‹ Emaux bressansChapitre 31 sur 59 · EPITAPHE · texte numérisé non relu

EPITAPHE

A Charles Léser.

Il avait la face pâlotte, Hors le nez, rouge au renouveau; D'ailleurs ami du vin nouveau, Paresseux comme une marmotte.

Quelque rayon d'humeur falote Lui dansait parfois au cerveau.

Alors il pleurait comme un veau, Entre son grand verre et Charlotte.

Mais il a tant biberonné,

Si haut chanté, si bien dîné.

Qu'il est mort « à la fleur de l'âge ».

Bonnes gens, plaignez notre ennui.

On parlera longtemps de lui Entre la poire et le fromage.

WBLIOTHECA

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Ami, le jour est proche où nous irons, en frères, Nous pavaner gaîment aux vitres des libraires, Dorés sur chaque tranche et reliés en veau. Ce ne sera qu'Avrils, soleils, printemps, gazelles ; Cachés sous l'oreiller des jeunes demoiselles, Nous leur ferons au cœur chanter le renouveau.

Puis, qui sait? — La fortune est d'humeur si légère ! Pourquoi n'irions-nous pas trouver cette bergère ? On prétend qu'elle est fille à s'en laisser conter. Qu'elle s'en vienne à nous, secouant, la fantasque. Nos vers alexandrins dans son tambour de basque ; Rien qu'avec un sourire elle nous peut tenter.

Pourquoi n'aurions-nous pas au soleil notre place Et de beaux écus d'or sonnant dans la besace? Il n'est que de savoir à point flairer le vent. On voit aux lampions où se donne la fête. Nous avons bon jarret, bon œil et bonne tête; A suivre la musique on s'en va loin souvent.

Songe donc : nous voilà tout vifs dans la gazette, Du coin du feuilleton les dieux nous font risette; Ce sera merveilleux et neuf en vérité ! Pour nous avoir à table on fera des bassesses. Et nous dirons des vers aussi chez les princesses. Oui, mais que deviendra notre vieille gaîté ?

Nous en souviendrons-nous, de ces claires fontaines Où but notre caprice à l'ombre des grands chênes? Le temps sera passé de l'amour et du bleu. Pauvre ami, nous serons comme ces cacochymes Oui, la tête couverte, et bredouillant des rimes, Hument leur lait de poule au coin d'un petit feu.

Les beaux dîners qu'on fait avec une gastrite ! Nous n'irons plus cueillir au pré la marguerite. Nous aurons le teint jaune et des rides au front. Adieu la treille verte avec son jeu de quilles. Et la gaîté qui mousse au cœur des belles filles! Comme à des sénateurs les dents nous branleront.

Comme à des sénateurs! Oh! la plaisante histoire! Nous aurons cave pleine et ne saurons plus boire. Hélas ! qu'aurons-nous fait de tous ces chers printemps Qui se seront enfuis, gais ou mélancoliques? Nous resterons, parés comme châsse aux reliques, Regrettant, vieux goutteux, nos jambes de vingt ans.

Puis, s'il faut se signer comme font les dévotes.

Faire la révérence et mettre des culottes.

Un grand merci, l'ami; je passe mon chemin. '

Je suis un oiseau franc que rend muet la cage. Restons fiers et debout, mon Jule, et bon courage ; Marchons la tête haute et la main dans la main.

J'ai rêvé. Grâce à Dieu, l'air qui fraîchit m'éveille, Je vois à l'horizon poindre l'aube vermeille Et ne suis ni perclus, ni riche, ni valet. Ma foi, tant mieux! — Holà, lève-toi, camarade. Le matin babillard va nous donner aubade; Laissons courir Perrette avec son pot au lait.

Vois; d'ici les pierrots nous regardent écrire,

Et la bonne nature est en humeur de rire.

C'est à nous ce ciel rose et ces lointains pourprés,

A nous tout ce qui chante et tout ce qui verdoie.

