PARMENTIER
Antoine-Augustin Parmentier naquit à Montdidier, en 1737, d'une famille bourgeoise établie depuis longtemps dans cette ville, où elle avait rempli des charges municipales.
La mort prématurée de son père, et l'exiguité de la fortune qu'il laissa à une veuve et à trois enfants en bas âge, réduisirent la première instruction de M. Parmentier à quelques notions de latin que lui donna sa mère, femme d'esprit et plus instruite que la plupart de celles de sa condition. Un honnête ecclésiastique s'était chargé de développer ces premiers germes, dans l'idée que ce jeune homme pourrait devenir un sujet précieux pour la religion ; mais la nécessité de soutenir sa famille le contraignit bientôt à choisir un état qui pût lui offrir des ressources plus promptes ; il fut donc obligé d'interrompre l'étude des lettres, et sa vie laborieuse ne lui a plus permis d'y revenir complètement, ce qui explique comment ses ouvrages, si importants par leur utilité, n'ont pas toujours Tordre et la préci-
sion que de bonnes études et un long exercice peuvent seules donner à un écrivain.
Il entra, en 1755, chez un apothicaire de Montdidier pour y commencer son apprentissage, et vint, l'année suivante, le continuer chez un de ses parents qui exerçait la même profession à Paris. Ayant montré de l'intelhgence et de l'apphcation, il obtint, en 1757, d'être employé comme pharmacien dans les hôpitaux de l'armée d'Hanovre. Feu M. Bayen, un des membres les plus distingués que cette classe ait possédés, ( présidait alors à cette partie du service. On sait qu'il n'était pas moins recommandable par l'élévation de son caractère que par ses talents. Il remarqua les- ^ dispositions et la conduite régulière du jeune Parmentier, le rapprocha de lui, et le fit connaître à M. de Chamousset, intendant général des hôpitaux, que son ? active bienfaisance a rendu si célèbre, et à qui Paris ^t la France doivent tant d'utiles établissements. C'est dans la conversation de tîes deux excellents hommes, que M. Parmentier puisa les idées et les sentiments qui ont depuis inspiré tous ses travaux.
Il en apprenait deux choses également ignorées de ceux pour qui ce serait le plus un devoir de les connaître : l'étendue , la variété des misères auxquelles il serait encore possible de soustraire les peuples, si l'on s'occupait plus sérieusement de leur bien-être , et le nombre et la puissance des ressources que la nature offrirait contre tant de fléaux, si l'on voulait en répandre et en encourager l'étude.
DE A. -A. PARMFNTIEU ET DE P.UMFORD. 20i
Les connaissances chimiques, nées en Allemagne, y étaient encore , en ce temps-là, plus répandues que parmi nous; on y en avait fait plus d'applications ; les nombreux petits souverains qui se partageaient ce pays, avaient donné des soins particuliers à l'amélioration de leurs principautés, et le chimiste, l'agronome , l'ami des arts utiles, trouvaient également à y apprendre.
M. Parmentier, stimulé par ses vertueux maîtres, profita avec ardeur de ces sources d'instruction. Quand son service l'arrêtait dans quelque ville, il visitait les fabriques les moins connues parmi nous ; il demandait aux pharmaciens habiles la permission de travailler dans leurs laboratoires. A la campagne il observait les pratiques des fermiers ; il notait les objets intéressants qui le frappaient dans ses marches à la suite de la troupe, et il ne lui manqua aucune occasion de voir dans tous ces genres des choses bien variées, car il fut cinq fois fait prisonnier et transporté en des lieux où ses généraux ne l'auraient pas conduit. Il apprit même alors, par sa propre expérience, jusqu'où peuvent aller les horreurs du besoin, instruction nécessaire peut-être pour allumer en lui, dans toute sa force, ce beau feu d'humanité, dont il a été enflammé durant sa longue vie.
