, déistes, juifs, ariens, quakers, méthodistes, calvinistes, anglicans et catholiques, eurent également à le combattre. Il y a des livres de lui contre chacune de ces croyances en particulier, et j'aurais peine à finir si j'en voulais seulement rapporter les titres.

f)E PRIESTLEY. o7

La preuve que tout cela se faisait de très-bonne foi, c'est qu'il crut pouvoir prédire par TÉcriture des événements prochains. Les prophètes qui ne sont pas persuadés, ne font que des prophéties à long terme, pour n'être pas démentis de leur vivant. Priestley se crut plus sûr de son fait; il publia en 1799 une adresse aux juifs, où, d'après les révélations de Daniel et de saint Jean, il leur annonçait leur prochain rétablissement en Palestine, la réunion de toutes les croyances et la fondation du règne de gloire. Outre le calcul des années, qui se rapportait au commencement du dix-neuvième siècle, ce grand événement devait avoir pour symptômes la destruction du pouvoir papal, de l'empire turc et des royaumes d'Europe. La monarchie française, disait-il, qui semblait si soHde, vient de tomber; les autres suivront bien vite ; le pape est détrôné et exilé; le Turc ne subsiste que par la pitié de ses voisins. Il a pu voir lui-même une partie de ces symptômes apparents s'évanouir.

Je vous aurais dissimulé, Messieurs, des détails aussi extraordinaires, si nos éloges n'étaient pas historiques, et ne devaient pas dire le pour et le contre, comme l'a expressément prescrit le premier et le plus illustre de nos prédécesseurs.

D'ailleurs n'y a-t-il pas aussi quelque utilité à voir par le fait, jusqu'où les meilleurs esprits peuvent se laisser entraîner, lorsqu'ils sortent des limites que la Providence a tracées à notre entendement? Les égarements d'un si beau génie sont un meilleur préservatif, que ses

58 ELOGE ttfSTORlOUE

malheurs réels; car quel est l'homme généreux qui ne voudrait pas souffrir des malheurs plus grands encore, s'il était sûr d'annoncer la vérité et d'amener le bien?

Ce ne fut pas précisément la théologie de Priestley, qui lui attira les siens (en Angleterre cliacun dogmatise à son gré), mais ce fut une politique qui tenait de trop près à cette théologie; j'entends une politique de dissidents, ce qui veut presque toujours dire une politique d'opposilion.

On a cru en France les prolestants républicains par religion ; ils ne l'étaient que par l'opposition. En Irlande, ce sont les catholiques qui passent pour l'être, et les protestants qui les dominent, y sont royalistes, parce que le roi est de leur parti.

Celte opposition naturelle est plus véhémente en Angleterre qu'ailleurs, précisément parce qu'on y 'tolère les dissidents à demi, et parce qu'on ne les y tolère qu'à demi. On les y tient éloignés des honneurs et des affaires ; on les y contraint de payer rigoureusement la dîme pour un culte qu'ils ne suivent pas; leurs enfants ne sont pas même admis dans les universités nationales ; et cependant on les y laisse nombreux et riches ; ils s'y rassemblent^ ils y parlent, y impriment, y jouissent de tous les moyens d'exalter leur ressentiment.

Priestley fut pendant trente années l'organe le plus éloquent et le plus courageux, on pourrait dire le plus opiniâtre, de leurs plaintes; il a fait vingt volumes dans

DE PniESTLEY. 39

ce sens. C'est dans ce sens seulement, qu'il écrivit contre ces fameuses lettres où Edmond Burke prédisait d'une manière si effrayante et si vraie les malheurs que devait bientôt amener la révolution française. Apparemment qu'on ne connut pas bien ici l'objet de cette réponse de Priestley, car elle lui procura d'être nommé citoyen français et membre de la Convention, deux titres <|ui ne semblaient pas convenir alors à un si ardent défenseur de la révélation ni de la tolérance universelle. Cependant il se para toujours du premier; mais il éluda l'exercice du second, sous prétexte qu'il ne savait pas assez notre langue.

Sans vouloir prononcer sur le fond, je dois dire encore que les écrits politiques de Priestley réunissent une modération rare dans les termes, à une loyauté non moins rare dans les sentiments. Il ne demande rien pour les dissidents protestants, qu'il ne demande également pour les catholiques, et même avec plus de force, parce qu'ils souffrent davantage. Aucun catholique n'a peint plus vivement que lui l'oppression sous laquelle gémissent les trois cinquièmes du peuple irlandais \

< Ses principaux ouvrages sur la législation anglaise, concernant les diverses sectes, sont :

Vues sur les principes et la conduite des dissidents protestants, relativement à la constitution ecclésiastique et civile de l'Angleterre; 17(j9.

Adresse d'un dissident protestant, au sujet de la discipline de l'Eglise; 1776.

Ldtre à M. Pitt, concernant la tolérance et l'établissement de l'Eglise;

La conduite à observer par les di^'sidenls pour obtenir le rappel de l'acte de corporation et de celui du test ; 17(59.

J'ignore si les catholiques ont su beaucoup de gré à un unitaire des efforts qu'il a faits pour eux ; mais ce qu'il est aisé de concevoir, c'est que cette extension de sa bienveillance n'était pas propre à le raccommoder avec les anglicans. Aussi la haine de la haute Église s'était-elle presque entièrement concentrée sur sa personne ; tous ceux qui écrivaient contre lui étaient sûrs de riches récompenses ; plusieurs même eurent des évêchés, ce qui lui faisait dire, en plaisantant, que c'était lui qui avait la feuille des bénéfices d'Angleterre.

Mais l'aversion qu'il inspirait, ne se borna pas à ces moyens permis, et il ne paraît que trop vrai que les écrits et les prédications fanatiques de quelques ministres épiscopaux ont puissamment contribué aux vexations dont il fut la victime.

C'était l'époque où les premiers commencements de la révolution française avaient divisé non-seulement la France, mais tous les États, toutes les villes, pour ainsi dire toutes les familles de l'Europe.

On ne combattait encore qu'en France; mais on disputait déjà partout; et, chose singuMère, c'était dans les pays les plus libres, qu'on montrait le plus d'ardeur à faire une révolution. 11 fut un moment où les partisans

Il y 3 aussi de lui quelques écrits sur des sujets politiques plus généraux, comme,

Sur les premiers principes du Gouvernement, et la nature de la liberté politique, civile et religieuse; 1768, in-8°.

Observations sur l'importance de la révolution américaine, et sur les moyens de la rendre profitable au inonde; i 785, ia-8°.

Sermons sur le commerce des esclaves ; i 788, in-S".

DE PRIESTLEY. Bi

du gouvernement britannique ne virent de ressource que dans les moyens qui servaient si bien alors les ennemis du gouvernement de France ; des émeutes assaillirent les révolutionnaires ou ceux qu'on accusait de l'être.

L'une des plus terribles fut celle de Birmingham, du 13 juillet 1791. Quelques personnes de différentes sectes, parmi lesquelles il y avait aussi des épiscopaux, célébraient un banquet en l'honneur de notre révolution. On répandit que Priestley était le promoteur de cette fête; on fabriqua de faux billets d'invitation, en termes très-séditieux, qu'on lui attribua. On assura que des santés absurdes ou criminelles avaient été portées, tandis que l'assemblée en avait prononcé d'entièrement contraires.

Enfin la populace échauffée s'assemble de toutes parts ; la calomnie circule et s'accroît ; il n'est point d'horreurs dont on ne charge les conviés. La maison qui les rassemble est attaquée, forcée, dévastée; la multitude furieuse n'a que le nom de Priestley à la bouche : c'est le ministre des dissidents, c'est le chef des révolutionnaires, c'est sur lui que porte depuis longtemps la haine des anglicans; voici le moment qu'il faut qu'ils se vengent.

Le malheureux vieillard était si étranger à ce qu'on lui imputait en ce jour, qu'il ignorait même ce qui se passait dans la ville, et qu'il n'avait point assisté à ce dîner ; mais la troupe des séditieux n'entend rien ; elle le croit en fuite ; armée de torches et de tous les

62 ELOGE HISTORIOrE

instruments de destruction, elle vole à sa maison.

C'était une retraite modeste, à un demi-mille dans la campagne, fruit des épargnes de sa frugalité; il y vivait avec sa femme et deux de ses fils, dans la simplicité des mœurs antiques. C'était là qu'il avait reçu les hommages de tant de voyageurs, illustres par leur naissance ou par leur mérite, qui n'avaient point voulu quitter l'Angleterre sans connaître un si grand homme ; c'était là que, depuis onze années, il se partageait entre l'étude des sciences, l'enseignement de la jeunesse et l'exercice de la charité, principal devoir de son ministère.

On n'y voyait qu'un seul ornement, mais incomparable, cette immense collection d'instruments en grande partie imagines et construits par lui-même; foyer dont étaient sorties tant de vérités nouvelles, tant de découvertes utiles à ces furieux eux-mêmes ; car c'étaient presque tous des ouvriers de Birmingham, et à peine, parmi les nombreuses manufactures de cette ville, en est-il une seule dont les procédés ne doivent quelque perfectionnement aux découvertes de Priestley.

Mais que peut la reconnaissance contre l'esprit de parti? Le peuple sait-il d'ailleurs quelque chose des services de ce genre? Tout fut mis en poudre : les appareils en expérience depuis plusieurs mois, et qui devaient résoudre des questions importantes, furent détruits ; les registres d'observations, tenus depuis plusieurs années, furent livrés aux flammes; divers ouvrages commencés, une bibliothèque considérable, chargée de notes, d'additions, de commentaires, subirent le

HE PRÎESTLKY. 63

même sort. En peu d'instants la maison entière fut brûlée ou rasée jusqu'au sol.

Que ce moment fut affreux! un vieillard presque septuagénaire, voyant anéantir en un instant ce que cinquante années d'une assiduité^ d'une économie de tous les jours, de toutes les minutes, avaient eu tant de peine à lui acquérir : non sa modique fortune, elle n'était rien; mais l'œuvre de ses mains, les conceptions de son esprit, tout ce qu'il réservait encore de pensées et d'expériences pour les méditations du reste de sa vie! Sa famille , qui l'avait entraîné à quelque distance à l'approche des séditieux, l'arracha encore à cet horrible spectacle.

La sédition dura trois jours, et les maisons de ses amis éprouvèrent le même sort que la sienne. Comme à l'ordinaire, ce fut les victimes que l'on accusa, et les journaux ne manquèrent pas d'annoncer qu'on avait trouvé dans les papiers de Priestley les preuves d'une grande conspiration.

Cette calomnie se réfuta suffisamment par le séjour public de deux années qu'il fit encore près de Londres, dans le collège dissident d'Hackney*, où il enseigna la chimie et où il remplaça comme ministre le célèbre docteur Priée. On avait tout le temps de le traduire en justice, et l'on^ n'avait pas assez de bienveillance pour y manquer, s'il eût existé la moindre preuve contre lui.

On se borna à le peindre des plus affreuses couleurs

< Il y publia : Titres de leçons d'un cours de philosophie expérimentale, comprenant particulièrement la chimie; 1794, in-8<»,

64 ÉLOGE HISTORIQIE

dans les écrits périodiques et dans les brochures politiques. Il y a peu d'exemples d'un tel débordement de haine, et cet acharnement à noircir un homme qui faisait tant d'honneur à l'Angleterre, serait inexplicable, si nous n'avions pas eu depuis quinze années tant d'exemples du pouvoir de l'esprit de parti pour empoisonner toutes les opinions, et si quinze siècles ne nous avaient pas appris à quelle fureur peuvent se porter les accusations dont le prétexte est sacré*.

Rien dans son caractère personnel ne semblait fait pour attirer de telles inimitiés. Ses controverses n'influaient point sur ses sentiments, et il fut, par exemple, toujours ami du docteur Price, quoiqu'ils aient souvent écrit l'un contre l'autre. Loin qu'il eût dans les manières quelque chose de haut ni de turbulent, on retrouvait dans sa conversation toute la modestie de ses écrits, et rien ne lui était plus aisé à dire que ces mots, je ne sais, qui coûtent tant à prononcer à la plupart des savants de profession. Sa physionomie portait plutôt l'em-

• On peut voir, sur les affaires de Biriuingham, et sur la conduite et les senlimenls de Priestley pendant la révolution^ les ouvrages dont voici les titres :

Lettres fainiUères adressées aux habitants de Birmingham, pour réfuter diverses accusations avancées contre les dissidents; 5 parties ; 1790, in-8».

Lettres à Edmund Burke, occasionnées par ses réflexions sur la révolution de France; 1791, in-8°.

Lettre aux habitants de Birmingham; Défense du dîner de la révolution, par M. Weis. Récit des faits relatifs à ce dîner, avec les toasts^ par M. Russd; 1791, in-S®.

Appel au Public, touchant les émeutes de Birmingham; 2 parties; 1791 et 1793,

bE PHIRSK.F.Y. 65

preinte de la mélancolie que celle de l'iiiquiétude ; et cependant il ne craignait point de se trouver avec quelques amis, ni de porter une gaieté douce dans ce commerce intime. Cet homme, si profond en divers genres de sciences, passait chaque jour plusieurs heures à enseigner de jeunes enfants. Ce fut toujours l'occupation qui l'attacha le plus, et ses disciples le vénèrent encore avec une tendresse filiale, plusieurs même avec un véritable enthousiasme.

Mais aucune considération ne pouvait l'arrêter, quand il croyait avoir quelque vérité à défendre ; et ce trait de caractère si respectable en lui-même anéantit l'effet de ses qualités aimables, et fit le tourment de sa vie, parce qu'il le porta jusqu'à l'exagération, parce qu'il oublia que le raisonnement n'est que le moindre des moyens nécessaires pour faire prévaloir parmi les hommes des opinions qui blessent leurs habitudes ou leurs intérêts du moment.

