DE RUMFORD
Les sciences en sont venues à ce point, d'étonner moins encore par les grands efforts qu'elles supposent et par les vérités éclatantes qu'elles révèlent , que par les immenses avantages que leurs applications procuïeût chaque jour à la société. Il n'en est pas une aujourd'hui où la découverte d'une seule proposition ne puisse enrichir tout un peuple ou changer la face des états; et, loin que l'on ait à craindre de voir diminuer cette influence, elle ne peut que s'accroître, car il est facile de prouver qu'elle prend sa source dans la nature la plus intime des choses.
Permettez-nous, sur ce sujet, quelques réflexions,
qui ne peuvent être déplacées ni dans ce lieu ni devant cette assemblée.
La faim et le froid sont les deux grands ennemis de notre espèce, et c'est à les combattre que tous nos arts s'appliquent plus ou moins immédiatement; or, ce n'est que par la combinaison et par le dégagement de deux ou trois substances élémentaires, qu'ils peuvent y parvenir.
Nous nourrir n'est autre chose que remplacer en nous les parcelles de carbone et d'hydrogène, que la respiration et la transpiration nous enlèvent ; et nous chauffer, c'est retarder la dissipation du calorique que la respiration nous fournit.
A l'une ou l'autre de ces fonctions s'emploient et les palais et les cabanes ; et le pain chétif du pauvre, et les mets recherchés du gourmand ; et la pourpre des rois, et les haillons de la misère.
Par conséquent, l'architecture et les arts libéraux, l'agriculture et toutes les fabriques, la navigation, le commerce, la plupart des guerres même, et cet immense développement de courage et de génie, ce grand appareil d'efforts et de connaissances qu'elles exigent, n'ont pour objet final que deux simples opérations de chimie; et par conséquent aussi la moindre vérité nouvelle sur les lois de la nature, dans ces deux opérations, peut réduire les dépenses publiques et particulières, changer la tactique et la marche du commerce, transférer la puissance d'un peuple à un autre, et finir par altérer les rapports les plus fondamentaux des classes de la société.
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En effet, ce carbone, cet hydrogène, que nous consumons sans cesse dans nos foyers, dans nos vêtements et dans nos repas, sont reproduits sans cesse pour une consommation nouvelle par la végétation, qui les reprend dans l'atmosphère et dans les eaux. Mais la quantité de la végétation est elle-même fixée par l'étendue du sol, par les espèces de végétaux que l'on y cultive, et par la proportion des bois, des prairies, des terres à blé et des bestiaux En vain donc le gouvernement le plus paternel voudra-t-il augmenter la population dans son territoire au delà de certaines limites ; tous ses soins seront inefiicaces, si la science ne vient à son secours. Mais qu'un physicien imagine une forme de foyer qui économise quelque partie de combustible, c'est comme s'il avait ajouté en proportion à nos terrains plantés en bois; qu'un botaniste nous apporte une plante propre à donner dans un même espace plus de substance nutritive, c'est comme s'il avait augmenté d'autant nos terres labourables ; à l'instant il y aura de la place dans le pays pour un plus grand nombre d'hommes actifs.
Heureuses conquêtes, qui ne coûtent point de sang, et qui réparent les désastres des conquêtes vulgaires !
Oui , quelque paradoxale que cette assertion puisse paraître, ce sont essentiellement les progrès des sciences, qui empêchent que la société ne succombe aux effets de ses propres fureurs. Que seraient devenues sans la chimie presque toutes nos fabriques, à cette époque où nous nous étions fermé volontairement les climats qui
produisent nos matières premières? La vaccine ne nous a-t-elle pas conservé ces enfants qui vont bientôt remplacer ceux qu'a moissonnés la guerre ? Et, pour nous en tenir seulement aux travaux des deux hommes bienfaisants auxquels je consacre ces éloges, n'est-ce point une chose palpable pour tout le monde que la persévérance du premier à exciter à la propagation de la pomme de terre a fécondé et rendu habitables des cantons entiers auparavant stériles, et nous a sauvés deux fois en vingt ans des horreurs de la famine ; que les découvertes de l'autre sur le meilleur emploi du combustible ont contrebalancé la dévastation de nos forêts, et que, appliquées à la préparation des aliments, elles soutiennent encore en ce moment, d'une extrémité de l'Europe à l'autre, une infinité de malheureux?
Que l'on réfléchisse un instant sur l'effet de la plus petite amélioration appliquée à une si grande échelle, et l'on verra que c'est par centaines de milHons, qu'il faut la calculer.
Ah ! si je pouvais faire paraître d-evant vous ces pères de famille qui n'entendent plus autour d'eux les cris douloureux du besoin ; ces mères qui ont senti renaître le lait dont la misère tarissait les sources; ces enfants qui ne tombent plus, dès leurs premiers jours, flétris comme les fleurs du printemps ; si je pouvais leur apprendre à qui ils doivent ces soulagements de leur infortune, leurs cris de reconnaissance me dispenseraient d'un vain discours; non, il ne serait pas un de vous qui n'échangeât avec joie ses plus befles dé-
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couvertes contre un pareil concert de bénédictions. Vous entendrez donc avec quelque intérêt les détails de la vie de ces hommes utiles ; c'est un honneur que vous rendrez au genre de travaux, que l'état progressif de la civilisation réclame le plus impérieusement.