‹ Emaux bressansChapitre 58 sur 59 · A LA BRESSE · texte numérisé non relu

A LA BRESSE

Pardonne, vieille mère à la face chenue. Si, dans tes yeux si doux lisant ma bienvenue Et tout émerveillé du bruit de tes échos, Rimeur improvisé, fol oiseau de passage. Pour te ragaillardir, j'ai mis à ton corsage Ce bouquet de bluets et de coquelicots.

A mon oncle Antoine Vicaire.

Vous avez vu, sous les bastilles,

Ces petits soldats en guenilles.

On leur a dit: « Marche; au canon! »

C'est bien. Ils vont, tombent et meurent ;

A peine un cri. Ceux qui demeurent

Ont oublié déjà leur nom.

Ainsi du paysan. Sans crainte Il accomplit son œuvre sainte, Il est dans la mêlée aussi.

Nourricier de la race humaine, Qu'un beau jour il tombe à la peine, Qui de nous en prendra souci ?

Certe il aimerait vivre à l'aise, Étendu dans sa large chaise, Devant un pot de petit bleu.

Comme vous, bourgeois de la ville, Il aimerait, heureux, tranquille, A s'ébaudir au coin du feu.

Émaux Bressans. i3

Mais à peine, las de sa veille, En son lit étroit il sommeille; Voici qu'éveillée à demi, L'aube fraîchit; la nuit est blanche.

Le besoin vient, qui par la manche Tire le lutteur endormi.

Eh ! debout, debout ! — Lui s'étire.

« Encore un peu... » — Bon, que va dire Ta femme qui n'aura demain Rien à donner au fieu qui pleure ! N'as-tu pas honte ? Allons, c'est l'heure. » — Le voilà sur le grand chemin.

L'étendue immense est muette.

Pas un frisson ; une alouette, Seule, monte, monte au lointain.

Courbé comme sous la mitraille.

L'homme va, vient, sue et travaille; Le soleil éclate soudain !

Soudain mille voix dans la brise Murmurent ; le coq de l'église Se penche d'en haut pour mieux voir La rude joute qui commence.

Bêches, râteaux entrent en danse ; La fête dure jusqu'au soir.

Il faut se battre avec la terre, Car, toujours pleine de colère.

L'aïeule couve son trésor.

Une àme chaude est sous l'écorce; Il faut chasser de vive force L'avare accroupi sur son or.

C'est d'abord le temps des semailles, Le blé vert, où chantent les cailles.

Qu'on voit moutonner dans le vent, Puis le blé jaune oii, hors d'haleine, La faux alerte se promène, Reluisante au soleil levant.

C'est, sur la colline pelée,

La vigne de xMidi brûlée,

C'est, durant les longs soirs d'hiver,

Le chanvre qu'on teille en famille,

C'est la charrue et la faucille.

Le pain grossier, souvent amer.

Et cependant guette à la porte.

Attendant que le maître sorte, La fièvre, un doigt sur le loquet.

A l'âtre un peu de chènevotte ; Le vieux père est là qui grelotte, Marche, ahu, dia, mon bourriquet !

Puis vient l'impôt. Hardi, bonhomme !

Le roi, qui te sait économe.

Veut voir le fond de tes grands bas.

La huche est vide et l'enfant crie;

Bientôt ta Jeanne se marie.

Il faut payer; on n'attend pas.

Ah ! vraiment, la misère est grande ;

Et que de martyrs la légende

A dédaignés ! — Pourtant, tout doux !

Ce pauvre diable sans histoire.

Sous son bonnet de laine noire.

Est plus heureux, plus gai que nous.

Ne le plaignons pas. La tempête Passe et l'épargne ; sur la tête Il a le ciel tout grand ouvert. Sa pauvreté se sent bénie; Calme, il grandit dans l'harmonie Que font l'eau vive et le pré vert.

Que l'herbe jaunisse ou verdoie, Dieu lui compte sa part de joie.

Le matin lui parle en riant, Il va boire aux sources prochaines ; La paix qui tombe des grands chênes Emplit son cœur mâle et vaillant.

Puis, quand vient l'heure désirée, L'heure de la moisson dorée, Quand, sous le ciel vaste et dormant, Comme fait une mer immense.

Frémit, murmure et se balance, Le champ de seigle ou de froment ;

Sous les lourdes grappes d'automne, Quand la cuve crie et bouillonne, Quand sous l'effort près d'éclater.

Le pressoir las enfin s'arrête.

N'est-il pas vrai qu'alors c'est fête.

Que le cœur se prend à chanter?

Oui, dans cette nature austère Le paysan croît et prospère.

Comme un enfant obéissant, La terre pour lui se fait belle ; Il a dompté le sol rebelle.

Il est maître, il est tout-puissant!

O race forte aux mains calleuses.

Durs laboureurs, bonnes fileuses, Ménagères des anciens temps, Vaillants gars, danseurs de bourrée.

Vous par qui croît l'herbe sacrée, Vous qui nous faites le printemps !

Hôtes pensifs des métairies, Vous à qui forêts et prairies Gardent leurs parfums du matin, Vous les tranquilles, vous les sages.

Vous qui voyez, comme les mages.

Poindre une étoile au ciel lointain.

N'enviez pas nos petitesses, Nos dégoûts d'un jour, nos tristesses.

Nos grands espoirs sans lendemains.

Vous du moins, votre œuvre est féconde L'avenir de notre vieux monde Repose sur vos larges mains.

Regardez, doux et fiers comme elle, Rêver la nature immortelle, En sa nonchalante beauté.

Vous êtes forts; ayez l'audace.

Osez donc regarder en face Le grand jour de la Liberté !

En vous habite une âme juste ; Vous êtes le chêne robuste, Le chêne du milieu des bois.

Tout autour les ronces fleurissent.

Les moineaux francs se réjouissent, La feuillée est pleine de voix.

Alkz, hersez, sarclez l'ivraie,

Faites jaillir de l'oseraie

La pampre rouge ou l'épi blond ;

Les deux genoux dans la grande herbe.

Comme vos bœufs à l'œil superbe,

Creusez lentement, mais profond.

En dépit de la lune rousse.

Que dans vos verres le vin mousse, Pris à la bonde du tonneau.

Profitez bien de vos dimanches.

Que des fermes au soleil blanches Monte une odeur de foin nouveau.

Puis, s'il faut perdre votre année, Si la faim vient, louve acharnée, Rôder autour du petit feu, Si vent, sécheresse ou froidure.

Vraiment la misère est trop dure.

Si c'en est trop, pensez à Dieu.

Car au paysan chargé d'âge.

Du port suprême après l'orage.

De la patrie après l'exil

Il ouvrira la grande porte.

« Vous êtes pauvres, que m'importe?

Entrez, bonnes gens, dira-t-il.

Comme moi jadis, dans la peine, Vous avez porté votre chaîne ; Entrez c'est bien. » — Et délivrés Du vain rêve où l'esprit s'égare.

Dans a paix du pauvre Lazare, Joyeux vous vous endormirez !

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