N'avons-nous pas vingt ans ? Quand le cœur est en joie,

Pauvrets, qu'irait-on faire aux râteliers dorés?

Donc vive la jeunesse et nargue aux vieilles lunes.

Vive le clair soleil qui rend les filles brunes!

Pour la gloire, elle est prude, elle fait des façons.

Il lui faut un plumet avec des sabretaches.

Nous qui sommes petits et manquons de moustaches,

Disons: Bonsoir, la belle, et vivent les chansons!

A Henri Cazalis.

Pauvre bonhomme champêtre, En buvant le vin du cru J'ai maintes fois rêvé d'être Un petit Chinois ventru,

Un vrai magot de potiche, Comme on les fait à Canton, Gai, railleur, et qui se fiche De tous les qu'en dira-t-on;

Non pas un de ces fantoches Aux visages grimaçants, Si terribles aux mioches Qui sont désobéissants,

De ces gaillards à panache.

Guerriers ou gros mandarins, Qui portent, d'un air bravache, Un soleil au bas des reins.

Mais un lettré sans malice, Excepté pour le sonnet, Avec un teint de réglisse Et des yeux de sansonnet,

Un bon diable bien tranquille De l'empire du milieu, Qui s'en irait par la ville, En costume rose et bleu.

Grassouillet comme un chanoine.

Et l'esprit tout occupé Des couleurs d'une pivoine Ou d'un vers de Li-Tai-Pé !

Avoir toujours tasse pleine, Bonne table et ventre plein.

Vivre dans la porcelaine.

L'émail et le kaolin.

Branler doucement la tête En regardant couler l'eau.

Passer tout le jour en fête.

Et le soir, comme un tableau

Peindre quelque belle strophe Sur de fin papier de riz.

Quel sort pour un philosophe Aux pensers toujours fleuris!

Puis, qui sait? — A l'heure douce Où le dragon de minuit Aux vieux toits, couverts de mousse, Montre sa corne qui luit.

Dans la paix du clair de lune, Je sentirais bien parfois S'émouvoir pour quelque brune Mon cœur de petit Chinois.

Belle fille de mon rêve, O fleur d'ingénuité, Voici que l'amour se lève :

De grâce apporte le thé.

Ta chère figure est jaune Comme un pain de Châtillon, Changeante comme la Saône, Folle comme un oisillon.

Tes cheveux de fine soie Qu'un farfadet a tressés, Tes noirs cheveux font ma joie Quand je les tiens embrassés;

Tes yeux, fendus en amande, iMe parlent si tendrement Que ma peine serait grande De ne plus vivre en t'aimant;

Ta gorge naissante embaume Les branches de l'éventail.

Et plus douces que le baume, Sont tes lèvres de corail!

Adieu donc à la méchante Qui m'ensorcela jadis; J'ai cueilli la fleur qui chante, Je m'en vais en paradis!

Regarde, enfant: la nuit claire.

Sur sa robe en velours bleu Vient de passer, pour nous plaire, Son collier d'or et de feu.

Ne veux-tu pas que je tienne Tes petits pieds dans ma main?

Mets ta bouche sur la mienne.

Et tous deux, jusqu'à demain,

Oublions l'heure sévère Et l'empereur illettré.

Tandis que dans notre verre Pétille le vin sucré.

Il est, au pays des roses,

Un jardinet parfumé

Dont les portes, toujours closes.

Ne s'ouvrent qu'au bien-aimé.

Une maisonnette peinte Est au fond de ce jardin; Entends la cloche qui tinte :

Din, din, din, drelin, din, din.

Les murailles sont d'ivoire, Le toit est en diamant.

Les celliers ont de quoi boire Jusqu'au dernier jugement.

C'est là, sous une tenture D'argent clair et de velours, O ma divine aventure, Que tu passeras tes jours

A regarder loin du monde Trembler, parmi les coussins, Un peu de lumière blonde A la pointe de tes seins.

lOS CHINOISERIES

Un nain, en simarre bleue, T'apportera mes cadeaux Très humblement, et sa queue Frétillera sur son dos.

