‹ Émaux BressansChapitre 4 sur 61 · A ALPHONSE DAUDET · texte numérisé non relu

A ALPHONSE DAUDET

Au petit jour, voici la Jeanne Qui part avec sa mère-grand, Pour la foire de Saint-Laurent, A califourchon sur son une.

Elle entre dans ses dix-huit ans, Son œil de malice pétille, La jeunesse en elle frétille Comme un carpillon au printenii

Pas de mines plus éveillées, Quand, après un conte joyeux, Les garçons lui font les doux yeux, En teillant le chanvre, aux veillées.

Une nonnette en son couvent, Sous le voile, n'est pas si fraîche.

Sa joue est une belle pêche Que le soleil dore en plein vent.

Aussi faut-il voir, c'est merveille, Tout fier de son fardeau charmant.

Le petit âne aller gaîment, Tendant le nez, dressant l'oreille.

Hi, han ! hi, han ! — Sans s'arrêter. Par les descentes, par la plaine.

Il trotte, trotte à perdre haleine.

Impossible de mieux chanter ;

Et Jeanne laisse, fine mouche, Poindre, au bord de son blanc jupon, Un bout de mollet si fi-ipon Que l'eau vous en \ient à la bouche.

Déjà c'est l'heure du réveil.

Les coqs ont sonné la diane.

Il n'est pas de ferme bressane Qui ne s'ouvre au premier soleil.

Sur la grand'route, en longue file, Les lourds charriots vont roulant.

Gens et bêtes, caracolant, Chacun s'empresse vers la ville ;

Ici, grave et lent, apparaît.

Près d'un agneau qui se trémousse.

Un grand bouc maigre à barbe rousse, Ses vieilles cornes en arrêt ;

Plus loin c'est une chèvre folle Qui grappille à tous les buissons, Une truie et ses nourrissons, Un jeune \eau qui cabriole ;

Puis viennent, barrant le chemin, Laboureurs, valets de charrue A face rougeaude et bourrue, Leur bâton noueux à la main.

Mais à voir Jeanne, si gentille, Les yeux rieurs, l'air avenant, Plus d'un pense, en se retournant :

Tudieu! le joli brin de fille.

L'aïeule pourtant sur ses doigts Compte le gain qu'elle va faire.

« Les blés sont rares, bonne affaire!

Un et un deux et un font trois.

« Quant au porc, il s'en ira vite. Voyez ce monsieur, quel satin !

Il vaut plus d'argent, c'est certain, Qu'il n'est gras; qu'en dis-tu, petite? »

Mais la belle est on ne sait où.

Ce qui l'occupe, je suppose Que c'est un nœud de ruban rose.

Une croix d'or, un tour de cou.

u Dieu ! que de bijoux, pense- t-elle, Nous allons voir! Que c'est tentant !

Si grand'mère voulait, pourtant, J'aurais l'air d'une demoiselle ! » •

Ainsyiiétons et cavaliers, Tout un chacun trotte et chemine.

La Saône au lointain se devine, Bleue au travers des peupliers;

Quand tout à coup notre gaillarde S'arrôte; elle se dit : « Bien sûr, Là- bas, derrière ce gros mur, C'est Jean -Louis qui me regarde. »

Et de rougir. — On voit trembler Sous le fichu sa gorge pleine.

Amour, à la Saint-Jean prochaine.

Aura, je pense, à qui parler.

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