Les insultes dont on l'accablait, et la crainte de compromettre encore une fois la vie et la fortune de ses amis, lui rendirent enfin le séjour de sa patrie intolérable. Son nouvel établissement d'Hackney, où son industrie et sa patience lui avaient déjà fait réparer une partie des désastres de Birmingham, ne put le retenir; et comme venir en France pendant la guerre eût été justifier toutes les imputations de ses ennemis, il n'entrevit de repos que dans les États-Unis d'Amérique ; mais il fut longtemps sans l'y trouver; les préventions anglaises le poursuivirent au delà des mers, et, jusqu'à

06 ELOGE UISTOI'.ÎOI'E

l'avénement de M. JelTerson à la présidence, il ne fut point sans crainte d'être encore obligé de quitter cet asile.

La dédicace qu'il fit de son Histoire ecclésiastique n ce grand magistrat, en reconnaissance de la tranquillité qu'il lui rendit, et la réponse de M. Jefferson, offrent de beaux modèles des rapports qui peuvent exister entre les gens de lettres et les hommes en place, sans avilir ni les uns ni les autres.

Priestley se proposait de consacrer le reste de sa vie à cet ouvrage, où il devait réunir en un seul corps les développements et les preuves de toutes ses opinions théologiques ; mais il fut arrêté au quatrième volume par un accident funeste. Ses aliments se trouvèrent un jour empoisonnés, on ne sait par quel malheur ; toute sa famille fut en danger, et lui-même ne fit dès lors que languir; un dépérissement graduel termina ses jours après trois années de souffrances.

Ses derniers moments furent remplis par lesépanchements de cette piété qui avait animé toute sa vie, et qui, pour n'être pas bien gouvernée, en avait causé toutes les erreurs. 11 se faisait lire les évangiles, et remerciait Dieu de lui avoir donné une vie utile et une mort paisible. Il mettait au rang des principaux bienfaits qu'il eu avait reçus, celui d'avoir connu personnellement presque tous ses contemporains célèbres. Je vais m endormir comme vous, dit-il à ses petits-enfants qu'on emmenait; mais, ajouta-t-il en regardant les assistants, nous nous réveillerons tous ensemble, et , j'espère, pour un bonheur

éternel, témoignant ainsi dans quelle croyance il mourait. Ce furent ses dernières paroles.

Telle a été la fin de cet homme que ses ennemis accusèrent si longtemps de vouloir renverser toute religion et toute morale, et dont le plus grand tort fut cependant de méconnaître sa vocation, et d'attacher trop d'importance à ses sentiments particuliers sur des matières où le plus important de ces sentiments devrait être l'amour de la paix.

DE

Lorsque nous paraissons à cette tribune, c'est presque toujours pour y présenter le tableau d'une vie à la fois heureuse et utile; ceux que nous y louons, ont réuni le double avantage d'éclairer leurs semblables, et de s'en faire aimer ; la reconnaissance publique elle-même nous dicte hautement leur éloge, et la certitude de n'avoir à exprimer que le sentiment universel des amis des lumières, nous soutient contre la défiance où nous sommes de nos forces.

Mais il nous arrive aussi quelquefois d'avoir à rappeler l'attention sur un homme de mérite trop négligé pendant sa vie, et de réclamer en faveur de sa mémoire contre l'indifférence de ses contemporains.

Un motif non moins puissant nous anime alors. Nos

fonctions, devenues plus pénibles, ne nous en paraissent que plus honorables et plus touchantes ; elles prennent en quelque sorte à nos yeux le caractère auguste d'une magistrature publique, et nous les exerçons avec toute la chaleur qu'inspire un devoir sacré.

Les travaux les plus suivis, les conceptions les plus fécondes, n'ont été que trop souvent réduits à cette justice tardive ; et peut-être les exemples en seraient-ils décourageants à force d'être multipliés, si, à côté de cet injuste abandon, ils n'offraient aussi son préservatif et sa consolation ; je veux dire, si l'on n'y voyait en même temps et les causes qui le produisent et les jouissances qui en dédommagent.

Les unes et les autres viennent du même principe. L'homme digne de connaître la vérité, trop satisfait de ce charme ineffable attaché à sa recherche, ne s'occupe point assez de l'opinion des autres, et même, il faut le dire, c'est presque toujours sa propre indifférence qui cause celle de son siècle ; indifférence coupable, puisqu'elle peut faire manquer au génie sa noble destination.

L'éloge historique de M. Adanson mettra en évidence toutes ces vérités, et tirera d'elles son principal intérêt. Les qualités diverses de cet homme savant et singulier, leur origine et leurs effets, leur accord et leur opposition, leur influence sur ses travaux et sur sa fortune concourront également à ce but.

Courage indomptable et patience infinie, génie profond et bizarrerie choquante, ardent désir d'une réputa-

DE MICHEL AUANSON. 71

tion prompte, et mépris des moyens qui la donnent; calme de l'âme, enfin, au milieu de tous les genres de privations et de souffrances : tout, dans sa longue existence, méritera d'être médité, et deviendra tour à tour noble exemple pour l'émulation, ou salutaire avertissement pour la conduite.

Michel Adanson, membre de l'Institut et de la Légion d'honneur, membre étranger de la Société royale de Londres, ci-devant pensionnaire de l'Académie des sciences et censeur royal, naquit à Aix, en Provence, le 7 avril 1727, d'une famille écossaise qui s'était attaciiée au sort du roi Jacques. Son père, écuyer de M. de Vintimille, archevêque d'Aix, suivit ce prélat, lorsqu'il fut nommé à l'archevêché de Paris, et amena avec lui dans la capitale le jeune Michel, alors âgé de trois ans. M. Adanson le père avait encore quatre autres enfants, et n'était pas riche; mais la protection de l'archevêque l'aida dans leur éducation ; chacun d'eux reçut un petit bénéfice, et Michel Adanson en particulier eut, à l'âge de sept ans, un canonicat, à Champeaux, en Brie, qui servit à payer sa pension au collège du Plessis.

Beaucoup de vivacité dans l'esprit, une mémoire im« perturbable et un ardent désir des premiers rangs, c'en était plus qu'il ne fallait pour avoir de grands succès de collège, et pour être montré avec complaisance dans les occasions.

Le célèbre observateur anglais, Tuberville Needham, renommé alors par les faits nombreux et singuliers que ses microscopes lui avaient fait découvrir, assistait un

7â ELOGE HlSrOKiUUE

jour aux exercices publics duPlessis; frappé de la manière brillante dont le jeune Adanson les soutenait , il demanda la peraiission d'ajouter un microscope aux livres que Técolier allait recevoir en prix, et en le lui remettant il lui dit avec une sorte de solennité : Vous qui êtes si avancé dans l élude des ouvrages des liommes, vous êtes digne aussi de connaître les œuvres de la nature.

Ces paroles décidèrent la vocation de l'enfant; elles étaient restées profondément gravées dans la mémoire de M. Adanson, et il les répétait encore avec intérêt vers la fin de sa vie.

Dès cet instant, sa curiosité ne change plus d'objet; l'œil attaché pour ainsi dire à cette étonnante machine, il y soumet tout ce que lui fournit l'enceinte étroite de son collège, tout ce qu'il peut recueillir dans les promenades, en s'écartant furtivement des sentiers tracés à ses camarades : les plus petites parties des mousses, les insectes les plus imperceptibles. Il connut ces productions que la nalure semble avoir réservées pour l'œil curieux du physicien, avant celles qu'elle abandonne aux jouissances générales, et son esprit était déjà tout rempli de ces merveilles de détail, que son âme n'avait point encore éprouvé 1 impression du grand spectacle de l'univers. Peut-être même ne fut-elle jamais livrée à ces émotions à la fois si douces et si vives ; il n'eut point de jeunesse ; le travail et la méditation le saisirent à son adolescence, et pendant près de soixante-dix ans tous ses jours, tous ses instants furent remplis par les observations pénibles.

par les recherches laborieuses d'un savant de profession.

Admis, au sortir du collège, dans les cabinets de Réaumur et de Bernard de Jussieu, une riche moisson s'ouvrit à son activité ; il la dévora avec une sorte de fureur : il passait ses journées entières au Jardin des Plantes. Non content d'entendre les professeurs, il répétaitleurs leçons auxautresécohers : aussi disait-il, en plaisantant, des professeurs actuels, qu'ils étaient ses élèves à la troisième génération. Nous nous sommes assurés par ses manuscrits, que, vers l'âge de 1 9 ans, il avait déjà décrit méthodiquement plus de quatre mille espèces des trois règnes. Les seules opérations manuelles qu'un semblable travail exige, prouvent qu'il y employait une partie de ses nuits.

C'était beaucoup pour son instruction ; mais ce n'était rien pour l'avancement de la science ; la plupart de ces êtres étaient déjà connus et décrits dans les livres; quelque climat peu visité pouvait seul lui en fournir en abondance, qui n'eussent jamais été vus ni examinés par les naturalistes.

M. Adanson, brûlant dès lors de l'ambition de se placer, à quelque prix que ce fût, parmi ceux qui ont reculé les bornes de l'histoire naturelle, et ne connaissant pour cela, comme la plupart des jeunes étudiants, que la voie facile de multiplier les descriptions des espèces, prit donc le parti de voyager. Il résigna son bénéfice , obtint, à force d'instances et par le crédit de MM. de Jussieu, une petite place dans les comptoirs de

7i ÉLOGE HISTORIQUE

la compagnie d'Afrique, et partit pour le Sénégal, le 20 décembre 1748.

Les motifs de son choix sont curieux : Cest que c'était, dit-il dans une note restée parmi ses papiers, de tous les établissements européens le plus difficile à pénétrer, le plus chaud, le plus malsain, le plus dangereux à tous les autres égards^ et par conséquent le moins connu des naturalistes. Il ne faut pas avoir un zèle équivoque pour se déterminer précisément sur de pareilles raisons.

Au reste, il devait sentir moins qu'un autre la différence de Paris et d'un désert ; travaillant partout dixhuit heures par jour, il ne s'apercevait guère s'il était près ou loin des jouissances du monde. Il paraît d'ailleurs avoir eu toujours un tempérament très-robuste. On le voit, dans sa relation, tantôt parcourir des sables échauffés à 60 degrés qui lui racornissaient les souliers, et dont la réverbération lui faisait lever la peau du visage; tantôt inondé par ces terribles orages de la zone torride, sans que son activité en fût ralentie un instant.

En cinq ans qu'il passa dans cette contrée, il décrivit un nombre prodigieux d'animaux et de plantes nouvelles ; il leva la carte du fleuve aussi avant qu'il put le remonter, et l'assujettit à des observations astronomiques ; il dressa des grammaires et des dictionnaires des peuples de ses rives ; il tint un registre d'observations météorologiques faites plusieurs fois chaque jour ; il composa un traité détaillé de toutes les plantes utiles du pays; il recueillit tous les objets de son commerce, les vêtements, les ustensiles de ses habitants.

Nous avons vu chez lui tous ces travaux en manuscrit, et nous avons été étonnés qu'un homme, seul et dénué de toute assistance, ait pu y suffire en si peu de temps. Cependant ce court espace fut encore occupé par des méditations générales, beaucoup plus importantes, qui devinrent les principes de ses autres travaux, et qui déterminèrent la marche de ses idées et le caractère du reste de sa vie.

Que l'on se représente un homme de 211 ans, quittant pour ainsi dire les bancs de l'école, encore en grande partie étranger à tout ce qu'il y a de routinier dans nos sciences et dans nos méthodes, presque sans livres, et ne conservant guère que par le souvenir les traditions de ses maîtres; qu'on se le représente transporté subitement dans un pays barbare, avec une poignée de compatriotes que le langage seul rapproche de lui, mais qui ignorent ses recherches ou les dédaignent ; livré par conséquent pendant plusieurs années à l'isolement le plus absolu, sur une terre nouvelle, dont les météores, les végétaux, les animaux, les hommes ne sont point ceux de la nôtre. Ses vues auront nécessairement une direction propre, ses idées une tournure originale ; il ne se traînera point dans nos sentiers battus; et si d'ailleurs la nature lui a donné un esprit appliqué et une imagination forte, ses conceptions porteront l'empreinte du génie. Mais, n'ayant point à les faire passer dans l'esprit des autres, sans adversaires à combattre, sans objections à réfuter, il n'apprendra point cet art délicat de convaincre les esprits sans révolter les amours-propres,

de détourner insensiblement les habitudes vers des routes nouvelles, de contraindre la paresse à recommencer un nouveau travail. D'un autre côté, toujours seul avec lui-même et sans objet de comparaison, prenant chaque idée qui lui vient pour une découverte, jamais exposé à ces petites luttes de société qui donnent si vite à chacun la mesure de ses forces, il sera enclin à prendre de son talent des idées exagérées, et n'hésiiera point à les exprimer avec franchise.

Ce qu'un tel jeune homme devrait devenir, M. Adanson le devint ; ceux qui l'ont connu ont dû observer en lui tout ce qu'il y a de bon et de mauvais dans ce portrait, et de ce caractère une fois donné se déduit presque nécessairement le sort de ses ouvrages et celui de sa personne.

De retour en Europe, le 18 février 1754, avec sa riche provision de faits et de vues générales, il chercha aussitôt à prendre parmi les naturalistes le rang qu'il croyait lui appartenir.

