‹ EmeraudeChapitre 1 sur 4 · Emeraude · texte numérisé non relu

Emeraude

— C'est là la prétention de tous nos romanciers et jamais il n'y en eut tant. {Feuilletant le manuscrit.)

— Je devine votre intention. Vous cherchez des fautes de français. Seriez-vous auteur? Les hommes de lettres de Paris n'ont jamais parcouru un de mes livres que dans l'espoir d'y trouver force germanismes... Apprenez donc, une fois pour toutes, que je n'écris pas, que je n'ai jamais écrit dans le but d'apprendre le français aux Français.

— Et que leur apprenez-vous donc ?

— A sentir, à penser, à aimer, à agir.

— Vous VOUS croyez donc supérieur à vos lecteurs?

— .... En tout cas l'écrivain est le dernier des hommes, s'il n'en est pas un des premiers. Il n'y a, en vérité, que des missionnaires et des commissionnaires de lettres. Les missionnaires sont des créateurs, car le mot divinité n'a pas de sens s'il n'est pas identique avec création. Dieu n'est que parce qu'il crée. L'homme seul dont l'idéal, dépassant l'avenir, ne sera jamais atteint, le touche de près. Tous les êtres créés ont leur mission ou plutôt leur commission, mais l'auréole de gloire qui est un rayon céleste, ne resplendit que sur l'homme créateur, car seul, il a dérobé une étincelle de feu à \Etre, qui n'est que lumière et que raison.

— Vous le prenez de bien haut pour un roman. M'est avis que vous êtes en arrière d'un siècle. Aujourd'hui il n'est question que de romans réalistes, daguerréotypant les vices et les vertus de Messieurs et Mesdames nos contemporains. Gardez ces considérations pour vos livres de philosophie que personne ne lit, et contez-nous bel et bien une de ces histoires que vous ne contez pas trop mal.

— Vous êtes bien bon. Sachez, Monsieur, qu'il n'y a, au fond, aucune classification pour les Lettres. Il n'y a que de bons et de mauvais ouvrages. Le dernier des écrits inscrivant le nom de son auteur dans le catalogue du progrès social, a plus de valeur dans l'histoire de l'art que les cent mille ro-

mans qui inondent la France depuis trente ans. M. Rigault, dans ses feuilletons, a dit un mot qui restera : « Tant vaut l'homme, tant vaut le livre. » Si l'auteur est un être d'élite, s' élevant au-dessus de la masse, hélas ! encore bien bas ; si son esprit est illuminé par la lumière de la raison et du progrès ; si son cœur bat et fait battre d'autres cœurs pour de nobles sentiments, vivifiant la matière , bravant l'intérêt, domptant l'égoïsme ; si peintre, mais non photographe, il sait poétiser les situations en leur donnant du jour et de l'ombre resplendissants de vérité et d'attraction ; si orateur, il électrise ses auditeurs par la chaleur de son verbe et les pousse avec une douce violence vers le beau, qui est en même temps le bien, alors tout ce que cet homme écrit, roman, histoire, philosophie, drame, vaudeville, article de journal, portera la trace, aura un reflet de son être rayonnant. Le défaut même, comme la fumée du feu, peut servir de force motrice. C'est là un missionnaire de lettres !

Mais si ce n'est qu'un industriel littéraire, un de ces écrivains entendus, grands chasseurs de réputation, adroits spéculateurs de succès, d'ailleurs spirituels, inventifs même ; si, ce qui est assez fréquent, cet homme confectionnant des articles, des pièces et des livres , se croyant par cela même supérieur à l'artisan, à l'ouvrier, au bourgeois, se permet des écarts de raison et de vérité sociale , soit pour se distinguer, soit pour attirer la foule en flattant ses

travers d'esprit et ses vices de chair, cet homme, c'est moi qui vous le dis, malgré son talent, sa renommée, sa popularité, n'est qu'un commissionnaire de lettres.

