A GABRIEL MARC
Comme les bœufs de chez nous, J'ai l'âme contemplative ; Je laisse la vie active Se ruer à mes eenoux.
Que messieurs les gens pratiques, Avec des airs caressants, Détroussent les bons passants Dans leurs arrière-boutiques;
Qu'un brin de paille, un fétu, Mette en feu la fourmilière ; Que les serins de volière Fassent leur turlututu.
Toute cette mascarade Est fort laide à voir grouiller ; On m'a vu souvent bayer Devant ces batteurs d'estrade.
Je sais qu'on est vite absous.
Avec de l'or plein ses poches, Et que rien n'est sans reproches Comme un écu de cent sous.
Mais, pauvret, comment me plaire, Moi qui ne saurais, je crois, Faire œuvre de mes dix doigts, Dans cette affreuse calère?
Non, non, rien ne vaut pour moi Le pays des inutiles ; Les choses les plus futiles M'emplissent d'un doux émoi.
Tout le bruit que fait le monde Ne peut troubler mon sommeil ; Qu'on me laisse, en plein soleil, Rêver aux yeux de ma blonde.
Qu'à défaut de la raison, Chez moi, la rime flamboie, Que Dieu mette un peu de joie Dans ma petite maison ;
Et pourvu qu'elle reflète Parfois un coin de ciel bleu, Mon âme, heureuse de peu, Se déclare satisfaite.