L'état de l'histoire naturelle avait notamment changé pendant son absence. Réaumur était près de mourir. Ses ingénieuses recherches n'avaient dans de Geer qu'un continuateur faible et moins heureusement placé. Mais Linnseus et Buffon commençaient à se frayer le chemin vers l'empire qu'ils se sont partagé pendant près d'un demi-siècle.

L'un, d'un esprit perçant, d'une application opmiâtre, embrassant toutes les productions de la nature, les contraignait en quelque sorte dans des classifications ar-

bitraires, mais précises et faciles à saisir ; leur imposait des noms étrangers, mais invariables et commodes à retenir; les décrivait dans mi langage néologiqiie, mais court, expressif, et d'une signification rigoureusement fixée.

L'autre, d'une imagination élevée, grave et imposant dans son style comme dans ses manières, négligeant ces échafaudages artificiels que l'étude de productions plus nombreuses aurait exigés, épuisait, pour ainsi dire, chacun des sujets qu'il traitait; il en traçait des tableaux animés ; la pompe et la majesté de la nature régnaient dans leur ordonnance ; son éclat et sa fraîcheur dans leur coloris; ils étaient liés par des vues neuves, hardies, quelquefois téméraires, mais toujours exposées avec un art entraînant.

Les livres de Linngeus, renfermant sous un petit volume une immense série d'êtres de toutes les classes, étaient le manuel des savants; ceux de Buffon, offrant dans une suite de portraits enchanteurs un choix des êtres les plus intéressants, faisaient le charme des gens du monde; mais tous les deux, presque exclusivement livrés à leurs idées particulières, avaient trop négligé un point de vue essentiel, Tétudede ces rapports multipliés des êtres, d'où résulte leur division en familles fondées sur leur propre nature ; et c'était précisément là ce qui avait fait le principal sujet des méditations de M. Adanson dans sa solitude.

Il en développa le premier avec énergie toute l'importance, et en suivit très-loin l'application. La liar-

diesse de sa marche, la précision de ses résultats frappèrent les naturalistes, au point qu'ils crurent un instant voir en lui un digne rival de ces deux grands maîtres; et peut-être n'a-t-il, en effet, manqué à sa réputation, pour approcher de la leur^ qu'un aussi heureux emploi des moyens accessoires dont ils surent si bien se servir.

Essayons de tracer une esquisse rapide, et de ce point de vue en lui-niême, et de la manière dont M. Adanson l'envisagea.

Un être organisé est un tout unique, un ensemble de parties qui réagissent les unes sur les autres pour produire un effet commun. Nulle de ses parties ne peut donc être modifiée essentiellement sans que toutes les autres ne s'en ressentent. Il n y a donc qu'un certain nombre de combinaisons possibles parmi les grandes modifications des organes principaux, et sous chacune de ces combinaisons supérieures il n'y a encore qu'un certain nombre de combinaisons subordonnées, de modifications moins importantes, qui puissent avoir lieu.

Par conséquent, si l'on avait une connaissance exacte de toutes ces combinaisons des différents ordres, et que chacune fût rangée à la place déterminée par les organes qui la constituent, l'on aurait aussi une représentation véritable de tout le système des êtres organisés; tous leurs rapports, toutes leurs propriétés se laisseraient réduire à des proportions générales ; la nature intime de chacun d'eux se laisserait clairement démontrer ; en un mot, l'histoire naturelle serait une science exacte.

Voilà ce qu'on entend par la méthode naturelle.

DE MICHKI. AHANSON. 70

Principale clef des mystères de l'organisation, seul fil propre à guider dans cet inextricable labyrinthe des formes de la vie, ce n'est que par elle que le naturaliste pourra s'élever un jour à cette hauteur d'où la nature entière lui apparaîtra, dans son ensemble et dans ses détails, comme un seul et vaste tableau. Mais jusqu'à présent nous ne faisons qu'entrevoir quelques portions de ce tableau sublime, et le point d'où nous pourrons l'embrasser tout entier, n'est encore pour nous qu'une espèce de but idéal que nous n'atteindrons peut-être jamais tout à fait^ quoiqu'il soit de notre devoir d'y tendre constamment, et qu'à force de travail nous puissions tous les jours en approcher.

La route la plus directe serait de déterminer les fonctions etrinfluence de chaque organe, pour calculer l'effet de ses modifications; formant alors les grandes divisions d'après les organes les plus importants , et descendant ainsi aux divisions inférieures^ on aurait un cadre qui, pour être fait d'avance et presque indépendamment de l'observation des espèces, n'en serait pas moins l'expression réelle de l'ordre de la nature. C'est le principe qu'on nomme la subordination des caractères. Il est parfaitement rationnel et philosophique : mais son application supposerait, touchant la nature, les fonctions et rinfluence des organes, des connaissances dont on était trop éloigné, à l'époque où M. Adanson commença ses travaux, pour qu'il pût songer à l'employer; peut-être même n'en eut-il jamais l'idée.

Il eut donc recours à une méthode inverse, que l'on

peut appeler empirique ou d'expérience, celle de la comparaison effective des espèces; et il iiïiagina pour l'appliquer, un moyen qui lui est propre et qu'on ne peut s'empêcher de regarder comme infiniment ingénieux.

Considérant chaque organe isolément, il forma de ses différentes modifications un système de division, dans lequel il rangea tous les êtres connus. Répétant la même opération par rapport à beaucoup d'organes, il construisit ainsi un nombre de systèmes, tous artiiiciels, et fondés chacun sur un seul organe arbitrairement choisi.

Il est évident que les êtres qu'aucun de ces systèmes ne séparerait, seraient infiniment voisins, puisqu'ils se ressembleraient par tous leurs organes ; la parenté serait un peu moindre dans ceux que quelques systèmes ne rassembleraient pas dans les mêmes classes ; enfin, les plus éloignés de tous seraient ceux qui ne se rapprocheraient dans aucun système.

Cette méthode donnerait donc une estimation précise du degré d'aflinité des êtres, indépendante de la connaissance rationnelle et physiologique de l'influence de leurs organes; mais elle a le défaut de supposer une autre connaissance qui, pour être simplement historique, n'en est pas moins étendue ni moins difficile à acquérir, celle de toutes les espèces et de tous les organes de chacune. Un seul de ceux-ci négligé peut conduire aux rapports les plus faux; et M. Adanson luimême, malgré le nombre immense de ses observations, en fournit quelques exemples.

1)E MICHEL AUANSON. 8

C'est là ce qu'il appelait sa méthode universelle, et c'est aussi l'idée mère qui domine dans tous ses grands ouvrages imprimés ou manuscrits.

Il en publia, en 1757, une espèce d'essai dans le Traité des Coquillages qui termine le premier volume de son Voyage au Sénégal. Ce livre ouvrit les portes de l'Académie des sciences et de la Société royale de Londres a M. Adanson, alors seulement âgé de 30 ans, non parce qu il était allé chercher quelques coquilles sur la côte d'Afrique, mais parce qu'il s'annonçait comme un homme de génie, plein de vues neuves, d'activité, et capable d'honorer encore ces illustres compagnies par un grand nombre de travaux semblables.

L'ouvrage méritait en effet d'exciter ces espérances et d'obtenir ces marques d'estime, surtout par l'attention que son auteur avait donnée aux animaux des coquilles, presque entièrement négligés avant lui, et dont quelques-uns même n'oiil pas été décrits depuis. Sa distribution méthodique, appuyée sur une vingtaine de ces systèmes partiels dont nous venons de donner une idée, était bien supérieure à toutes celles de ses prédécesseurs. Néanmoins, il lui resta encore quelques défauts^ par la raison que nous venons aussi d'exposer ; c'est que, faute de dissections anatomiques, il n'avait pu connaître les organes intérieurs, et surtout le cœur. Cette omission le fit même errer dans la circonscription générale de la classe, où il ne comprit point les mollusques sans coquille.

Son projet était d'abord de traiter ainsi en huit vo-

H9. ÉLOGE HISTORIQL'E

lûmes toute l'histoire du Sénégal, et elle est en effet déjà fort avancée dans ses manuscrits; mais, jugeant que l'utilité de sa méthode serait mieux sentie dans une application plus générale, il cessa bientôt de publier ce premier travail, pour se livrer entièrement à celui des familles des plantes, qu'il fit imprimer en 4 763. Il y trouva aussi l'avantage d'opérer sur des êtres plus nombreux, étudiés sous plus de rapports, et pour lesquels la méthode empirique est plus excusable, parce que les fonctions de leurs organes sont plus obscures.

Beaucoup de botanistes avaient déjà senti l'importance de distribuer les plantes selon leurs rapports naturels. Morison, Magnol et Ray en avaient conçu l'idée, presque en même temps, dans la dernière moitié du dixseptième siècle, sans toutefois se bien rendre compte des moyens d'y réussir.

Haller eut longtemps cet objet en vue ; mais il n'eut pas le bonheur de pouvoir accorder entièrement les rapports naturels avec un système absolu, et, malgré tous ses soins, celui qu'il adopta en rompit encore quelques-uns.

Linnaeus y avait renoncé volontairement en formant le sien, et n'y fut quelquefois ramené que par la force du sentiment de l'analogie, qui le contraignit à enfreindre lui-même les règles qu'il s'était prescrites.

En un mot, de tous les botanistes antérieurs à M. Adanson, le seul qui n'ait jamais abandonné cette recherche et celui qui en obtintle plus de succès, qui mérita même d'être considéré à cet égard comme le maître

DE MICHEL aDAXSOX. 83

et de ses contemporains et de ses successeurs, fut Bernard de Jussieu. Cet homme extraordinaire, qui allia des vertus et une modestie dignes des premiers âges, à des lumières qu'à peine aucun âge a surpassées, s'en occupa toute sa vie ; mais, toujours mécontent de ce qu'il avait fait, parce qu'il voyait mieux que personne ce qu'il lui restait à faire, il ne consigna point ses résultats par écrit ; on ne les connaît que par l'arrangement qu'il avait introduit, en 1758, au jardin de Trianon, et par les fragments que ses amis ou ses disciples en ont publiés.

Il y a de fortes raisons de croire que Linnseus avait profité des conversations de Bernard de Jussieu sur ce sujet; car plusieurs des rapprochements indiqués dans ses Oi'dines riaturales, publiés en 1753, sous forme de simple liste non motivée, auraient difficilement pu naître des vues qui ont dirigé cet homme célèbre dans ses autres ouvrages.

On a pensé aussi que M. Adanson, élève de Bernard de Jussieu, avait recueilli dans les leçons de son maître les premiers germes de quelques-unes des familles ; mais, celte conjecture fût-elle fondée, sa gloire y perdrait peu. S'il profita de ses leçons, c'est en homme de génie qu'il le fit. Le plan général de son livre, les principes directs qu'il établit, sa marche franche et hardie, tout cela est bien à lui, et ce n'est pas ainsi qu'on emprunte. Quelques erreurs même que Bernard de Jussieu avait évitées, prouvent l'originalité du travail de M. Adanson. Elles venaient toujours de la même cause,

la négligence de quelque organe important; et ce n'était pas pour avoir établi ses distributions sur un nombre trop petit de systèmes partiels ; car il avait commencé par en faire soixante-cinq, fondés sur autant de considérations différentes ? mais c'est, comme nous l'avons insinué, faute d'avoir bien saisi le principe fécond de la subordination des caractères. Au reste, ces erreurs sont peu nombreuses, parce qu'un tact délicat suppléa souvent à ce que la méthode n'aurait pu donner par ellemême, et l'ouvrage offre en revanche une foule d'aperçus heureux que les découvertes plus récentes n'ont fait que confirmer.

M. Adanson a, par exemple, indiqué le périsperme et son importance pour caractériser les familles, quoiqu'il ne lui ait point donné de nom. Il a formé la famille des hépatiques, et bien limité celle des joiiharbes. Il a senti le premier le rapprochement des campanulacées avec les composées^ des aristoloches avec les éléagnées; des ményanthes avec les gentianées, et celui du trapa avec les onagres, que Bernard de Jussieu ignorait, et qu'on a reconnus depuis. Ses divisions des liUacées, des dipsacées, des composées, sont originales et bonnes. Ses groupes de champignons sont supérieurs à ceux de Linnseus. Il a séparé avec raison les thyméJées des éléagnées, et les nyctaginées des amaranthacées, que Bernard de Jussieu confondait. Enfin un très-grand nombre de ces genres ont été reconnus et adoptés par les botanistes les plus modernes.

Dans sa préface, M. Adanson fait l'histoire de la bo-

tanique avec une érudition étonnante dans un homme presque toujours occupé d'observer. 11 y assigne avec précision de combien de plantes, de figures et d'idées nouvelles chaque auteur a enrichi cette science. Il y donne même une sorte d'échelle du mérite des systèmes de ses prédécesseurs ; mais c'est seulement dans leur accord plus ou moins parfait avec ses familles naturelles, qu'il en prend la mesure. C'était se mettre lui-même à la tête de tous les botanistes, et en effet il n'était pas trop éloigné de cette opinion. Il ne cache point surtout l'espèce de dépit que lui donnait la vogue du système sexuel de Linnaeus, l'un des plus opposés aux rapports naturels des végétaux. L'espoir de la voir cesser un instant consolait bien un peu M. Adanson ; mais il ne faisait en cela que montrer à quel point les hommes lui étaient mal connus, tandis que c'était sur leur connaissance intime que Linnaeus fondait presque tous ses succès.

Aimable, bienveillant, entouré de disciples enthousiastes dont il se faisait autant de missionnaires, attentif à enrichir de leurs découvertes des éditions multipliées, favorisé par les grands, lié par une correspondance active avec les savants en crédit, soigneux de faire paraître la science aisée, plus que de la rendre solide et profonde, le naturaliste suédois voyait chaque jour étendre sa doctrine, malgré la résistance des amours-propres et des préjugés nationaux.

