PAYSAGE
A Octave Lespinasse.
Il est charmant, ce paysage, Peu compliqué, mais que veux-tu ?
Ce n'est qu'une mer de feuillage, Où timide, à peine surnage Un tout petit clocher pointu.
Au premier plan, toujours tranquille, La Saône reluit au matin.
Par instants, de l'herbe immobile Un bœuf se détache et profile Ses cornes sur le ciel lointain.
Vis-à-vis, gardant ses ouailles, Le nez penché sur un tricot.
Tandis qu'au loin chantent les cailles.
Une vieille compte ses mailles, Rouge comme un coquelicot
Et moi, distrait à ma fenêtre.
Je regarde et n'ose parler.
A quoi je pense ? A rien peut-être.
Je regarde les vaches paître Et la rivière s'écouler.
A André Theuriet.
Mon Dieu, que l'hiver est loin !
Dans la fraîcheur matinale, Quelle bonne odeur du foin S'exhale!
La Bresse n'a plus sommeil; La Bresse ressuscitée Rit gaîment, au grand soleil Plantée.
En sa robe de gala Voyez-la toute fleurie.
Un souflfle ondule sur la Prairie.
Et soudain tout reverdit.
Tout sent l'iris et la fraise; Chaque vivant s'ébaudit A l'aise.
LES QUATRE SAISONS l3
L'eau murmure dans les bois, Le blé nouveau pousse, pousse ; Gai loriot, que ta voix Est douce !
Dans le matin rose et bleu.
Radieux et plein de grâce, C'est le printemps du bon Dieu Qui passe.
Ami, ton cœur veut s'ouvrir.
En avant donc ! Par le monde Il est temps d'aller courir La blonde.
Voici bien longtemps qu'aux bois ont fleuri Les philibanberts avec les pervenches ; Un silence lourd règne sous les branches. Le ruisseau d'argent est presque tari.
Comme un travailleur à bout de courage. L'été s'est laissé choir tout de son long; La terre est en feu, le ciel est de plomb; Qui pourrait encor tenir à l'ouvrage?
Aussi Pierre Loup, le bon moissonneur, Est allé dormir derrière une gerbe.
Il dort harassé, vaillant et superbe; Sa figure a pris un air de bonheur.
A quoi réve-t-il? A la ménagère Qui file, en chantant, devant sa maison. Et dont on peut voir, blanche à l'horizon. S'envoler gaîment la cotte légère ?
A quoi rêve-t-il ? Aux jeux sur le pré. Aux cloches avec leur voix argentine, A ce fin dimanche où la Clémentine S'en vint l'inviter au branle-carré ?
Non, non, son trésor, sa chère maîtresse. Celle qu'adoraient déjà ses aïeux.
C'est la noble terre au parler joyeux Que féconde encor le soleil de Bresse.
Parfois elle est dure au pauvre galant. N'importe: il se tait devant sa colère; Il n'a qu'un désir, vivre pour lui plaire. Qu'un souci, mourir en la contemplant.
Dans l'or du couchant comme elle flamboie, Lasse, oh oui, bien lasse, et fière pourtant ! Elle fait un signe; il voit, il entend. Et son humble cœur est rempli de 'joie.
Hourra ! Le voici venu A cheval sur une tonne, Le satyre au pied cornu.
Le joyeux automne!
Vif comme un gros papillon.
Vrai garçon de belle mine.
De soufre et de vermillon Son nez s'enlumine...
Ah ça! serais-je un peu gris?
Je ne trouve plus la porte.
L'automne en traître m'a pris.
Le diable m'emporte!
Ah ! ce petit vin follet, Ce vin qu'on passe à la ronde, Ce joli vin blanc, qu'il est Dur au pauvre monde!
D'abord il n'a l'air de rien ; Chacun lui fait la conduite Comme aux personnes de bien, Mais gare la suite!
l(S LES QUATRE SAISONS
Toujours riant et chantant, Un air doux sur le visage, Qu'il vous fait, tambour battant, Voir de paysage!