Car l'âme de cet homme est panachée de boue , son esprit souple , mais bas , mesure sa grandeur sur les honneurs et l'argent que son œuvre rapporte, il usurpe les droits et surtout les devoirs du génie , en se hissant sur un immense socle d'immondices sociales.

Cet homme , enfin , ne sachant ni s'élever, ni planer, ni contempler, roule bien vite des hauteurs, à lui inaccessibles, de l'idéal, dans les bas-fonds de la vie réaliste, entraînant avec lui des générations, qui, si elles n'étaient pas paralysées par les labeurs excessifs du besoin, s'élanceraient bien plus haut dans les régions de l'infini, que tous ces piliers de la blague littéraire, que tous ces prétendus grands écrivains encensés par de petits esprits, que tous ces escamoteurs de gloire ! Les hommes sont tous susceptibles de progrès intérieur, mais il faut un levier, et ce levier n'est autre que l'idéal du beau, la suprême raison. Abandonnés ou poussés vers le réalisme de la vie, les humains roulent, se précipitent , se culbutent les uns les autres sur la pente rapide du matérialisme, qui les plonge tous dans l'oubli du néant jusqu'à ce que de nouveaux missionnaires descendent vers eux, les relèvent un à un, et, par de nouveaux leviers d'ascension, les

placent sur les degrés spirituels , conduisant d'abord vers la justice, puis vers la vérité, vers l'amour universel, puis enfin vers l'immortalité.

— Tout cela à propos d'un roman !

— Eh , Monsieur 1 Rousseau a déjà classifié les romans dans ce sens. Le romancier médiocre , ditil , décrit des événements rares et des caractères communs. Moi, ajoute-t-il, je ne m'occupe guère d'événements curieux. Mon but est de créer des âmes d'élite. Ce ne sont pas ses propres paroles, mais c'en est le sens. Je vous le répète donc , précisément à propos d'un roman, (out écrivain qui ne crée pas des caractères d'élite , en d'autres termes, qui ne trace pas un sillon dans le champ à peine défriché de l'humanité; qui, enfin, par ses créations ne devance pas son siècle, est nul et non avenu. Qu'il amuse ses contemporains comme un bateleur spirituel ou comme un conteur d'aimables historiettes, libre à lui; et, certes, il trouvera un ample salaire. Mais pour avoir de la gloire, il faudrait que cet homme vécût éternellement et que ses admirateurs ne mourussent ja'mais ! Que si demain cet homme mourait, ce qui est possible, après demain il serait tout à fait mort, et tout ce qui meurt avec la mort ne vivra pas , n'a jamais vécu !

— Qu'a donc créé Rousseau avec sa Julie et son Saint-Preux ?

— Mais toute notre société, l'égalité devant Dieu et devant la loi ; tous les principes de 89, vous et

tî DIALOGUE-PROLOGUE

moi; tout enfin jusqu'à l'amour moderne, jusqu'à Dieu qu'il eût créé s'il n'eût pas existé. Sans l'idéal de Rousseau , vous ne seriez qu'un manant !

— Comme vous y allez. C'est facile à dire. A vous entendre, rien de beau ne fut avant la Nouvelle Héloïse. Vous frisez l'absurde.

— Je n'ai pas dit que l'humanité datait de Rousseau. Lui-même procède des génies qui l'ont précédé. Les grands hommes sont tous d'une même famille. Tous poursuivent le même but, à savoir : faire aimer celui dont vient tout amour, et le prochain comme soi-même. Tous versent sur les êtres à venir des flots de lumière, de raison et de sentiment, qui les transforment en hommes, de brutes qu'ils eussent été , qui leur apprennent à vivre , non-seulement les uns avec les autres , mais encore les uns pour les autres ; tous ont la même mission : engager les grands, — et l'on n'est grand que par la raison — à se courber vers les petits ; élever les petits, par l'instruction et la noblesse des sentiments, à la hauteur des grands; apprendre aux forts que leur force doit servir exclusivement h soutenir les faibles, et aux faibles à devenir forts par l'énergie de l'âme, tendant vers le beau , par la persévérance de la volonté , désirant le bien , par la sincérité de l'esprit, cherchant le vrai.

