‹ Émaux BressansChapitre 56 sur 61 · PAUVRE LISK · texte numérisé non relu

PAUVRE LISK

Et, quand viendra la grande foire, Je veux offrir à son Jésus

Un moulin aux ailes d'ivoire, Pour qu'il rie en soufflant dessus.

A SULLV-PRUDHOMME

Combien je vous aime, ô voix argentines, Cloches du pays, sœurs de mes vingt ans ! Ave-Maria, laudes et matines, Combien mon cœur bat quand je vous entends!

Aux jours bienheureux de ma prime enfance,

Quand j'étais encor timide et pieux,

Mon sommeil était sous votre défense,

Et vous me faisiez des rêves joyeux.

Rien n'était si l)eau que vos envolées Dans le grand soleil de l'après-midi ; Je suivais des yeux vos notes ailées Qui tourbillonnaient dans l'air attiédi:

Puis rasant l'église et ses vieilles tombes, Planant sur le bourg à peine un moment, Comme un fol essaim de blancbes colombes, S'en allaient se perdre au bleu firmament;

Et sous votre toit de mousse et de lierre. Lorsque les voisins étaient endormis, Notre causerie était familière, Ainsi qu'il convient à de vieux amis.

0 musique chère, heure sans pareille !

Que tous nos propos étaient ingénus!

Nous nous comprenions alors à merveille; Vos moindres secrets, je les ai connus.

LKS CLOCHKS DU PAYS.

Parfois nous disions ensemble un cantique ; Mon cœur s'inondait bientôt de clarté.

Le ciel s'entrouvrait ; dans l'azur mystique, Dieu m'apparaissait. plein de majesté.

La Vierge brillait plus qu'on ne peut dire En robe couleur de fleur de pêcher ; Jésus, souriant d'un divin sourire Me faisait du doigt signe d'approcher,

Et comme en avril fleuronne et verdoie Le verger où passe un reflet des cieux, Tout le paradis était dans la joie, Rien qu'à voir jouer l'enfant gracieux.

Oh ! qui me rendra l'étoile des mages? Oi!i donc croît encor le rameau bénit?

Quand reviendrez-vous, rustiques images, Visions d'amour, rêves d'infini?

Hélas! j'ai tant vu d'hommes et de choses Apparaître et puis s'en aller soudain ! Un souffle de mort a flétri les roses Qui faisaient l'orgueil du petit jardin.

L'horizon d'antan se trouble et recule Et l'ombre envahit le cœur délaissé.

Cloches de l'aurore et du crépuscule, Rendez-moi, de grâce, un peu du passé.

Cloches qui riez quand l'aube s'allume, Cloches qui pleurez quand le jour s'enfuit, Angélus du soir perdus dans la brume, Glas des trépassés qu'emporte la nuit,

Carillons, lancés à travers l'espace, Qui faites un bruit d'oiseaux envolés, Belles qui chantez pour le vent qui passe Comme l'alouette au milieu des blés,

Cloches qui courez au ras des prairies, Cloches qui frôlez la cime des bois, Sur l'aile d'argent de vos sonneries Emportez mon àme au ciel d'autrefois !

Je vous reconnais. Vous êtes les mêmes Qui m'aimiez jadis : — jadis et depuis En avez-vous fait, de joyeux baptêmes!

Que d'enterrements vous avez conduits!

Quand pour saint Joseph ou pour Notre-Dame Vous carillonnez aux jours de gala, Votre vieux clocher semble rendre l'àme ; Triste logement que vous avez là !

Mais les martinets vous restent fidèles ; Des moineaux transis vous avez pitié ; Avec les ramiers et les hirondelles Vous êtes toujours en grande amitié.

Qui donc mieux que vous, ô bonnes chrétiennes, Parlerait d'espoir aux hommes changeants? Vos tintements clairs, vos grêles antiennes S'en vont droit au Dieu des petites gens.

Infiniment douce, infiniment tendre

Est votre chanson de chaque matin ;

Et moi, l'oublieux, rien qu'à vous entendre,

Je retrouve encore un peu de latin,

Un peu du latin de l'hymne à Marie Que disait ma mère en vous écoutant, A l'heure de paix et de rêverie Où la lune rose était sur l'étang.

Page 1