Adanson, au contraire, conservant ses habitudes du désert, inaccessible dans son cabinet, sans élèves, presque sans amis, ne communiquant avec le monde que par

ses livres, semblait encore les hérisser exprès de difficultés rebutantes, comme s'il avait craint qu'ils ne se répandissent trop.

Au lieu de cette nomenclature si simple et si commode, imaginée par Linnseus, il donnait aux êtres des noms arbitraires qu'aucun rapport d'étymologie ne rattachait à la mémoire, et dédaignait même quelquefois d'indiquer leur concordance avec les noms employés par les autres. Il avait imaginé jusqu'à une orthographe particulière, qui faisait ressembler son français à quelque jargon inconnu. C'était, disait-il, pour mieux représenter la prononciation. Mais pour que la prononciation pût être représentée, il faudrait qu'elle pût être fixée; et comment fixer un son dont il ne reste point de traces? Aussi change-t-elle à chaque demi-siècle, comme dans chaque province, et c'est sur l'orthographe seule que reposent la durée et l'étendue d'une langue. Pour le sentir, qu'on se demande ce que deviendrait, par exemple, le latin, si chaque nation s'avisait de vouloir l'écrire comme elle le prononce.

Ainsi, n^algré la beauté réelle et reconnue du plan qu'il avait suivi et le grand nombre de faits qu'il avait découverts, malgré les éloges que son ouvrage reçut des plus savants naturalistes, M. Adanson n'obtint pas, à beaucoup près, sur la marche de la science, l'influence qu'il aurait dû avoir; les systèmes artificiels régnèrent encore presque exclusivement pendant plus de trente ans. Mais, loin de se rebuter de ce peu de succès, à peine s'en aperçut-il. Alors, comme dans tout le reste

de sa vie, son propre jugement suffît pour le satisfaire; et, travaillant toujours avec la même ardeur, ses famillfs des plantes n'étaient pas entièrement imprimées, qu'il s'occupait déjà d'un ouvrage infiniment plus général.

L'imagination la plus hardie reculerait à la lecture du plan qu'il soumit, en 1774, au jugement de l'Académie des sciences \ et plus encore à la vue de l'énorme amas de matériaux qu'il avait effectivement rassemblés. Il ne s'agissait plus d'appliquer sa méthode universelle seulement à une classe, à un règne, ni même à ce qu'on appelle communément les trois règnes, mais d'embrasser la nature entière, dans Tacception la plus étendue de ce mot. Les eaux, les météores, les astres, les substances chimiques, et jusqu'aux facultés de l'âme, aux créations de l'homme, tout ce qui fait ordinairement l'objet de la métaphysique, de la morale et de la politique, tous les arts, depuis l'agriculture jusqu'à la danse, devaient y être traités.

Les nombres seuls étaient effrayants : vingt-sept gros volumes exposaient les rapports généraux de toutes I ces choses et leur distribution; l'histoire de 40,000 I espèces était rangée par ordre alphabétique dans cent ; cinquante volumes; un vocabulaire universel donnait I l'explication de ^00,000 mots; le tout était appuyé d'un grand nombre de traités et de mémoires particuliers, j de 40,000 figures et de 30,000 morceaux des trois j règnes.

< Journal de physique, mars 179u.

Chacun se demanda comment un seul homme avait pu, non pas approfondir, mais seulement embrasser tant d'objets différents, et quels trésors suffiraient à leur publication.

En effet, les commissaires de l'Académie trouvèrent l'exécution fort inégale. Les parties étrangères à l'histoire naturelle se réduisaient à de simples indications ; les deux tiers des figures étaient coupées ou calquées dans des ouvrages connus ; beaucoup de volumes étaient grossis par des matériaux qui attendaient encore leur rédaction.

Ces commissaires donnèrent donc à M. Adanson le conseil très-sage de détacher de ce vaste ensemble les objets de ses propres découvertes, et de les publier séparément^ en se contentant d'indiquer d'une manière générale les rapports nouveaux qu'il pourrait apercevoir entre eux et les autres êtres.

Les sciences auront longtemps à regretter qu'il ait refusé de suivre ce conseil ; car divers mémoires^ indépendants de ses grands ouvrages, montrent qu'il était capable de beaucoup de sagacité dans l'examen des objets particuliers.

Qu'on nous permette de présenter ici une analyse succincte des principaux de ces écrits.

Le taret, ce coquillage qui ronge les vaisseaux et les pieux, et qui a menacé l'existence même de la Hollande, avait été examiné par plusieurs auteurs. M. Adanson fut pourtant le premier qui en fit connaître la vraie nature, et l'analogie avec la pholade et les bivalves. Ln descrip-

tion qu'il en donne est un modèle en ce ^enre '. On en doit dire auta-nt de celle du baobab ^. C'est un arbre du Sénégal, le plus gros du monde ; car son tronc a quelquefois 24 pieds de diamètre, et sa cime 1 20 à 150 : mais il lui faut des milliers d'années pour arriver au terme de son accroissement. On lui a donné le nom à'adansonia, d'après le botaniste qui l'a si bien décrit, et Linnaeus l'a généreusement conservé à l'arbre, malgré toutes les raisons qu'il avait de se plaindre du patron qu'on lui avait choisi.

L'histoire des gommiers % et les nombreux articles que M. Adanson a insérés dans le supplément de la première Encyclopédie, réunissent à quantité de faits nou veaux beaucoup d'érudition et de netteté. Ils montrent par le fait que notre langue peut exprimer avec clarté toutes les formes des plantes, sans recourir à cette terminologie barbare qui commençait alors à s'introduire, et qui rebute inutilement dans tant d'ouvrages modernes. Malheureusement ces articles ne vont que jusqu'à la lettre C, On ignore ce qui a empêché d'imprimer la suite, qui était préparée.

Une des questions les plus intéressantes de l'histoire naturelle est celle de l'origine des diverses variétés de nos plantes cultivées. M. Adanson a fait beaucoup d'expériences sur celles des blés, et en a vu naître deux dans

1 Mémoires de l'Académie pour 1759.

2 Ibid., 1761.

3 Ibid., 1773 et 1779.

l'espèce de l'orge; mais elles ne sont pas propagées longtemps '.

Quelques naturalistes, poussant trop loin les conséquences de ces faits et d'autres semblables, et soutenant que les espèces n'ont rien de constant, alléguant même des exemples qui semblaient prouver qu'il s'en forme de temps en temps de nouvelles, il montra que ces espèces prétendues n'étaient pour la plupart que des monstruosités qui rentraient bientôt dans leur forme origi-

naire^.

Depuis longtemps on avait comparé les mouvements des feuilles de la sensitive et des étamines de quelques plantes à ceux des animaux, quoique les premiers aient pour la plupart besoin d'être excités par une cause extérieure. M. Adanson en découvrit de spontanés dans une substance fibreuse, verte, vivant au fond des eaux, et et qu'il croyait une plante ; il en donna une histoire fort exacte % et la plaça en tête de son Système des végétaux.

M. Vaucher a pensé depuis que c'est un zoophyte. Il l'appelle osciUatoria Adansonii.

C'est M. Adanson qui a le premier reconnu que la faculté engourdissante de certains poissons dépend de l'électricité. Il avait fait ses expériences sur le silure trembleur'^.

1 Mémoires de l'Académie, 1769.

2 Ibid., 1769.

3 Ibid., 1767.

* Voyage au Sénégal, pag. 13i.

DE MICHEL ADANSON. 9i

On assure aussi qu'il est l'auteur de la lettre sur l'éieetricité de la tourmaline, qui porte le nom du duc de Noya Caraffa*. Il aurait donc contribué en deux points importants aux progrès de cette branche de la physique.

On voit en général qu'il possédait bien cette science, par ce qu'il a eu occasion d'en emprunter pour son Traité de physiologie végétale et de culture. Il avait fait de longues recherches sur les inégalités de dilatations des thermomètres remplis de liqueurs différentes.

Il n'avait pas non plus négligé les applications de l'histoire naturelle ou de la physique aux arts utiles.

Il découvrit le premier les moyens de tirer une bonne fécule bleue de l'indigo du Sénégal.

Dans un mémoire adressé au ministère, il montrait que cette colonie serait très-favorable à tous les produits de nos îles et même à ceux des Grandes-Indes, et qu'il serait aisé de les y faire cultiver par des nègres libres : idée heureuse, seule capable de faire cesser un commerce honteux pour l'humanité.

Une société d'Anglais et de Suédois, animés par un sentiment religieux, en avait fait, il y a quelques années, un essai qui promettait d'être heureux; on nous assure même que cet établissement se soutient encore, quoique des corsaires en aient détruit une partie.

S'il arrivait unjour queles suites des dernières révolutions et l'état actuel des îles à sucre décidassent enfin

» Paris, 4759. Voyez le Joyand, Notice sur Adanson, pag. 12.

les gouvernements européens à proscrire un système à la fois si cruel pour les esclaves et si dangereux pour les maîtres, il serait juste de se souvenir que M. Adanson a, l'un des premiers, fait connaître les moyens d'y suppléer sans rien perdre de nos jouissances.

Quoique le ministère de France et la compagnie d'Afrique n'eussent point fait d'attention à ce mémoire, M. Adanson refusa, par patriotisme, de le communiquer aux Anglais qui lui en avaient offert des récompenses considérables.

Ces divers morceaux, tous remplis d'intérêt, auraient pu être suivis de beaucoup d'autres, si M. Adanson l'eût voulu. Ses voyages, son cabinet, et ses observations continuelles lui auraient fourni assez de riches matériaux.

Buffon a fait connaître, d'après lui, plusieurs quadrupèdes et plusieurs oiseaux d'Afrique. M. Geoffroi de S. Hilaire, qui a décrit le galago, espèce fort extraordinaire de la famille des quadrumanes, nous apprend que M. Adanson le possédait depuis longtemps. Nous nous sommes assurés qu'il avait le sanglier d'Ethiopie bien avant qu'Allamand et Pallas ne le décrivissent, et ses nombreux portefeuilles sont encore pleins de semblables richesses.

Mais tous ces trésors et, il est douloureux de le dire, M. Adanson lui même, furent perdus pour la science et pour la société, du moment qu'il se fut entièrement consacré à l'exécution du plan gigantesque dont nous avons parlé.

DE MICHEL AOANSON. 93

Si M. Adanson eût été un homme ordinaire, nous terminerions ici son éloge ; ses erreurs n'auraient rien d'instructif; mais c'est précisément parce qu'il eut un vrai génie, c'est précisément parce que ses découvertes le mettent dans les premiers rangs de ceux qui ont servi les sciences, qu'il est de notre devoir d'insister sur cette dernière et pénible partie de son histoire. L'utilité principale de ces honneurs que nous rendons aux savants, est d'exciter quelques jeunes esprits à marcher sur leurs traces ; mais cet encouragement deviendrait souvent funeste, si, dispensant la louange sans discernement, nous ne signalions aussi les fausses routes où quelques-uns de ces hommes célèbres ont eu le malheur de s'égarer.

Une fois donc que M. Adanson se fut livré à son grand ouvrage, il réserva, pour lui donner plus d'intérêt, tout ce qu'il avait de faits particuliers, et ne voulut plus rien publier séparément.

Craignant de perdre un instant, il se séquestra plus que jamais du monde ; il prit sur son sommeil, sur le temps de ses repas. Lorsque quelque hasard permettait de pénétrer jusqu'à lui, on le trouvait couché au milieu de papiers innombrables qui couvraient les parquets, les comparant, les rapprochant de mille manières; des marques non équivoques d'impatience engageaient à ne pas l'interrompre de nouveau; il trouva même moyen d'éviter jusqu'aux premières visites, en se retirant dans une petite maison isolée et dans un quartier éloigné.

Dès lors ses idées ne sont pins alimentées ni redressées par celles d'autrui ; son génie n'agit plus que sur son propre fonds, et ce fonds ne se renouvelle plus; tous ces germes fâcheux que ses premières habitudes solitaires avaient déposés en lui, se développent et s'exaltent. Calculant l'étendue de ses forces par celle de ses projets, il se place autant au-dessus des autres philosophes, que l'ouvrage qu'il veut faire lui paraît au-dessus de ceux qu'ils ont laissés ; on lui entend dire qu'Anstote seul approche de lui, mais de bien loin, et que tous les autres naturalistes en sont restés à une distance immense. Oubliant que sa méthode ne repose essentiellement que sur les faits acquis, il lui attribue une vertu intérieure pour les faire prévoir, et prétend deviner d'avance les espèces inconnues. Je possède, disait-il, toutes les gr arides routes des sciences ; quai-je besoin des sentiers de traverse? De là mépris profond pour les travaux de ses successeurs ; négligence absolue des découvertes modernes, même des objets que les voyageurs rapportent; attachement opiniâtre à ses anciennes idées; ignorance complète de leurs réfutations les plus décisives ; enfin, inutilité absolue d'efforts si longs, si laborieux, mais si faussement dirigés. Par exemple, quoiqu'il s'occupât des mousses, il ne connaissait pas encore, en 1800, l'existence d'Hedwig, ni aucune des découvertes publiées sur cette classe singulière depuis plus de vingt ans.

Ceux qui avaient occasion d'être les confidents de son état, en souffraient d'autant plus que, tout en

le plaignant, ils ne pouvaient s'empêcher de l'aimer.

En effet, si une solitude prolongée avait donné à son esprit une direction malheureuse, cette défiance funeste que la retraite produit si souvent, et qui a troublé le repos de tant de solitaires, n'avait point pénétré dans son cœur. Ses manières toujours vives étaient aussi toujours bienveillantes ; il avait de lui-même des idées exagérées, mais il ne doutait point que tout le monde ne les partageât ; et, au milieu des privations les plus cruelles de sa vieillesse, on ne l'entendait point accuser les autres.

