partie des nuits au travail ; il ne se reposait en entier sur
aucun de ses subordonnés, et les moindres règlements
qui sortaient de ses bureaux, avaient été conçus et mûris par lui-même. Il voulait connaître personnellement les meilleurs instituteurs, et il a parcouru plusieurs parties de la France, pour s'assurer des progrès des écoles et juger de plus près des talents des maîti^es.
Dans les choix qu'il avait à faire, il redoutait surtout de consulter l'esprit de parti ; et peut-être donna- t-il quelquefois dans un autre excès, en méprisant trop des préventions qui pouvaient cependant rendre inutiles les talents de ceux qui en étaient les objets.
Mais c'est surtout aux élèves qui recevaient du gouvernement le bienfait d'une éducation gratuite, que M. de Fourcroy portait toute son affection. Il semblait toujours avoir présents à la mémoire les malheurs de sa propre jeunesse, et se rappeler ce qu'il devait aux personnes qui l'avaient secouru dans ses études. Combien d'hommes éprouveront un jour pour lui un sentiment semblable, et combien de parents se joignent sans, doute dès ce moment à moi, pour bénir la mémoire de celui de qui leurs enfants tiennent le plus précieux de tous les biens !
Nous avons dû retracer en détail ce que M* de Fourcroy a fait pour l'instruction publique ; car, dans cette partie de ses travaux, le député et le conseiller d'Etat était encore essentiellement membre de l'Institut. Il nous conviendrait moins de le peindre dans ses autres rapports politiques, et nous n'aurions probablement pas de notions suffisantes pour le faire avec exactitude.
Quelques-uns disent que, désirant invariablement le
bien, son esprit toujours facile variait peut-être trop sur les moyens de le faire, et que l'habitude de parler avec une chaleur égale pour chacune des opinions qui s'emparaient successivement de lui, diminuait un peu l'effet naturel que son éloquence aurait dû avoir. C'est que, recherchant toujours vivement une approbation immédiate, il ne songeait point que, dans la carrière de l'ambition comme dans toutes les autres, les succès n'imposent qu'autant qu'ils ne sont point trop balancés par des échecs. Il espérait se faire pardonner une proposition hasardée, par sa complaisance à la modifier jusqu'à ce qu'on l'adoptât; mais c'était un mauvais calcul, et la jalousie compte avec plus de soin les défaites que les victoires. 11 s'aperçut à la fin que ce n'était pas d'après celles-ci que ses émules le jugeaient, et cette découverte fut pour lui un grand malheur. Toute sa vie il avait attaché à l'opinion des autres plus de prix qu'il ne convient peut-être à un savant et à un homme d'État. Et que l'on ne croie pas que, dans son besoin exagéré de ne pas déplaire, il fît acception des personnes; un mot dit sur son compte dans le moindre cercle, un article de journal avait le droit de l'inquiéter presque autant qu'une grande espérance trompée. Il s'affligeait même de la facilité avec laquelle de jeunes chimistes se permettaient de revenir sur ses travaux, et quelquefois de les critiquer, comme s'il eijt pu espérer de trouver un Vauquelin dans chacun de ses élèves, en un siècle où il est déjà si extraordinaire d'avoir vu un exemple d'un pareil dévouement.
Ce désir extrême d'occuper sans cesse dans Tesprit des autres une place favorable, inspirait à M. de Fourcroy des efforts qui redoublaient, à mesure que le théâtre où ses talents le portaient était plus élevé, et qu'il se trouvait plus de gens intéressés à lui enlever cette jouissance. Son ardeur pour ses nouveaux devoirs, ne refroidissait en rien celle qu'il portait aux anciens. Depuis plusieurs années conseiller d'Etat, et chargé d'une administration compliquée, il ne faisait guère moins d'expériences, de mémoires et de leçons, que lorsque tout son temps appartenait aux sciences.
A la fin, des travaux si multipliés et que les dispositions de son caractère mêlaient de tant de soucis, attaquèrent son organisation. Des palpitations, sur lesquelles un médecin ne pouvait se méprendre, lui annoncèrent son sort. Il le prévit avec plus de calme, qu'il n'avait supporté les contrariétés de sa double existence. A voir son assiduité au travail, à l'entendre parler, personne ne l'aurait cru malade ; lui seul ne fut pas trompé un instant. Pendant près de deux années, il s'atteridit, pour ainsi dire, chaque jour, au coup fatal. Saisi enfin d'une atteinte subite, au moment où il signait quelques dépêches, il s'écria : Je suis mort ! et il l'était en effet.
C'était le 16 décembre 1809, le matin d'une fête de famille.
Ses parents avec qui il vivait dans l'union la plus tendre, avaient coutume de célébrer cette époque par les hommages de l'amitié; plusieurs des nombreux personnages qu'il s'était attachés par son empressement à ren-
n*A.-F. DE FOURCROY. 137
dre service, la saisissaient pour lui marquer leur reconnaissance. De toutes parts on accourait la gaieté sur le visage; chacun apportait quelques fleurs, quelque présent, et ne trouvait que ce corps inanimé et une famille dans l'effroi : triste réunion, préparée pour la joie, qui ne fit que rendre plus affreuse cette scène de désespoir ; et, comme si tout ce qui pouvait lui arriver d'heureux avait dû se tourner en douleur, une preuve éclatante de la satisfaction de son maître (précieux témoignage longtemps désiré, et qui eût peut-être prolongé ses jours s'il avait osé le prévoir) n'arriva que pour être déposée sur sa tombe.
C'est ainsi que les hommes les plus actifs sont trop souvent arrêtés au milieu de leur carrière ; heureux du moins ceux dont il peut rester quelques vérités nouvelles, quelques établissements utiles, le souvenir de quelque bien fait à leurs contemporains. M. de Fourcroy a laissé dans un haut degré ces trois genres de monuments ; les fastes de la science sont remplis de ses recherches ; la France est couverte des institutions qu'il a aidé à relever ; un concours immense d'hommes qu'il avait obligés, a rendu ses funérailles aussi touchantes que pompeuses, et dans ce long temps où il a joui du pouvoir, en but à tant de calomnies, fatigué par tant de contrariétés, ce serait en vain que l'on chercherait, même parmi ses ennemis les plus acharnés, quelqu'un à qui il aurait fait du mal.
M. de Fourcroy laisse de son premier mariage avec mademoiselle Bettinger, M. le comte de Fourcroy, offi-
138 ÉLOGE HISTORIQUE d'a.-F. DE FOURCROY.
cier d'artillerie, et madame Foucaud. Son second mariage, avec madame Belleville, veuve de Wailly, ne lui a point donné d'enfants.
Les places qu'il occupait dans nos établissements scientifiques, ont été remplies par les plus dignes de ses élèves. M. Thénard lui a succédé à l'Institut ; M. Laugier au Muséum d'histoire naturelle; M. Gay-Lussac, à l'Ecole polytechnique. Sa chaire à la Faculté de médecine est encore vacante ^
* Elle a été remplie depuis par M. Vauquelin.
DB
Parmi les hommes que nous avons coutume de célébrer dans cette enceinte, il n'en est que trop qui ont eu besoin de lutter contre les obstacles que leur opposait l'infortune ; celui dont nous allons vous entretenir a eu le mérite bien plus rare, et probablement bien plus grand, de ne pas se laisser vaincre par ceux de la prospérité. Ni sa naissance qui lui ouvrait un chemin facile vers les honneurs, ni de grandes richesses qui vinrent subitement lui offrir l'appât de tous les plaisirs, ne purent le détourner de son but ; il n'eut pas même en vue la gloire ou les distinctions; l'amour désintéressé de la vérité fut son unique mobile. Mais, s'il lui fit le sacrifice de ce que les hommes ordinaires ont de plus cher, il en fut récompensé avec une magniiicence
proportionnée à la pureté du sacrifice. Tout ce que les sciences lui ont révélé, semble avoir quelque chose de sublime et de merveilleux ; il a pesé la terre ; il a préparé les moyens de naviguer dans Tair ; il a dépouillé l'eau de sa qualité d'élément ; et ces doctrines si nouvelles et si opposées aux opinions reçues, il les a mises dans une évidence plus étonnante encore que leur découverte même. Les écrits où il les expose, sont autant de chefs-d'œuvre de sagacité et de méthode , parfaits dans leur ensemble et dans leurs détails, où aucune autre main n'a rien eu à refaire, et dont l'éclat n'a fait que s'accroître avec les années; en sorte qu'il n'y a nulle témérité à présager qu'il fera rejaillir sur sa maison autant de lustre qu'elle en a reçu d'elle, et que ces recherches qui excitaient peut-être la pitié et le mépris de quelques-uns de ses proches, feront encore retentir son nom à une époque où son rang et ses aïeux auraient eu peine à le porter. L'histoire de trente siècles nous enseigne en effet, bien clairement, que les vérités grandes et utiles sont à la longue le seul héritage durable que puissent laisser les hommes.
Assurément des génies de cet ordre n'ont pas besoin d'être loués ; mais il est nécessaire de les donner en exemple, et tel sera notre objet en retraçant la vie ou plutôt en vous présentant un abrégé des travaux de Henri Cavendish, écuyer, membre de la Société royale de Londres et associé étranger de l'Institut de France.
Nous disons, un abrégé de ses travaux, parce qu'en effet il a été assez heureux ou assez sage pour que l'on
ne sache presque autre chose de lui, et qu'il n'y ait dans son histoire d'autres incidents que des découvertes. Que l'on n'y cherche donc point cet intérêt qui naît d'aventures singulières ou variées, mais que son uniformité ne la fasse point dédaigner ; savoir à la fois éclairer ses contemporains et en être aimé; avoir du génie, et se faire respecter par la critique ; être riche et honoré, sans exciter Tenvie; conserver ses forces après les travaux les plus soutenus, ce sont des réunions d'avantages asses rares, pour que l'on soit curieux d'en connaître les détails et d'en étudier les causes.
M. Cavendish était né à Londres, le 1 0 octobre 1 731 , de lord Charles Cavendish, également membre de la société royale et administrateur du Muséum britannique.
Sa maison , descendue d'un des compagnons de Guillaume le Conquérant, est au nombre des plus illustres de la Grande-Bretagne; il y a plus de deux siècles, qu'elle est inscrite parmi les pairs, et Guillaume III a décoré son chef, en 1694, du titre de duc de Devonshire.
On a observé qu'il y a en Angleterre plus de gens de qualité occupés sérieusement des sciences ou des lettres, que dans d'autres pays; c'est que, d'après la forme du gouvernement , la naissance et même la richesse ne peuvent y donner du crédit, qu'autant qu'elles sont soutenues par le talent ; on est donc obligé d'y préparer la jeune noblesse aux affaires par de bonnes études ; et, parmi tant de jeunes gens nourris de connaissances solides, il s'en trouve toujours quelques-
uns qui aiment mieux employer les forces de leur esprit à rechercher des vérités éternelles, qu'à soutenir des intérêts du moment.
