‹ Emailleurs et émaillerie de LimogesChapitre 3 sur 15 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Encouragé par le suffrage bienveillant de M. L. de Laborde , juge compétent des ouvrages d*art et principalement des^ émaux , je remanie encore mes précédentes notices de 1827 et 1842, dont le commerce s*est emparé, et qui sont devenues rares , pour réunir dans celle-ci les détails que j*ai pu retrouver sur nos émailleurs, si peu connus même dans leur ville natale , et des procédés de fabrication des œuvres d'émaillerie longtemps secrets et oubliés.

Ayant eu , suivant le témoignage de M. de Laborde, rhumble mérite d'avoir ouvert la voie aux habiles écri-

vains qui y ont porté leurs lumières , je ne veux pas clore mes dernières études sur cette matière sans remercier MM. Du Sommérard, de Longpérier, L. Dussieux, de Tbéis, Germeau, Didier Petit, Jules La Barte, Préault, Ziégler et Auguste Du Boys , ainsi que MM. Al* bert Way, A. W. Franck et miss E. Warne, de Londres, de leurs bons procédés à mon égard , procédés dont je garderai le reste de mes jours un souvenir reconnaissant.

Maurice ARDANT,

Archiviste de la Yille et du Département.

limoges, l"mai 1854.

ET

ÉMAILLERÏE DE LIMOGES.

EMAILURIE ANTIQUE.

c Tout le faict de Tesmaillerie > , dit un vieil auteur dont je donnerai plus loin les procédés de fabrication , c despend des métaux et du verre , choses t qui symbolisent beaucoup, etc. > Faut-il s'étonner, d'après une composition aussi simple , que les anciens aient connu l'émail , et qu'ils aient orné avec cette brillante peinture leurs bijoux ou leurs armes de guerre 7

Les Etrusques , les Gaulois , les Grecs et les Romains y en Europe ; les Arabes , les Babyloniens , les Chinois, les Egyptiens, les Hébreux, les Persans et les Phéniciens , en Asie et en Afrique , ont cultivé l'art de rémaillerie.

Un vase de bronze émailléyfdécouvert^dans le pays des Lémoviques , entre Rochechouart et Ghassenom ,

mansioD gallo-romaiDe, Cassinomagus, est le plus au-^ tique monument de cette industrie que je connaisse. h n'ose Tattribuer précisément aux ouvriers de Lir moges, qui trouvaient dans leurs fontaines use eau si favorable pour donner de Téclat aux couleurs qu'ils employaient » quoiqu'il ait été exhumé si près de cette vieille cité gauloise ; on ne peut contester son origine gallo-romaine, puisqu'il était accompagné de bracelets d'argent massif» de bagues et d'anneaux d'or et d'argent évidemment fabriqués p^r de3 ouvriers gaulois.

Voici les j^articularités de cette importante décou^ verte.

Pierre Bissirieix, de Grenort, voulant partager avec son frère une lande inculte dont ils avaient béipité , \^ La Guierce, commune de Pressignac, non loin d'une voie romaine, traça un ^ssé de délimitation, et trouva en l'ouvrant, k demi mètre de profondeur, un grand vase de brop^ dont j'ai vu les anses ornées dans leur partie inférieure de masques ou têtes semblables k celles des médailles gauloises, et un vase de bronze . émaillé. Le dessin de ce dernier a été fait avec autant d'habileté que do complaisance par M. A. Trémeau de Rochebrune , qui l'appelle Gxittum, k catise de sa ressemblance (1) aux vases k p^rfoms précieux que

(1) M. fiégler le placerait entre les vases pirjformes et ogir vcides. Il ressemble aussi fi VAmpulla.

les Romains désignaient ainsi. Ce vaseémaillé renfermait une quantité de petits bronzes des empereurs Gallien , Claude Gothique , Quintillus , et des tyrans Yictorin , Tétricus père et fils et Laelianus, dont j'ai trouvé un seul exemplaire, qui ont régné de 253 à 270 de J.-G. Le sieur Bissirieix, en m' écrivant pour m' annoncer sa découverte , m'envoya une poignée de ces médailles qu'il disait être au nombre de quinze cents; j'y reconnus les revers Poo? Aug., Salus, Virtus, Fortuna, Félicitas, Providentia , Ftcloria, etc.» comme les plus abondants. Ces antiques monnaies se sont écoulées dans les environs de Chabanais , oii elles se donnaient pour des liards. Pierre Bissirieix joignit k sa lettre un fragment du vase émaillé que je lui demandais avec empressement, mais qu'il voulut ressouder aux autres parties, aux** quelles il ne manque que la calotte du fond pour être en tout semblable dans sa forme à nos carafons mo-< dernes.