— Mais, bon Dieu I il ne s'agit que d'un roman ! Vous vous perdez dans l'immensité.

— Apprenez donc que Julie, loin d'être un da-

guerréotype de la société où vécut Rousseau, est une fille de son idéal, qui descend en droite ligno do l'infini. Cet idéal s'est corporifîé , s'est incarné, s'est transsubstantié dans plusieurs femmes de notre siècle , et ces femmes ont toutes eu une immense influence sur le progrès humain.

— Voyons donc. Vous m'en apprenez de belles.

— D'abord, madame Roland qui n'eût jamais existé sans Rousseau et qui a poussé l'imitation du modèle jusqu'au point d'épouser une espèce de M. de Wolmar, s'appelant M. Roland.

— Après!

— Eh bien, si madame Roland n'a pas fait, à elle seule, la Révolution française, on ne saurait nier qu'elle y eut sa large part d'influence. Elle était l'âme des Girondins, et cette âme vibre encore dans la vôtre, ainsi que dans la mienne. Ceci pour la France, qui, elle, est l'âme de l'humanité depuis bien longtemps.

Mais en Allemagne aussi, mesdames Herder et Schiller n'eussent jamais porté ces grands noms sans Julie. Cela ressort de toutes les lettres de ces nobles créatures. La femme de Lessing est de la même famille. Plus encore, Herder et Schiller euxmêmes, se sont modelés sur Saint-Preux. Or, je vous le demande, que serait l'Allemagne sans Lessing, Herder et Schiller ! Un tas de hoberaux chasseurs et ivrognes ! L'influence de ces grands esprits sur tout le nord de l'Europe est incontestable.

Voyez-vous maintenant la filiation de l'auguste famille de Julie et de Saint-Preux? Oii sont les rois qui peuvent se vanter de pareils héritiers !

— Soit. Il se peut qu'il y ait un grain de vérité dans votre déduction plus que paradoxale, mais qu'a de commun Julie avec votre Emeraude ? Oseriezvous vous flatter de marcher sur les traces de Rousseau !

— Il est possible, monsieur, que mon pouvoir ne soit pas à la hauteur de mon vouloir , mais je sais ce que je veux. Ce roman, bien que reflétant des mœurs et des faits réels , est un idéal , en ce sens que l'idée qui l'a conçu et qui s'est incarnée dans l'amour de Walter et d'Emeraude, ne sera pas réalisée de sitôt. Pourtant, je suis certain qu'un jour l'unité religieuse dans l'amour planera comme fait accompli sur l'humanité.

— Un jour! il ne s'agit pas d'avenir, il sera ce qu'il voudra ; il s'agit de nous, de notre époque et de notre critique.

— Je n'ai pas le talent de faire des histoires faisandées pour le goût blasé des vieux critiques éclopés, ni de bosseler des coupes de vermeil pour de jeunes hétaïres altérées d'amour adultère. Foin de ces fausses perles de verroterie littéraire, de ces fausses larmes de jalousie ventriloque ! ! Je ne sais pas, moi, jongler avec des mots brillants, presque aveuglants; je ne sais pas, non plus, guillocher des arabesques fantastiques sur des fonds plats, fussent-

ils d'or ou d'argent. Qu'importe, d'ailleurs, pour forger une arme oiïensive et défensive , la blancheur de la lame , la beauté des niellures , la richesse de la poignée, pourvu que l'acier en soit bien trempé ! Je ne suis pas une Schéhérazade, inventant des contes romanesques pour charmer les ennuis d'un public despote, vieilli avant l'âge dans le vice crapuleux du parvenu. Je dirai plus, je n'ai pas de public. Jamais grand journal de Paris n'a rendu un compte sérieux d'un de mes livres (1).