Alors, d'un geste de reine.

Tu diras : Qu'il entre ! — Et moi, Soulevant ta lourde traîne.

J'embrasserai, plein d'émoi,

La belle dont le caprice

Me rend maussade ou joyeux,

Ma mignonne Impératrice,

Ma maîtresse aux petits yeux

— O la perle des cachettes.

Que le ciel te soit clément, Que tes milliers de clochettes Bourdonnent allègrement;

Maison de ma fantaisie.

Filet de mon papillon.

Que toujours la poésie T'illumine d'un ravon !

Sous tes blanches colonnades, Nous écouterons la nuit Conter à nos cœurs malades Son inexprimable ennui.

Et, par l'étroite fenêtre, Nous regarderons longtemps Apparaître et disparaître La lune sur les étangs.

Sur la place un orgue roulant Glapit quelque refrain dolent; Tout autour, pauvres et pauvresses, Vont, soufflant sur leurs maigres doigts ; Le soleil meurt dans les cieux froids.

Bonsoir aux dernières tendresses!

Moi cependant près de mon feu Je rêvasse. Au pays du bleu.

Comme une abeille vagabonde, Ma pensée aime à voyager.

Et je m'égare, sans bouger, En des rêves de l'autre monde.

Soudain s'approche en tapinois Le vent hargneux, le vent sournois.

Il est humble ; sa voix caresse.

On dirait un pauvre amoureux Que le matin surprend, peureux, A la porte de sa maîtresse.

« Bon chrétien sous l'âtre abrité.

Ouvre, dit-ii, par charité. »

Le voilà qui geint et grelotte.

Il fait des génuflexions, Comme un prêtre aux processions.

Comme à l'église une dévote.

Puis, s'il trouve le bon endroit.

Il saute d'un bond sur le toit.

Tombe au fond de la cheminée, Remonte, court, fait les cent coups; Au ras des murs entendez-vous Se traîner sa plainte obstinée ?

La place est prise. Trahison !

D'un bout à l'autre la maison Tremble comme une feuille morte.

La girouette en fer battu Grince au sommet d'i puits tortu; Le marteau bat contre îa porte.

Le vent, lui, dans ce grand fracas.

Est à l'aise et prend ses ébats; C'est un maître sur son domaine.

Il va des combles aux celliers Par le chemin des écoliers.

Comme un bourgeois qui se promène.

Hou ! hou ! hou ! hou ! pas un recoin Qu'il ne visite avec grand soin, Pas d'armoire à peine entr'ouverte Qu'il n'y fourre aussitôt le nez; Et, du long rire des damnés, Il rit à chaque découverte.

Dieu! savez-vous ce qu'il a dit?

Qu'est-ce donc qu'il a, le maudit?

Comme il sait trouver la blessure Qui saigne encore sur nos fronts, Et remuer les vieux affronts Dont on garde la flétrissure!

Rêves de gloire inassouvis, Mirages en vain poursuivis, Espoirs trahis, amours trompées.

Avec la voix du vent moqueur, Tout cela vous remonte au cœur, Y plonge comme autant d'épées.

Tout y passe, tout à la fois, Tout, jusqu'aux hontes d'autrefois Qu'on se croyait seul à connaître.

Dans la nuit d'un cœur désolé, Oh! quel lugubre défilé!...

Mais chut! l'aurore va paraître.

VENT d'automne 113

Au loin, à l'horizon changeant, Noyé dans un brouillard d'argent Où les hiboux lui font cortège, Voici venir, vieillard tremblant, L'hiver avec son bâton blanc Et sa souquenille de neige.

O rêve trop vite effacé, Voix caressantes du passé, Résurrection mensongère!

L'amour défunt revient et rit.

Et sur mon cœur qui s'attendrit Pose, en chantant, sa main légère.

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