‹ Emaux bressansChapitre 19 sur 59 · AU MAIL · texte numérisé non relu

AU MAIL

A Emile Blémonl.

Sous un arbre du Mail, l'autre jour, j'aperçus

Monsieur Gonard, orné d'un carrick-pardessus

Du temps de Charles Dix. C'est un homme célèbre

Dans toute la contrée et qui sait de l'algèbre

Autant qu'il est permis à l'homme d'en savoir.

Il lisait gravement un gros bouquin, sans voir

Le soleil qui dorait d'une lueur falote

Sa roupe effiloquée et sa pauvre culotte.

Un théorème ardu l'absorbait tout entier.

Ni les propos railleurs des bonnes du quartier.

Ni les cris des gamins qui jouaient à la tape

Ne troublaient sa belle âme. On eût dit un vieux pape

En prière. Soudain un moineau polisson,

Avec des airs de pitre et de mauvais garçon,

S'approcha, comme s'il eût voulu reconnaître

Quel était ce nouveau Tityre au pied d'un hêtre.

Il fit, en sautillant, le tour de ses mollets,

Et, pch'itt! s'enfuit, navré de les trouver si laids.

Mais un autre, à l'instant, sortit de la ramée.

Puis un second, un autre encor, toute une armée.

62 AU iMAIL

La place de pierrots fut noire en un moment.

Ils regardaient de loin avec étonnement

Ces grands pieds qui sortaient de cette houppelande.

Autour d'un magister, telle une sarabande

D'écoliers tapageurs et peu disciplinés:

Et comme le bon vieux ne bougeait pas, le nez

Toujours plongé dans son traité de mécanique,

Les effrontés piaillaient et lui faisaient la nique.

MADAME BARBECOT

A José Maria de Hérédia.

Pour tuer ma fringale, J'entre chez Barbecot; Tudieu! le bon fricot!

La Marion régale.

Devant l'âtre joyeux, Paré de fleurs nouvelles, Cailles et bartavelles Tournent à qui mieux mieux.

Sur un lit d'échalote Et de poivre fumant.

Mijote doucement La fine matelote.

Quant aux choux, grâce à Dieu, On les sent de la route.

Et quelle belle croûte A le fromage bleu!

64 MADAME BARBECOT

Aussi voyez les trognes De tous nos bons garçons; Ecoutez les chansons De ces nobles ivrognes.

Ils ont tous un trésor; C'est leur nez qui flamboie.

Ils vont mettre leur joie A l'embellir encor,

Et, ronds comme des Suisses, Jusqu'à demain matin, En l'honneur du festin Taperont sur leurs cuisses.

Madame Barbecot A l'air d'une pucelle. Et sa joue étincelle Comme un coquelicot.

Hardie à la bataille.

Elle rit volontiers Avec les charretiers Qui lui pincent la taille.

Qu'elle aime à badiner.

C'est chose naturelle; Mais personne comme elle N'ordonne un grand dîner.

MADAME BARBECOT 65

Sur son œuvre savante Elle veille en chantant, Demande : « Est-on content? »

Gourmande la servante,

Et compte chaque pot.

De peur que l'ami Biaise Ne s'en aille à l'anglaise, Sans payer son écot.

Pourtant quelle grimace Fait monsieur son époux.

Sous les longs cheveux roux Oui lui couvrent la face I

Eh! Janot, qu'as-tu donc?

Qu'as-tu donc, camarade ?

Peut-on être maussade Avec un tel bedon ?

Cher ami, sois honnête; Je suis bien échauffé.

Apporte le café Avec la rinçonnette.

Bon; laisse le flacon, Puis, va-t'en voir, mon brave, Ce qu'il te reste en cave De bière de Mâcon.

66 MADAME BARBECOT

Et toi, viens, ma gentille, Marion, mon cœur doux, Viens-t'en sur mes genoux, Comme une bonne fille.

Puisque ce n'est qu'un jeu.

As-tu peur qu'on te blâme ?

Ton mari, la pauvre âme, N'y verra que du feu.

A Théodore Maiirer.

Midi !... J'entr'ouvre ma fenêtre ; Il a passé dans tout mon être Un frisson que je connais bien.

— Es-tu donc amoureux? — Peut-être...

— Mais de qui donc ? — Je n'en sais rien.

Si je suis gai, c'est que la sève Monte à flots; qu'une voix s'élève D'ici, de là, douce à charmer; C'est que j'ai vu sourire... en rêve, La mignonne qui doit m'aimer;

C'est qu'il est l'heure des folies, Des baisers, des roses pâlies; C'est que mon cœur n'a plus sommeil, Et que les femmes sont jolies A voir passer en plein soleil.