Cependant, avant de faire usage des connaissances qu'il avait acquises, et de songer à améliorer le sort du peuple, il fallait qu'il songeât à rendre le sien un peu moins précaire.
Il revint donc, à la paix de i 763, dans la capitale, et
y reprit, dans un ordre plus scientifique, les études relatives à son art ; les cours de Nollet, de Rouelle, et d'Antoine et de Bernard de Jussieu, étendirent ses idées et Taidèrent à y mettre plus de méthode ; il acquit sur toutes les sciences physiques une instruction variée et solide, et une place inférieure d'apothicaire étant venue à vaquer aux Invalides, en 1766, il l'obtint, à l'unanimité des voix, après un concours vivement disputé. Son existence fut ainsi assurée, et ne tarda pas à devenir assez heureuse. Les administrateurs de la maison, voyant que sa conduite justifiait ce que le concours avait annoncé, déterminèrent le roi, en 1 772, à le charger en chef de l'apothicairerie ; récompense qu'un incident, imprévu rendit plus complète qu'on ne l'avait voulu et qu'il n'avait osé l'espérer.
La pharmacie des Invalides était dirigée, depuis l'origine de l'étabhssement, par des sœurs de charité; ces bonnes filles, qui avait beaucoup choyé le jeune Par- | mentier, tant qu'il n'avait été en quelque sorte que leur garçon, trouvèrent fort mauvais qu'on voulût le mettre l à leur niveau; elles jetèrent tant de cris, elles firent mouvoir tant de ressorts, que le roi lui-même se vit I obligé de reculer, et, après deux années de controverse, il fut pris cette décision singulière, que M. Parmentier continuerait de jouir des avantages de sa place , mais I qu'il ne s'ingérerait plus à en remplir les fonctions.
C'était le rendre tout entier à son zèle pour les recherches d'utilité générale, et depuis ce moment il ne les interrompit plus.
La première occasion d'en publier quelques résultats lui avait été offerte, en 1 771 , par l'Académie de Besançon. La disette de 1 769 avait porté les regards des administrateurs et des physiciens sur les végétaux qui pourrait suppléer aux céréales, et l'Académie avait fait de leur histoire l'objet d'un prix que M. Parmentier remporta. Il chercha à prouver, dans sa dissertation, que la substance nutritive la plus utile des végétaux est l'amidon, et montra comment on peut le retirer des racines et des semences de plusieurs plantes indigènes, et le dépouiller des principes acres et vénéneux qui l'altèrent dans quelques-unes ; il indiqua aussi les mélanges qui peuvent aider à convertir cet amidon en un pain supportable, ou du moins en une sorte de biscuit propre à être mangé en soupe \
Sans doute on pourrait, en certains cas, tirer quelque parti des procédés qu'il propose; mais, comme la plupart de ces plantes sont sauvages, peu abondantes, et qu'elles coûteraient plus que le blé le plus cher, une famine absolue pourrait seule engager à les employer.
M. Parmentier s'aperçut aisément qu'il était plus sûr de disposer la culture et l'économie domestique de façon qu'une famine, et même une disette, devinssent impossibles ; et c'est dans cette vue qu'il mit tous ses soins à recommander la pomme de terre, et qu'il combattit avec
* Mémoire qui a remporté le prix sur celte question : Indiquer les végétaux qui pourraient suppléer en temps de disette à ceux quoii emploie communément à la nourriture des hommes, Paris, Knapeo, 1773; in-12.
constance les préjugés qui s'opposaient à la propagation de cette racine bienfaisante.
La plupart des botanistes, et Parmentier lui-même, ont écrit, d'après Gaspard Bauhin, que la pomme de terre nous est venue de Virginie vers la fm du seizième siècle, et c'est au célèbre et malheureux Walther Raleigh qu'ils attribuent communément l'honneur de l'avoir donnée à l'Europe. Je trouve beaucoup plus probable qu'elle a été apportée du Pérou par les Espagnols. Raleigh n'alla en Virginie qu'en 1586; et nous pouvons conclure du témoignage de Clusius % que dès 1587 la pomme de terre devait être commune dans plusieurs parties de l'Italie, et qu'on l'y donnait déjà aux bestiaux, ce qui suppose au moins quelques années de culture.