La vie entière de M. Cavendish a prouvé que cette préférence était naturellement dans ses goûts ; mais il dut y être confirmé de bonne heure par des exemples domestiques. Lord Charles, son père, aimait aussi les sciences, et il a laissé de bonnes observations de physique. Il est probable qu'il dirigea les premières études de son fils; mais nous n'avons aucun renseignement sur la méthode qu'il suivit dans cette éducation, ni même sur les premières tçntatives du jeune Henri dans la carrière des sciences ; il y paraît subitement, mais de manière à faire voir qu'il y entre bien exercé. Le premier pas qu'il y fait, y ouvre une route auparavant inconnue, et donne le signal d'une époque toute nouvelle.
Nous voulons parler du mémoire sur les airs, qu'il présenta à la société royale en 1 766, mémoire où il ne s'agit de rien moins que d'établir ces propositions presque inouïes jusque-là : L'air n'est pas un élément; il existe plusieurs sortes cVairs essentiellement différentes.
Depuis Van Helmont les physiciens savaient que divers corps exhalent des fluides qui ressemblent à l'air par leur élasticité permanente ; Boyle avait reconnu de | bonne heure qu'ils ne peuvent servir à la respiration ; Haies avait imaginé les moyens de les mesurer ; Brownrigg et Yenel avaient montré qu'on leur doit la saveur piquante de certaines eaux minérales ; Blake avait découvert que c'est par leur présence que la pierre cal-
caire se distingue de la chaux vive, et les alcalis ordinaires des alcalis caustiques; Macbride, enfin, avait dirigé sur eux l'attention des médecins, en les employant contre la putréfaction. Mais on avait négligé d'en distinguer suffisamment les diverses sortes; on ne croyait pas généralement que ce fussent des substances particulières dans leurs espèces; et plus d'un physicien renommé soutenait toujours qu'ils n'étaient que de l'air ordinaire altéré par les émanations des corps qui l'avaient fourni, quoique personne ne pût indiquer avec précision enj quoi ces prétendues émanations consistaient.
M. Cavendish donna son Mémoire, et en quelques pages il éclaircit et fixa toutes les idées.
Il compara entre eux le fluide élastique extrait de la chaux et des alcalis, celui que produisent la fermentation et la putréfaction, celui qui occupe les fonds des puits, des caves et des mines , et montra qu'ils ont tous les mêmes propriétés, et ne forment qu'un seul et même fluide, auquel on a depuis lors réservé le nom d'mV fixe, 11 détermina la pesanteur spécifique de cet air, et la reconnut toujours la même, et supérieure d'un tiers à celle de l'air commun; ce qui expliqua pourquoi l'air fixe remplit les lieux bas, et les effets délétères qu'il y occasionne. 11 découvrit que cette sorte d'air a la propriété de se combiner avec l'eau, et de dissoudre alors la pierre calcaire et le fer; ce qui rendit compte des effets des eaux incrustantes, des stalactites, et de la présence du fer dans les eaux minérales. Enfin il s'as-
sura que c'est précisément ce même air qui se développe dans la combustion du charbon , et qui rend si dangereux ce genre de combustible.
Ses expériences sur l'air inflammable furent encore plus neuves et plus piquantes. A peine s'était-on occupé avant lui de ce fluide, que l'on ne connaissait que par les explosions qu'il produit quelquefois dans les mines. M. Cavendish, le traitant comme l'air fixe, fit voir que l'air inflammable est identique, et jouit des mêmes propriétés, soit qu'on le retire de la dissolution du fer, ou de celle du zinc, ou de celle du cuivre ; et parmi ces propriétés, il fit surtout connaître cette légèreté spécifique, près de dix fois plus grande que celle de l'air commun, dont notre confrère M. Charles a fait depuis un usage si heureux, pour rendre la navigation aérienne sûre et facile. On peut dire en effet que, sans la découverte de M. Cavendish et l'application que M. Charles en a faite, celle de M. de Montgolfier n'aurait presque pas été praticable, tant ce feu nécessaire dans les montgolfières pour tenir l'air commun dilaté, offrait de dangers et d'embarras à l'aéronaute.
Mais le travail de M. Cavendish sur les airs eut bien d'autres conséquences^, et son importance se décela promptement par sa fécondité. La certitude une fois acquise, qu'il pouvait exister plusieurs fluides élastiques, constants dans leurs propriétés et spécifiquement différents dans leur nature, occasionna d'abord les premières recherches de Priestley, lesquelles firent connaître deux nouvelles espèces de ces fluides, l'air phlo-
gistiqué et Fair nitreux; aussitôt l'on commença à entrevoir à quel point les différents airs devaient influer sur les phénomènes de la nature, et à juger qu'une physique et une chimie, créées sans aucun égard à des agents si puissants et si universels, ne pouvaient être solides.
Les esprits, agités par cette impatience du doute qui fait leur principal ressort, entrèrent dans une sorte de fermentation, et chacun chercha à suppléer à ces théories qu'on voyait s'écrouler.
L'introduction faite par Bergman de l'air fixe parmi les acides, tout en simplifiant un peu la chimie, ne parut qu'un léger palliatif au vice radical qu'on venait d'apercevoir.
Il y avait sept années que cet état de la science durait, lorsque Lavoisier fut frappé comme de la première lueur de sa fameuse doctrine ; retirant beaucoup d'air fixe de la réduction des métaux par le charbon, il en conclut que la calcination des métaux n'était que leur combinaison avec l'air fixe. Une année plus tard, Bayen réduisit des chaux de mercure sans charbon dans des vaisseaux clos, et sapa le principal fondement de la théorie du phlogistique. Lavoisier examina alors l'air produit par ces réductions sans charbon, et le trouva respirable; et, à peu près vers le même temps, Priestley découvrit que c'était précisément la partie de l'atmosphère nécessaire à la fois à la respiration et à la combustiort.
Ce fut alors que Lavoisier fit son second pas : la res-
piration, la calcination des métaux, la combustion, se dit-il, sont des opérations semblables, des combinaisons de l'air respirable ; Tair fixe est le produit particulier de la combustion du charbon.
Mais les phénomènes des dissolutions, l'air inflammable qui s'y manifeste, n'étaient pas encore expliqués; il fallut six autres années pour y parvenir, et ce fut M. Cavendish qui obtint cet honneur.
Scheele avait observé qu'en brûlant de l'air inflammable, on n'obtenait ni air fixe, ni air phlogistiqué ; tout semblait disparaître; Macquer, cherchant à arrêter la vapeur de cette combustion, avait remarqué avec étonnement quelque humidité sur les vases dont il se servait; mais il s'en était tenu à ce premier aperçu. M. Cavendish, qui avait en quelque sorte introduit l'air inflammable dans les expériences de la chimie, annonça aussi, le premier, le grand rôle qu'il allait y jouer.
Portant, comme dans son premier travail, la précision de son esprit sur un sujet vaguement entrevu avant lui, il brûla par l'étincelle électrique , de l'air inflammable dans des vaisseaux clos, en lui fournissant par degrés l'air respirable nécessaire à sa combustion; il vit que le premier de ces airs absorbait une proportion déterminée du second, et que le tout se résolvait en une quantité d'eau égale au poids des airs évanouis.
Ce grand phénomène, que M. Cavendish avait mis trois années à constater, fut annoncé à la Société royale, le 14 de janvier 1784. Notre confrère, M. le "comte Monge, qui avait eu la même idée, et fait de son côté les
mêmes expériences que M. Cavendish, en communiqua, à peu près vers le même temps, le résultat à Lavoisier et à M. de la Place.
Si la combinaison de ces airs donne de l'eau, dit M. de la Place, c'est qu'ils résultent de sa décomposition. On s'occupa donc de décomposer l'eau, comme on l'avait composée ; oij y réussit ; et ces expériences, devenues la clef de voûte de sa nouvelle théorie, éclaircirent à peu près tout ce qui lui avait échappé jusqu'alors.
En effet, l'eau n'étant qu'une combinaison des deux airs, partout où elle existe, elle peut les fournir, en se décomposant ; et, partout où ils se trouvent, elle peut naître de leur réunion.
On déduisit d'abord de là l'air inflammable des dissolutions métalhques, et, par une suite multipliée d'autres conséquences, la composition des êtres organisés, et les transformations les plus compliquées de leurs principes.
En un mot, la théorie chimique fut désormais assise sur ses bases.
Ainsi l'on peut dire que cette théorie nouvelle, qui a produit dans les sciences une si grande révolution, a dû sa première origine à une découverte de M. Gavendish, et que c'est une seconde découverte du même savant, qui lui a donné son dernier complément.
Il en a fait une troisième, qui suffirait pour l'immortaliser, quand les deux autres n'existeraient pas ; c'est celle de la composition de l'acide nitreux, substance si utile dans les arts et si répandue dans la nature, sur la-
quelle les chimistes n'avaient, avant M. Cavendish, que des idées vagues et hypothétiques.
Dès ses premières expériences sur la combustion de l'air inflammable, il s'était aperçu qu'il se formait de l'acide nitreux , et qu'il était d'autant plus abondant, qu'il y avait dans le mélange une plus grande proportion de cet air, que l'on appelait alors déphlogistiqué, et que depuis on a nommé azote.
Examinant ensuite le produit de la détonation du nitre par le charbon , il l'avait trouvé composé de ce même air phlogistiqué et d'air fixe. Or c'était le charbon qui donnait celui-ci ; il n'y avait donc que l'acide du nitre qui eût pu fournir le premier.
Bientôt M. Cavendish prouva par des expériences directes la justesse de sa conjecture.
En brûlant par l'étincelle électrique, un mélange d'air respirable et d'air phlogistiqué, il le convertit en air nitreux, qui lui-même se change en acide, par une nouvelle addition d'air respirable.
Ainsi les éléments de l'acide nitreux furent reconnus les mêmes que ceux de l'atmosphère, mais en d'autres proportions ; et l'on se fit désormais des idées claires de la génération universelle, et jusqu'alors incompréhensible, de cet acide.
On ne peut lire sans une sorte d'enthousiasme l'histoire de cette époque , la plus brillante que la chimie ait jamais eue. Les découvertes semblaient s'y presser les unes sur les autres. M. Cavendish, ayant fait part de celle qu'il venait de faire sur l'acide nitrique à notre
confrère M. Berthollet, reçut de lui, courrier par courrier, celle de la décomposition de l'ammoniaque en air inflammable et en air phlogistiqué. Quels hommes et quels temps il fallait pour de telles correspondances 1
M. Gavendish en vint enfin à examiner l'atmosphère elle-même ; elle produit sur les êtres vivants des effets si variés, qu'il était naturel de la supposer très-variable dans la proportion de ses éléments.
Priestley, qui avait découvert l'air pur ou respirable, avait aussi découvert les moyens d'estimer la respirabilité d'un air quelconque ; il ne s'agissait que de mesurer la portion qui s'en absorbait, quand on le mêlait avec de l'air nitreux; .mais ces instruments étaient encore imparfaits, malgré les corrections qu'y avait apportées Fontana.