Un orfèvre de Limoges acquit les bijoux gaulois qui accompagnaient les deux vases; il me montra trois bracelets d'argent massif, deux bagues du même métal avec chatons , sur l'un desquels était gravé un cheval ; deux anneaux très forts et trois cuillers de de bronze. M. Desroches du Ghassay, propriétaire de la contrée , avait acheté , disait-on , des bagues d'or de la même trouvaille. M. John Belle, d'Atigoulême, à

qui appartient aujourd'hui ce précieux vase , m'a mis sous les yeux deux bagues d'or avec camées grossiers en pâte de verre , où j'ai cru voir un guerrier (Mars peut-être) et un Mercure; deux cuillers antiques, Tune d'argent et l'autre de bronze, et un vase de terre k anses de la forme de ceux oii l'on recueille les cendres des morts. Il m'assura également qu'avec tous ces objets on lui avait cédé un denier d'argent de Vespasien, revers Judœa, et un autre d'Antonin le Pieux, revers Annona, Cos. IIII, qu'il me laissa examiner avec la même obligeance. Je ne|puis trop remercier cet habile et zélé collecteur d'émaux de la bonne grâce avec laquelle il a mis à ma disposition toutes les richesses artistiques de son cabinet.

Ce vase, tel qu'il est, pèse 875 grammes, et pèserait entier un kilogramme et demi; il a 117 millimètres de hauteur, 115 dans sa plus grande largeur, et 4 d'épaisseur ; l'orifice du goulot présente 47 millimètres de diamètre, le reste de ce goulot n'en a que 28. Les incrustations d'émail ont k peine un millimètre de profondeur. Le n* 1 de la planche placée en tête de cette notice représente le vase aux deux tiers de sa grandeur ; le n"" 2 donne les dimensions exactes et naturelles des incrustations d'émail et les irrégularités du dessin.

Le cuivre jaune dont il est fait est recouvert \ l'intérieur d'une patine uniforme; kp'extérieur il était

de même , avant que je l'eusse frotté d'une légère couche d'huile d'olive ; on distingue par ce moyen plus facilement les nuances de bleu foncé , d'orange et de vert clair des ornements d'émail incrustés dans les bandes verticales de sa panse ; k partir de son milieu» ils sont placés dans un ordre inverse. Ces ornements , imitant ceux de certains châles de l'Inde à raies , ont la forme de G ou G anciens plus ou moins rapprochés , de manière k ressembler k de larges cœurs renversés ; sur les lignes oii il n'y en a que de bleus » ils sont assez éloignés ; sur celles oii les caractères sont alternés, un orange et un vert séparés par deux points verts triangulaires , ils sont d'une seule pièce. Les cœurs bleus n'étant pas séparés par des points triangulaires sont plus nombreux que les autres.

Ce vase de bronze émailié par incrustation , d'après le procédé appelé taille d'épargne, est donc une preuve que les Gaulois» si renommés pour leur habileté k manipuler les métaux , ont su faire sur le cuivre cette sorte de marqueterie métallique k laquelle Silius Italiens fait peut-être allusion dans les vers oii il décrit le bouclier du chef gaulois Ghrixus , représentant sur le bronze la prise de Rome par Brennus. Les émaux incrustés ou champlevés ont donc été connus en Gaule et fabriqués longtemps avant que les Grecs de Byzance ne les aient imités.

• On peut faire faonnatr aux ouvrimile Limoges d'ua bouton en bronze convexe, un peu plus large qu'une pièce de deux francs. Le cuivre cob|;o: est recouvert d'émail de la même couleur et de bleu , disposés en âïhiquier. Ce bouton, qui a dà orner l'agrafe d'une toge,. a été trouvé sous mes yeux avec une j»4l^syil|ç d'Auguste, aii revers de Fauteides Victoires dééi^illi^ fiOM. £T. AVG., lors de ronverturede Tavenue du PoQt-i^euf, devant la Maîtrise actuelle. De nombreux petits cubes vitrifiés noirs et bleus,: qui variaient les couleurs de certaines mosaïques , sont aussi des émaux ; j'en ai rencontré en plusieurs lieux de la ville, place des Jacobins, jardins de Duratius, clos des Palisses , cloaque de Marcoussy , ainsi que des graine de. collier gros ou petits^ unis ou à côtes de melon , presque tous d'un émail bleu , et des pierres factices imitation de turquoises. 11 serait donc de toute justice de retirer ie nom de Byzantine (1) qu'on a donné k cette méthode d'incrustations de l'émail , et de l'appe^ 1er Gauloise ou au moins Gallo^MomaineC^).