Ce végétal a d'ailleurs été indiqué dès la fin du quinzième siècle, parles premiers écrivains espagnols ^ comme cultivé aux environs de Quito, où on l'appelait papas, et où l'on en préparait plusieurs sortes de mets. Enfin, ce qui semble compléter toutes les preuves désirables, Banister et Glayton, qui ont fait de grandes recherches sur les plantes indigènes de Virginie, ne mettent point la pomme de terre de ce nombre, et Banister dit même expressément qu'il Ty a cherchée en vain pendant douze années ^ tandis que Dombey l'a trouvée à l'état sauvage dans toutes les Cordillères, où
» Barior. lib. IV, p. 79.
2 Pierre Cieça, Acosta, etc.
3 Morison, Hist, plant, exot. III, 522.
les Indiens en font encore aujourd'hui les mêmes préparations qu'au temps de la découverte.
L'erreur a pu venir de ce que la Virginie produit plusieurs autres plantes à racines tubéreuses, que des descriptions incomplètes auront fait confondre avec la pomme de terre. Bauhin prit en effet pour telle la plante nomme openawk par Thomas Harriot. Il y a aussi en Virginie des patates ordinaires ; mais l'auteur anonyme de l'histoire de ce pays dit positivement qu'elles n'ont rien de commun avec le potatoe d'Irlande et d'Angleterre, qui est notre pomme de terre.
Quoi qu'il en soit, cet admirable végétal fut accueilli fort diversement par les peuples de l'Europe. Il paraît que les Irlandais en tirèrent parti les premiers ; car nous voyons de bonne heure les pommes de terre désignées sous le nom de patates d'Irlande ; mais en France on commença par les proscrire. Bauhin rapporte que de son temps l'usage en avait été défendu en Bourgogne, parce que l'on s'était imaginé qu'elles devaient donner la lèpre.
^ On ne se persuaderait jamais qu'un végétal si sain, si agréable, si productif, qui exige si peu de manipulation pour servir à la nourriture ; qu'une racine si bien garantie contre l'intempérie des saisons ; qu'une plante, en un mot, qui par un privilège unique, réunit manifestement tous les genres d'avantages sans autre inconvénient que celui de ne pas durer toute l'année, mais qui doit à ce défaut même un avantage de plus, celui de ne point donner de prise à l'avidité des accapareurs, ait
pu avoir besoin de deux siècles pour vaincre des préventions puériles. Cependant nous en avons encore été les témoins. Les Anglais avaient rapporté la pomme de terre en Flandre pendant les guerres de Louis XIV ; elle s'était propagée ensuite, mais faiblement, dans quelques parties de la France ; la Suisse l'avait mieux accueillie et s'en trouvait très-bien; plusieurs de nos provinces méridionales en avaient planté, d'après son exemple, à l'époque de ces disettes qui se répétèrent plusieurs fois dans les dernières années du règne de Louis XV. Turgot surtout la multipliait dans le Limousin et dans l'Angoumois, dont il était intendant ; et l'on pouvait espérer que bientôt le royaume jouirait pleinement de cette nouvelle branche de subsistances , lorsque quelques vieux médecins renouvelèrent contre elle les inculpations du seizième siècle. 11 ne s'agissait plus de lèpre, mais de fièvres. Les disettes avaient produit dans le Midi quelques épidémies, qu'on s'avisa d'attribuer au seul moyen qui existât de les prévenir. Le contrôleur général se vit obligé de provoquer , en 1 771 , un avis de la Faculté de médecine, propre à rassurer les esprits. M. Parmentier, qui avait appris à connaître la pomme de terre dans les prisons d'Allemagne, où il n'avait eu souvent que cette nourriture , seconda les vues du ministre par un examen chimique de cette racine, où il montrait qu'aucun de ses principes n'est nuisible. Il fit mieux encore : pour apprendre au peuple à y prendre goût, il en cultiva en plein champ, dans des lieux trèsfréquentés, les faisant garder avec appareil pendant le