M. Gavendish, par une légère différence dans le procédé manuel, leur donna une précision très-supérieure, et, les ayant employés à comparer l'air pris en différents lieux et en différents temps, parvint à ce résultat bien peu attendu, que la portion de l'air respirable est la même partout, et que les odeurs qui affectent si sensij blement nos sens, et les miasmes qui attaquent si ! cruellement notre économie, ne peuvent être saisis par 1 aucun moyen chimique : résultat qui, sous une première apparence presque décourageante, offre à celui qui ré- ; fléchit une perspective immense, et montre déjà dans j le lointain des sciences qui n'existent pas encore pour ; nous, et auxquelles seules il est peut-être réservé de
I nous donner le secret de celles d'aujourd'hui.
M. de Humboldt a confirmé ce fait, dans les régions les plus éloignées, au moyen de l'eudiomètre d'air inflammable; MM. Biotet Gay-Lussac, en s'élevant dans des aérostats, ne l'ont pas trouvé moins vrai aux plus grandes hauteurs où l'homme soit parvenu, que dans les couches inférieures de l'atmosphère ; ainsi, c'est encore de l'agent découvert par M. Cavendish, que ces courageux physiciens se sont servis, pour vérifier une autre de ses découvertes.
Tels sont les ouvrages qui ont fixé la place de M. Cavendish parmi les chimistes; ils n'occupent que quelques feuilles d'impressions, et survivront à bien des gros livres; mais il ne faut pas juger de la peine qu'elles ont coûtée, par l'espace qu'elles remplissent.
Démêler le nœud caché qui unissait tant de phénomènes compliqués, poursuivre le même principe au travers de tant de détours et de métamorphoses, et surtout l'exposer si nettement que ce qui avait échappé pendant des siècles aux plus habiles gens, devînt en quelques minutes évident pour tout le monde , n'a pu être que l'effet des méditations non-seulement les mieux dirigées, mais les plus opiniâtres. M. Cavendish a été la preuve vivante de cet adage d'un de ses plus illustres contemporains, que le génie n'est qu'une plus grande aptitude à la patience, adage rigoureusement vrai, si l'on y ajoute qu'il faut que ce soit la patience d'un homme d'esprit.
Une autre qualité non moins précieuse était sa sévérité en matière de démonstrations. Aucun sophisme,
rien de douteux ne se déguisait à lui. On le savait si bien, que ses confrères s'empressaient de lui soumettre leurs recherches, à peu près sûrs que, s'il les approuvait, personne n'y trouverait plus rien à redire. II se traitait lui-même plus sévèrement qu'aucun autre; et c'est ainsi qu'il a donné à ses travaux une perfection telle qu'il n'y a encore à présent rien à changer ni à ajouter, quoique les premiers aient paru depuis plus de quarante ans, et que la science à laquelle ils se rapportent ait subi dans l'intervalle une révolution complète : avantage peut-être unique depuis que l'on écrit sur les sciences.
Cet esprit rigoureux, introduit dans les recherches de la chimie par l'influence de M. de Cavendish, a d'ailleurs rendu à cette science d'aussi grands services que ses découvertes mêmes ; car c'est encore à sa méthode que sont dues en grande partie les découvertes qu'il n'a pas faites. Jusque vers le milieu du dix-huitième siècle la chimie semblait être restée l'asile des systèmes et des suppositions gratuites, que Newton venait de chasser de la physique ; Cavendish et Bergman les y ont poursuivies; ils ont nettoyé cette étable d'Augias, encore obstruée du fumier de la philosophie hermétique. Après eux, personne n'a plus osé opérer autrement que sur des quantités déterminées , et en tenant un compte exact de tous les genres de produits ; et c'est là ce qui fait le caractère distinctif de la chimie moderne, beaucoup plus que ses théories, qui, toutes belles qu'elles nous paraissent, ne seront peut-être pas inat«
taquables, si l'on vient un jour à se rendre maître des substances qui nous échappent encore.
M. Cavendish tenait cet esprit sévère d'une étude profonde de la géométrie, dont il a fait d'ailleurs des applications directes, et quelquefois aussi heureuses que ses recherches de chimie.
Telle est surtout sa détermination de la densité moyenne ; ou, ce qui revient au même, de la pesanteur total du globe ; idée qui a d'abord quelque chose d'effrayant, et qui se réduit cependant à un problème assez simple de mécanique. Archimède demandait un point d'appui pour mouvoir la terre'; mais il n'en a pas fallu à M. Cavendish pour la peser.
Un autre membre de la Société royale, mort quelque temps auparavant, M. Michell, en avait imaginé le moyen, et avait fait construire pour cela un appareil qui était à peu près le même que celui que notre défunt confrère, M. Coulomb, avait déjà employé pour mesurer la force d'électricité et celle de l'aimant.
Un levier de six pieds de longueur, et portant à chaque extrémité une petite balle de plomb, était suspendu horizontalement , par son milieu , à un fil ver- 1 tical. Une fois ce levier en repos, on approchait laté- \ ralement de chacune de ses extrémités une grosse masse de plomb, d'un diamètre et d'un poids donnés ; \ l'attraction des masses sur les balles mettait le levier en mouvement ; le fil se tordait pour se prêter à cette action, et, tendant à revenir à son premier état, il faisait décrire au levier de petits arcs horizontaux, comme la
pesanteur ordinaire, c'est-à-dire l'attraction de la terre, en fait décrire de verticaux au pendule; et, en comparant l'étendue et la durée de ces oscillations et de celles du pendule, on obtenait le rapport de leurs causes , c'est-à-dire de la force attractive des masses de plomb, et de celle du globe terrestre.
Mais ce n'est là qu'une idée grossière de l'appareil, et des précautions et des calculs que l'expérience exigeait. La mobilité du levier était telle que la moindre différence de chaleur entre les deux boules , ou seulement entre les différentes parties de l'air, occasionnait un courant assez fort pour le faire vibrer. Il fallut même estimer l'attraction des parois de la cage de bois où il était contenu; et les autres soins pour mesurer l'étendue de ses vibrations, et même pour l'observer sans les altérer en s'approchant trop, furent presque infinis. Toutes ces difficultés ne se présentèrent qu'au moment de l'exécution; et les moyens délicats. qui servirent à les lever, et dont la nécessité n'avait pas même été prévue par Michell, appartiennent entièrement à M. Cavendish.
Le résultat fut singulier : la densité moyenne du globe serait cinq fois et quarante-huit centièmes de fois, ou un peu moins de cinq fois et demie, aussi grande que celle de l'eau. Il faudrait, d'après cela, non-seulement que le globe n'eût point de vides, mais que les matières de son intérieur fussent plus pesantes que celles de la surface ; car les pierres dont se composent les roches ordinaires, ne sont qu'environ trois,
OU rarement quatre fois plus pesantes que l'eau, et aucune pierre connue n'a cinq fois cette pesanteur. On pourrait donc croire que les métaux sont plus abondants vers le centre. Ainsi cette simple expérience donne des vues toutes nouvelles sur la théorie de la terre.
Elle paraissait d'abord en contradiction ayec celles que Maskelyne fit en Ecosse, où la déviation produite par le voisinage d'une montagne sur le fil à plomb de ses instruments, lui avait fait conclure pour le globe une densité moyenne seulement quatre fois et demie aussi grande que celle de l'eau ; mais on assure que, les expériences de Maskelyne ayant été calculées plus exactement, leur résultat s'est beaucoup rapproché de celui de M. Cavendish.
M. Cavendish est aussi l'un des premiers qui aient appliqué le calcul à la théorie de l'électricité : son tra^ vail était fait avant que celui d'iEpinus eût paru ; mais il ne fut imprimé qu'après. Il se fonde sur la même hypothèse , c'est-à-dire , sur une seule matière électrique, dont les molécules se repousseraient mutuellement, et seraient attirées par les autres corps; mais M. Cavendish montre, de plus qu'^Epinus, qu'en supposant que cette action s'exerce dans un rapport moindre que l'inverse du cube de la distance, on peut, au moyen du théorème de Newton sur l'attraction d'une sphère, prouver que toute la matière électrique d'un corps de cette forme doit se porter à sa surface.
L'on sait que notre confrère, feu M. Coulomb, a
démontré depuis , par des expériences directes, que réaction de l'électricité s'exerce en raison inverse du carré de la distance, et qu'il a prouvé, d'une manière beaucoup plus générale, la nécessité de cette distribution à la surface des corps, quelle que soit leur figure.
Lorsque Walsh eut annoncé l'analogie de la commotion que donne la torpille avec celle de la bouteille de Leyde, on lui objecta que ce poisson ne produit point d'étincelles. M. Cavendish chercha aussitôt à expliquer cette différence ; il construisit même, d'après le principe de son explication, une espèce de torpille artificielle, qui présentait les mêmes phénomènes, quand elle avait été électrisée. La véritable cause de l'électricité animale lui échappa cependant, et c'est à M. Yolta qu'il était réservé de découvrir un appareil propre à engendrer continuellement ce merveilleux fluide, et à s'électriser sans cesse de soi-même^ appareil très-probablement analogue, quant à l'essentiel, avec ceux que la nature a donnés aux poissons électriques.
On sait d'ailleurs que le même Walsh a vu des étincelles dans l'anguille électrique de l'Amérique méridionale, poisson qui possède cette propriété à un degré beaucoup plus fort que nos torpilles d'Europe, et qui, selon M. de Humboldt, est capable d'étourdir des chevaux par ses commotions.
On a encore de M. Cavendish des observations sur la hauteur des météores lumineux, qui ont pu conduire aux soupçons, aujourd'hui si bien vérifiés, de la chute
i^6 ÉLOGE HISTORIQUE
des pierres de l'atmosphère. Il a donné un mémoire très-savant sur les moyens de perfectionner les instru^ments météorologiques, et des remarques ingénieuses sur les effets des mélanges frigorifiques et sur leurs limites. Il s'est même occupé du calendrier des Indous, et a cherché à comparer les cycles confus de ces peuples avec notre manière de compter le temps. Mais les bornes d'un discours public ne nous permettent point d'entrer dans l'analyse de tous ces écrits; nous ne les citons que pour ajouter l'exemple de M. Cavendish à tant d'autres, qui prouvent que les grandes découvertes sont réservées aux hommes constamment livrés à la méditation.
Il s'occupa sur la fin de sa vie à mettre plus de rigueur dans la division des grands instruments d'astronomie; et c'était assurément porter à l'extrême l'amour de l'exactitude, que d'être encore mécontent de celui de tous les arts où cette qualité a été poussée le plus loin.
