‹ Émaux BressansChapitre 44 sur 61 · A PAUL BOURGET · texte numérisé non relu

A PAUL BOURGET

Le bonlieur, pauvre Brigitte, Est prompt à s'effaroucher; D'aucuns prétendent qu'il gîte Au sommet du vieux clocher.

Mais non, c'est l'oiseau volage Que rien ne peut arrêter.

Dire que notre village Un jour l'entendit chanter!

Ce jour-là, je m'en rapporte A ce que m'ont dit les Tieux, Chacun était sur sa porte, Écarquillant de grands yeux.

— L'as-tu vu, Jacque? — Et toi, Pierre?

— Hein, marche-t-il, l'enragé !

— Il va droit à la rivière.

— Il a filé sur Bagé.

Hélas ! tandis qu'on le guette, Il est déjà, Dieu sait où.

Comme une grive en goguette.

Il aime à faire le fou .

Ni la fauvette gentille.

Ni le rossignol des bois.

Ni toi, ma petite fille.

Vous n'avez si douce voix.

Il est. gros comme une abeille Et léger comme le vent.

Enfin c'est une merveille...

A ce qu'on m'a dit souvent.

Car je ne suis pas du nombre De ceux qui l'ont contemplé.

A peine ai-je vu son ombre Que, crac ! il s'est envolé !

Mais écoute la nouvelle.

Nous le tenons cette fois :

Un homme des bords de Yoyle L'a rencontré dans son bois.

Puis on Fa vu sous les aulnes, Près de la ferme à Biquet, Qui mirait ses plumes jaunes Dans la mare, le coquet.

Et le fusil sur l'épaule, Arrogant, fier comme un roi. Je m'écrie : « Ah ! Ah ! mon drôle, Vous aurez affaire à moi ! »

Hélas ! que de fondrières

On trouve dans la foret !

Que de trous ! Que de charrières

Où le diable se perdrait !

Boiteux, fourbu, hors d'haleine, Je vais, jour et nuit trottant, Des collines à la plaine.

De la rivière à l'étang.

J'ai gravi toutes les roches, J'ai fouillé tous les ravins, J'ai grimpé sur tous les coches, Consulté tous les devins.

Rien, rien ! — Enlin je me lasse De sauter tant de fossés ; Mon bon chien, l'oreille basse, A l'air de me dire : assez.

Et nous rentrons, Dieu sait comme, Tous deux faits à l'avenant, Tandis qu'un affreux bonhomme Me demande en ricanant,

Comment se porte la Veyle, Et si l'oiseau printanier Qui me trouble la cervelle Est enfin dans mon carnier.

Ah 1 brigand ! quoi qu'on en dise, Il est pourtant là, tout près.

Il se rit de ma sottise, Là, là, là, j'en jurerais.

Tout à coup je crois l'enlendre Qui d'en haut me fait : cui, cui.

J'étends la main pour le prendre ; Un coup d'aile, il s'est enfui !

Qu'y faire ! C'est grand dommage.

Chère, je deviendrai \ieux Sans avoir pu mettre en cage L'oiselet capricieux.

11 est trop iin, c'est visible, Pour se prendre à mon appeau ; Il resterait insensible A tous mes coups de chapeau.

Hélas oui ! — Mais toi, rusée.

Toi, mignonne, toi, m'amour.

Que je vois à ta croisée, Fraîche et rose au petit jour.

Ouvrir sur le vaste monde De si grands yeux étonnés, Toi, dont la jeunesse blonde Sent le lilas à plein nez,

Ne peux-tu, quelque dimanche, Quand les bois reverdiront, D'un signe de ta main blanche Arrêter ce fanfaron?

LE BONHECR. lO;

Moi, que veux-tu? je suis triste.

L'oiseau me trouve ennuyeux ; Mais penses-tu qu'il résiste A la couleur de tes yeux?

Moi, je n'ai pas l'air bien tendre, Je suis laid, je suis grognon ; 3Iais qu'aurait-il à reprendre A ton visage mignon?

Car il aime les voix douces Des fdlettes sans souci.

Il adore les frimousses Comme celle que voici,

Et rien au fond, je suppose, Ne vaut, pour l'apprivoiser, Le coin d'une bouche rose Où tremble un bout de baiser.

Va donc hardiment ! Sois belle A la face du ciel bleu, Que ton regard étincelle, Que ta bouche mente un peu !

Va donc hardiment ! Sois folle A damner un vieux savant.

Que ton cotillon s'envole Comme une hirondelle au vent!

Dans la forêt merveilleuse Où s'éveillent tes vingt ans.

Égare-toi, ma joyeuse, Par un matin de printemps :

Et d'abord, à la fontaine, Va filer ton blanc fuseau :

Tu feras, sois-en certaine, Rencontre du bel oiseau.

Chut ! chut ! — Le voilà qui rôde, Cherchant pâture à son choix ; Vois-le, comme une émeraude, Étinceler dans le bois.

Il vient doucement, sautille.

Fait le beau, se met en frais ; Comme il te trouve gentille, Il veut te voir de plus près.

Admire comme il est leste ; C'est un charmant baladin, Mais silence! pas un geste..

Il s'envolerait soudain.

lî.

Il ne croit pas, j'imagine, Que tu puisses l'attraper.

Qui sait pourtant? s'il fait mine De par trop s'émanciper,

Prends (surtout, ne va pas rire) Ton air le plus solennel, Et pose-lui, sans mot dire.

Sur la queue un grain de sel.

Crac ! c'est fait. La bonne histoire ! Vite referme la main Et chante avec moi victoire.

Très chère, jusqu'à demain.

L'enragé qu'à perdre haleine J'ai poursuivi tant de fois.

Le voilà qui se démène, Pauvre diable, entre tes doigts.

Regarde un peu comme il tremble Et quels petits airs contrits!

Qu'il est triste, comme il semble Honteux d'avoir été pris !

J'étais vraiment par trop bète De l'implorer à genoux !

Lui qui fait tourner la tête Aux plus malins d'entre nous,

Lui, le hautain, le farouche, Il viendra, si tu le veux, Te becqueter sur la bouche.

Voleter dans tes cheveux.

Plus de course vagabonde, Plus d'éternel guilledou!

Il n'ira plus à la ronde Goqueter, faire le fou.

C'est dit, n'est-ce pas mignonne?

Nous l'emmènerons bien loin ; De sa petite personne Nous aurons le plus grand soin.

Il sera, dans sa cachette, Gomme une bête à bon Dieu ; Il aura pour sa couchette Quatre doigts de satin bleu ;

Et tout ce qu'on lui demande, C'est l'aumône de son chant.

Mais de peur qu'il ne prétende Faire encore le méchant,

Ou qu'avec les hirondelles Il ne veuille s'en aller, Nous lui rognerons les ailes Pour l'empêcher de voler.

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