O le ciel bleu! j'en suis comme ivre!

Sur mon pupitre est un gros livre; Mais quel air maussade, ennuyeux !...

Apprend-il seulement à vivre Comme feraient deux jolis yeux?

Aussi, tant pis pour mon ouvrage;

Je ne tournerai pas la page

Oui devait me rendre savant;

Je resterai — le beau dommage! —

Toujours Gros-Jean comme devant.

Du moins, près des claires fontaines.

J'écouterai les voix lointaines Qui sourdent du ciel attiédi; J'entendrai frémir par centaines Les baisers que sème midi.

Adieu l'hiver et la veillée!

Puisque j'ai l'âme ensoleillée.

Puisque c'est la saison des fleurs.

Montrez-moi la brune éveillée Dont je dois porter les couleurs...

Et tout juste, voici qu'Annette Ouvre, avec une chansonnette, Sa fenêtre à l'air du matin.

J'ai deviné sous la cornette Sa figure d'enfant mutin.

Elle se moque, la méchante,

De moi que son regard enchante.

— Qu'importe ! — Le printemps joyeux,

Le printemps qui babille et chante,

Tout le printemps rit dans ses yeux.

PETIT COCHON

A Kaoul Gineste.

Je viens de voir quelque chose D'absolument folichon.

C'est un amour de cochon Blanc et rose.

A coup sûr rien d'amusant Comme sa queue en trompette.

Que son air, un peu pompette, Est plaisant!

Et pourtant que d'innocence Jusque dans son embonpoint!

Comme il sait garder à point La décence!

A le voir trotter menu, Son petit nez contre terre.

On devine un caractère Ingénu.

PETIT COCHON

Evidemment l'existence Lui sourit. Sans plus rêver, Il lui suffit de trouver Sa pitance.

Ce n'est point un Byronien.

Il traiterait d'imbéciles Ceux qui font les difficiles Pour un rien.

Et, content pourvu qu'on mange, En brave et digne garçon, 11 barbote sans façon Dans la fange.

D'un consenateur parfait Reconnaissons-lui l'étoffe.

Ouel bon petit philosophe Il eût fait!

Honneur donc à sa maîtresse, Dame Ursule au teint fleuri.

Si fière du favori

Qu'elle engraisse!

Et toi, goret si charmant.

Compère empli de malice, Que ton cher bedon mollisse Doucement.

PETIT COCHON

Amuse les bonnes âmes Avec tes airs décidés, Et sois le Benjamin des Grosses dames.

Bonsoir ; j'ai hâte d'aller Voir aux bois, à tire d'ailes.

Les dernières hirondelles S'envoler.

A Paul Rive.

Connais-tu la grande nouvelle ?

Tout à l'heure j'ai rencontré...

— Mais qui donc ? — Cherche bien, ma belle

Un ami tendrement pleuré,

Un mort joyeux qui ressuscite Pour acclamer tes dix-huit ans.

As-tu donc oublié, petite, Notre cousin Jacques Printemps ?

Œil vif, teint clair, mine friponne.

Jambe coquette et faite au tour.

Il va, sautille, papillonne Comme un petit abbé de cour.

Il ne parle jamais en prose Et rit toujours, c'est insensé !

Son habit est de satin rose.

En souvenir du temps passé.

Car il a, sans qu'il y paraisse, Mis déjà plus d'un siècle en train!

11 a connu dans sa jeunesse La belle Estelle et Némorin.

Les dames lui donnaient leur traîne, C'était leur page et leur mignon.

Dans les carrosses de la reine On l'emmenait à Trianon.

Beaux jours évanouis! — La mode N'est plus si galante aujourd'hui.

Le bon diable s'en accommode, Toute la jeunesse est pour lui;

Et, rieur toujours, chaque année, Au premier rayon de soleil, 11 refait sa grande tournée Avec un entrain sans pareil.

Aussi, beau gars ou belle fille, Chacun l'a bientôt reconnu ; Comme l'enfant de la famille, 11 est partout le bienvenu.

Le magister qui toujours gronde Dit: « C'est un affreux polisson; »

Mais toute femme, brune ou blonde, Trouve qu'il est joli garçon.

Si madame la notairesse Est en peine de son amant, Vite c'est à lui qu'on s'adresse.

Fut-il conseiller plus charmant?

Et lui vient avec son sourire Et ses grands airs évaporés, Disant : « Vraiment, je vous admire, Eh quoi ! ma chère, vous pleurez !

« Essuyez-moi ces belles larmes; Qu'on me chante un air d'opéra.