(I) Ni les Débats, ni le Siècle, ni la Presse, ni le Constitutionnel, ni la Bévue des Deus-Mondes n'ont fait mention de ma Couronne, pas plus que de mes Histoires de village, de mon Idéal, de mes Contes'jV amour, et ces mêmes journaux ont inséré, chacun, jusqu'à trois articles sur deux pièces intitulées le Sire de Framboisy. Entre quatre yeux on me dit, on m'écrit même, que c'est un livre gracieux, simple, et d'une portée élevée, mais dans les bureaux du journal on se dit : C'est un Alsacien, c'est-à-dire un intrtts l

Voici quelques preuves à l'appui.

Lors de la publication de Couronne, M. Rigault, de glorieuse mémoire, m'écrivit la lettre suivante :

« Monsieur, » Je n'ai pas voulu vous remercier avant de vous avoir lu pour vous remercier bien mieux. Votre volume est charmant. Je suis allé chez votre éditeur pour savoir votre adresse et vous écrire tout de suite. Merci encore. Monsieur, du plaisir que m'ont causé ces pages ingénieuses et de la bonne pensée que vous avez eue de me l'adresser. » Veuillez agréer, etc. Rigault.

» 3 janvier 1838. »

Je me suis rendu auprès de M. Rigault pour le remercier de sa bonne lettre, et aussi pour le prier de dire un mot do mou livre dans les Débats.

Mais dès mon arrivée, M. Rigault me disait tant de bien de mon roman qu'il appelait un petit chef-d'œuvre, que, de peur d'effacer par ma parole la bonne impression produite par ma plume, je me su's, pour ainsi dire, enfui, en articulant des remercîments monosyllabiques, accompagnés de gestes muets.

Plus tard, M. Rigault, à propos d'un coiite de village, ayant

fO DIALOGUE-PROLOGUE

Quand l'inspiration me saisit, me point et m'étreint, je m'élance, comme Colomb, à travers l'espace, à la découverte du nouveau monde que j'entrevois, bien que je ne sois pas sûr d'y atteindre. Peu m'importe que j'écrive bien ou mal, il faut que j'écrive ce que je sens, ce que je pense, ce que je vois. Un choc électrique sur l'autre se suit dans ma

torique de ce genre de littérature populaire, sans citer même le titre de mes Histoires de Village , les premières parues , je lui ai adressé une lettre — je n'en ai pas de copie — dans laquelle je lui ai déclaré que je ne lui demanderais plus jamais ni article ni réclame , mais que je ne pouvais permettre à la critique sérieuse d'ignorer que c'est moi ie premier, qui ai créé ce genre.

Ma première histoire de village, Stasi, a paru en Allemagne en 1837. J'eus bientôt mon Amérigo. Selmel a paru dans le Corsaire longtemps avant la Mare au Diable et la Petite Fadette. Libre à la critique de trouver mes Histoires de beaucoup inférieures à toutes les autres , mais quand il s'agit d'histoire littéraire, il est presque ridicule de les ignorer.

Montaigne raconte qu'il a connu un peintre ne peignant que des coqs , et les peignant mal, qui, une gaule à la main, parcourait le village pour chasser tous les coqs vivants, afin d'éviter toute comparaison. La critique qui, quand il s'agit d'un de ces coqs de village, fait mine d'ignorer mes Histoires, s'expose, de gaieté de cœur, à ressembler au peintre de Montaigne.

Hélas I plût au ciel que M. Rigault vécût encore pour me faire d'autres dénis de justice. Il était du bois dont on fait les grands écrivains et les grands critiques.

Je ne suis pas plus heureux en Allemagne.

Un des hommes les plus distingués de ce pays , M. le baron de Colta , m'écrit : « Votre Couronne est une œuvre classique. »

Pourtant de ses cinq journaux, pas un n'en fit mention.