Il faut avouer cependant qu'il y a eu des moments où il en aurait eu le droit. Sa principale fortune consistait en deux pensions médiocres, prix de ses travaux au Sénégal et des objets qu'il avait cédés au cabinet du roi. Les mesures rigoureuses de l'Assemblée constituante l'en privèrent, et son isolement ne lui laissa aucun moyen de les faire rétablir. La pension de l'Académie lui restait. Cette compagnie était d'ailleurs pour lui encore un point de contact avec le monde ; elle n'aurait pas cessé de veiller sur son sort ; mais elle succomba bientôt dans la ruine générale; un décret de la Convention la supprima et dispersa ses membres. Ces hommes, dont le nom remplissait l'Europe, furent heureux d'être restés inconnus aux farouches dominateurs de leur patrie. Ils coururent chercher dans les asiles les plus obscurs quelque abri contre ce glaive épouvantable continuellement suspendu sur tout ce qui avait eu de l'éclat, et qui n'aurait peut-être épargné aucun d'eux, si les ministres de ses fureurs

n'eussent été aussi ignorants, qu'ils étaient cruels.

A cette époque où tout manquait aux plus opulents, on imagine aisément dans quel état dut tomber un septuagénaire, déjà infirme, à qui vingt années de vie sédentaire avaient ôté toute relation, toute connaissance des hommes et des choses.

Je n'ai pas le courage de retracer un tableau si affligeant. Mais que n'ai-je le talent de peindre son admirable patience^ et cette ardeur invincible pour l'étude, à répreuve de tout ce que son dénoûment eut de plus affreux !

Il semblait qu'il l'ignorât lui-même; tant qu'il put méditer et écrire, il ne perdit rien de sa sérénité ; c'était une chose touchante de voir ce pauvre vieillard courbé près de son feu, s'éclairant à la lueur d'un reste de tison, cherchant d'une main faible à tracer encore quel-' ques caractères, et oubliant toutes les peines de la vie, pour peu qu'une idée nouvelle, comme une fée douce et bienfaisante, vînt sourire à son imagination.

Sans doute l'amour de la fortune n'engage point à se livrer aux sciences et n'en serait guère digne ; la gloire elle-même n'y offre qu'une perspective incertaine; qui résisterait à leur charme intérieur, et à ce bonheur pur, indépendant des hommes et du sort, dont l'histoire des savants présente sans cesse de si étonnants exemples?

Cependant un jour plus doux avait lui sur la France : la Convention, délivrée de ses oppresseurs, avait abjuré ses barbaries, et l'un des derniers actes de son pouvoir

avait été le rétablissement des Académies en un seul corps, sous le nom àlnstitut.

Au signal de l'autorité, et après quatre ans de dispersion, ces hommes illustres quittent de toutes parts l'obscurité de leur retraite, et se rassemblent de nouveau. Ce fut une impression ineffaçable que celle de cette première réunion, de ces larmes de joie, de ces questions réciproques et empressées sur leurs malheurs, leurs retraites, leurs occupations ; de ces douloureux souvenirs de tant de confrères victimes des bourreaux ; enfin, de la douce émotion de ceux qui, jeunes encore, et appelés pour la première fois à siéger à côté des hommes dont ils avaient appris depuis longtemps à respecter le génie, apprenaient aussi par ce spectacle attendrissant à connaître leur cœur.

Néanmoins l'œil inquiet de l'amitié en cherchait encore quelques-uns, et dans ce nombre était Adanson. Ce fut alors seulement qu'on apprit l'état qui causait son absence.

Il fallut bien que sa retraite s'ouvrît enfin aux soins empressés de ses confrères : il les reçut avec des larmes de reconnaissance. Étonné peut-être autant que touché de notre intérêt, il regretta sans doute qu'en renonçant aux jouissances du monde, il eut aussi compris celles du cœur parmi ses sacrifices.

Non, mes collègues, la science n'exige pas celui-là ; les futiles hochets de la vanité, les faveurs trompeuses de la fortune, voilà ce qu'elle nous défend impérieusement de poursuivre, et sans doute vous ne la trouvez pas

en cela bien sévère. Peut-être nous ordonne-t-elle encore de sacrifier les petites louanges du monde à la véritable gloire, dont le grand nombre est si rarement digne d'être juge. Mais, je vous en atteste tous, les lumières et l'estime réciproque ne font que rendre plus doux les liens qui unissent les hommes instruits, et l'amitié est la seule jouissance à laquelle cette noble élite de l'humanité ne renoncerait pas, même pour l'assurance d'obtenir un jour des honneurs tels que ceux-ci.

Une juste reconnaissance nous oblige de déclarer que, dès l'instant où le Gouvernement eut été instruit de la position de M. Adanson, tous les ministres qui se sont succédé , se sont fait un devoir de montrer par son exemple que l'Etat n'abandonne pas la vieillesse de ceux qui ont consacré leur vie à l'utilité publique ; la munificence souveraine elle-même n'a pas dédaigné d'adoucir ses derniers moments.

Mais tous ces soins bienveillants n'ont pu arrêter les effets de l'âge et des infirmités aggravées pendant quatre années si pénibles ; et si nous avons encore eu le plaisir de recevoir quelquefois M. Adanson dans nos assemblées, nous n'avons pas eu celui de le voir prendre une part active à nos travaux communs.

Il a supporté ses maux comme il avait supporté sa pauvreté ; plusieurs mois en proie aux douleurs les plus cuisantes, les os ramollis, une cuisse cassée par suite d'une carie, on ne lui entendait pas pousser un cri ; le sort de ses ouvrages était l'unique objet de sa sollicitude.

La mort a mis fin à l'état le plus douloureux , le 3 août 1806.

Il a demandé par son testament qu'une guirlande de fleurs prises dans les cinquante-huit familles qu'il avait établies, fut la seule décoration de son cercueil : passagère mais touchante image du monument plus durable qu'il s'est érigé lui-même !

Quelque ami des sciences ne manquera point sans doute à lui en élever bientôt un autre, en se hâtant de rendre public tout ce que ses immenses recueils contiennent encore de neuf et d'utile.

D'A.-F. DE FOURGROY.

L'histoire de cette longue suite d'hommes de mérite, qui ont apppartenu à l'Académie des sciences, pendant les cent trente années de son existence, est riche en instructions déplus d'un genre. Ce n'est pas seulement le spectacle imposant des travaux utiles, des grandes découvertes de ces hommes célèbres, qui nous émeut; nous prenons encore un intérêt particulier à faire avec eux une connaissance intime : la simplicité de leurs mœurs, la sérénité de leur vie, passée loin du monde et de ses agitations, ont quelque chose de touchant, et les sciences, déjà si respectables par leur utilité générale, le deviennent davantage encore, quand on voit à quel point elles rendent heureux ceux qui ne vivent que pour elles.

Les savants de notre âge n'ont pas tous joui de ce bonheur ; de grands changements dans l'État leur ont

ouvert une nouvelle lice ; il en est qui se sont laissé entraîner sur le théâtre tumultueux des affaires, séduits par l'espoir de rendre à leurs contemporains des services plus immédiats, et croyant qu'un esprit exercé à la recherche de la vérité leur suffirait, pour se diriger au milieu de cette foule sans cesse agitée en des sens divers par ses passions personnelles. Des malheurs cruels, les persécutions, la mort, ont été pour quelques-uns la peine de cette innocente erreur. Ceux même dont les succès pourraient en imposer, n'ont eu que trop d'occasions, au milieu des soucis et des peines secrètes du cœur, de regretter le calme du cabinet, et ces travaux paisibles qui leur méritaient à coup sûr l'approbation et le respect, tandis que dans leur autre carrière les intentions les plus pures n'ont pu les mettre toujours à l'abri de la calomnie, ni la bienfaisance la plus active les préserver de l'ingratitude.

L'homme illustre dont nous allons vous entretenir, s'est livré plus d'une fois avec amertume à cette comparaison ; et dans ses moments les plus prospères, où l'idée que l'on se faisait de son crédit l'entourait de plus de flatteurs , aussi bien que dans ceux où quelque bruit opposé le rendait à son isolement, il tournait sans cessé ses regards en arrière vers ce temps où, sans autre influence que celle de son talent, il était sûr de voir accourir à lui des milliers d'auditeurs de tous les pays où Ton cultive les sciences, et de compter, pour ainsi dire, autant d'élèves reconnaissants qu'il existait de chimistes éclairés.

d'à. -F. DE FOURCROY. d03

Sa vie si instructive sous ce rapport, ne l'est pas moins dans ses autres détails : elle nous montre le pouvoir du travail et de la volonté pour maîtriser la fortune, aussi bien que Fimpuissance de la fortune pour donner le bonheur; elle se rattache essentiellement à l'une des plus brillantes époques de l'histoire des sciences, et tient une place importante dans celle de notre régénération politique; enfin, sans avoir été longue? elle est tellement remphe, que le temps qui m'est accordé, me suffira à peine pour en tracer sommairement les principaux actes, et que, si j'ai quelque indulgence à demander, ce ne sera point, comme il arrive si souvent dans les éloges, pour avoir appuyé avec trop de complaisance sur des faits de peu de valeur, mais pour avoir passé avec trop de rapidité sur des travaux qui tiendraient une grande place dans l'éloge d'un autre.

Antoine - François comte de Fourcroy, conseiller d'État, commandant de la Légion d'honneur, membre de l'Institut et de la plupart des Académies et sociétés savantes de l'Europe, professeur de chimie au Muséum d'histoire naturelle, à la Faculté de médecine de Paris et à l'Ecole polytechnique, naquit à Paris, le 15 juin 1 755, de Jean-Michel de Fourcroy et de Jeanne Laugier.

Sa famille était ancienne dans la capitale, et plusieurs de ses parents s'étaient distingués au barreau. L'un d'eux, sous le règne de Charles IX, mérita que l'on fît de son nom cette anagramme , peu exacte à a vérité quatit aux lettres, mais juste quant au sens, fori decus.

Un second, Bonaventiire de Foiircrojj, auteur de plusieurs morceaux de jurisprudence et de littérature, fut particulièrement aimé du grand président de Lamoignon : c'est de lui qu'on rapporte cette plaisanterie d'avoir invité Boileau à un repas exactement semblable à celui que décrit ce poëte dans sa troisième satire, plaisanterie que les conviés trouvèrent, dit- on , assez froide. Un troisième, Charles de Fourcroy , se rendit célèbre sous Louis XV , et son fils , Charles-René de Fourcroy de Ramecourt, maréchal de camp et cordon rouge, siégea pendant plusieurs années à l'Académie des sciences avec celui dont nous faisons l'histoire.

Antoine -François de Fourcroy y qui était destiné à faire revivre dans une autre carrière l'éloquence de ses ancêtres, appartenait à une branche tombée par degrés dans la pauvreté. Son père exerçait à Paris l'état de pharmacien, mais seulement en vertu d'une charge qu'il avait dans la maison du duc d'Orléans. La corporation des apothicaires obtint la suppression générale de ces sortes de charges, et cet événement détruisit le peu de fortune qui restait à M. de Fourcroy le père, en sorte que son fils ne commença à se connaître qu'au milieu des malheurs que le monopole des corps privilégiés avait fait éprouver à sa famille.

Il en conserva un souvenir d'autant plus vif, qu'un tempérament délicat lui avait donné dès l'enfance une extrême sensibilité. Ayant perdu sa mère à l'âge de sept ans, il voulait se jeter dans sa fosse. Les soins tendres d'une sœur aînée eurent peine à le conser-

d'à. -F. DE FOURCROY. i05

ver jusqu'à l'âge où l'on put le faire entrer au collège.

Ici de nouvelles injustices durent encore ulcérer ce jeune cœur contre la société. Le hasard le fit tomber sous un préfet brutal, qui le prit en aversion, et qui trouvait quelque prétexte pour le faire fustiger chaque fois qu'il réussissait à avoir de bonnes 'places. Ce genre d'encouragement finit par lui donner de l'horreur pour l'étude, et il quitta le collège à quatorze ans, un peu moins instruit qu'il n'y était entré.

S'il eût été riche, il en serait probablement resté là, et le dégoût inspiré par un mauvais maître eût étouffé en lui les heureux germes que la nature y avait placés ; mais l'adversité l'attendait, et devint pour lui un maître plus utile, qui répara les torts de l'autre.

On est effrayé quand on voit ce jeune homme, destiné à devenir un de nos 'savants les plus illustres, réduit pour vivre à une petite place de copiste et à montrer à écrire à des enfants. On assure qu'il conçut jusqu'au projet de se faire comédien, et que peut-être il le fût devenu, si un de ses camarades, qui avait tenté avant lui cette périlleuse carrière, n'eût été impitoyablement sifflé en sa présence. Le jeune Fourcroy ne voulut plus d'un métier où l'on punit si durement la mauvaise réussite. On dirait qu'il se sentait déjà destiné à en prendre un dont le sort est tout opposé ; et, en effet, bientôt après les conseils de Vicq-d'Azyr le décidèrent pour la médecine.

Ce grand anatomiste voyait et estimait M. de Fourcroy le père ; frappé de l'heureuse physionomie du fils.

et du courage avec lequel il luttait contre la mauvaise fortune, son peu d'instruction ne l'effraya point. Il le consola, lui promit de le diriger, de le soutenir, et il tint parole. Nous avons entendu M. de Fourcroy, jusqu'à ses derniers jours, parler avec une tendre reconnaissance de ce protecteur de sa jeunesse.