jour seulement, heureux quand il apprenait qu'il avait excité ainsi à ce qu'on lui en volât quelques-unes pendant la nuit. Il aurait voulu que le roi^ comme on le rapporte des empereurs de la Chine, eût tracé le premier sillon de son champ ; il en obtint du moins de porter, en pleine cour, dans un jour de fête solennelle, un bouquet de lleurs de pommes de terre à la boutonnière, et il n'en fallut pas davantage pour engager plusieurs grands seigneurs à en faire planter. Il n'est pas jusqu'à l'art de la cuisine raffinée que M. Parmentier voulut aussi contraindre à venir au secours des pauvres, en s'exerçant sur la pomme de terre; car il prévoyait bien que les pauvres n'auraient partout des pommes de terre en abondance, que lorsque les riches sauraient qu'elles peuvent aussi leur fournir des mets agréables. Il assurait d'avoir donné un jour un dîner entièrement composé de pommes déterre, à vingt sauces différentes, où l'appétit se soutint à tous les services.
Mais les ennemis de la pomme de terre, hors d'état de prouver qu'elle fait du mal aux hommes, ne se tinrent pas pour battus ; ils prétendirent qu'elle en ferait aux champs, et les rendrait stériles.
Il n'y a nulle apparence qu'une culture qui aide à nourrir plus de bestiaux et à multiplier les engrais, pût jamais en résultat effriter le sol ; néanmoins il fallut encore répondre à cette objection, considérer la pomme de terre sous le point de vue agricole.
M. Parmentier reproduisit donc, sous diverses formes, tout ce qui regardait sa culture et ses usages.
même pour la fertilisation des terres ; il ne se lassait point d'en parler dans des ouvrages savants, dans des instructions populaires , dans des journaux, dans des dictionnaires de tout genre.
Pendant quarante ans il n'a manqué aucune occasion de la recommander ; chaque mauvaise année était même pour lui une sorte d'auxiliaire dont il profitait avec soin pour rappeler l'attention sur sa plante chérie. C'est ainsi que le nom de ce végétal bienfaisant et le sien sont devenus presque inséparables dans la mémoire des amis des hommes; le peuple même les avait unis, et ce n'était pas toujours avec reconnaissance.
A une certaine époque delà révolution l'on proposait de porter M, Parmentier à quelque place municipale ; un des votants s'y opposait avec fureur : Il ne nous fera manger que des pommes de terre, disait-il ; cest lui qui les a inventées.
Mais M. Parmentier ne demandait point les suffrages du peuple ; il savait bien que ce sera toujours un devoir de le servir ; mais il savait également que, tant que son éducation restera où elle en est, c'en sera souvent un aussi de ne le pas consulter. Il ne doutait point d'ailleurs qu'à la longue le bien ne finît par être apprécié; et, en effet, l'un des bonheurs de sa vieillesse a été le succès presque complet de sa persévérance. La "pomme de terre n' a plus que des amis ^ s'écrie-t-il dans un de ses derniers ouvrages, même dans les cantons d^où V esprit de systèîue et de contradiction semblait la vouloir bannir pour jamais.
Cependant M. Parmentier n'était pas de ces esprits étroits, exclusivement épris d'une idée; et les avantages qu'il avait j'econnusàla pomme de terre, ne lui faisaient point négliger ceux qu'offraient les autres végétaux. Le maïs, celui de tous, après la pomme de terrC;, qui nous donne la nourriture la plus économique, est aussi un présent du Nouveau-Monde, quoiqu'on s'obstine encore, en plusieurs lieux, à l'appeler blé de Turquie.