En vous revoyant sous les armes, Votre infidèle se rendra. »

Puis avec une pirouette Il s'esquive, et parfois, dit-on.

Dans l'antichambre, à Mariette On l'a vu prendre le menton.

Mais honni soit qui mal y pense; Ce n'est qu'un reste du bon temps, Car il est tout à fait régence.

Notre excellent ami Printemps.

De là chez d'aimables marchandes Il s'en va rire et caqueter.

On sait très bien que les friandes Aiment à s'en laisser conter.

Ou bien, le chapeau sur l'oreille. Court vêtu, frais et rose, il part Pour la campagne qui s'éveille.

Et s'il rencontre... par hasard,

La belle Lise avec ses vaches Sur le chemin de l'abreuvoir, « Holà! fait-il, toi qui te caches, Petite, approche un peu... pour voir. »

Mais Lise a peur, Lise est très sage.

Lise veut fuir et se défend.

« Bon, voyez, dit-il, la sauvage !

Pourquoi rougir, ma belle enfant ? »

Et doucement, d'un air très tendre, Voici qu'il lui fait la leçon.

Lisette aura beau s'en défendre, Un baiser sera sa rançon.

C'est ainsi qu'en tous lieux il fonde Sa courte et folle royauté.

Aucun souverain dans ce monde N'a le cœur si plein de gaîté.

Il couvre les fleurs de rosée.

De rossignols peuple les bois, Et derrière chaque croisée Evoque de gentils minois.

La terre fleurit quand il passe, Les buissons chantent quand il rit.

Il donne aux garçons de l'audace, Il donne aux filles de l'esprit.

Quand il frappe, la maisonnette S'emplit de murmures joyeux.

Partout, à son coup de sonnette, Que de changements merveilleux!

Madelon, la vieille dévote, N'a plus du tout son air méchant.

Quelle idée au cerveau lui trotte ?

Elle se tortille en marchant.

Benoît, le saint homme, après boire.

Attablé dans quelque bouchon.

Découvre au fond de sa mémoire Plus d'un souvenir folichon.

Dame Marthe, la chanoinesse.

Fort mûre aujourd'hui. Dieu merci, Trouve aux gaîtés de sa jeunesse Comme un goût de revenez-y.

L'avocat dans sa plaidoirie S'embrouille, ânonne et... va s'asseoir.

Le maire en écharpe marie Depuis le matin jusqu'au soir.

Le notaire a du vague à l'âme, Ses contrats vont tout de travers, La basoche entière se pâme, Le charron du coin fait des vers.

Et les vieux, les vieux de la vieille Que l'hiver avait engourdis, Leur vieux cœur aussi se réveille; Les voilà tout ragaillardis.

Au grand soleil ils se hasardent, Frileux encore et tout cassés.

Et d'un œil attendri regardent Leurs vie.ux anneaux de fiancés.

Or, qui fait toutes ces merveilles.

Sinon l'ami Jacques Printemps?

Il a des grâces sans pareilles Pour les beautés de cinquante ans.

Son vrai nom, c'est désir de plaire !

Il rend tout le monde amoureux.

Même il trouve le temps de faire Un peu risette aux malheureux.

Et Lison Clapot, la pauvresse, Grâce à lui voit, à son réveil, Luire au fond de sa détresse Un petit rayon de soleil.

Quant à lui résister, bernique!

Il n'y faut même pas compter.

A ses discours point de réplique.

Gare à qui voudrait l'éviter.

Car il sait bien qu'il est le maître.

Qu'on lui ferme la porte au nez.

Il entrera par la fenêtre; Tout le monde y passe, et, tenez :

Le voici là-bas, le volage.

L'aimable et gentil cavalier, Comme une noce de village.

Précédé du ménétrier.

A le voir si plein d'assurance.

Chacun se dit: Dieu ! qu'il est beau ! Chacun lui fait la révérence.

Chacun lui tire son chapeau.

Et lui, gaillard comme à la danse.

Aux bonnes gens, sur son chemin, Il fait avec condescendance Un petit signe de la main.

Si tu veux bien, chère petite, Afin qu'il nous protège aussi, Nous irons nous joindre à la suite Du gentil seigneur que voici.

Nous entrerons sous sa bannière Au pays de l'enchantement, Où jadis, cent ans prisonnière, Vécut la belle au bois dormant.

Là dans le bleu, parmi les roses.

Gentiment nous nous aimerons.

Parfois nous pleurerons sans causes, Et puis sans causes nous rirons.

Et le cœur plein, l'âme ravie,

Nous prierons Dieu que tous les ans

Il accorde une longue vie

A notre ami Jacques Printemps !

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