AVRIL
A Gustave Jundt.
Avril, tout frileux encore.
Nous revient, gentil lutin.
Et de son rire argentin Il emplit le bois sonore.
Dans l'or pâle du matin, Roses, pressez-vous d'éclore:
Voici que Rosette arbore Son bavolet de satin.
Levez, levez-vous, fillettes.
Il court à travers les houx Des odeurs de violettes;
Et vous, vite envolez-vous Vers les belles aux yeux doux, O légères odelettes!
A Auguste Choné.
Vraiment la Muse est ladre, et c'est grande merveille Si l'on gagne du ventre à ce métier chétif. Je veux congédier enfin la bonne vieille Et piquer une tête au fond du positif.
Les poètes jamais eurent-ils bourse ronde? A suer comme ils font les malheureux sont fous. Adieu, ma chère dame, adieu, gentille blonde, Je ne te mettrai plus de gros souliers à clous.
Il était temps! J'ai su trouver enfin ma voie.
Avais-je pour voler, la mine d'un oiseau?
Vive l'épicerie et Dieu nous tienne en joie !
Les Auvergnats sont faits pour être porteurs d'eau.
Comme on voit dans un cirque une rosse qui tourne. Ayant toujours au dos les mêmes galopins,
Je serai le mitron qui chaque jour enfourne Dans le même trou noir le même tas de pains.
Je serai vertueux, je porterai des socques; On me prendra de loin pour un vieux boulingrin; J'aurai sur la bedaine un amas de breloques Et de longs justaucorps couleur jaune serin.
Le soleil, le printemps, l'amour aux bois? Fadaise Digne d'un rimailleur ou d'un gagne-petit! Parlez-moi, quand on peut, d'être bête à son aise Et de ne rien sentir et d'avoir appétit!
Et les engrais, les foins, le blé, l'agriculture ! Près d'un bon métayer Virgile n'est qu'un sot; Pourtant, c'est bien porté d'admirer la nature : J'aurai sur ma fenêtre un sapin dans un pot.
Mes compagnons seront ces fantoches qu'assemble L'hiver, au coin du feu, l'amour du domino. Nous boirons de concert et nous ferons ensemble De ces coups dont on parle un mois dans Landerneau.
Ainsi je vieillirai, joufflu comme un archange, Ivrogne comme un chantre et quelque peu fripon, Unissant jusqu'au bout, dans un heureux mélange. L'âme d'une belette et le corps d'un chapon.
Comme j'en étais là de ce souhait bizarre,
Un rayon de soleil, venu je ne sais d'où,
Est entré dans ma chambre et, sans me crier gare,
L'a toute illuminée. Ah! Dieu, que j'étais fou!
Ouoi, les prés sont en fleurs et les femmes sont belles ! Quoi, l'on commence à voir monter les petits pois î Quoi, filles et garçons s'en vont en ribambelles De leurs amours d'une heure eff^aroucher les bois !
Et tandis que le fruit divin qui perdit Eve, A ma barbe, partout se croque sans façon. Bien loin de s'envoler sous le ciel bleu, mon rêve Se traîne sur le sol en wai colimaçon !
Me voit-on d'ici, moi dont la mine falote Rappelle un sauvageon sur le bord d'un chemin, Tout de noir habillé des pieds à la calotte, Gribouiller un contrat sur de vieux parchemin ?
Et toi, Muse mignonne, ô ma folle complice, As-tu bien pu m'entendre à ce point blasphémer ?
Crois-tu qu'une âme neuve où ta flamme se glisse Puisse ainsi tout d'un coup renoncer à t'aimer ?
Comme à chaque retour du printemps, l'hirondelle Revole au vieux clocher qui l'abrita si bien, Mon cœur aventureux et cependant fidèle Ne veut plus désormais d'autre nid que le tien.
Toi vieille? Mais alors ici-bas rien n'est jeune. Je vois comme toujours luire tes yeux ardents, Ton aimable embonpoint ne sent pas trop le jeûne. Et ton éclat de rire a ses trente-deux dents.
Crois-moi. Laisse crier les courtauds de boutiques; Laisse sur un problème aussi niais qu'ardu Pâlir les faux savants; laisse les gens pratiques, Besicles sur le nez, parler de temps perdu.
Sois belle en dépit d'eux, belle comme l'aurore. Belle comme les lis qui ne filent jamais : Campée en plein soleil, viens me chanter encore Un de ces airs naïfs et tendres que j'aimais.
Vois, tout nous réussit. Maintes vieilles bouteilles Dorment en paix chez nous derrière les fagots ; Plus d'un raisin doré se balance à nos treilles. Plus d'un rosier fleurit notre petit enclos.
Que les mangeurs de choux et de pommes de terre S'adressent au voisin pour se faire héberger; Réserve aux délicats les fleurs de ton parterre, Garde pour les gourmets les fruits de ton verger.
D'autres sont cousus d'or, ça me fait beaucoup rire, Et font meilleure chère et mènent plus grand train. C'est parfait. Seulement je me suis laissé dire Qu'à leur table parfois on sommeillait un brin.
Pour nous, au beau pays des enfileurs de perles. On ne s'est jamais plaint, je crois, de notre accueil; Si la grive est absente on a d'excellents merles Et, faute de Laffitte, on boit de l'Argenteuil.