M. Gutykovr m'écrit qu'il est prêt à faire une exception pour ce roman, malgré sou antipathie contre ce genre, et malgré la guerre qu'il fait à M. Auerbach. Je le fais traduire sous mes yeux -, un poète allemand en revoit la traduction. Je la copie et la lui envoie sous condition qu'il n'en retrancJiera pas une ligne et qu'il n'en changera pas un mot. Autrement, je le prie d'envoyer le manuscrit à M. Cotta qui me l'avait demandé. M. Gutzkow, sans m'avertir, insère le roman dans son journal , mais il coupe la moitié et mutile l'autre moitié. C'est plus que de la délovauté, c'est une mauvaise action I!!

tête et si l'expression n'est pas toujours appropriée au sujet, la pensée du moins est transparente, primesautière, jaillissant avec sa forme voulue. Je n'écris pas un français autre que celui de mes contemporains, parce que dans mon enfance j'ai parlé un patois allemand — depuis trente-cinq ans que j'aime et étudie la langue de ma patrie, elle est bien devenue mienne, sinon comme une femme légitime, du moins comme une maîtresse, forcée de livrer ses charmes les plus secrets — mais parce que, malgré moi, je pense autrement qu'eux. Je ne suis pas de mon époque. A ma personne on dit : Trop tard ! A mon esprit, trop tôt !

Ah I si seulement le mot, quel qu'il soit, n'était pas l'assassin de l'idée, un fils qui, en naissant, tue sa mère! En écrivant, en forgeant un corps à ce fluide impondérable qu'on appelle : Esprit; en taillant des robes plus ou moins amples , plus ou moins élégantes à cette fée ailée que l'on nomme : Raison idéale ; je m'exténue , je perds mon sang , je me tue! Mais dans ce travail, dans cette sainte lutte, j'éprouve des frissons volupteux, des joies ineffables, des transports innommés, et ces moments , pendant lesquels je m'élance à cent coudées au-dessus de la terre et de sa vie, valent des éternités! Pourvu que je fasse éprouver à mes rares lecteurs, ce que j'ai senti; pourvu que, trépassée, mon âme ressente le contre-coup électrique d'une autre âme vivante qui me lit, je ne mourrai pas! C'est là,

i2 DIALOGUE-PROLOGUE

mon ami, ce que l'oiï appelle Gloire. C'est une prolongation de la vie au delà de la tombe. Elle est plus ou moins grande , plus ou moins radieuse , mais pourvu qu'elle soit, et que dans des siècles futurs mon esprit se transfuse dans quelques âmes, je vivrai; et à moi sera la palme glorieuse de la vraie

renommée

Quant à la vie réelle, d'hier à peine, peut-être sans lendemain, ud morceau de pain, un baiser de femme !... Qui donc va plus loin !

— C'est le cas de vous rappeler le mot d'un petit journal, disant que vous aviez plus de talent que de modestie. Vous vous pétrissez, en effet, une gloire à votre usage. La gloire, ce me semble, ne rejaillit sur la tête d'un écrivain que par la brillante réfraction de ses contemporains. Ces derniers ne sont, peut-être, qu'autant de réflecteurs à une lumière qui se brise sur eux. Toujours est-il qu'un auteur peu connu , méconnu même de son temps , n'a pas de gloire, fût-il un homme de génie. Je doute même qu'il puisse en acquérir après sa mort. Les vrais grands hommes ont tous été reconnus et admirés par leurs concitoyens.

— Vous devenez on ne peut plus insidieux, car je suis forcé de convenir qu'on me lit peu. L'on ne connaît de moi que mes articles de journaux et mes erreurs politiques, sur lesquels on méjuge. Mais laissons là les personnalités, et revenons à la définition, à l'essence de la Gloire.

Ce qui dans notre esprit distingue I'Etre de la nature et de l'homme, c'est que pour lui il n'y a ni espace ni temps, tandis que ces phénomènes, limitent, rapetissent et restreignent tout ce qui est, c'està-dire tout ce qui parait, car nous ne sommes pas, nous paraissojis être.

Donc, tout ce qui, de près ou de loin, tient de ce privilège divin , est plus ou moins réellement.