Devenir* médecin n'était pas une chose aisée dans sa situation. Cinq ou six années d'une étude assidue allaient lui devenir nécessaires, et il n'avait pas de quoi subsister six mois. A l'époque de sa plus grande fortune on lui a entendu rappeler des détails plaisants sur le degré de détresse où il se trouvait quelquefois réduit. Logé dans un grenier dont la lucarne était si étroite que sa tête, coiffée à la mode de ce temps-là, ne pouvait y passer qu'en diagonale, il avait à côté de lui un porteur d'eau, père de douze enfants. C'était le jeune étudiant qui traitait les nombreuses maladies d'une si nombreuse famille ; le voisin lui rendait service pour service : aussi, disait-il, je ne manquais j amais d'eau.

Le reste, il se le procurait chétivement, par des leçons à d'autres écoliers, par des recherches pour des écrivains plus riches que lui, et par quelques traductions qu'il vendait à un libraire : pauvre ressource, car il ne fut payé qu'à moitié; il est vrai, dit-on/ que le consciencieux libraire voulut bien acquitter le reste de sa dette, trente ans après, quand son créancier fut devenu directeur général de l'instruction publique.

Cette résignation au besoin, cette ardeur au travail, purent bien réparer les défauts de la première éduca-

tion, et faire de M. de Fourcroy un médecin instruit ; mais ce n'était pas tout : il fallait être encore un médecin patenté, et le brevet de docteur revenait alors à plus de six mille francs.

Un ancien médecin, le docteur Diest, avait laissé des fonds à la Faculté pour qu'elle accordât tous les deux ans des licences gratuites à l'étudiant pauvre qui les mériterait le mieux. M. de Fourcroy concourut, en 1780, pour cette espèce de prix. Une grande facilité naturelle, et les efforts auxquels sa position l'avait obligé, le portèrent au premier rang ; il allait obtenir le seul moyen d'existence qui lui restât à espérer : l'esprit de corporation pensa lui faire encore autant de mal qu'à son père.

Il y avait alors une querelle ridicule entre la Faculté chargée de l'enseignement de la médecine et de la collation des grades, et une société que le Gouvernement venait d'établir pour recueillir les observations propres à reculer les bornes de l'art. A cette époque heureuse, où l'on s'occupait sérieusement des petites choses, un public malin avait envenimé la dispute par l'attention qu'il y avait donnée ; on en était venu aux sarcasmes, aux injures, aux calomnies; des différends sans importance avaient dégénéré en fureur.

L'animosité de la Faculté avait pris pour son objet principal Vicq-d'Azyr, secrétaire de la Société; et Fourcroy était le protégé connu de Vicq-d'Azyr; on le rejeta par ce seul motif; et un des hommes qui ont fait le plus d'honneur à la médecine, celui qui, dans ces der-

niers temps, en a restauré l'enseignement, aurait été privé pour jamais du titre de médecin, si, par un esprit de parti contraire, mais plus noble, la Société n'eût fait une collecte pour lui avancer les frais de sa réception.

Il fallut donc le recevoir docteur, puisqu'il paya. Mais il y avait encore au-dessus du simple doctorat le grade de docteur-régent : celui-là ne dépendait que des suffrages de la Faculté ; il fut refusé à Fourcroy d'une voix unanime, ce qui l'empêcha dans la suite d'enseigner aux Écoles de médecine, et donna à cette compagnie le triste agrément de ne point avoir dans ses registres le nom de l'un des plus grands professeurs de l'Europe.

En vérité il semble que l'on peut pardonner à un homme d'un caractère irritable, qui avait passé toute sa jeunesse dans le malheur , et qui, après l'avoir vaincu à force de courage, pouvait y être subitement replongé par de si misérables motifs ; on peut lui pardonner, dis-je, d'avoir conservé des impressions vives contre des institutions dont l'abus avait pensé lui être si funeste.

Cependant les plus grands obstacles étaient surmontés ; M. de Fourcroy une fois admis à exercer la médecine, son sort ne dépendait plus que de sa réputation ; il s'occupa de la faire, et, comme il avait besoin d'aller vite, il choisit la voie des travaux scientifiques , qui donnent d'ordinaire aux médecins une renommée plus prompte et moins dépendante des caprices de l'opinion.

d'à. -F. DE FOURCROY. 109

Ses premiers écrits montrèrent qu'il ne tenait qu'à lui de choisir la branche de la physique où il voudrait se distinguer. Ils furent presque également remarquables en chimie, en anatomie et en histoire naturelle. On reconnaît un digne élève de Geoffroy dans son Abrégé de V histoire des insectes, et un homme formé à l'école de Yicq-d'Azyr dans sa Description des bourses muqueuses des tendons, L'Académie des sciences lui en rendit témoignage^, car ce fut comme anatomiste qu'elle le reçut en 1785. Néanmoins il donna de bonne heure la préférence à la chimie, entraîné par le talent de Bucquet, qui s'accordait mieux avec celui que la nature commençait à faire éclore en lui.

Bucquet était alors le professeur le plus suivi de la capitale : de la méthode, des idées claires, une grande justesse d'expression, de la chaleur et de la noblesse dans le langage, attiraient même les gens du monde à ses cours. 11 apprécia bientôt un élève si digne de lui ; et un jour que des souffrances imprévues l'empêchèrent de faire sa leçon, il engagea Fourcroy à le remplacer. En vain le jeune homme allègue son peu d'habitude du monde, et représente qu'il n'a encore parlé que pour quelques camarades ; le maître insiste, lui garantit le succès, le presse au nom de l'amitié; Fourcroy, vaincu, monte en chaire, et, la première fois qu'il parle en pubhc, il parle deux heures sans hésitation, sans désordre, comme s'il eût été un professeur consommé. Il a dit souvent depuis que dans cette étonnante épreuve il ne vit rien, n'entendit rien ,

liO ÉLOGE HISTORIQUE

fut livré tout entier à rentraînement de sa situation.

Bucquet, que des maladies graves devaient bientôt conduire au tombeau, vit dès lors en Fourcroy l'héritier de son talent; mais il ne le traita point comme tant de gens traitent leur héritier; il mit au contraire du zèle à diriger vers lui la faveur du public ; il lui prêta généreusement son amphithéâtre et son laboratoire. C'est chez Bucquet que Fourcroy fit ses premiers cours et composa ses premiers éléments de chimie. Un mariage avantageux, suite de l'accueil qu'il obtint, lui fournit les moyens d'acheter le cabinet de son maître après sa mort, et si la Faculté ne lui permit pas de succéder à la place de Bucquet, elle ne put l'empêcher de succéder promptement à sa réputation.

Le jardin du Roi n'était pas astreint, dans le choix de ses professeurs, aux règles établies dans l'Université, et M. de Buffon, qui en était l'intendant, savait se prévaloir d'un tel privilège. Macquer, qui y remplissait la chaire de chimie, étant venu à mourir en 1784, la voix publique se prononça tellement pour Fourcroy, que M. de Buffon reçut plus de cent lettres en sa faveur, toutes écrites par des personnes considérables dans le monde ou dans les sciences.

M. de Buffon hésitait cependant; car Fourcroy avait pour rival un grand chimiste, protégé par un grand prince ; mais les recommandations les plus nombreuses l'emportèrent, et l'homme de génie, M. le comte BerthoUet, à qui un talent séduisant fut alors préféré, s'est applaudi depuis d'avoir, en perdant une place,

gagné un si heureux propagateur de ses découvertes. Pendant plus de vingt-cinq ans Tamphithéâtre du Jardin des Plantes a été pour M. de Fourcroy le principal foyer de sa gloire.

Les grands établissements scientifiques de cette capitale, où des maîtres célèbres exposent à un public nombreux, et digne d'être leur juge, les doctrines les plus profondes de nos sciences modernes , rappellent à notre souvenir ce que l'antiquité eut de plus noble. On croit y retrouver à la fois ces assemblées où tout un peuple était animé par la voix d'un orateur, et ces écoles où des hommes choisis venaient se pénétrer des oracles d'un sage. Les leçons de M. de Fourcroy, du moins, répondaient complètement à cette double image : Platon et Démosthènes y semblaient réunis , et il faudrait être l'un ou l'autre pour en donner une idée. Enchaînement dans la méthode, abondance dans l'élocution; noblesse, justesse, élégance dans les termes, comme s'ils eussent été longuement choisis ; rapidité, éclat, nouveauté, comme s'ils eussent été subitement inspirés ; organe flexible, sonore, argentin, se prêtant I à tous les mouvements, pénétrant dans tous les recoins , du plus vaste auditoire : la nature lui avait tout donné. I Tantôt son discours coulait également et avec majesté ; il imposait par la grandeur des images et la pompe du j style; tantôt, variant ses accents, il passait insensible- I ment à la familiarité ingénieuse et rappelait l'attention par des traits d'une gaieté aimable. Vous eussiez vu des centaines d'auditeurs de toutes les classes, de toutes

les nations^ passer des heures entières pressés les uns contre les autres, craignant presque de respirer, les yeux fixés sur les siens, suspendus à sa bouche, comme dit un poëte {pendent ah ore loquentis). Son regard de feu parcourait cette foule ; il savait distinguer dans le rang le plus éloigné l'esprit difficile qui doutait encore, l'esprit lent qui ne comprenait pas; il redoublait pour eux d'arguments et d'images ; il variait ses expressions jusqu'à ce qu'il eût rencontré celles qui pouvaient les frapper -, la langue semblait multiplier pour lui ses richesses. Il ne quittait une matière que quan'd il voyait tout ce nombreux auditoire également satisfait.

Et ce talent sans égal brilla de son éclat le plus vif à l'époque où la science elle-même fit les progrès les plus ^ inouïs.

Lorsque M. de Fourcroy commença ses cours, Berg- i man venait de donner une précision mathématique aux 1 analyses de la chimie; on venait d'apprendre à recueillir et à distinguer les éléments aériformes des corps ; Priestley faisait connaître chaque jour de nouvelles sortes d'airs; la théorie de la chaleur changeait de face dans les mains de Black et de Wilke ; Cavendish et Monge découvraient la composition de l'eau ; le génie de Lavoisier, enfin, trouvait, à force de méditations, le secret de la combustion, qui est aussi celui de presque toute la chimie, et soumettait aux lois de cette science les principaux phénomènes des corps organisés.

Loin d'imiter ces savants orgueilleux qui repoussent

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avec obstination les découvertes qu'ils n'ont pas faites, M. de Fourcroy se fit un honneur d'adopter et de propager avec une égale impartialité celles de tous ses contemporains. Ce n'était pas seulement le plaisir de l'entendre qui attirait à ses leçons ; c'était encore la certitude d'y être aussitôt informé de toutes ces vérités merveilleuses que chaque jour semblait voir éclore. Des pays les plus éloignés l'on accourait à Paris s'instruire sous lui ; les princes entretenaient des jeunes gens pour le suivre, qui, chaque année, comme des essaims de missionnaires, couraient répandre dans toute l'Europe, au Brésil, au Mexique, aux États-Unis, cette doctrine dont un maître si éloquent avait pénétré leur esprit et leur imagination.

Il a fallu élargir deux fois le grand amphithéâtre du Jardin des Plantes, parce que cette salle immense ne pouvait contenir la foule de ceux qui venaient entendre M. de Fourcroy.

Quelqu'un a cru le tourner en ridicule en l'appelant l'apôtre de la nouvelle chimie ; c'était à ses yeux le plus beau titre de gloire; il y a eu des temps où il faisait, pour le mieux mériter, trois ou quatre leçons par jour, et dans les intervalles il s'occupait à mettre ses leçons par écrit, pour les répandre au delà de son amphithéâtre.

Les six éditions qu'il a données de son Cours en vingt ans, conservent toutes un égal intérêt comme monuments successifs des incroyables progrès qu'une science a pu faire dans un si court espace ; la pre-

mière, qui date de 1 781 , n'a que deux volumes sans être trop concise, et la sixième, de i 801 , en a dix sans contenir rien de trop.

Sa philosophie chimique joint à ce même intérêt historique le mérite d'une précision et d'une clarté qui en ont fait le livre élémentaire de presque toute l'Europe. L'on en a donné en peu d'années (1792, 1796, 1 806) trois éditions françaises, et huit ou dix traductions. Elle vient d'être imprimée en grec moderne, et on l'enseigne à Athènes, à Smyrne et à Constantinople.

Il a fait encore deux autres abrégés, l'un pour les écoles vétérinaires, et le second pour les dames. Enfin, il s'est chargé en grande partie de la chimie dans V Encyclopédie méthodique, et dans le Dictionnaire des sciences naturelles.

Ainsi l'on peut dire avec justice que, sans l'activité étonnante de M. de Fourcroy, la chimie moderne n'aurait pas obtenu à beaucoup près si vite l'assentiment presque universel dont elle jouit ; et cependant ce serait se faire une idée très-imparfaite des services qu'il lui a rendus, que de les réduire à son enseignement.

Il Ta aussi prodigieusement enrichie ; mais, ce qui est un caractère particulier de ses travaux, c'est presque toujours pour mieux l'enseigner qu'il l'a enrichie.

Ses leçons étaient pour lui autant de sources de réflexions ; le besoin de satisfaire les autres et lui-même lui faisait apercevoir chaque fois qu'il parlait quelqu'une des choses qui manquaient à la science sur chaque matière, et aussitôt il passait de son amphithéâtre à son

laboratoire. Tel est, en effet, pour les professeurs d'un bon esprit, l'un des grands avantages de leurs fonctions; sans cesse en haleine, obligés de présenter sous toutes les formes les divers principes dont leur science se compose, il est presque impossible qu'ils n'aient souvent des aperçus nouveaux : aussi peut-on remarquer que, depuis Aristote jusqu'à Nevs^ton, les hommes qui ont le plus avancé l'esprit humain, enseignaient publiquement.