Tiens, tiens, tiens... notre maison S'est mise à danser. Mazette!
Te faudrait-il un grison, Ma vieille grisette?
Et le grave pot d'étain, Où la liqueur se fait rare, Braille comme un sacristain ; Le fait est bizarre.
Ma table tourne, je crois, Mon escabeau perd la tête; Jusqu'à l'écuelle de bois Oui semble à la fête.
Ils auront bu leur content Et couru la prétantaine; J'en aurais fait tout autant, La chose est certaine.
Qu'ils prennent donc leurs ébats!
Ma foi, ne soyons pas rogue.
Hélas, hélas! ce n'est pas Tous les jours la vogue.
Et quoi qu'il puisse arriver, Jamais un Bressan ne boude, Dès qu'il s'agit de lever Gentiment le coude.
Quand j'ouvris ma fenêtre, oh! quel enchantement/.
De la neige partout avec un soleil rose!
Une indicible paix était sur toute chose ;
On eût cru voir rêver la Belle au bois dormant.
Comme une demoiselle en robe du dimanche, Mon cher petit village était vêtu de blanc; L'hiver, le vieil hiver est un rude galant Qui fait encor l'amour avec sa barbe blanche.
L'étang resplendissait comme un poisson d'argent; Les arbres de la place étincelaient de givre. Ah! dans cette clarté qu'on a plaisir à vivre, Ou'on se sent l'âme tendre et le cœur indulgent !
La nature a toujours sa couronne fleurie; Toute brisée encor de son sommeil d'été. Voici qu'elle s'éveille en un bois enchanté Où chaque feuille d'arbre est une pierrerie.
l8 LES QUATRE SAISONS
Nous avons retrouvé les antiques refrains
Et repris le sentier de notre adolescence ;
Au ciel d'un bleu sans tache un soufïle d'innocence,
Comme un vol d'étourneaux, emporte nos chagrins.
Ainsi j'allais, rêvant, les pieds dans la rosée, A celle qui me tient en sa douce prison. Et, comme je passais derrière sa maison. Je la vis tout à coup venir à la croisée.
Du côté du jardin, de perles constellé. Lentement, prudemment, elle avançait la joue, Et ses lèvres avaient une adorable moue. Et son petit nez rose était presque gelé.
Que j'aimais à la voir, toute naïve encore. Dans ce cadre immobile et cependant joyeux! Par instants une flamme éclatait dans ses yeux Francs comme la jeunesse et purs comme l'aurore.
Je te voyais sourire, et je n'osais parler.
Car, dans cette blancheur qui tombait de la nue.
Tu semblais, ô ma reine, une fée ingénue.
Et je tremblais qu'un mot ne te fît envoler.
Qui sait ce que demain nous garde ? Où m'en irai-je ? Loin de ton cœur peut-être et loin de ton amour; Mais tu m'apparaîtras jusqu'à mon dernier jour Comme le bon soleil qui riait sur la neige.
A Puni Léser.
J'ai fait plus d'une fois le rêve de Jean-Jacques:
Avoir, près d'un pêcher qui fleurirait à Pâques,
Un bout de maison blanche au fond d'un chemin creux.
C'est tout ce qu'il me faut, je crois, pour être heureux.
Ce serait tout là-bas, proche la Samiane.
En un recoin fleuri de la terre bressane.
Où de mon lit, du moins, je verrais quelquefois
Le matin se lever, rose, au-dessus des bois.
Là mes jours s'en iraient à la bonne franquette.
Peu de soucis au cœur, pas de sotte étiquette,
Mais un enchantement toujours jeune et nouveau.
Vêtu du sarrau bleu, coiffé du grand chapeau.
Parmi les paysans, je vivrais comme un sage.
Attrapant chaque jour une rime au passage.
Et que d'humbles plaisirs, antiques mais permis.
