‹ Emaux bressansChapitre 2 sur 59 · EN BRESSE · texte numérisé non relu

EN BRESSE

A Léon Valadc.

Il soufflait cette nuit un grand vent de jeunesse. Ah ! bonsoir aux soucis maintenant ! Notre Bresse A mis à son corsage une fleur de pêcher. La vieille fée en Saône a jeté sa béquille, Et rit à pleine voix comme une jeune fille. Hourra ! l'amour au bois, l'amour va se cacher !

Et me voilà parti. Gai comme l'alouette, Je m'en vais, fredonnant quelque vieille ariette. Devant moi tout est calme, immobile et charmant. C'est mai, le ciel joyeux rit au travers des branches, Sous les buissons en fleur l'eau court, et, toutes blanches, Les fermes au soleil se réchauffent gaîment.

Voici la mare verte où vont boire les canes. L'enclos ensoleillé, plein de vaches bressanes, D'où l'on voit devant soi les merles s'envoler; Ici les peupliers ébranchés; là des saules Trapus, noueux, courbant leurs solides épaules Comme de vieux lurons que l'âge fait trembler.

b EN BRESSE

Plus loin c'est la maison des Frères, et l'église, Avec son coq gaulois et sa toiture grise ; Puis, l'auberge enfumée: Au grand saint Nicolas. L'enseigne pend au mur où bourdonnent les ruches. La nappe est mise. Holà ! qu'on apporte les cruches, Nous boirons au bétail à l'ombre des lilas.

JEANNE

A Alphonse Daudet,

Au petit jour, voici la Jeanne Qui part avec sa mère-grand, Pour la foire de Saint-Laurent, A califourchon sur son âne.

Elle entre dans ses dix-huit ans, Son œil de malice pétille, La jeunesse en elle frétille Comme un carpillon au printemps.

Pas de mines plus éveillées, Quand, après un conte joyeux, Les garçons lui font les doux yeux, En teillant le chanvre, aux veillées.

Une nonnette en son couvent.

Sous le voile, n'est pas si fraîche.

Sa joue est une belle pêche Que le soleil dore en plein vent.

JEANNE

Aussi faut-il voir, c'est merveille, Tout fier de son fardeau charmant, Le petit âne aller gaîment, Tendant le nez, dressant l'oreille.

Hi, han ! hi, han ! — Sans s'arrêter. Par les descentes, par la plaine.

Il trotte, trotte à perdre haleine.

Impossible de mieux chanter ;

Et Jeanne laisse, fine mouche, Poindre, au bord de son blanc jupon.

Un bout de mollet si fripon Que l'eau vous en vient à la bouche.

Déjà c'est l'heure du réveil.

Les coqs ont sonné la diane.

Il n'est pas de ferme bressane Qui ne s'ouvre au premier soleil.

Sur la grand'route, en longue file.

Les lourds chariots vont roulant.

Gens et bêtes, caracolant, Chacun s'empresse vers la ville;

Ici, grave et lent, apparaît.

Près d'un agneau qui se trémousse, Un grand bouc maigre à barbe rousse.

Ses vieilles cornes en arrêt;

JEANNE

Plus loin c'est une chèvre folle Qui grappille à tous les buissons.

Une truie et ses nourrissons, Un jeune veau qui cabriole ;

Puis viennent, barrant le chemin.

Laboureurs, valets de charrue A face rougeaude et bourrue.

Leur bâton noueux à la main.

Mais à voir Jeanne, si gentille, Les veux rieurs, l'air avenant.

Plus d'un pense, en se retournant:

Tudieu! le joli brin de fille.

L'aïeule pourtant sur ses doigts Compte le gain qu'elle va faire.

« Les blés sont rares, bonne affaire!

Un et un deux et un font trois.

« Quant au porc, il s'en ira vite.

Voyez ce monsieur, quel satin!

Il vaut plus d'argent, c'est certain.

Qu'il n'est gras ; qu'en dis-tu, petite ? »

Mais la belle est on ne sait où.

Ce qui l'occupe, je suppose Que c'est un nœud de ruban rose.

Une croix d'or, un tour de cou.

10 JEANNE

« Dieu î que de bijoux, pense-t-elle, Nous allons voir! Que c'est tentant!

Si grand'mère voulait, pourtant.

J'aurais l'air d'une demoiselle! »

Ainsi piétons et cavaliers, Tout un chacun trotte et chemine.

La Saône au lointain se devine.

Bleue au travers des peupHers;

Quand tout à coup notre gaillarde S'arrête ; elle se dit : « Bien sûr, Là-bas, derrière ce gros mur.

C'est Jean-Louis qui me regarde. »

Et de rougir. — On voit trembler Sous le fichu sa gorge pleine.

Amour, à la Saint-Jean prochaine.

Aura, je pense, à qui parler.

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