D'après cette longue énumération des travaux de M. Cavendish, on comprend aisément qu'une vie si productive n'a pas dû être une vie agitée; mais, ce qu'on ne devinerait pas, c'est à quel point la sienne fut uniforme, et avec quel scrupule il remplit le vœu qu'il avait fait de la consacrer à l'étude. Les anachorètes les plus austères n'ont pas été plus fidèles aux leurs. Parmi ces nombreux problèmes qu'il avait résolus, il mettait au premier rang celui de ne perdre ni une minute ni une parole, et il en avait trouvé en effet
une solution si complète, qu'elle étonnerait les hommes les plus économes de temps et de mots. Ses gens connaissaient, à ses signes, tout ce qu'il lui fallait; et comme il ne leur demandait presque rien, ce genre de dictionnaire n'était pas très-long. Il n'avait qu'un habit à la fois, que l'on renouvelait à des époques fixes, toujours avec le même drap et de la même couleur. Enfin, l'on va jusqu'à dire que, quand il montait à cheval, il devait trouver ses bottes toujours au même endroit, et le fouet dans l'une des deux et toujours dans la même.
Une occasion d'assister à quelque expérience nouvelle, ou de converser avec quelqu'un qui pût l'instruire ou qui eût besoin de ses instructions, était seule capable d'interrompre l'ordre établi, ou plutôt ce genre d'interruption faisait lui-même partie de l'ordre. Alors M. Gavendish s'abandonnait au plaisir de causer, et son dialogue, tout à fait socratique, ne finissait point que tout ne fût éclairci.
Dans tout le reste son train de vie avait la régularité et la précision de ses expériences ; il ne put même être altéré par un incident qui aurait, à coup sûr, produit chez tout autre une grande anomahe.
Cadet d'une branche cadette, il était assez pauvre dans sa jeunesse, et ses parents le traitaient, dit-on, en homme qui avait Tair de ne devenir jamais riche. Le hasard ou son mérite réel en décida autrement.
Un de ses oncles qui avait fait la guerre aux Indes, et qui en rapportait une très-grande fortune, conçut pour
lui un attachement particulier, et la lui laissa tout entière. M. Cavendish, devenu millionnaire, en fut quitte pour quelques signes de plus, qui indiquaient ce que l'on devait faire de l'excédant de son revenu; encore fallait-il, pour les obtenir^ que son banquier le pressât ù plusieurs reprises. On dit qu'il vint un jour lui dire qu'il avait laissé accumuler jusqu'à 1,800,000 fr., et qu'il ne pouvait plus sans honte garder une si forte somme en simple dépôt; ce qui prouve assurément autant de délicatesse d'un côté, que d'insouciance de l'autre. Cependant on dit que, de signes en signes , et de placements en placements, M. Cavendish a fini par laisser trente millions. Peu de savants ont été aussi riches, et peu de riches le sont devenus comme lui, à force de ne pas songer qu'ils l'étaient. Cette cause de la grandeur de sa fortune en est aussi l'excuse ; car nous conviendrons qu'on a presque besoin d'être excusé, quand on acquiert tant de bien. M. Cavendish ne laissait pas de chercher aussi des occasions de diminuer le sien ; il a soutenu et avancé plusieurs jeunes gens qui annonçaient des talents ; il a créé une grande bibliothèque et un cabinet de physique très-riche , qu'il avait consacrés si complètement au public, qu'il ne se réservait aucun privilège, empruntant ses propres livres avec les mêmes formalités que les étrangers, et s'inscrivant comme eux sur le registre du bibliothécaire. Un jour le gardien de ses instruments vint lui dire avec humeur qu'un jeune homme avait cassé une machine très-précieuse : Il faut, répondit-il, que les jeunes gens
cassent des machines, pour apprendre à s' en servir ; faitesen faire une autre.
La vie réglée de M. Cavendish lui a donné des jours longs et exempts d'infirmités. Jusqu'à l'âge de soixantedix-neuf ans il a conservé l'activité de son corps et la force de son génie. Il dut probablement à la réserve de ses manières, au ton modeste de ses écrits les plus importants par leur sujet, cet autre avantage non moins grand , celui dont les hommes de génie jouissent le plus rarement, que jamais la jalousie ni la critique ne troublèrent son repos. Comme Newton , son grand compatriote, avec qui il eut tant d'autres rapports, il est mort plein de jours et de gloire, chéri de ses émules, respecté de la génération qu'il avait instruite, célébré dans l'Europe savante, offrant à la fois au monde le modèle accompli de ce que tous les savants devraient être, et l'exemple touchant du bonheur dont ils devraient jouir.
Son décès a eu lieu le 24 février 1 81 0.
Sa place d'associé étranger de l'Institut a été donnée à M. Alexandre de Humboldt, que l'universalité de ses connaissances, la multiplicité de ses travaux, et les entreprises courageuses qui l'ont fait connaître et estimer des deux mondes, y appelaient depuis longtemps, dans l'opinion de tous ceux qui ont droit d'en avoir une sur un tel sujet.
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Lorsqu'un homme a consacré toute son existence aux sciences ; lorsque, uniquement occupé d'observer et d'écrire, il n'a mis à ses recherches d'autres intervalles que ceux qu'exigeait leur publication, on peut s'attendre que sa vie n'offrira point d'incident remarquable, et qu'elle sera, comme on dit, tout entière dans l'analyse de ses ouvrages. Mais si, ne travaillant que pour les savants de son ordre, il a dédaigné tout ornement; si, pour accumuler plus de faits, il les a toujours réduits à l'expression la plus simple, et a laissé aux autres le mérite facile d'en déduire les résultats, cette analyse même devient presque impossible, et, pour faire connaître ses ouvrages, il faudrait les copier.
Tel a été M. Pallas. Enlevé dès sa jeunesse à sa fa-
mille et à sa patrie, un tiers de sa vie s'est passé dans les déserts, et le reste dans son cabinet; et, dans l'une et dans l'autre situation, il a fait un nombre prodigieux d'observations, de mémoires et de volumes. Tous ses écrits, sous leurs formes un peu sèches, sont pleins de choses neuves et vraies ; ils ont placé le nom de leur auteur au premier rang parmi les naturalistes, qui les feuillettent sans cesse et les citent à chaque page ; ils sont considérés et consultés, avec un intérêt égal , par les historiens, par les géographes, par ceux qui étudient la philosophie des langues et le moral des peuples. Mais c'est précisément cette multitude et cette diversité de ses travaux, qui m'oblige à réduire aujourd'hui son éloge à une sorte de table de matières , que je ne pourrai même lire dans son entier, et pour laquelle j'implore d'avance l'indulgence de mon auditoire.
Pierre-Simon Pallas, conseiller d'État de l'empereur de Russie , chevalier de l'ordre de Saint- Yolodimir , membre des académies des sciences de Pétersbourg, de Londres, de Berlin, de Stockholm, et associé étranger de l'Institut, naquit à Berlin, le 22 septembre 1741, de Simon Pallas, professeur en chirurgie au collège de cette ville, et de Susanne Léonard, originaire de France, mais née dans la colonie de réfugiés français établie à Berlin.
Son père, qui le destinait à la médecine, eut l'idée heureuse de lui faire apprendre de bonne heure plusieurs langues, et il fut bientôt en état d'écrire presque également bien en latin , en français, en anglais et en
allemand. Cette faculté, aisée à acquérir dans la jeunesse, deviendra sans doute chaque jour plus générale, maintenant que les sciences ont cessé d'avoir une langue commune, et qu'il n'est plus de grand empire où l'on n'en parle plusieurs. Elle coûta si peu au jeune Pallas , qu'il se montra encore le premier parmi ses camarades dans tout le reste de leurs études, et que, non content de ce que leur enseignaient leurs maîtres, il employa ses heures de loisir à l'histoire naturelle, et avec tant de succès que, dès l'âge de quinze ans, il esquissait des divisions ingénieuses de quelques classes d'animaux.
Après avoir entendu à Berlin Gleditsch, Meckel et Roloff, et à Gœttingue Rœderer et Vogel, il alla terminer ses études en médecine à Leyde, sous Albinus, Gaubius et Musschenbrœck.
A cette époque, la possession de nombreuses colonies dans les deux Indes, et celle du commerce du monde pendant deux siècles, avaient accumulé dans les cabinets -de la Hollande les plus rares productions de la nature, et l'histoire naturelle venait d'y recevoir une nouvelle impulsion du goût qu'avait pour elle la mère du dernier stadthouder.
Avec les dispositions que Pallas apportait dans un tel pays, il était impossible que son ardeur pour cette science ne s'y accrût point ; un voyage en Angleterre l'augmenta encore, et, décidé à en faire désormais l'occupation de sa vie, il sollicita de son père la permission de s'établir à la Haye.
C'est là qu'il publia, en 1766, son Elenchus zoophy-
tormn [iMeau des zoophytes), le premier de ses grands ouvrages. Vingt-cinq ans auparavant, les coraux passaient encore généralement pour des plantes, et la découverte que fit Peyssonnel de leur nature animale, parut si paradoxale à Réaumur, qu'en la citant publiquement, il n'osa en nommer l'auteur. Mais bientôt les découvertes pi us étonnantes deTrembleysur la divisibilité du polype, et les observations détaillées de Bernard de Jussieu et d'Ellis sur les corallines de nos côtes, ne laissèrent plus aucune prise au doute. De l'aveu de tous les naturalistes, un ordre entier d'êtres organisés passa d'un règne à l'autre; Linnaeus Tinscrivit parmi les animaux ; le jeune Pallas prit sur lui d'en faire la revue et le catalogue. Les collections de Hollande lui en fournirent une riche moisson, qu'il disposa avec une rare sagacité. La netteté de ses descriptions, le soin avec lequel il rapporte à ses espèces les synonymes des autres naturalistes, étaient déjà bien remarquables dans un auteur de vingt-cinq ans. Son introduction l'était encore plus; il y rejette cette division ancienne des êtres naturels en trois règne?, et y fait voir que les plantes n'ont pas des classes marquées comme les animaux, en sorte qu'elles ne sont pour ainsi dire qu'une des classes du grand règne organique, comme les quadrupèdes, les poissons, les insectes en sont d'autres ; vérité, dont à peine nos botanistes paraissent pénétrés aujourd'hui. En admettant toutefois ce rapprochement de deux règnes, il n'a garde d'admettre aussi cette échelle unique des êtres, à qui le talent de Bonnet ve-
DE PIERHE-SIMON PAIJ>AS. 165
nait de donner tant de vogue; il présente, au contraire, l'arbre de l'organisation, comme produisant une multitude de branches latérales qu'il est impossible de disposer sur une seule ligne sans faire violence à la nature. Quant aux coraux en particulier, il montre la fausseté de la définition que l'on en donnait alors presque généralement, comme s'ils eussent été des ruches de polypes ; il fait voir que leur tronc est lui-même vivant-, que c'est une sorte d'arbre animal à plusieurs branches et à plusieurs têtes ; un animal composé, dont la partie pierreuse n'est que le squelette commun, lequel croît en même temps que les animaux particuliers, mais n'est point fabriqué par eux. Linnseus venait de soutenir le premier avec force ces idées hardies, reçues aujourd'hui par tout le monde.
