DE G. CUVIER. XI
vaisseau dorsal n'a aucune branche, aucune ramification, aucun vaisseau particulier qui s'y rende ou qui en parte.
C'est ce que l'on savait déjà par les travaux célèbres de Malpighi, de Swamuierdam , de Lyonnet; mais M. Guvier va beaucoup plus loin : il examine toutes les parties du corps des insectes, l'une après l'autre; et par cet examen détaillé il montre qu'aucun vaisseau sanguin, ou, ce qui revient au même, qu'aucune circulation n'existe dans ces animaux.
Gomment s'opère donc leur nutrition ?
M. Guvier commence par faire remarquer que le but final de. la circulation est de porter le sang à l'air. Aussi tous les animaux qui ont un cœur ont-ils un organe respiratoire circonscrit, soit powmon, soit branchies; et le sang revenu des parties au cœur est-il invariablement contraint de traverser cet organe, pour y être soumis à l'action de l'air avant de retourner aux parties.
Mais, dans les insectes, l'appareil de la respiration est tout différent. Ge n'est plus un organe circonscrit qui reçoit l'air; c'est un nombre presque infini de vaisseaux élastiques, nommés trachées, qui le portent dans toutes les parties du corps, et qui le conduisent ainsi jusque sur le fluide nourricier lui-même, qui baigne continuellement ces parties.
En un mot, tandis que dans les autres animaux c'est le fluide nourricier qui, au moyen de la circulation, va chercher l'air, le phénomène se renverse dans les insectes, et c'est, au contraire, l'air qui y va chercher le
fluide nourricier, et rend par là toute circulation inutile.
Une autre découverte de M. Cuvier, non moins importante, est celle de l'appareil circulatoire de certains vers qui, tels que le ver de terre, la sangsue^ avaient été jusque-là confondus avec ces zoophytes d'une structure incomparablement plus simple, qui ne vivent que dans l'intérieur d'autres animaux.
Par une singularité remarquable, le sang de ces vers, à appareil circulatoire, est rouge : nouvelle circonstance qui montre encore combien était inexacte et vague la dénomination d'animaux à sang blanc, donnée jusqu'alors, d'une manière générale, aux animaux sans vertèbres.
Par tous ces grands travaux M. Cuvier avait donc fixé les limites de la classe des mollusques; il avait déterminé celle des vers à sang rouge; il les avait complètement séparées Tune et l'autre de celle des zoophytes ; il avait enfin marqué la vraie place de ces zoophytes eux-mêmes, désormais relégués à la fin du règne animal.
Mais un principe qu'il avait employé dans tous ces travaux devait le conduire plus loin encore : ce principe est celui de la subordi7iatio7i des organes ou des caractères.
La méthode ne doit pas se borner, en effet, à représenter indistinctement les rapports de structure; elle doit marquer, en outre, Tordre particulier de ces rap-
DF C. CUVTER. XTï!
ports et l'importance relative de chacun d'eux; et c'est à quoi sert précisément le principe de la stcbordination des organes,
Bernard et Laurent de Jussieu avaient déjà appliqué ce principe, aussi fécond que sûr^ à la botanique ; mais les zoologistes n'avaient point encore osé en faire l'application à leur science, effrayés sans doute par ce grand nombre et par cette complication d'organes qui constituent le corps animal, et qui pour la plupart manquent aux végétaux.
Le principe de la subordination des organes ne pouvait s'introduire en zoologie que précédé par l'anatomie. Le premier pas à faire était de connaître les organes; la détermination de leur importance relative ne pouvait être que le second. Ces deux pas faits, il ne restait plus qu'à fonder les caractères sur les organes, et à subordonner ces caractères les uns aux autres, comme les organes sont subordonnés entre eux : tel a été proprement l'objet du Règne animal distribué d' après son organisation, ce grand ouvrage où la nouvelle doctrine zoologique de l'illustre auteur se montre enfin reproduite dans son ensemble, et coordonnée dans toutes ses parties.
C'est à compter de cet ouvrage que l'art des méthodes a pris une face toute nouvelle.
Linnseus n'avait guère vu^ dans cet art, qu'un moyen de distinguer les espèces. M. Cuvier est le premier qui ait entrepris de faire, de la méthode, l'instrument même de la généralisation des faits.
\IV ÉLOOF, HISTORIQrE
Prise en elle-même, la méthode n'est, pour lui, que la subordination des propositions, des vérités, des faits, les uns aux autres, d'après leur ordre de généralité.
Appliquée au règne animal, c'est la subordination des groupes entre eux, d'après l'importance relative des organes qui forment les caractères distinctifs de ces groupes.
Or, les organes les plus importants sont aussi ceux qui entraînent les ressemblances les plus générales.
D'où il suit qu'en fondant les groupes inférieurs sur les organes subordonnés, et les groupes supérieurs sur les organes dominateiirs , les groupes supérieurs comprendront toujours nécessairement les inférieurs, ou, en d'autres termes, que l'on pourra toujours passer des uns aux autres par des propositions graduées et de plus en plus générales, à mesure qu'on remontera des groupes inférieurs vers les supérieurs.
La méthode^, bien vue, n'est donc que l'expression généralisée de la science ; c'est la science elle-même, mais réduite à ses expressions les plus simples; c'est plus encore : cet enchaînement des faits d'après leurs analogies, cet enchaînement des analogies d'après leur degré d'étendue, ne se borne pas à représenter les rapports connus; il met au jour une foule de rapports nouveaux, contenus les uns dans les autres; il les dégage les uns des autres ; il donne ainsi de nouvelles forces à l'esprit pour apercevoir et pour découvrir; il lui crée de nouveaux procédés logiques.