M. de Fourcroy, plus empressé de faire jouir les chimistes des faits nouveaux qu'il découvrait, que de les étonner par des résultats profonds et longtemps médités, consignait les détails de ses expériences, pour ainsi dire à mesure qu'il les faisait, dans des Mémoires particuliers, et nous avons déjà trouvé qu'il a fait imprimer plus de cent soixante de ces Mémoires, quoiqu'il en manque sûrement encore quelques-uns dans notre liste. Les volumes de l'Académie des sciences, de l'Institut, des Sociétés de médecine et d'agriculture, la grande collection des Annales de chimie, celles du Journal de physique et du Journal des mines en sont remplies. Il avait entrepris lui-même un recueil périodique sur les applications de la chimie à la médecine; il a dirigé pendant trois ans la rédaction du Journal des pharmaciens ; et les Annales du Muséum d'histoire naturelle, dont il a conçu la première idée, contiennent beaucoup de ses articles.

On sent bien que ce n'est pas en produisant avec une telle abondance, qu'il est possible de donner à ses pro-

ductions une perfection absolue, et nous avouerons que l'on remarque dans les Mémoires de M. de Fourcroy, des idées en général plus étendues que profondes ; ses conclusions sont quelquefois un peu précipitées ; il a été assez souvent obligé de se réformer lui-même, et n'a pu toujours éviter de l'être par d'autres. Cependant on ne peut disconvenir aussi que ses résultats ne soient toujours précis et sensibles; qu'il n'envisage son objet principal par ses diverses faces, et ne l'attaque par tous les agents que la chimie possède ; qu'il ne mette beaucoup d'ordre dans la marche des expériences, et surtout une clarté admirable dans leur exposition ; car il était encore grand professeur, alors qu'il aurait pu se contenter du rôle plus élevé que ses découvertes lui donnaient. Enfin, malgré tout ce que l'on a pu reprendre dans ses écrits, les vérités importantes qu'il a fait connaître sont encore tellement nombreuses, que nous sommes obligés, pour en rendre compte, d'y établir un certain ordre, et de les distribuer selon qu'elles se rapportent, ou aux principes généraux de la chimie, ou à l'un des règnes de la nature en particulier.

Je sens que l'exposé de cette multitude de travaux de détail ne peut intéresser autant que des événements variés, ou que ces découvertes d'une influence universelle et qui se laissent exprimer en peu de mots ; mais je sens aussi ce que je dois à ma place, et au corps devant lequel je parle. L'histoire des sciences est notre fonction principale ; et notre premier devoir est précisément d'y consigner ces recherches nécessaires pour remplir les

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lacunes du système de nos connaissances, mais qui ne se recommandent par rien de frappant à l'attention du vulgaire.

La principale expérience de M. de Fourcroy, pour la chimie générale, est celle de la combustion de l'air inflammable, nommé gaz hydrogène par les nouveaux chimistes. Cavendish et M. Monge avaient découvert que cette combustion produit de l'eau, et l'on en avait conclu que l'eau est composée d'hydrogène et d'oxygène; mais l'eau que l'on obtenait, était toujours plus ou moins mélangée d'acide nitreux, ce qui fournissait aux antagonistes de la chimie moderne une objection qu'ils croyaient décisive. MM. de Fourcroy, Vauquelin et Séguin, parvinrent, en 1792, à obtenir de Feau pure en opérant avec plus de lenteur, et montrèrent que l'acide venait de quelques parcelles d'azote toujours mêlées à l'oxygène, et qui brûlaient avec l'hydrogène quand la combustion était trop vive.

Un chimiste allemand, M. Gœttling, avait tiré une autre objection de ce que le phosphore luisait dans du gaz azote que l'on croyait pur; preuve, disait-il, que certains corps peuvent brûler sans oxygène. MM. de Fourcroy et Vauquelin montrèrent que le phosphore se dissout dans l'azote, et n'y brûle que par un peu d'oxygène qui y reste.

On pourrait aussi rapporter à la chimie générale les explications données par M. de Fourcroy de la détonation du nitre et des diverses poudres fulminantes ; mais elles lui sont communes avec d'autres chimistes.

Ce qui lui est plus particulier, c'est la découverte de plusieurs composés qui détonent par la simple percussion, et qui ont tous pour base l'acide muriatique oxygéné mêlé à divers combustibles ; un coup de marteau enflamme ces mélanges avec un bruit violent.

M. de Fourcroy a fait un grand nombre d'analyses, soit de minéraux à l'état concret, soit d'eaux plus ou moins minéralisées.

Parmi ces dernières, on doit compter surtout celle de l'eau sulfureuse de Montmorency, faite en commun avec M. de la Porte, en 1787, et qui a servi longtemps de modèle à ces sortes d'analyses si importantes pour la médecine. Elle offrait des méthodes beaucoup plus exactes que celles de Bergman, parce que Ton y avait profité de tous les moyens indiqués par Pries tley pour retenir et pour examiner les fluides élastiques.

L'un des phénomènes les plus curieux que l'on ait reconnus dans ces derniers temps, est celui des pierres qui tombent de l'atmosphère, et dont la composition, toujours semblable, ne ressemble à celle d'aucune des pierres connues sur la terre. M. de Fourcroy a travaillé avec M. Vauquelin à constater ce dernier caractère, qui fait l'une des preuves les plus essentielles du phénomène.

C'est dans ses recherches sur les minéraux que M. de Fourcroy découvrit les moyens de distinguer et d'obtenir à l'état de pureté les deux terres nommées baryte et strontiane, si voisines des métaux par leur pesanteur, et des alcalis par leurs autres propriétés. Les

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procèdes qu'il indiqua sont encore ceux dont on se sert aujourd'hui.

Le platine ou For blanc, substance qui nous vient du Pérou, et qui, plus pesante et aussi inaltérable que Tor, est en même temps dure et susceptible de poli comme Tacier, passait pour un métal simple. Les travaux presque simultanés de MM. Descotils, Wollaston, Smithson- Tennant, ont démontré, il y a quelques années, qu'il s'y mêle quatre autres substances métalliques auparavant inconnues. Une ou deux de ces substances furent aperçues par MM. de Fourcroy et Yauquelin, qui s'occupaient du platine en même temps que les chimistes dont nous venons de parler.

Il existe un minéral appelé arragonite, qui est jusqu'à ce jour la pierre d'acbopement de la chimie et de la minéralogie, parce que, avec des formes cristallines, une dureté, une densité et une force réfringente, différentes de celles du spath calcaire , il offre les mêmes éléments que ce spath et dans la même proportion. MM. de Fourcroy et Vauquelin ont contribué à constater ce fait jusqu'à présent inexplicable. On a cru reconnaître depuis que l'arragonite contient toujours un peu de strontiane.

A répoque où beaucoup d'égHses perdirent leur destination, une quantité immense de cloches fut livrée au commerce. Ces bruyants instruments sont composés de cuivre et d'étain, mélange qui, dans cette propor-^ tion, n'est bon qu'à faire des cloches. Il fallait séparer ces métaux pour en tirer parti, et cela parut d abord

impossible. M. de Fourcroy imagina d'oxyder, c'est-àdire de calciner une partie de l'alliage, et de la mêler avec une autre partie non oxydée. L'oxyde de cuivre de la première portion abandonne tout son oxygène à l'étain de la seconde , et la fusion livre le cuivre pur. Ce procédé a tenu momentanément lieu à la France de mines de cuivre, et a été employé par quantité de fabricants, qui n'en ont témoigné aucun gré à l'auteur.

M. de Fourcroy a fait des recherches immenses sur les combinaisons salines : son Histoire de l'acide sulfureux et des sels quil produit, est un ouvrage d'une grande patience et qui rempht une lacune importante dans la chimie. Il a apprécié avec sagacité ce qui se passe quand on précipite les sels de magnésie ou de mercure par l'ammoniaque, et la nature des sels à base double qu'on obtient par ces opérations. Le degré d'oxygénation du mercure et du fer dans leur différents sels a aussi été l'objet de ses expériences; il a repris deux fois ses recherches sur le mercure, qu'il a terminées en 1 804 avec l'aide de M. Thénard.

Ces sortes de travaux semblent n'exiger que de l'assiduité ; mais, comme la science chimique en a un besoin indispensable pour devenir complète, on doit de la reconnaissance à ceux qui ont le courage de les entreprendre.

M. de Fourcroy portait cet esprit d'ensemble, et ce désir de compléter chaque genre de recherches, dans tout ce dont il s'occupait. Le ministère lui ayant donné à examiner une nouvelle espèce de quinquina apportée

de Saint-Domingue, il en fit une analyse si détaillée, il y appliqua des moyens si nouveaux , que ce travail devint un modèle pour la chimie végétale. M. Yauquelin, M. de Saussure, M. Thénard ont porté, depuis, cette branche de la science beaucoup plus loin ; mais M. de Fourcroy leur avait servi de guide, comme Rouelle et Bucquet lui en avaient servi à lui-même ; et il a pris part aussi^ vers la fin de sa vie, à plusieurs analyses dans ce genre perfectionné, telles que celle des céréales et des légumineuses qui a jeté beaucoup de lumière sur la théorie de la germination, celle du blé carié, celle du suc d'oignon, remarquable surtout par la manne qui se forme dans sa fermentation.

Il est un des premiers qui ait reconnu dans les végétaux cette substance appelée albumine , qui fait la base du blanc d'œuf, et dont le caractère est de se coaguler dans l'eau bouillante.

L'on admettait avant lui, dans ce même règne, un principe que l'on nommait arôme, et dont on dérivait les odeurs des diverses parties des plantes. Il a montré que les corps n'agissent sur l'odorat que par leur propre substance volatisée.

On regardait comme des acides particuliers ceux que l'on obtient de la distillation du bois et des gommes. MM. de Fourcroy et Yauquelin ont prouvé qu'ils ne sont que de l'acide acéteux altéré par un mélange d'huile, et cette découverte à permis de substituer avec beaucoup d'économie ces acides au vinaigre dans une foule d'emplois.

L'un des phénomènes les plus compliqués de la chimie est la formation de l'éther, ou de cette substance, éminemment volatile, qui résulte de l'action de l'acide sulfurique concentré sur l'alcool. M. de Fourcroy s'en est occupé après beaucoup d'autres^ et sa théorie est encore celle qui paraît le plus vraisemblable : il a constaté que l'avidité de l'acide pour l'eau, contraint en quelque sorte les éléments de l'eau à se combiner, et de ce fait, une fois prouvé, il a déduit tous les phénomènes ultérieurs.

Mais de toutes les recherches qui ont occupé M. de Fourcroy, celles qui ont été les plus fécondes et qui lui donneront la plus longue célébrité, ce sont ses recherches sur les substances animales. 11 y attachait une importance toute particulière, parce qu'elles lui paraissaient devoir lier plus intimement la chimie à la médecine, et il les considérait comme un des devoirs de sa chaire à la Faculté.

Sa détermination de la quantité d'azote extraite par l'acide nitrique de chaque substance animale , quantité d'autant plus considérable que ces substances sont plus animalisées, a achevé de constater la nature de l'animalisation.

Il a contribué plus qu'aucun de ses contemporains à fixer les caractères des principes immédiats du corps animal, de cette fibrine dépositaire des forces motrices, de cette matière médullaire, plus merveilleuse encore, qui transmet les sensations et la volonté, de cette gélatine qui, dans ses diverses formes, a pour fonction

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générale de retenir ensemble tous les éléments du corps. Diverses humeurs particulières, comme le mucus des narines, les larmes, le chyle, le lait, la bile, le sang, l'eau des hydropiques, ont été l'objet de ses analyses ; il a examiné le tartre des dents ; il n'est pas jusqu'à la composition chimique des os qui n'ait reçu un jour nouveau de ses recherches *, il y a découvert le phosphate de magnésie, que personne n'y avait trouvé avant lui.

L'un des faits les plus curieux qu'il ait découverts, fut celui que lui offrit, en 1786, le cimetière des Innocents. Le Gouvernement ayant résolu de supprimer ce foyer d'infection qui, depuis un grand nombre de siècles, recevait les corps de la partie la plus peuplée de la capitale, défendit non-seulement d'y enterrer, mais ordonna de transférer ailleurs les corps qui y étaient déposés : opération dangereuse, qui fut exécutée avec autant d'habileté que de courage par MM. Thouret et de Fourcroy. Une grande partie de ces corps se trouva transformée en une substance blanche^, grasse et combustible, semblable, pour l'essentiel, à celle que l'on nomme blanc de baleine, et qui se tire de la tête du cachalot. L'examen approfondi des circonstances, le rapprochement de quelques faits analogues, montrèrent que cette métamorphose a lieu pour toutes les matières animales préservées du contact de l'air dans des lieux humides; et l'on assure que l'on a tiré parti de cette découverte en Angleterre pour convertir en matière bonne à brûler les chairs des animaux que Ton ne

mange pas : tant il est vrai qu'il n'est pas une de nos observations en apparence les plus indifférentes qui ne puisse devenir utile à la société.

Cependant M. de Fourcroy estimait ses découvertes sur les calculs urinaires et sur les divers bézoards plus que toutes les autres, parce qu'il en prévoyait une application plus immédifite au bien public.