Les Miscellanea zoologica que M. Pallas fit paraître la même année que son Elenchus, lui donnèrent encore plus de réputation ; on y vit avec étonnement un auteur si jeune réunir tous les mérites des grands maîtres qui partageaient alors l'empire de la science ; prendre hardiment pour modèle notre grand naturaliste français, et son collaborateur Daubenton ; se charger à lui seul de leur double travail, et, sans se laisser éblouir par leur autorité, joindre encore à la sagacité profonde de l'un et à l'exactitude patiente de l'autre, ces vues méthodiques et rigoureuses condamnées par tous les deux.
Mais, ce qui aurait étonné davantage, si le public de
ce temps-là avait été en état de le sentir, c'est la lumière
i66 ÉLOGE HISTOIUQUE
subite qu'il jeta sur les classes les moins connues du règne animal, celles que l'on confondait sous le nom commun de vers ; ne se laissant pas plus imposer par les erreurs de Linnseus que par celles de Buffon, il fit voir que la présence ou l'absence d'une coquille ne peut donner la première base de leur distribution, mais que l'on doit d'abord consulter l'analogie de leur structure; qu'à cet égard les ascidies, et non pas les thétyes, comme Linnseus l'avait cru, sont les véritables analogues des bivalves ; que le taret, ainsi qu'Adanson l'avait déjà vu, doit aussi leur être réuni ; que les univalves, au contraire, sont plus voisines des limaçons, des doris et des scyllées ; enfin , que les aphrodites, dont il donnait en même temps une excellente anatomie, doivent être rapproches des néréides, des serpules et des autres vers articulés, soit que ceux-ci aient ou non des coquilles.
Certainement le naturaliste dont le premier coup d'œil était si perçant, aurait débrouillé le chaos où gisaient pêle-mêle ces animaux sans vertèbres, s'il eût continué à s'en occuper avec la même suite ; mais, lorsqu'il publia ses idées, elles n'étaient pas encore entièrement mûres.
Il ne séparait pas les seiches des limaçons autant qu'elles doivent l'être-, il supposait aux méduses une analogie qu'elles n'ont pas avec ces deux genres ; il admettait également une affinité qui n'existe point entre les bivalves et les échinodermes ; enfin il associait à ces échinodermes, d'une part les actinies, qui sont
DE riKUHr'.-SIMOX PAIJ.AS. 167
des zoophytes, et de l'autre les glands de mer, qui sont bien plus voisins des bivalves.
Ces erreurs, qu'un peu plus d'examen lui aurait fait éviter , ont probablement contribué à réserver pour d'autres temps une révolution nécessaire et sur la trace de laquelle il était, tant les conquêtes de l'esprit sont sujettes, comme les autres, à être arrêtées par le moindre hasard. Ce qui doit le plus étonner , c'est qu'il ait négligé lui-même ces beaux aperçus. Revenu à Berlin, en 1767, il fit réimprimer avec beaucoup d'additions ses Miseellanea sous le titre de Spicilegia xoolocjica, et omit précisément le mémoire le plus précieux du premier recueil; il ne revint même jamais sur ce sujet.
Ces deux ouvrages avaient répandu la réputation de M. Pallas, et divers gouvernements cherchèrent à l'attirer; peut-être eût-il préféré le sien, s'il en avait reçu la moindre avance ; mais, comme il n'arrive que trop souvent^ ce fut chez lui qu'on le méconnut. Dans la nécessité de s'expatrier, il n'hésita point ; le pays qui offrait un champ plus neuf à ses recherches, fut préféré ; il accepta une place qui lui fut offerte par Cathe^
j rine II à l'académie de Pétersbourg.
L'empire de Russie dès le 9^ siècle, époque où l'his-
; tôire en parle pour la première fois , touchait presque
I déjà à la Baltique et au Pont-Euxin. Des entreprises hardies, contre celui de Constantinople, l'annoncèrent
! à l'Europe. Bientôt convertis, ses souverains s'allièrent avec les rois de France, et entretinrent des relations
actives avec les autres potentats. Un partage imprudent livra leurs Etats à la discorde ; leurs meilleures provinces furent conquises par les Polonais , et eux-mêmes devinrent pour trois siècles tributaires des Tartares. Ils secouèrent enfin ce joug, et se rendirent à leur tour maîtres de leurs vainqueurs ; mais, pendant leur esclavage, les lettres et la civilisation avaient reparu en Europe, et la Russie à son réveil se trouva à une distance immense des autres Etats chrétiens. Les premiers Anglais qui l'abordèrent au 16^ siècle, la considérèrent presque comme une nouvelle découverte. Pierre le Grand fit des efforts inouïs pour la ramener aux usages et aux lumières de l'Europe. Après avoir passé par tous les grades pour habituer ses grands seigneurs à la subordination militaire, après s'être fait charpentier pour se créer une marine, il voulut être de l'Académie des sciences de Paris, pour donner à ses peuples le goût de l'instruction ; mais il n'eut pas en ce genre des succès aussi rapides. L'armée fut promptement soumise à la discipline germanique, la cour eut bientôt pris les manières françaises, tandis que, pour avoir une académie, il fallut la faire venir tout entière du dehors, et que l'on fut pendant bien longtemps obligé de l'y recruter.
L'Allemagne, où la multiplication des capitales et des universités produisait en quelque sorte une surabondance d'instruction , a continuellement fourni à cette consommation singulière , et beaucoup de ses savants les plus illustres ont trouvé en Russie une
fortune et des moyens de travail qu'ils n'auraient peutêtre pas eus dans leur patrie. C'est ainsi que les Bernoulli, les Bayer, les Euler, les Gmelin, les Mulier, les Amman, les Lowitz, les Duvernoy, ont donné à l'Europe cette belle suite de travaux que l'on appelle les Mémoires de l'académie de Pétersbourg, et qu'ils nous ont fait connaître sous tous ses rapports l'immense territoire de la Russie; qu'ils l'ont fait connaître, on peut le dire, au gouvernement russe luimême.
En effet, dès que les grands-ducs de Russie se furent emparés du trône et du titre des czars de Tartarie leurs anciens suzerains , quelques aventuriers entreprenants se portèrent vers l'Orient; les plus avisés s'établirent dans les montagnes riches en minerais de tout genre, véritables limites entre l'Europe et l'Asie ; quelques autres attaquèrent le seul prince un peu puissant qui existât dans ces tristes contrées, et livrèrent ses états à leur czar. Une fois que les Russes eurent pris pied sur l'Irtisch et sur l'Ob, la recherche des pelleteries et celle des mines les attirèrent plus loin ; de proche en proche ils imposèrent quelques tributs aux peuplades errantes de ces vastes solitudes, et établirent ainsi en moins d'un siècle cette domination bizarre qui va toucher à l'Amérique, au Japon et à la Chine, et où quelques milliers de soldats suffisent pour garder 1500 lieues de pays.
Mais, pour jouir véritablement d'un pareil territoire, il fallait en connaître au juste la nature et les ressources.
et, après l'avoir conquis, on se vit en quelque sorte obligé d'en commencer en règle la découverte.
Pierre le Grand fit encore cette entreprise. Le premier parmi les monarques européens, il eut la gloire d'imaginer ces grandes expéditions purement scientifiques, où des hommes pourvus de divers genres de connaissances, et s'aidant mutuellement, examinent un pays sous tous ses rapports ; expéditions dont l'antiquité offre quelques exemples, mais que la France et l'Angleterre ont portées à leur perfection à la fin du dernier siècle, en les destinant uniquement à éclairer l'Europe, et à offrir aux peuples sauvages quelques-uns des avantages de la civilisation.
Le Dantzikois Messerschmidt parcourut ainsi toute la Sibérie, depuis 1 720 jusqu'en 1 725 ; il rapporta un recueil immense d'observations ; mais la mort du czar fit négliger sa personne et ses travaux, et il mourut dans la misère. En 1 733 , l'impératrice Anne-Iwanowna^ nièce de Pierre le Grande qui déploya sur le trône un caractère fort opposé à ce qu'imaginait le parti qui l'y fit monter, reprit les projets de son oncle.
Une commission plus nomBreuse, qui dura dix ans, procura à l'histoire naturelle les excellents mémoires de Steller et ceux de Jean-George Gmelin, chef d'une famille plus nombreuse et aussi célèbre dans cette science, que les Bernoulli l'ont été en mathématiques.
Les troubles qui suivirent la mort d'Anne, et l'espèce
DE PIERRE-SIMON PALLaS. 171
de défaveur où tombèrent les étrangers sous le règne d'Elisabeth, firent perdre de vue ces premières essais ; mais Catherine II , qui eut l'esprit de vouloir faire oublier par toutes les sortes de gloire quel chemin l'avait conduite à l'Empire, ne pouvait négliger un moyen si efficace ; elle y fut d'ailleurs excitée par une circonstance particulière.
Lors du premier passage de Vénus sur le soleil, en 1763, la France avait envoyé l'abbé Chappe d'Auteroche à Tobolsk, pour y faire des observations astronomiques ; il publia à son retour une relation, dont le ton plein de sarcasmes irrita tellement l'impératrice qu'elle prit, dit-on^ la peine de la réfuter elle-même.
Elle ne voulut donc point que des nations étrangères se chargeassent d'observer le second passage, qui devait avoir lieu en i 709 ; et en choisissant pour ce travail des astronomes de son académie , elle jugea nécessaire d'envoyer avec eux des naturalistes capables d'examiner le pays.
Ce fut pour avoir part à cette entreprise, que M. Pallas eut le bonheur de se voir appelé. Je dis bonheur, parce qu'il envisagea ainsi cette vocation; un voyage lointain est toujours si séduisant pour un jeune homme, surtout quand ce jeune homme est naturaliste ; et ce désir de chercher des productions nouvelles nous a probablement privés de bien des découvertes de 1 esprit. M. Pallas lui-même en est une preuve; quoique d'une activité sans bornes, (juoique moins exposé que personne à se laisser distraire de ses méditations par ses
fatigues, on ne peut guère douter qu'il n'eût fait faire de plus grands pas à la science par son génie que par ses courses.
Il montra bien la réunion de ces deux qualités pendant environ un an qu'il resta à Pétersbourg. Au milieu de tous les préparatifs d'un si grand voyage, il rédigea plusieurs nouveaux écrits, pleins de vues intéressantes, et donna surtout à l'académie ce fameux Mémoire sur les os de grands quadrupèdes si abondants en Sibérie, où il fit voir qu'il s'y en trouve d'éléphants, de rhinocéros, de buffles et beaucoup d'autres genres du midi, et que la quantité en est presque innombrable , faits qui réveillèrent l'attention des naturalistes sur ces objets étonnants, et ont jeté les premières semences d'un grand corps de doctrine.
Cependant l'expédition, ayant reçu ses instructions du comte Wladimir Orloff, président de l'académie, se mit en marche au mois de juin 1768. Elle était composée de sept astronomes et géomètres, de cinq naturalistes et de plusieurs élèves, qui devaient se diriger en différents sens dans l'immense territoire qu'ils avaient à parcourir.