Or, de tout ce qui existe, la pensée seule jouit de cotte prérogative. Elle seule brave, annihile le temps et l'espace. La pensée de Moïse, d'Homère, de Virgile, est parvenue jusqu'à nous dans sa forme primitive, tandis que des grands peintres, sculpteurs, chanteurs, improvisateurs, il ne nous reste que les noms ; et qu'est-ce qu'un nom? Il en reste autant des grands malfaiteurs de l'humanité. Si solide que soit un tableau, si dur que soit le granit d'une statue, tableau et statue se détérioreront, pourriront, disparaîtront un jour, comme la voix du chanteur. Tout s'éteint, tout se fane, tout se transforme ; mais la pensée, incorruptible, reste telle qu'elle a jailli de l'infini; et c'est pourquoi Minerve, représentant la pensée , sort tout d'une pièce du front de Jupiter. Pendant l'apogée de la gloire, l'action du sculpteur, du peintre, de l'orateur, du chanteur, ne s'est étendue à la fois que sur un nombre d'esprits sympathiques renfermés dans une salle ou dans un amphithéâtre. Mais l'idée, bravant l'espace, s'élance d'un pôle à

l'autre, on ne sait comment, etne connaît ni limites ni obstacles.

Dans l'antiquité, il est vrai, le nombre des lecteurs était très-restreint; les grands poètes seuls se chantaient dans les rues. La grande différence des dialectes formait un obstacle presque insurmontable à la gloire universelle des écrivains. Avec l'humanité, cette gloire grandit, resplendit, d'abord par les apôtres de l'art et de la science, puis par l'imprimerie. Mais dans la vie humaine un extrême touche bien vite l'autre. On a tant imprimé, on imprime encore tant de livres , que le jugement critique en est offusqué. De nos jours, c'est un vrai déluge. Il a paru depuis vingt ans, en Allemagne, en Angleterre et en France plus de cent mille romans et poëmes. Qui sait? il y a peut-être de vrais chefs-d'œuvre inconnus ensevelis sous cette montagne de guano littéraire. Ce que je sais , c'est que les romans qui ont eu et ont encore la vogue, n'auront même pas dans l'avenir un rayon crépusculaire de gloire ; ce que je sais , c'est que depuis longtemps il est absolument impossible de faire représenter en France une pièce de théâtre ayant une portée , soit nationale , soit philosophique , soit même simplement idéale. Je défie même n'importe quel poète de donner, avec succès, un souffle , une vie , une âme à une grande passion devant un public ambulant qui n'a plus que des appétits et des vices. Ce que je sais, c'est que le temps

éternel juge seul et en dernier lieu les œuvres humaines.

On ne sait jamais d'où vient la gloire; elle vient comme l'aurore après une nuit, souvent bien longue. Ce n'est pas seulement pour les hommes que l'Evangile a dit « les derniers seront les premiers, » mais aussi pour les œuvres. Ce que je sais encore, c'est que les hommes d'élite (selon la Kabbale il y en a toujours jusqu'à trente-six qui se remplacent continuellement) flairent le talent d'un homme, rien que dans un trait de pinceau ou de plume, car le talent tient de l'électricité, il fait frissonner de hien loin et par une étincelle ; ce que je sais enfin, c'est que nul n'a à se plaindre de son sort. L'homme n'a jamais fait ce qu'il devait, ce qu'il pouvait faire. S'il a une mission, la nature, dès sa naissance, lui donne les moyens de l'accomplir. Le peuple dit : « A brebis tondue Dieu mesure le vent. » Qu'importe que je sois inconnu, reconnu ou méconnu de mes concitoyens, si mon action sur eux doit être forcément nulle ! Or, je ne me flatte pas que le Nazaréénisme de Walter et d'Emeraude puisse mordre sur mes contemporains dont les uns sont des contempteurs de raison, de vrais iconolâtres, et dont les autres sont païens ou athées. Quiconque doute de Dieu doute de soi-même, et ne crée rien dans le domaine de l'art qui puisse braver le temps.

En France, Rousseau l'a déjà dit, personne ne croit à l'Etre suprême. Ou y est, ou plutôt on se donne l'air d'être, ou catholique ou athée.