C'était la base principale de la nourriture des Améri- ' cains^ quand les Espagnols abordèrent chez eux. Il a été apporté en Europe beaucoup plus tôt que la pomme de terre, car Fuchs l'a décrit et représenté dès 1 543. 11 s'y est aussi répandu beaucoup plus vite, et en donnant à l'Italie et à nos provinces méridionales une branche nouvelle et abondante de nourriture, il a singulièrement contribué à en enrichir et à en étendre la population. Aussi M. Parmentier n'a-t-il eu besoin, pour en encourager encore la multiplication, que d'exposer, comme il l'a fait, d'une manière bien complète, les précautions que sa culture et sa conservation exigent, et les nombreux emplois que l'on peut en faire. 11 voudrait qu'il pût bientôt exclure le sarrasin, qui lui est si inférieur, du petit nombre de cantons où l'on en conserve encore l'usage.
La châtaigne, qui, dit-on, nourrissait nos ancêtres avant même qu'ils connussent le blé, est encore à présent un produit fort utile dans plusieurs de nos provinces, principalement vers le centre du royaume. M. Daine, intendant de Limoges, engagea M. Parmentier àexami-
ner s'il ne serait pas possible d'en faire un pain mangeable et susceptible de garde ; ses expériences n'eurent point de succès ; mais elles donnèrent lieu à un traité complet sur le châtaignier et sur sa culture, ainsi que sur sa récolte et sur les diverses préparations de son fruit.
Le blé lui-même a été l'objet de longues études de la part de M. Parmentier, et peut-être n'a-t-il pas rendu moins de services, en répandant les meilleurs procédés de mouture et de boulangerie, qu'en propageant la culture de la pomme de terre. L'analyse chimique lui ayant fait connaître que le son ne contient aucun principe propre à nourrir l'homme, il en conclut qu'il n'y a qu'à gagner à l'exclure du pain ; il déduisit de là les avantages de la mouture économique qui^ en soumettant plusieurs fois le grain à la meule et au blutoir, parvient à détacher du son jusqu'aux dernières parcelles de farine, et il prouva qu'elle fournit à meilleur marché un pain plus blanc, plus savoureux et plus nutritif. L'ignorance avait tellement méconnu les avantages de cette méthode, qu'il y avait eu pendant longtemps des arrêts pour la proscrire, et que la partie la plus précieuse du grain était livrée aux bestiaux avec le son.
M. Parmentier étudia avec soin tout ce qui a rapport au pain ; et comme des livres auraient peu servi pour l'instruction des meuniers et des boulangers, personnages qui , pour la plupart , ne lisent guères , il engagea le gouvernement à établir une école de boulangerie, dont les élèves porteraient plus tôt dans les
provinces toutes les bonnes pratiques; il se rendit luimême avec M. Cadet de Vaux en Bretagne et en Languedoc pour y prêcher sa doctrine.
Il fit retrancher la plus grande partie du son que l'on mêlait au pain des troupes, et en leur procurant ainsi une nourriture plus saine et plus agréable, il arrêta une multitude d'abus dont ce mélange était la source. En un mot, des hommes habiles ont calculé que les progrès faits de nos jours en France, dans l'art de la meunerie et dans celui de la boulangerie, sont tels que, abstraction faite des autres végétaux qui pourraient en partie être substitués au blé, la quantité de blé nécessaire à la nourriture d'un individu peut être réduite de plus d'un tiers. Comme c'est principalement à M. Parmentier que l'on doit l'adoption presque générale de ces nouveaux procédés, ce calcul établit ses services mieux que tous les éloges.