M. Pallas en particulier , après avoir traversé les plaines de la Russie d'Europe, et passé l'hiver de 1 769 à Simbirsk, sur le Volga, au milieu de ces tribus tartares, anciennes dominatrices des Russes et aujourd'hui en grande partie agricoles, s'arrêta à Orembourg sur le Jaïk, rendez-vous de ces hordes encore nomades qui errent dans les déserts salés du nord de la mer Cas-
pienne, et des caravanes qui font au travers de ces déserts le commerce de l'Inde.
Descendant le Jaïk, il séjourna à Gouriel sur la mer Caspienne, et observa avec soin la nature de ce grand lac, autrefois selon lui, beaucoup plus étendu, et dont les anciens rivages se reconnaissent encore à une grande distance vers le nord et vers l'ouest.
L'année 1 770 fot employée à visiter les deux côtés des montagnes ouraliennes et les nombreuses mines de fer que l'on y a établies. C'est là que de simples particuliers russes ont acquis, en peu de générations, des fortunes qui les égalent aux plus grands seigneurs de l'Europe.
Après avoir vu Tobolsk, capitale de la Sibérie, M. Pallas vint hiverner à Tcbeliabinsk, au centre des plus importantes de ces mines.
Il en repartit au printemps de 1 772, pour un autre district, où des mines plus précieuses enrichissent la couronne; c'est le gouvernement de Koliwan, sur la pente septentrionale des monts Altaï, grande chaîne qui s'étend de l'est à Touest, et qui, en repoussant les vents du sud, donne à la Sibérie ce climat beaucoup plus âpre que sa latitude ne l'annoncerait. On trouve dans ces mines beaucoup de traces d'anciennes exploitations, que Bailly a voulu attribuer à ces antiques peuples du Nord, premiers inventeurs, selon lui, des arts et des sciences ; M. Pallas prouve, au contraire, qu'elles sont dues tout simplement aux ancêtres des Hongrois d'aujourd'hui, lesquels tirent, comme on sait, leur origine d'une peu-
plade arrivée de ces contrées dans le septième ou le huitième siècle. Cette course se termina à Krasnojarsk sur leJénisséa.
L'année d'après, notre voyageur, marchant toujours vers Test, traversa le grand lac Baïkal, et parcourut cette contrée montagneuse connue sous le nom de Daourie, qui s'étend jusque sur les frontières de la domination chinoise. C'est ici seulement qu'il commença à observer une nature entièrement différente de celle de l'Europe ; les plantes y prennent des formes singulières; des animaux, de genres inconnus chez nous, y gravissent les rochers, ou s'y égarent quelquefois des grands déserts au milieu de l'Asie.
M. Pallas, après avoir vu une infinité de peuplades à demi sauvages, retrouva enfm ici une nation civilisée, mais dont la civilisation ne ressemble par aucune de ses formes à celle de l'Europe. 11 ne put s'empêcher de considérer les Chinois comme une race séparée de nous, au moins depuis la dernière catastrophe du globe, et qui a suivi dans son développement une marche entièrement isolée.
Revenant presque sur ses pas, et après avoir passé une seconde fois l'hiver à Krasnojarsk , notre voyageur retourna, en 1773, sur le Jaïk et sur la mer Caspienne, visita Astrakan, étudia les Indiens, les Buchares et les autres habitants du centre et du midi de l'Asie, qui vien» nent se mêler à la bizarre population de cette ville; il se rapprocha du Caucase, cette pépinière des hommes blancs, comme les montagnes de la Daourie paraissent
ravoir été des hommes jaunes; passa encore un hiver au pied de cette branche de montagnes qui sépare le Volga du Tanaïs, et fut enfin de retour à Pétersbourg le 30 juillet 1774.
Pendant qu'il poursuivait ainsi la route principale, il envoyait dans diverses directions des élèves qui lui étaient subordonnés.
M. Pallas employait le loisir de ses quartiers d'hiver à rédiger son journal, et, d'après le plan prescrit par le comte Orloff, il l'envoyait chaque année à Pétersbourg, où l'on en publiait les volumes à mesure qu'ils étaient imprimés.
On conçoit que, travaillant ainsi à la hâte, privé dans ces solitudes de livres et de tous moyens de comparaison, il devait être exposé à faire quelques méprises, à insister sur des choses connues, comme si elles eussent été nouvelles ; à revenir plusieurs fois sur les mêmes choses. Nous conviendrons néanmoins qu'il aurait pu y mettre plus de vie, et faire sailhr davantage les objets intéressants. Il faut l'avouer, cette longue et sèche énumération de mines , de forges ; ces nomenclatures répétées des plantes communes qu'il cueillait, ou des oiseaux vulgaires qu'il voyait passer, ne forment pas une lecture agréable ; il ne transporte pas son lecteur avec lui; il ne lui met point en quelque sorte sous les yeux, par la puissance du style, comme l'ont fait des voyageurs plus heureux, les grandes scènes de la nature, ni les mœurs singuhères dont il a été le témoin ; mais l'on conviendra sans doute aussi que les
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circonstances où il écrivait, n'avaient rien de bien inspirant.
Des hivers de six mois, passés dans des cabanes, loin de toute idée d'instruction, avec du pain noir et de l'eaude-vie pour uniques restaurants ; un froid qui faisait geler le mercure; des étés insupportables par leur chaleur pendant le peu de semaines qu'ils duraient; la plus grande partie du temps de la course employée à gravir des rochers, à passer des marais à gué, à se frayer un chemin dans les bois en abattant les arbres; ces myriades d'insectes qui remplissent l'air du Nord, l'ensanglantant à chaque minute ; des peuplades empreintes de toutes les misères du pays, d'une malpropreté dégoûtante, souvent d'une laideur monstrueuse, toujours tristement stupides; les Européens même, abrutis par le climat et l'oisiveté : tout cela aurait pu refroidir l'imagination la plus vive.
Après une longue traversée, le moindre coin de terre, la moindre verdure semblent un paradis au navigateur, et quand c'est aux îles des Amis ou à Otaïti qu'il aborde, il devient poëte malgré lui. Au Kamtschatka n'est-ce pas déjà beaucoup d'avoir la force d'écrire?
M. Pallas, tout jeune et vigoureux qu'il était, revint accablé de souffrances, suites d'un voyage si pénible. A trente-trois ans ses cheveux étaient blanchis; des dyssenteries répétées ravaientaffaibli;desophthalmies opiniâtres menaçaient sa vue. Ses compagnons avaient été encore plus maltraités ; presque aucun d'eux ne vécut assez pour publier lui-même sa relation, et ce fut encore
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M. Pallas dont l'activité s'employa pour rendre ce soin à leur mémoire.
Les grands objets qu'il venait de voir, l'avaient trop frappé pour qu'il pût se contenter du journal qu'il en avait tracé à la hâte; il avait profondément observé la terre, les plantes, les animaux et les hommes ; ses observations, nourries, combinées par la réflexion, devinrent pour lui les sujets d'autant d'ouvrages, où il montra pleinement sa force. Il donna l'histoire de. quelques quadrupèdes les plus célèbres de la Sibérie, le musc, le glouton, la zibeline, l'ours blanc, histoire si pleine, si bien faite, que l'on peut dire qu'aucun quadrupède, pas même les plus communs parmi nous, ne sont aussi bien connus que ceux-là.
Les seuls rongeurs lui fournirent la matière d'un volume entier, tant il en avait découvert d'espèces. Leur histoire, leur anatomie y étaient traitées avec cette richesse dont Buffon et Daubenton avaient seuls donné l'exemple avant lui; et quoique, par modestie, il n'ait point voulu y présenter de nouveaux genres, ses descriptions étaient si bien faites, que tout méthodiste intelligent pouvait en extraire les caractères génériques.
La classe des quadrupèdes lui doit encore la connaissance exacte d'une espèce de solipède, intermédiaire entre l'âne et le cheval, sorte de mulet naturel qui se propage dans les déserts de la Tartarie; celle d'une nouvelle espèce de chat sauvage dont il croit que dérivent nos chats d'Angora ; des notions plus complètes que celles qu'on avait sur l'âne sauvage de ces mêmes déserts, sur
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ce petit bui'lle dont la queue, garnie de longs crins comme celle du cheval^ a fourni ces marques de dignité militaire que les Turcs ont empruntées des Tartares, leurs ancêtres, et sur ces petits renards jaunâtres des déserts du nord de l'Inde, que quelques-uns croient être les prétendues fourmis aurifères d'Hérodote.
On devra toujours regretter que Buffon n'ait pris au* cune connaissance de ces précieux écrits sur les quadrupèdes ; leur traduction pure et simple aurait fait un bel ornement d'un ouvrage que M. Pallas avait pris pour modèle, et auquel il n'est certainement pas resté inférieur dans les parties qu'il a traitées.
Il nous est impossible d'entrer dans le détail de tous les oiseaux, reptiles, poissons^ mollusques, vers etzoophytes, dont il a publié le premier les descriptions. La seule énumération des nombreux mémoires qu'il fit imprimer parmi ceux des académies dont il était membre, excéderait de beaucoup les bornes qui me sont prescrites ; il ne fut pas même effrayé du projet immense d'une histoire générale des animaux et des plantes de l'empire russe, et il en a réellement fort avancé l'exécution, bien .que ce travail ait dû lui présenter plus de difficultés qu'aucun autre.
En effet, c'était pour ainsi dire en voyageant qu'il était devenu botaniste; car, jusque-là, l'histoire des animaux avait été son étude de prédilection-, aussi les descriptions de plantes jointes à son journal ont-elles encouru quelques censures ; mais, à peine arrivé, il se livra avec ardeur à ce genre d'étude. L'impératrice, dont la
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Flore de Russie flattait le goût par sa magnificence, lit remettre à l'auteur les herbiers recueillis avant lui par les voyageurs du Gouvernement, et se chargea des frais de gravure et d'impression. Lui-même avait foitdes collections considérables de plantes, et l'ouvrage promettait d'étendre d'une manière remarquable nos connaissances sur le règne végétal ; mais il n'en a paru que deux volumes, qui contiennent principalement les arbres et les arbustes ; on n'a que quelques planches du troisième, parce qu'en Russie, comme partout, le moindre changement d'administrateurs arrête les publications les plus importantes, quand elles n'ont pas de rapport prochain avec les intérêts momentanés du Gouvernement. M. Pallas chercha dans la suite à faire connaître une partie de ses découvertes botaniques dans des ouvrages moins magnifiques, mais qui pussent paraître sans secours étrangers.
Son histoire des astragales fut le premier. Il donna ensuite une histoire des halophytes, ou de ces plantes maritimes de la famille des salicors, si abondantes dans les steppes, ces plaines de sable salé qui couvrent la Russie méridionale. Les absinthes, les armoises, non moins nombreuses dans ces steppes, et qui y avaient déjà été remarquées par les anciens, devaient faire suite aux halophytes ; mais les malheurs causés par la guerre en Allemagne l'arrêtèrent à la 59^ planche.