Pour suivre Tordre chronologique des anciens procédés, d'émaillerie , je crois k propos de répéter ici la

(1) On ne connaît pas d'émaux de Gonsta^tinopie avant ie IX* siècle. (Franck.)

(2) Les bracelets et joyaux gaulois émaillés, trouvés, à Marsal (Meurthe), étaient déjà une preuve en faveur de l'existèftce de Vémaillerie chez les Gaulois.

descs'iptioQ de la petite boite eylitulfique trouvée devant moi dans la crypte appelée h Lioàoges de Thève le Ikuci^ etplacée k la suite du sépulcre de saint Martial, sous l'église qui lui élait consacrée.

Lorsque le docteur Cniveîlhier fit Construire dans refflplace^nÈ de celle basilique (plaiee des Arbres) une !igD^ de petites maisons près de Fesealier qui jûilit le terrain sur lequel s* élevait Je clocher, on ouvrit pour leurs fondations cette crypte, dont elles rènijpliissent la moiUé; raulre moitié fUf||jj^nai|^-^Ie ne puis employer une expression plus prop^lk rendre le procédé avec lequel cette boîie est émaillée que celle si judicieusement adoptée par M. de Laborde, niellure ; j'ajouterai^m'eJiwre monochrome , et en quelque isotte de basse-taille, parce que les lignes du dessiâs^ sont que légèrenoent creusées et que l'émail bleu clair h'^e^ point incrusté profondément , mais très superficielle-' "^ Boent; le moi àtlçs-relief, usité par Cellini et choisi par un savant anglais , rend assez bien l'effet de cette méthode d'émaillerie.

La hauteur de cette botte est de M millimètres ; le diamètre du fond intérieur est de 50 millimètres; le fond extérieur est orné d'une rose k neuf feuilles. Le cylindre présente huit figures gravées au trait sur le cuivre doré , ressortant sur un fond bleu de ciel. Les groupes , de deux personnages , sont séparés par des fleurons fort élégants. J'ai cru y recon-

naître les diverses scènes qui précèdent le mariage. Dans le premier, un jeune homme , couronné d'un cercle ou diadème , offre k une jeune femme , debout comme lui , un oiseau ressemblant k un faucon ; la femme tient la main droite sur son cœur, et relève de la gauche sa robe flottante. Au second groupe, le jeune homme , agenouillé devant la dame , tend vers elle ses mains suppliantes. Au troisième, l'amant présente un vase couvert k celle qu'il aime ; celle-ci. tient un sceptre. Au quatrième, le prince est k gauche, et la princesse k droite ; ils s'embrassent et se serrent entre leurs bras. Ces quatre différentes situations me paraissent être : l'entrevue de deux amants , la déclaration d'amour, les cadeaux de noces, et l'acceptation des époux ou les fiançailles. M. Amédée de Pastoret m'a fait l'honneur de m'écrire qu'il approuvait en tous points cette explication. Les tailles allongées et raides des figures, leurs vêtements k plis symétriques et multipliés , assignent une date très reculée k cette botte émaillée. A-t-elle contenu des objets regrettés , ou. même des reliques, puisque le défont a voulu qu'elle le suivit dans son tombeau? c'est ce qu'on ne saurait affirmer. Ce petit monument sera toujours précieux, soit qu'il ait appartenu k l'infortuné Waifre, duc d'Aquitaine, dernier descendant de Mérovée , soit qu'il ait été fait par notre saint et habile Eligius (Eloi) ou par Thillo son élève, Théau (celui-ci, mort en 710,

a vécu dans le même siècle que Waifre et Pepiu), qui cultivèrent avec tant de succès Fart de rorfévrerie et de Fémaillerie.

Je me borne k décrire ces deux principaux types des procédés d'émaillerie , me réservant de parler des autres en citant les ouvrages remarquables de nos émailleurs limousins. Les recettes transmises par quelques-uns d'entre eux , que je relate ici successivement, contribueront aussi k les faire connaître.

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