Dont je ne parle pas ! Avec de bons amis,
Tous au même soleil, comme on serait à l'aise î
Le soir, sous la tonnelle on porterait sa chaise;
Bientôt le petit vin de Bresse interviendrait,
Bavard comme toujours et toujours guilleret ;
Puis à la nuit, chacun rêvant de sa chacune, On fumerait sa pipe, en regardant la lune. Ainsi je vieillirais et j'attendrais mon tour, A ne jamais rien faire occupé tout le jour. Je n'en demanderais, ma foi, pas davantage ; iMais s'il venait, rêveuse, un soir à l'ermitage Quelque fillette blonde avec de jolis yeux, Pour la bien recevoir on ferait de son mieux.
A Albert Mérat.
La petite Marie S'en va par le sentier Qu'embaument l'églantier Et l'épine fleurie.
Sous le fourré joyeux Elle passe farouche, Un brin d'herbe à la bouche, Une folie aux yeux ;
Et le matin enchante Si doucement les bois.
Si câline est la voix Du rossignol qui chante,
Le soleil vient dorer Si gentiment la mousse, Que l'enfant se courrouce Et.se met à pleurer.
22 PETITK MARIE
Ah ! qu'as-tu donc, pauvrette ?
Pourquoi pleurer ainsi?
Laisse-là le souci, Prends la fleur d'amourette.
— Non, je suis en émoi Et ce n'est pas sans cause.
Voyez plutôt la rose Qui se moque de moi.
Grand Dieu, qu'elle est heureuse.
Quand, au premier rayon, Accourt le papillon Dont elle est amoureuse !
Comme ils vont s'embrasser, Se dire des tendresses !
Et jamais leurs caresses Ne les peuvent lasser.
Dès que paraît l'aurore, Qui fait soudain toc toc.
Sinon le petit coq Au plumet tricolore ?
Coco, coquerico!
Il va, vient, se prélasse.
Et quand sa belle passe, Il frappe de l'ergot.
On vient de loin entendre Le rossignol d'avril ; Mais pour qui chante-t-il?
Pour sa mignonne tendre.
Et moi, comme en été Pâlit la violette.
Je me fane seulette, En ma fleur de beauté.
Les gens de mon village Ne savent donc rien voir !
Nul ne veut donc avoir Mon petit cœur volage !
Mes seize ans vont fleurir Et l'on n'y prend pas garde; Personne ne regarde Ma fenêtre s'ouvrir.
Jamais on ne m'apporte Un ruban rose ou blanc; Pas le moindre galant Qui m'attende à la porte.
Quel divertissement Pour tout le voisinage!
Quelle honte, à mon âge, De n'avoir pas d'amant !
— Rassure-toi, pauvrette, Ne pleure pas ainsi.
Sous le jaune souci Va poindre l'amourette.
Après l'hiver grognon Le joli pré verdoie.
Voici l'heure de joie Et le printemps mignon!
La petite Marie A repris le sentier Qu'embaument l'églantier Et l'épine fleurie.
Sous tes cheveux bouclés, Bergère, ma bergère.
Tu t'en vas, plus légère Que le vent dans les blés.
Mais qui donc siffle ? Écoute, Connais-tu la chanson ?
Vois un peu ce garçon Au tournant de la route.
C'est le beau Nicolas,
Le beau scieur de planches,
Qui tient dans ses mains blanches
Un bouquet de lilas.
« Du côté de Saint-George, J'allais prendre du bois... » Il hésite; la voix Lui demeure à la gorge.
Elle aussi reste court.
« J'allais cueillir la fraise... »
— Et cependant, pleins d'aise, Tous deux se font la cour.
Mais à peine un sourire; Pas même un compliment.
Ils s'aiment tendrement.
A quoi bon se le dire ?
Et la main dans la main, Sentant leur cœur qui tremble, Ils savent bien ensemble Allonger le chemin.
Que leurs yeux sont humides Comme ils ont l'air contents!
Avant qu'il soit longtemps, Ils seront moins timides !