On ne connaissait avant lui dans la vessie qu'une sorte de calcul, dont la nature acide avait été déterminée par l'illustre Schéele. M, de Fourcroy entrevit, vers 1798, d'après certaines expériences de M. Pearson, chimiste anglais, qu'il pouvait y en avoir de plusieurs espèces ; que quelques-unes mêmes ne seraient peut-être pas indissolubles. Il annonça aussitôt ses idées, et invita les médecins à lui envoyer les calculs dont ils pourraient disposer. Plus de cinq cents lui furent adressés. Il les examina, et les compara aux calculs des animaux, aux bézoards et aux autres concrétions. Les calculs de la vessie lui offrirent cinq combinaisons différentes, et il en trouva sept autres dans les différentes concrétions. Non content de les faire connaître par leur analyse, il leur assigna aussi des caractères extérieurs propres à les faire distinguer au premier coup d'œil, comme les naturalistes distinguent les minéraux. Il est déjà certain, par ces recherches, que le calcul des animaux herbivores peut se dissoudre par des injections de vinaigre affaibli, et l'on est pas entièrement sans espérance de produire le même effet sur quelques-uns des calculs humains.

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En même temps qu'il examinait les calculs , M. de Fourcroy faisait un grand travail sur l'urine de l'homme et des animaux, dont les résultats ont été d'un égal intérêt pour la chimie, pour la médecine et pour la physiologie. Les animaux herbivores ont une urine très-différente de celle de l'homme ; mais les principes de celle-ci se retrouvent jusque dans les excréments des oiseaux.

Un résultat non moins piquant pour la physiologie a été la ressemblance de composition observée par M. de Fourcroy entre le sperme de certains animaux et la poussière fécondante de quelques plantes.

Telle est une légère esquisse de l'immense recueil de faits et d'expériences dont M. de Fourcroy a en- ^richi la chimie; s'il n'a pas eu le bonheur d'attacher son nom à quelqu'une de ces grandes vérités générales qui donnent une gloire populaire, il l'a inscrit en tant d'endroits et à tant d'articles particuliers, que les savants seront toujours obligés de le citer parmi les hommes les plus dignes de la reconnaissance publique.

Dans un grand nombre de ces travaux, le nom de M. de Fourcroy est associé, comme on vient de l'entendre, à celui de M. Yauquelin, son élève et son ami ; et l'envie a cru gagner beaucoup en se prévalant de cette association pour contester au premier de ces deux chimistes la meilleure partie de leurs découvertes communes, comme si d'avoir engagé un homme tel que M. Vauquelin à des recherches qui ont été si heureuses,

n'était pas pour la science un service au moins équivalent à quelques expériences de plus. Qu'il nous soit du moins permis de voir dans la noble constance que M. Vauquelin a mise à travailler avec son maître, une preuve des sentiments que M. de Fourcroy savait inspirer, et de croire que l'homme qui a su choisir si bien son ami et le garder si longtemps, méritait d'être aimé.

On a besoin de faire de telles remarques, dans ce temps où de longues discordes ont laissé tant de haines, et où quiconque a joui d'une parcelle de pouvoir a été en butte à des outrages publics.

M, de Fourcroy devait être plus exposé que personne à ce malheur, à cause du moment où il fut appelé aux places supérieures, et à cause de l'espèce irritable d'hommes avec qui ses fonctions l'ont mis le plus en rapport.

A cette époque où une nation entière, s'avisant subitement de se trouver malheureuse, imagina de faire sur elle-même toutes les sortes d'expériences ; lorsque l'on essaya tour à tour de tous les hommes qui avaient de la célébrité dans quelque genre que ce fût, il était presque impossible qu'il échappât aux choix populaires.

Nommé suppléant à la Convention nationale, il n'y entra comme député que vers Tautomne de 1 793, c'està-dire, au moment où elle gémissait et faisait gémir la France sous la tyrannie la plus terrible , et cependant plusieurs mois après qu'elle eut commis le plus grand de ses crimes.

D'après ce que nous venons de rapporter de sa vie , il est aisé de juger avec quelles dispositions il y arrivait.

A cette ignorance presque absolue du monde et des affaires, apanage ordinaire des savants de cabinet, se joignait en lui une aigreur bien pardonnable contre un ordre de choses dont il n'avait éprouvé longtemps que des injustices. Sa facilité à exposer avec élégance ces vérités générales contre lesquelles aucun intérêt n'indispose, devait lui paraître au moins bien voisine de cette éloquence persuasive qui maîtrise à son gré tous les penchants du cœur. Que de sagesse il fallait pour se taire, avec des tentations si fortes pour parler! M. de Fourcroy eut cette sagesse. Malgré les reproches publics qu'on lui en fit, il ne monta point à la tribune tant que l'on ne put y paraître sans crainte ou sans déshonneur, et il se renferma dans quelques détails obcurs d'administration, se contentant pour récompense, d'obtenir la grâce de quelques victimes. Darcet, l'un de nos confrères, lui a dû la vie, et Ta appris d'un autre longtemps après. Il fit appeler près de la Convention des savants respectables, que la faux révolutionnaire aurait atteints partout ailleurs. Enfin, menacé lui-même, il lui devint impossible de servir personne, et des hommes affreux n'ont pas eu honte de travestir son impuissance en crime.

Peut-être me blâme-t-on de rappeler ces tristes souvenirs ; mais, quand un homme célèbre a eu le malheur d'être accusé comme M. de Fourcroy, lorsque

cette accusation a fait le tourment de sa vie, ce serait en vain que son historien essayerait de la faire oublier, en gardant le silence.

Nous devons même le dire : si dans les sévères recherches que nous avons faites, nous avions trouvé la moindre preuve d'une si horrible atrocité, aucune puissance humaine ne nous aurait contraint de souiller notre bouche de son éloge, d'en faire retentir les voûtes de ce temple, qui ne doit pas être moins celui de l'honneur que celui du génie.

M. de Fourcroy ne commença à prendre de l'influence que plusieurs mois après le 9 Thermidor, lorsque les esprits furent lassés de destruction; et dans cette longue suite de travaux qui ont relevé l'ordre social, on le voit, dès les premiers moments, occupé de l'instruction publique, et s'empressant toujours de faire suivre à sa restauration des progrès parallèles à ceux qu'il observait dans les idées dominantes.

On croirait en effet, d'après la gradation de ses discours et des lois qu'il a proposées, qu'il portait dans la politique la même flexibilité d'esprit que nous venons de lui voir dans les sciences, et la série de ses rapports et de ses actes aura pour l'histoire de l'opinion publique dans la seconde moitié de la révolution, un genre d'intérêt tout à fait comparable à celui de ses autres ouvrages pour l'histoire de la chimie.

Je suis encore obligé de faire ici une longue énumération de travaux particuliers; mais j'ai au moins autant de raisons d'espérer de l'indulgence. Il ne s'agit

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plus seulement de découvertes isolées, mais d'institutions qui, en assurant la conservation des sciences, en multiplieront à l'infmi les progrès. Ce n'est plus un simple expérimentateur, maître de ses matières et de ses instruments; c'est un homme obligé de lutter contre tous les genres d'obstacles, et de faire du bien à ses concitoyens, en grande partie malgré eux.

La Convention avait détruit les académies, les collèges, les universités ; personne n'eût osé en demander d'emblée le rétablissement ; mais bientôt les effets de leur suppression se marquèrent par l'endroit le plus sensible ; les armées vinrent à manquer de médecins et de chirurgiens, et l'on ne pouvait en refaire sans écoles. Qui croirait cependant qu'il fallut du temps pour qu'on eût la hardiesse de les appeler écoles de médecine? Médecin, chirurgien, étaient des titres trop contraires à l'égalité, apparemment parce qu'il n'y a point de supériorité plus nécessaire que celle du médecin sur le malade ; on employa donc le mot bizarre d'écoles de santé, et il ne fut question pour les élèves ni d'examen ni de diplômes. Toutefois un esprit clairvoyant ne laisse pas que d'apercevoir, dans les règlements qui furent portés, les intentions de celui qui les rédigea. Les trois grandes écoles fondées à cette époque, reçurent une abondance de moyens dont on n'avait eu jusqu'alors aucune idée en France, et qui en font encore aujourd'hui le plus bel ornement de l'Université.

L'expérience apprit bientôt aussi que le courage ne suffit pas à la guerre sans l'instruction , et que la

science militaire est un poids considérable dans la balance des succès; on voulut que les écoles de Tartillerie, du génie et de la marine, reçussent des sujets préparés par l'étude des mathématiques et de la physique, et Ton vit naître cette École polytechnique dont le plan primitif, dépassant de beaucoup le but, sembla destiné à rendre les hautes sciences, pour ainsi dire, aussi communes, que l'avaient été jusque-là les connaissances les plus élémentaires.

La conception des écoles centrales n'était pas moins grande dans son genre ; peut-être l'était-elle trop. 11 ne s'agissait de rien moins que d'établir une sorte d'université dans chaque département, à laquelle la jeunesse devait être préparée par des écoles inférieures placées dans chaque district ; mais, comme il n'arrive que trop souvent dans notre nation, ce projet ne fut exécuté qu'à demi. Il a toujours manqué aux écoles centrales ces écoles préparatoires ; on n'a jamais placé auprès d'elles les pensionnats qui entraient essentiellement dans leur plan. Ce qui leur a été plus funeste encore, on n'a pu leur fournir assez de bons maîtres, à une époque où il en avait tant péri, et où l'esprit de parti ne permettait pas même d'employer tous ceux qui restaient.

Une école normale placée à Paris devait former ces maîtres dont on avait un si grand besoin ; mais , dans les temps orageux qui terminèrent le règne de la Convention, l'on ne put donner qu'une existence éphémère à une institution qui aurait exigé plus qu'au-

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cune autre une longue durée pour produire de l'eflet.

M. de Fourcroy, soit comme membre du comité d'instruction publique de la Convention nationale, soit comme membre du Conseil des Anciens, a pris une part plus ou moins active à toutes ces créations, et a fait dans ces deux assemblées une grande partie des Fiapports qui ont déterminé à les adopter.

Nous devons nous souvenir aussi que M. de Fourcroy n'a pas été étranger à la formation de l'Institut, qui, dans son plan primitif, devait à la fois travailler au progrès des sciences et régler la marche de l'enseignement public, en sorte que les lumières se seraient propagées par les mêmes hommes qui les auraient fait naître : idée admirable, si une compagnie nombreuse, et surtout une compagnie studieuse, pouvait s'occuper des détails infinis qu'exige toute branche d'administration.

M. de Fourcroy avait eu enfin une grande influence, soit comme professeur, soit comme député, sur la rédaction de la loi qui a fait du Muséum d'histoire naturelle le plus magnifique établissement que les sciences aient possédé.

Toutes ces institutions portent un caractère de grandeur et de générosité, qui entrait essentiellement dans ses vues. Le Gouvernement, selon lui, devait l'instruction au peuple aux mêmes titres que la justice et la siireté ; et il trouvait d'autant plus convenable d'y consacrer une partie importante du revenu de l'État, qu'une instruction très - répandue lui paraissait le moyen le

plus sûr de rendre facile et le maintien de la sûreté et celui de la justice.

Nous n'ignorons pas que les ennemis de M. de Fourcroy ont pu reprendre, dans quelques-uns de ses discours politiques, le langage usité dans le temps où il les fit ; mais c'est la faute du temps, et non la sienne. Qui ne se souvient que les propositions les plus nécessaires auraient été rebutées, si on ne les eût revêtues de ce grossier idiome? Autant vaudrait donc blâmer ceux qui traitent avec les sauvages du Canada, de ne pas leur parler dans le même style que l'on harangue les princes de l'Europe.

M. de Fourcroy étant sorti , en i 798, du Conseil des Anciens, ses travaux législatifs furent interrompus, et il saisit ce moment pour rédiger son grand Système des connaissances chimiques, ouvrage immense, fait en dix-huit mois, et dont le manuscrit, tout entier de sa main et presque sans ratures, prouve à quel point il portait la facilité. Mais ce temps de repos ne fut pas de longue durée ; nommé conseiller d'État à l'époque du gouvernement consulaire, il fut bientôt chargé de reprendre les travaux qu'il avait commencés pour la restauration de l'instruction publique.

Ici les opérations de M. de Fourcroy prennent un autre caractère, et avec plus d'ensemble et de vigueur elles lui deviennent moins personnelles. Quand le chef de l'État gouverne par lui-même; lorsque l'homme qui d'un signe peut ébranler la terre, sait tout aussi aisément descendre jusqu'aux moindres détails de l'ad-

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ministralion, il n'est pas aisé de faire la part des agents secondaires de l'autorité ; nous pouvons dire cependant que, si les vues que M. de Fourcroy avait à exécuter, n'étaient plus entièrement les siennes, c'était toujours son activité qu'il mettait à les faire réussir ; et ce n'est pas une gloire médiocre, lorsqu'on songe que sous sa direction, et dans le court espace de cinq années, douze écoles de droit ont été créées, plus de trente lycées érigés, et plus de trois cents collèges relevés ou établis.

Appelés pendant quelque temps à partager son travail, c'est pour nous un double devoir de lui rendre témoignage ; car on ne peut, sans l'avoir vu, se faire une idée de ce que lui ont coûté de peines tant d'établissements, dans un pays où il fallait relever jusqu'aux édifices, recréer tous les genres de ressources, surmonter dans chaque lieu des résistances intéressées, chercher de tous côtés des maîtres et jusqu'à des élèves, tant l'exemple du passé inspirait de défiance. Aujourd'hui toutes ces institutions, réunies en un seul corps, soumises aux lois d'une discipline communie et gouvernées par un chef que la voix publique appelait , promettent des fruits plus abondants et plus vigoureux ; mais l'université, dans ce moment de splendeur, ne doit pas oublier i la mémoire de celui qui a semé pour elle en des temps

difficiles.

j Infatigable dans son cabinet comme dans son labora°

î toire, M. de Fourcroy passait les jours et une grande

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