Y croit-on à l'amour? Oui, à l'amour du théâtre, à l'amour de l'orgie, à l'amour de deux corps embrasés, en délire, qui brûlent de se noyer, de s'éteindre l'un dans l'autre ; mais à l'amour principe, à la fois psychique et physique, à cet amour que Dieu a instillé, infiltré dans toutes ses créatures, comme seule preuve de sa présence; à cet amour qui spiritualise la matière, qui inspire la prière, qui incite à des actions héroïques, qui transforme le pain bis en gâteau, l'eau en vin, la chaumière en palais, qui transporte des montagnes et fait fondre le granit comme la neige au soleil; à cel amour-charité, qui de toute l'humanité ne fait plus qu'un seul être collectif, ayant la même âme, le même cœur, les mêmes devoirs, et partant les mêmes droits, sans distinction de nation, de langage, de couleur, de secte et de sexe; à cet amour qui empêche l'homme de coudre son égoïsme à l'égoïsme d'un de ses prochains et de se dire : Nous, c'est différent ; à cet amour enfin qui ne proclame qu'une seule foi, qu'une seule loi, qu'un seul Dieu, source infinie dont tout dériveet vers laquelle tout remonte; dites, est-il beaucoup de Français qui croient à cet amour, qui rêvent de cet amour, qui vivent, travaillent, progressent dans cet amour !!!... Ceux qui l'ont entrevu, on peut les compter. Le Dieu de la raison et de l'amour universel n'est pas dans l'amour des romans français. Quand il y sera, l'humanité aura fait un pas immense. Car alors, il n'y aura plus ni juifs ni catho-

liques, ni protestants, ni socialistes, ni libres penseurs, il n'y aura que des enfants d'un même Dieu et d'un même pays, des frères enfin, sinon parfaits du moins perfectibles, avançant dans la voie tracée par l'amour, véritable nuée de feu descendue du ciel pour servir à la créature de guide lumineux sur la terre et d'échelle céleste pour monter à l'immortalité.

Certes, il n'est pas nécessaire que tous les Français, toutes les Françaises, deviennent des Walter et des Emeraude, il suffit qu'il y en ait un certain nombre au sommet de la société, au cœur de l'aristocratie de l'intelligence, pour créer des couples d'amour qui, forts de leur fidélité, forts de leur foi dans la grandeur de l'homme spirituel et matériel, et niant la mort, le temps, l'espace, traceront de profonds sillons dans les flancs de l'humanité, au risque de la faire saigner, et y planteront des épis de justice , de vérité, de charité, de liberté et de fraternité.

Si jamais je crée un homme et une femme, ma mission sera accomplie. Je serai l'égal de I'Etre qui a dit : « Créons l'homme à notre image et une femme pour lui servir de compagne, afin qu'ils deviennent une chair et un esprit. »

Alexandre Weill.

Paris, dans une nuit de novembre 1858.

Du sang nouveau pour la jeunesse.

De tout temps, la ville de Francfort, représentée sous la figure d'une vierge s'adossant contre le Taunus et baignant ses pieds dans le Mein, a eu son gouvernement propre et une constitution plus ou moins républicaine. Dieu , la nature , les empereurs d'Allemagne l'ont comblée de privilèges et de faveurs. Les traités de 1815 l'ont de nouveau proclamée ville libre. Depuis ce temps, Francfort se gou-

verne par un corps législatif, un sénat et deux bourgmestres : le premier bourgmestre représente le pouvoir exécutif, le second est viceprésident de la république. Tous les citoyens peuvent être élus membres du corps législatif. Les bourgmestres sont nommés par le sénat , mais pour une année seulement ; ils ne peuvent être réélus qu'après une année d'interrègne.

En 1846, Julius Gunter, docteur en droit, fils d'un orfèvre ds Francfort, fut, pour la seconde fois , nommé , à l'âge de quarante-sept ans, bourgmestre de sa ville natale. Gunter avait de l'esprit, du jugement, de la modération : il était homme de bien , pratiquant la justice et même la charité ; mais il ne devait sa fortune extraordinaire ni à son talent , ni à sa personne, ni à son caractère.

Voici l'histoire succincte du docteur Gunter.

