LE CHAPON
C'était l'autre samedi, Chez un biberon notable, A peine étions-nous à table, Qu'une odeur se répandit.
Oh! quelle odeur! L'assistance Qui déjà s'ébaudissait Pensa bien qu'elle annonçait Un visiteur d'importance.
Et soudain, frais et joyeux Comme une épouse nouvelle, Un chapon des bords de Veyle S'épanouit à nos yeux.
Dieu, la merveilleuse entrée !
Que la bête avait bon air, Et quels bourrelets de chair Appétissante et dorée!
On eût dit, à l'onction De la vieille cuisinière, Qu'elle portait la bannière A quelque procession.
Et nous tous, gourmands indignes, Devant l'enfant du pays Nous demeurions ébahis Comme grives dans les vignes.
Lui, tout criblé de points d'or, Pris au soleil de la broche, D'un air d'aimable reproche Il nous regardait encor.
Le pauvret, dès sa naissance, iN'a pas dû s'amuser trop.
Hélas! Jamais un accroc A sa robe d'innocence.
Pour lui, dans la basse-cour, Jamais un brin d'amourette; Il n'a pu conter fleurette Aux poulettes d'alentour.
Mais quoi ? Ce n'est pas un crime Que d'avoir tant de vertu.
Puis, mon bon ami, sais-tu Quêta graisse, à ce régime,
Devint succulente ? — Et vois Quels grands sans-cœur sont les hommes; Malgré tout, nous nous en sommes Joliment léché les doigts.