Plein d'une sorte d'enthousiasme pour des arts qu'il n'appréciait que d'après leur utilité, M. Parmentier aurait voulu régler sur cette seule base la considération et le bien-être de ceux qui les exercent; il déplore surtout la condition du boulanger, dont le travail est si pénible, l'industrie soumise à des règlements souvent vexatoires, et qui ne manque point de devenir un des premiers objets de la fureur du peuple à la moindre apparence de disette. Son bon cœur lui faisait oublier que c'est précisément une des conditions de l'existence d'une grande société, que les métiers nécessaires à la vie soient arrivés à ce degré de simplicité où leur apprentissage ne
^12 KLOGES HISTORIQUES
suppose point de grandes avances de temps ni d'argent, et où ceux qui les pratiquent, ne puissent par conséquent exiger de grands salaires. Il ne pourrait y avoir de nation, si le laboureur prétendait être traité comme le médecin, ou le boulanger comme l'astronome. D'ailleurs il est à croire qu'en dernier résultat la proportion des récompenses n'est pas si fort au désavantage des artisans ; car on en voit assurément beaucoup plus faire fortune, que de savants ou d'artistes.
Ardent comme l'était M. Parmentier pour l'utilité publique , on conçoit qu'il dut prendre beaucoup de part aux efforts occasionnés par la dernière guerre pour suppléer aux denrées exotiques ; c'est lui , en effet, qui a le plus perfectionné et préconisé le sirop., de raisin, cette préparation qui a pu faire tourner en ridicule ceux qui voulaient entièrement l'assimiler au sucre, mais qui n'en a pas moins réduit la consommation du sucre de bien des milliers de quintaux ; qui n'en a pas moins facilité à nos hôpitaux des épargnes immenses dont les pauvres ont profité ; qui n'en a pas moins donné une nouvelle valeur à nos vignes, à une époque où déjà la guerre et les impôts les faisaient arracher en plusieurs endroits, et qui, enfin, n'en restera pas moins utile et recherchée pour beaucoup d'aliments , même s'il arrive jamais que le sucre retombe parmi nous à son ancien prix.
Ces travaux, purement agricoles ou économiques, ne firent point négliger à M. Parmentier ceux qui tenaient de plus près à son premier métier ; il avait donné, en
1774, une traduction, avec des notes, des Récréations physiques de Model, ouvrage où les opérations pharmaceutiques tiennent plus de place que les autres parties des sciences naturelles, et en 1775 il publia une édition de la Chimie hydraulique de Lagaraije, qui n'est guère qu'une collection de recettes pour obtenir les principes des substances médicamenteuses sans les altérer par trop de feu. Peut-être ne serait-il pas resté étranger aux grands progrès que la chimie fit à cette époque , si les tracasseries dont nous avons rendu compte, ne l'eussent privé de son laboratoire aux Iiivalides; du moins peut-on dire que l'examen chimique du lait et celui du sang, auxquels il a travaillé avec notre confrère M. Deyeux, sont des modèles de l'application de la chimie aux produits des corps organisés et à leurs modifications. Dans le premier, les auteurs comparent , avec le lait de la femme , ceux des animaux domestiques dont nous faisons le plus d'usage; dans le second, ils examinent les altérations produites dans le sang par les maladies inflammatoires et putrides , et par le scorbut , altérations souvent peu sensibles et bien éloignées d'expliquer les désordres qu'elles occasionnent, ou qu'au moins elles accompagnent.
Nous avons vu ci-dessus comment M. Parmentier, par des incidents assez bizarres, en perdant son activité aux Invalides, avait été arrêté dans la ligne naturelle de son avancement. 11 avait trop de mérite pour que cette injustice pût durer longtemps; le Gouvernement l'cia-
214 ÉLOGES HISTORIOUKS
ploya en diverses circonstances comme pharmacien militaire, et lorsqu'on organisa un conseil de médecins et de chirurgiens consultants pour les armées, le ministre voulut Ty placer comme pharmacien ; mais Bayen vivait encore, et M. Parmentier fut le premier à représenter qu'il ne pouvait s'asseoir au-dessus de son maître. On le nomma donc seulement adjoint de Bayen. Cette institution, comme tant d'autres, fut supprimée à l'époque de la grande anarchie révolutionnaire, époque où l'on ne voulait pas même de subordination en médecine ; mais la nécessité la fit bientôt rétablir sous les noms de Commission et de Conseil de santé des armées, et M. Parmentier, que le régime de la terreur avait momentanément éloigné de Paris, y fut promptement rappelé.