L'interruption de sa grande Flore de Russie ne l'empêcha point d'entreprendre un ouvrage, également général, sur les animaux de cet empire qui nourrit
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à peu près tous ceux de l'Europe , la plus grande partie de ceux de l'Asie, et qui en possède encore un grand nombre qui lui sont propres. On en a déjà imprimé un volume à Pétersbourg, mais il n'est pas publié. M. Pallas y a travaillé jusqu'à ses derniers moments, et a laissé tout le manuscrit relatif aux animaux vertébrés. M. Rudolphi, qui le connaît, assure, et on l'en croira aisément, qu'il s'y trouve plusieurs espèces nouvelles et beaucoup d'observations intéressantes.
11 avait commencé un recueil particulier sur les insectes de la Russie, dont il n'a paru que deux cahiers.
Rarement des hommes aussi laborieux, occupés de conduire à la fois tant d'entreprises, ont-ils assez de calme pour concevoir de ces idées mères, propres à faire révolution dans les sciences ; mais M. Pallas fit exception à cette règle. Nous avons vu à combien peu il a tenu qu'il ne changeât la face de la zoologie; il a vraiment changé celle de la théorie de la terre. Une considération .attentive des deux grandes chaînes de montagnes delà Sibérie lui fit apercevoir cette règle générale, qui s'est ensuite vérifiée partout, de la succession des trois ordres primitifs de montagnes, les granitiques au milieu, des schisteuses à leurs côtés, et les calcaires en dehors. On peut dire que ce grand fait, nettement exprimé, en 1777, dans un mémoire lu à l'académie en présence du roi de Suède Gustave III, a donné naissance à toute la nouvelle géologie ; les de Saussure, les Deluc, les Werner, sont partis de là pour arriver à la véritable connaissance de la structure de la terre, si
différente des idées fantastiques des écrivains précédents.
M. Pallas a rendu d'ailleurs un bien grand service à la géologie par son deuxième mémoire sur les ossements fossiles de Sibérie, où il rassemble tout ce qu'il en avait observé pendant son voyage, et rapporte surtout ce fait, presque incroyable alors, d'un rhinocéros trouvé tout entier dans la terre gelée, avec sa peau et sa chair. L'éléphant découvert depuis peu sur les bords de la mer dans une masse de glace, et si bien conservé que les chiens ont mangé sa chair, a confirmé cette importante observation, et porté la dernière atteinte au système de Buffon sur le refroidissement graduel des régions polaires.
M. Pallas n'a pas été si heureux dans son hypothèse d'une irruption des eaux venues du sud-est, qui aurait transporté et enfoui dans le nord les animaux de l'Inde. Il est bien démontré aujourd'hui que les animaux fossiles sont très-différents de ceux de l'Inde.
La grande masse de fer qu'il observa près du Jenisséa,
fut aussi un phénomène entièrement nouveau pour la
minéralogie. Elle était isolée, à la surface du terrain,
sur le sommet d'une montagne, loin de tout vestige de
volcan ou d'exploitation humaine ; elle pesait plus de
1,600 livres ; le métal, parfaitement malléable à froid,
était caverneux et rempli de matières vitreuses. Les
Tartares la disaient tombée du ciel, et la regardaient
comme sacrée ; aussi a-t-elle contribué à faire naître
les conjectures de M. Ghladny sur la vérité des chutes
de pierres de l'atmosphère ; conjecture aujourd'hui aussi pleinement confirmée par les observations d6 quelques années, que peuvent l'être les vérités le plus anciennement annoncées.
Le mémoire de M. Pallas sur la dégénération des animaux présente également beaucoup d'idées, sinon démontrées, du moins originales. La fixité de caractère des chevaux, des bœufs, des chameaux et des autres animaux domestiques qui ont peu d'espèces voisines, où dont les mulets sont stériles, comparée à la variété infinie des races des chiens, des chèvres et des moutons, dont les genres se composent d'espèces nombreuses et produisent ensemble des métis qui se propagent, le porte à juger que ces trois dernières sortes d'animaux sont en quelque façon des espèces factices, produites par les diverses alliances des espèces naturelles. Il croit, par exemple, que les chiens de berger, les chiens-loups doivent.leur origine primitive au chacal, celui de tous les animaux sauvages qui lui paraît, ainsi qu'à Guldenstedt, le plus étroitement apparenté au chien tel que nous le connaissons ; le dogue lui semble, au contraire, provenir du mélange de l'hyène ; les petits chiens à museau pointu, de celui du renard.
Mais les écrits dont nous avons parlé jusqu'à présent n'importent guères qu'aux naturalistes; son histoire des nations Mongoles devrait intéresser tous les hommes instruits ; car c'est le morceau peut-être le plus classique qui existe en aucune langue pour la connaissance des peuples*
Le nom de Mongols pourrait s'étendre à tous ces peuples du nord et de l'est de l'Asie, que leurs yeux obliques^ leur teint jaune, leurs cheveux noirs et plats, leur barbe grêle, leurs joues saillantes, nous font paraître si hideux, et dont une tribu dévasta l'Europe, sous Attila^ dans le cinquième siècle ; néanmoins il appar^ tient dans un sens plus particulier à une autre tribu, qui jeta, sous Gengis-Khan , dans le onzième siècle ^ les bases de la domination la plus formidable qui ait encore existé sur la terre. La Chine, l'Inde, la Perse, toute la Tarlarie, leur furent successivement soumises ; ils rendirent la Russie tributaire, et firent des irruptions en Pologne et en Hongrie. Mais> après quelques siècles, la fortune leur devint contraire ; chassés de la Chine et de la Perse, détruits dans l'Inde, soumis aux Russes dans les parties occidentales de leurs anciennes conquêtes, et aux Chinois dans leur pays originaire, ils n'ont conservé d'établissements indépendants que dans quelques cantons à l'ouest de la mer Caspienne. Rendus à la vie pastorale, la plupart errent, comme leurs ancêtres, dans ces immenses déserts du centre de l'Asie, at^ tendant que la discorde ou l'affaiblissement des empires voisins permette à quelque aventurier entreprenant de les rassembler pour de nouvelles conquêtes» C'est ce que la Chine et la Russie cherchent à empêcher, en les divisant, en réduisant leur nombre , en les transplantant quelquefois à des distances énormes, quand ils se mutinent. Et toutefois, dans cet état de sujétion, ces malheureux conservent l'orgueil des rangs et de la no^
blesse ; ils ont de longues généalogies ; leurs chefs cabalent les uns contre les autres, et briguent à la cour de leurs suzerains des augmentations d'autorité. Le grand Lama, qui gouverne les consciences de tous ces peuples par une hiérarchie presque calquée sur celle de l'Église romaine, donne à cette autorité un caractère sacré par ses patentes, qui deviennent ainsi pour lui un moyen d'intrigue et de troubles. On ne peut mieux se représenter ces agitations continuelles que par le récit d'un événement que M. Pallas rapporte en détail, et qui peut même nous donner une idée de ces fameuses migrations des peuples, qui forment dans l'histoire de l'Europe une époque si remarquable.
Une peuplade tout entière qui, lors des conquêtes du dernier empereur de la Chine Kien-Long, s'était réfugiée sur le territoire russe, et que l'on avait établie, en i 758, dans les landes du pays d'Astrakan, ayant éprouvé quelques mécontentements, et déterminée d'ailleurs par les intrigues de son principal Lama^, résolut, douze ans après, de retourner dans les pays soumis à la Chine. Les préparatifs durèrent plusieurs mois, sans que personne violât le secret. Enfin, à un jour fixé au commencement de 1 771 , toute la nation, hommes, femmes et enfants, au nombre de plus de 60^000 familles, émigra en trois divisions, emmenant leurs tentes, leurs troupeaux et tous leurs bagages, et enlevant tout ce qu'ils trouvèrent sur leur route d'hommes et de richesses ; ils firent ainsi plus de cinq cents lieues, sans que les troupes qu'on envoya après eux, ni les rivières, ni les
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attaques des peuplades intermédiaires, ni la mortalité de leurs gens et de leurs animaux, pussent les arrêter. Rien de semblable n'était arrivé depuis la fuite des enfants d'Israël hors d'Egypte.
M. Pallas ne traite pas seulement de l'origine et des caractères physiques de ces peuples, de leurs mœurs et de leur gouvernement. Une grande partie de son ouvrage est consacrée à l'exposition de leur religion, religion singulière , expulsée de l'Indostan par les Brames dans le premier siècle de notre ère, et qui, dominant aujourd'hui à la Chine, au Japon, dans la moitié de la Tartarie, à Ceylan et dans toute la presqu'île au delà du Gange, le dispute presque au christianisme et au mahométisme pour l'étendue de son territoire. La métaphysique qui lui sert de base, ses dogmes, sa morale, son droit canonique, ses rites, et jusqu'aux vêtements de son clergé, ont avec le christianisme des rapports qui ont frappé et quelquefois trompé nos missionnaires ; mais ce serait tout au plus un christianisme altéré par l'alliage le plus monstrueux. Le chef suprême n'est pas seulement le vicaire de Dieu; c'est Dieu lui-même, qui s'incarne successivement dans tous les individus qu'on élève à cette chaire. Quelques-uns des chefs inférieurs participent aussi à la divinité. Le monarque chinois la reconnaît en eux ; mais pour qu'ils n'en abusent point, il a su se rendre maître de leurs villes sacrées, et leur autorité spirituelle ne s'exerce plus que sous son influence. Dans cette religion, comme dans beaucoup d'autres, il s'est
formé un schisme, et depuis environ deux siècles il y a deux grands Lamas indépendants. Comme dans beaucoup d'autres religions encore, ces deux chefs se sont longtemps maudits mutuellement ; mais , un exemple unique et qu'eux seuls ont donné, c'est qu'ils se sont raccommodés, qu'ds 3e reconnaissent maintenant de part et d'autre pour des dieux, et que leurs partisans vivent paisiblement ensemble dans toute la Tartarie.
La cause du schisme fut qu'un Lama régnant prétendit admettre les femmes aux honneurs du sacerdoce. Les rigides partisans des anciens usages ne lui pardonnèrent pas cette idée, et elle lui fit perdre les deux tiers de son empire.
M. Pallas ne nous laisse ignorer aucun des mystères ni des rites du lamisme. En général il se montre aussi habile à faire connaître les usages et les opinions des peuples , qu'il l'avait été, dans ses premiers ouvrages, à décrire les productions de la nature. On a peine à comprendre pourquoi ce livre n'a pas été traduit, tandis qu'on nous donne chaque jour tant de voyages insignifiants.
