‹ Émaux BressansChapitre 28 sur 61 · A PAUL RIVE · texte numérisé non relu

A PAUL RIVE

Connais-tu la grande nouvelle ?

Tout à l'heure j'ai rencontré...

— Mais qui donc? — Cherche bien, ma belle

Un ami tendrement pleuré,

Un mort joyeux qui ressuscite Pour acclamer tes dix-huit ans.

As-tu donc oublié, petite, Notre cousin Jacques Printemps?

OEil vif, teint clair, mine friponne, Jajnbe coquette et faite au tour.

Il va, sautille, papillonne Comme un petit abbé de cour.

Il ne parle jamais en prose Et rit toujours, c'est insensé!

Son habit est de satin rose, En souvenir du temps passé.

Car il a, sans qu'il y paraisse, Mis déjà plus d'un siècle en train !

Il a connu dans sa jeunesse La belle Estelle et Némorin.

Les dames lui donnaient leur traîne, C'était leur page et leur mignon.

Dans les carrosses de la reine On l'emmenait à Triunon.

Beaux jours évanouis ! — La mode N'est plus si galante aujourd'hui.

Le bon diable s'en accommode,

Toute la jeunesse est pour lui ;

Et, rieur toujours, chaque année.

Au premier rayon de soleil, Il refait sa grande tournée Avec un entrain sans pareil.

Aussi, beau gars ou lielle fille, Chacun l'a bientôt reconnu ; Comme l'enfant de la famille.

Il est partout le bienvenu.

Le magister qui toujours gronde Dit : « C'est un affreux polisson ; » Mais toute femme, brune ou blonde, Trouve qu'il est joli garçon.

Si madame la notairesse Est en peine de son amant, Vite c'est à lui qu'on s'adresse.

Fut-il conseiller plus charmant?

Et lui vient avec son sourire Et ses grands airs évaporés, Disant : « Vraiment, je vous admire, Eh quoi ! ma chère, vous pleurez 1

Essuyez-moi ces belles larmes ; Qu'on me chante un air d'opéra.

En vous revoyant sous les armes, Votre infidèle se rendra. »

Puis avec une pirouette Il s'esquive, et parfois, dit-on.

Dans l'antichambre, à Mariette On ra\u prendre le menton*

1U8 JACijUES PRINTEMPS.

Mais honni soit qui mal y pense ; Ce n'est qu'un reste du bon temps, Car il est tout à fait régence, Notre excellent ami Printemps.

De là chez d'aimables marchandes Il s'en va rire et caqueter.

On sait très bien que les friandes Aiment à s'en laisser conter.

Ou bien, le chapeau sur l'oreille, Court vêtu, frais et rose, il part Pour la campagne qui s'éveille.

Et s'il rencontre... par hasard,

La belle Lise avec ses vaches Sur le chemin de l'abreuvoir, « Holà! fait-il, toi qui te caches, Petite, approche un peu... pour voir. »

Mais Lise a peur, Lise csl très sage, Lise veut fuir et se défend.

« Bon, voyez, dit-il, la sauvage !

Pourquoi rougir, ma belle enfant? »

Et doucement, d'un air très tendre, Voici qu'il lui fait la leçon.

Lisette aura beau s'en défendre.

Un baiser sera sa rançon.

C'est ainsi qu'en tous lieux il fonde Sa courte et folle royauté.

Aucun souverain dans ce monde N'a le cœur si plein de gaîté.

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110 JACgUES PHIiNïEMPS

Il couvre les fleurs de rosée, De rossignols peuple les bois , Et derrière chaque croisée Évoque de gentils minois.

La terre fleurit quand il passe, Les buissons chantent quand il rit.

Il donne aux garçons de l'audace, Il donne aux fdies de l'esprit.

Quand il frappe, la maisonnette S'emplit de murmures joyeux.

Partout, à son coup de sonnette, Que de changements merveilleux !

Madelon, la vieille dévote, N'a plus du tout son air méchant.

Quelle idée au cerveau lui trotte?

Elle se tortille en marchant.

JACQUES PRINTEMPS. Hl

Benoît, le saint homme, après boire, Attablé dans quelque bouchon, Découvre au fond de sa mémoire Plus d'un souvenir folichon.

Dame Marthe, la chanoinesse, Fort mûre aujourd'hui, Dieu merci, Trouve aux gaîtés de sa jeunesse Gomme un goût de revenez-y.

L'avocat dans sa plaidoirie S'embrouille, ânonne et... va s'asseoir.

Le maire en écharpe marie Depuis le matin jusqu'au soir.

Le notaire a du vague à l'àme.

Ses contrats vont tout de travers, La basoche entière se pâme, Le charron du roin fnit des vers.

Et les vieux, les vieux de la vieille Que l'hiver avait engourdis, Leur vieux cœur aussi se réveille:

Les voilà tout ragaillardis.

Au grand soleil ils se hasardent, Frileux encore et tout cassés, Et d'un œil attendri regardent Leurs vieux anneaux de fiancés.

Or, qui fait toutes ces merveilles, Sinon l'ami Jacques Printemps?

Il a des grâces sans pareilles Pour les beautés de cinquante ans.

Son vrai nom, c'est désir de plaire] Il rend tout le monde amoureux.

Même il trouve le temps de faire Un peu risette aux malheureux.

JACQUES PRINTEMPS. ] i'.^

Et Lison Glapot, la pauvresse, Grâce à lui voit, à son réveil.

Luire du fond de sa détresse Un petit rayon de soleil.

Quant à lui résister, bernique !

II n'y faut même pas compter.

A ses discours point de réplique.

Gare à qui voudrait l'éviter.

Car il sait bien qu'il est le maître.

Qu'on lui ferme la porte au nez.

Il entrera par la fenêtre ; Tout le monde y passe, et, tenez :

Le voici là-bas, le volage.

L'aimable et gentil cavalier.

Comme une noce de village.

Précédé du ménétrier.

A le voir si plein d'assurance, Chacun se dit : Dieu I qu'il est beau ! Chacun lui fait la révérence, Chacun lui tire son chapeau.

Et lui, gaillard comme à la danse, Aux bonnes gens, sur son chemin, Il fait avec condescendance Un petit signe de ia main.

Si tu veux bien, chère petite, Afin qu'il nous protège aussi, Nous irons nous joindre à la suite Du gentil seigneur que voici.

Nous entrerons sous sa bannière Au pays de l'enchantement, Où jadis, cent ans prisonnière, Vécut la belle au bois dormant.

Là dans le bleu, parmi les roses, Gentiment nous nous aimerons.

Parfois nous pleurerons sans causes, Et puis sans causes nous rirons.

Et le cftur plein, l'àme ravie.

Nous prierons Dieu que tous les ans Il accorde une longue vie A notre ami Jacques Printemps!

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