Il a porté dans cette carrière le même zèle que dans toutes les autres, et les hôpitaux des armées ont prodigieusement dû à ses soins : instructions, ordres répétés aux inférieurs, sollicitations pressantes à l'autorité, il ne négligeait rien. Nous l'avons vu, dans ces dernières années, déplorant amèrement l'abandon où un gouvernement occupé de conquérir et non de conserver, laissait | les asiles des victimes de la guerre.
Nous devons surtout un éclatant témoignage aux soins qu'il prenait des jeunes gens employés sous ses ordres ; à la manière amicale dont il les recevait, les encourageait et les faisait récompenser; sa protection s'étendait sur eux à quelque distance qu'ils fussent entraînés, et nous en connaissons plus d'un qui a dû sa
vie, dans des climats lointains, aux recommandations prévoyantes de ce chef paternel.
Mais son activité ne se bornait point aux devoirs de sa place, et tout ce qui pouvait être utile avait droit à l'exercer.
Lors de l'établissement des pompes à feu, il rassura le public sur la salubrité des eaux de la Seine ; plus tard il s'occupa avec ardeur de l'établissement des soupes économiques ; il contribua efficacement à la propagation de la vaccine; c'est principalement lui qui a mis dans la pharmacie centrale des hôpitaux de Paris le bel ordre qui y règne, et il est le rédacteur du Code pharmaceutique d'après lequel on s'y dirige. Il surveillait la grande boulangerie de Scipion, où se fabrique tout le pain des hôpitaux; l'hospice des ménages était sous sa direction particulière, et il donnait l'attention la plus minutieuse à tout ce qui pouvait adoucir le sort des huit cents vieillards des deux sexes, qui le composent.
En un mot, partout où l'on pouvait travailler beaucoup, rendre de grands services et ne rien recevoir; partout où l'on se réunissait pour faire du bien, il accourait le premier, et l'on pouvait être sûr de disposer de son temps, de sa plume et au besoin de sa fortune.
Cette longue et continuelle habitude de s'occuper du bien des hommes, avait fini par s'empreindre jusque dans son air extérieur ; on aurait cru voir en lui la bienfaisance personnifiée. Une taille élevée et restée droite jusqu'à ses derniers jours, une figure pleine d'aménité, un regard à la fois noble et doux, de beaux cheveux
blancs comme la neige, semblaient faire de ce respectable vieillard l'image de la bonté et de la vertu. Sa physionomie plaisait surtout par ce sentiment de bonheur né du bien qu'il avait fait ; et qui, en effet, aurait mieux mérité d'être heureux que l'homme qui, sans naissance, sans fortune, sans grandes places, sans même une éminence de génie, mais par la seule persévérance de l'amour du bien, a peut-être autant contribué au bienêtre de ses semblables, qu'aucun de ceux sur lesquels la nature et le hasard avaient accumulé tous les moyens de les servir ?
M. Parmentier n'avait point été marié ; Madame Houzeau, sa sœur, était toujours restée auprès de lui, et l'avait secondé dans ses travaux de bienfaisance avec le dévouement d'une amitié tendre. Elle mourut au moment où ses soins affectueux auraient été le plus nécessaires à son frère que minait déjà depuis quelques années une affection chronique de la poitrine. Le chagrin de cette perte aggrava les douleurs de cet excellent homme, et rendit ses derniers jours bien pénibles, mais sans altérer en rien son caractère et sans arrêter ses travaux. Il nous fut enlevé le 17 décembre 1813, dans la soixante-dix-septième année de son âge.