Une partie essentielle de l'histoire des peuples, celle qui nous fait remonter plus haut que tous les documents écrits, c'est la connaissance de leurs langues. C'est par là que l'on peut juger de leur parenté, et suivre leur généalogie mieux que par toutes les traditions; et il n'est point de gouvernement qui puisse favoriser davantage cette importante étude, que celui de la Russie, dont les sujets parlent plus de soixante lan-
gages différents. L'impératrice Catherine II eut Tidée ingénieuse de fajre rédiger des vocabulaires comparatifs de toutes les peuplades soumises à son sceptre; elle y travailla elle-même peridant quelque temps^, et chargea M. Pallas, celui de tous ses savants qui avait vu le piqs de peuples et appris le plus de langues, de recueillir les vocabulaires asiatiques, mais en l'astreignant à suivre la liste des mots qu'elle avait formée. On ne doit point s'étonner qu'une femme et une souveraine n'ait pas choisi ces mots aussi utilement et avec des vues aussi profondes, qu'aurait pu le faire un étymo- Jogiste de profession , et il est difficile de trouver mauvais que ceux qu'elle voulait bien faire travailler avec elle, n'aient pas osé lui représenter les défauts de son plan; d'ailleurs on sent qu'un simple vocabulaire pe pouvait donner une idée du mécanisme et de l'esprit des langues; mais ce n'en fut pas moins un ouvrage précieux, et qui a fort servi aux recherches d'autres savants.
L'impératrice donna à M. Pallas beaucoup d'autres preuves de confiance; il fut un membre actif du comité chargé, en 1777, de faire une nouvelle topographie de l'empire ; on le nomma historiographe de l'amirauté, charge qui l'obligeait de donner son avis sur les questions scientifiques relatives à la marine ; le grand-duc Alexandre, aujourd'hui empereur , et son frère Constantin, reçurent de lui des leçons d'histoire naturelle et de physique.
Occupé d'une manière aussi honorable par le Couver-
nement, décoré de titres proportionnés à ses emplois, applaudi de l'Europe savante, M. Pallas jouissait à Pétersbourg de toute la considération qui pouvait s'allier avec sa qualité d'étranger et son état de simple homme de lettres ; mais il paraît que l'habitude des voyages, comme celle de la vie sauvage, rend le séjour des villes difficile à supporter.
Egalement fatigué de la vie sédentaire et de l'affluence des gens du monde et des étrangers;, pour qui la maison d'un homme aussi célèbre était un rendez-vous naturel, il saisit avidement l'occasion que l'envahissement de la Crimée lui donna de visiter de nouvelles contrées, et employa les années 1 793 et 1 794 à parcourir à ses frais les provinces méridionales de l'empire russe.
Il revit Astrakan et parcourut les frontières de la Circassie, pays montagneux qui nourrit les plus beaux hommes, et dont les mœurs ont pu donner naissance à la fable des amazones ; les maris ne peuvent y voir leurs femmes qu'en secret, et en s'introduisant la nuit par leurs fenêtres. Cette contrée est d'ailleurs singulièrement remarquable par cette infinité de peuplades, différentes en langages et en figures, qui en habitent les gorges, restes de ces nations qui la traversèrent lors de la grande migration des peuples. Les Huns, les Alains, les Uzes, les Avares, les Bulgares, les Coumanes, les Petchénègues, et ces autres barbares dont les noms étaient presque aussi effroyables que la cruauté , ont laissé quelques colonies dans les rochers du Caucase, et l'on y trouverait, dit-on, l'humanité comme par échantillons.
Mais M. Pallas ne voulut point se hasarder parmi des gens encore plus dangereux, qu'ils ne sont intéressants. Il se rendit de suite dans la Crimée ou l'ancienne Tauride, presqu'île singulière, plate et aride du côté où elle tient au continent, et hérissée le long du bord opposé de montagnes qui enclosent des vallées riantes. Civilisée autrefois par des colonies grecques, occupée pendant le moyen âge par les Génois, habitée ensuite par des Tartares qui avaient fini par y prendre des mœurs assez paisibles^ elle était depuis peu de temps tombée sous le pouvoir des Russes. On sait avec quel appareil Potemkin avait conduit l'impératrice dans cette nouvelle conquête, et par quels prodiges de dépenses et de despotisme ce favori avait donné pour quelques jours à des déserts l'apparence de contrées fertiles et florissantes. On dirait que M. Pallas partagea l'illusion de sa souveraine ; ou peut-être le contraste entre les agréables vallons de la côte ouverts au midi, jouissant de la vue de la mer, plantés de vignes et de rosiers, et les tristes plaines du nord de la Russie, le frappa-t-il trop agréablement : il traça un tableau enchanteur de laTauride, et la preuve qu'il était de bonne foi, c'est qu'il souhaita d'y obtenir une retraite.
Ce repos, qu'il avait fui si longtemps, lui était devenu nécessaire. Dans son dernier voyage, en voulant examiner les bords d'une rivière dont la surface était gelée, la glace se cassa sous lui, et il tomba dans l'eau jusqu'à mi-corps ; loin de tout secours, par un très-grand froid, il fut obligé de se faire traîner à plusieurs lieues, enve-
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loppé dans une couverture, Cet accident lui occasiouna des douleurs qu'il espérait devoir se caJrner dans un climat plus doux que Pétersbourg; mais son change- Uient de séjour, loin de les soulager, ue fit qu'ajouter à ses souffrances physiques des maux plus insupportables, descliagriuset des soucis de tout genre.
L'impératrice, avertie du désir que M. Pallas montrait d'habiter laTauride, lui fit, avec beaucoup de grâce, présent de deux villages situés dans le plus riche canton de la presqu'île, d'une grande maison dans la villQ d'Achmetchct, nommée par les Russes Symphéropol, qui était alors le chef-lieu du pays, et d'une somme cour» sidérable pour son établissement.
M. Pallas s'y rendit à la fin de 1 79^ ; mais ce climat, qui lui avait paru si beau lors d'un court passage, se montra à la longue inconstant et humide. Des maréca-^ ges en rendent les belles vallées pestilentielles en au^ tomne; l'hiver y est très-rude; on y éprouve les incommodités du nord et du midi. De plus, des biens donnés un peu légèrement, parce qu'on les croyait en^ tièrement dépendants de l'ancien donfiaine des khans de Crimée, se trouvèrent en partie litigieux, et occasionnée rent au nouveau titulaire des procès interminables. En-? fin, et par-dessus tout, M. Pallas n'avait pas asse^ prévu quel vide il éprouverait lorsque, éloigné de tous les hommes instruits, il se verrait dans l'impossibilité de communiquer ses idées. Bientôt détrompé, il exprimait déjà son chagrin avec amertume dans la préface du deuxième volume de son second Voyage.
DE PIERRE -SI MOIS PARLAS. i9i
H a cependant passé en Crimée quinze années presque entières, occupé de continuer ses grands ouvrages, et d'exercer envers les étrangers l'ancienne hospitalilé (Ju pays; travaillant surtout à un projet fort important pour la Russie, celui d'améliorer la culture de la vigne, dont il avait fait de grandes plantations dans la vallée de Soudac, l'ancienne Saldaea des Génois ; il jugeait le pays d'autant plus propre à cette culture, qu'il croyait y avoir trouvé la vigne à l'état sauvage, quoique ce ne fussent peut-être que des resteg dégénérés des anciens vignobles des Grecs. Mais aucune occupation ne put Taccoutqmer à une vie si triste; les marques d'estime qu'il rççut de l'Europe ne firent même qu'augmenter ses regrets et lui rappeler mieux ce qu'il avait quitté. Voulant enfin s'arracher à sa situation, il vendit ses terres à vil prix, dit pour jamais adieu à la Russie, et revint, après quarante-deu}ç années d'absence, terminer ses jours dans sa ville natale,
Pour un homme qui avait demeuré quinze ans dans la petite Tartarie, c'était presque revenir de l'autre monde. Quelques anciens amis qu'il retrouva, semblèrent lui rappeler sa jeunesse; il en reprenait surtout la chaleur et l'éloquence, lorsqu'on lui rendait compte des nouveaux progrès des sciences, dont le bruit n'avait pénétré que fort imparfaitement dans sa solitude ; cette âme abattue semblait revivre tout eptière à ces subites jouissances.
Les jeunes naturalistes , formés par ses ouvrages, nourris dans l'admiration de son génie, mais pour qui
il n'avait été qu'un oracle invisible, l'écoutaient comme un être supérieur, venu pour les juger; car cette longue absence avait multiplié le temps, et mis comme plusieurs générations entre eux et lui. Ils assurent qu'à l'approbation franche et prompte qu'il donna aux nouvelles découvertes, on reconnut, en effet, dans ce bon vieillard, un esprit au-dessus des préventions naturelles a son âge; il traita ses nouveaux disciples en père, et non en vieux savant. Il est vrai qu'il était peu disposé à la critique, et que dans ses ouvrages il donna volontiers à ses contemporains les louanges qu'ils méritaient ; effort bien aussi méritoire que celui d'en donner à ses élèves ; aussi est-il peut-être celui de tous les savants distingués du dix-huitième siècle qui a été le moins critiqué par les autres. On lui a reproché quelquefois une certaine ardeur à rassembler, à accaparer, pour ainsi dire, de tout côté les observations ou les objets d'étude recueillis par d'autres ; qualité faite pour déplaire à ceux dont les travaux particuliers pouvaient se perdre dans la masse de gloire qui appartient légitimement à l'homme qui a conçu un grand plan, mais sans laquelle une infinité de faits utiles par leur seule réunion auraient été perdus pour la science. Il n'a d'ailleurs jamais tiré parti d'observations étrangères, sans rendre une justice explicite à leurs auteurs.
Rendu ainsi au pays qui l'avait vu naître, et à des amis faits pour l'apprécier ; rapproché d'un frère aîné pour lequel une séparation si longue n'avait fait que réchauffer ses sentiments naturels; soigné par sa fille
unique qui lui avait voué rattachement le plus tendre, M. Pallas devait espérer encore quelques années heureuses. Il lisait avec intérêt les nouveaux ouvrages d'histoire naturelle ; il projetait de visiter les villes de France et d'Italie les plus riches en collections instructives, de faire connaissance avec les hommes distingués qu'elles possèdent, et de rassembler ainsi de nouveaux matériaux pour mettre la dernière main à ses recherches ; mais les germes de maladies, qu'il avait contractés dans ses voyages et pendant son séjour en Crimée, se développèrent plus tôt qu'on ne le craignait. Ses anciennes dyssenteries le reprirent à un degré qui lui fit aisément prévoir qu'il n'y avait plus de ressource, et sans se tourmenter par des remèdes inutiles, toujours semblable à ce qu'il avait été, il employa ses derniers jours à prendre les arrangements nécessaires pour assurer la continuation des ouvrages qu'il laissait incomplets, et pour placer utilement ce qu'il lui restait d'objets et d'observations à publier.
Il mourut le 8 septembre 1 81 i , âgé de soixante-dix ans moins quelques jours.
Il avait été marié deux fois, et il laisse une fille du premier lit^ veuve du baron de Wimpfen, lieutenant général au service de Russie, mort à Lunéville des suites des blessures qu'il avait reçues à la bataille d'Austerlitz.
Dans réloignement où M. Pallas vécut toujours de nous, il serait difficile de rassembler sur son caractère assez de notions pour le peindre avec sûreté; l'on voit