En 1793, un pauvre émigré français, qui pourtant n'était pas noble , tomba malade à l'hôtel de Wurtemberg à Francfort. Il s'était lié d'amitié avec le frère du maître d'hôtel , ouvrier orfèvre, ayant travaillé deux ans à Paris et parlant français.

Quelques moments avant sa mort , l'émigré fit appeler son ami l'orfèvre et lui dit :

— Gunter, j'ai une fille qu'avant ma maladie j'ai placée maîtresse de français dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Elle n'a que dix-huit ans. Hélas ! demain peut-être elle sera orpheline de père et mère, dans un pays dont elle ne sait seulement pas la langue. Promettez-moi de veiller sur elle comme un frère ; je prierai là-haut pour votre bonheur.

— Il n'y a pour moi qu'un moyen de veiller sur votre fille, répondit le jeune homme. Je l'ai vue plusieurs fois quand vous lui avez permis de passer la nuit à votre chevet Donnez-la moi pour femme.

Le pauvre moribond, transfiguré de joie, pressa le jeune ouvrier contre son cœur et s'écria :

— Merci, mon ami. Je meurs content. Tu seras heureux : ma fille est un ange !

Dix minutes après il rendit son âme à Dieu.

Gunter tint parole.

Au bout d'une année de mariage, sa femme lui donna un fils. Madame Gunter, bien qu'elle

eût appris un peu d'allemand, parlait sa langue maternelle à son enfant.

Vis-à-vis de l'orfèvre Gunter, établi dans la Sandgasse , demeurait le banquier Bach.

M. Bach n'avait qu'une fille unique, pour laquelle il avait fait venir une nourrice française de Nancy. Cette enfant avait trois ans de moins que le jeune fils de l'orfèvre. La nourrice, ayant appris qu'elle avait une voisine française , cherchait par tous les moyens à faire sa connaissance. Madame Gunter, à son tour, fut enchantée de parler sa langue à une compatriote. Grâce à cette liaison, la jeune Agnès voyait plus souvent M. et madame Gunter que son père et sa mère.

A l'âge de trois ans, la jeune fille du banquier tomba gravement malade. Sa guérison fut longue et pénible. Le médecin^ par excès de prudence, ordonna de ne jamais contrarier en rien la volonté de cette enfant. Or, la petite Agnès ne demandait qu'une chose : aller chez M. et madame Gunter et jouer avec Julius. Mainte fois , madame Gunter la berçait dans ses bras en lui chantant des airs français, et la couchait dans le lit de son propre enfant.

Plus tard , une douce amitié s'établit entre Julius et Agnès. Chaque fois que la jeune fille rentrait du pensionnat auprès de ses parents, elle passait ses jours de fête chez M. et madame Gunter, qu'elle appelait petit père et petite mère.

Julius, destiné à l'étude de la jurisprudence, suivait les cours du gymnasiwn de la ville, lorsque son père mourut subitement d'un coup de sang.

Madame Gunter, presque anéantie par ce malheur, fut tout à fait au désespoir quand son fils lui annonça qu'il allait quitter l'étude du droit et se faire orfèvre, afin de soutenir l'honneur de la maison.

La mère éplorée disait ses doideurs à sa chère Agnès, qui alors avait seize ans. La jeune fille, essuyant les larmes de madame Gunter, lui dit :

— Petite mère, ne pleurez pas. Vous m'avez souvent appelée votre bon ange , je le serai toujours.-

Le lendemain elle revint, tenant dans sa petite main trois mille florins en billets de banque, et dit à madame Gunter :

24 EMERALDE

— Voici ce que mon père donne à Julius pour qu'il puisse continuer ses études à l'université.

Le père d'Agnès possédait une fortune de trois millions de florins. Il n'avait que cette fille d'une santé plus que délicate. De nouveau, le médecin de la maison avait répété que, pour conserver cette enfant, il ne fallait jamais lui causer le moindre chagrin, ni contrarier sa volonté.

— Mon père, ajouta Agnès, fait tout ce que je veux. Je lui ai dit que j'aimais mon petit ami Julius; il m'a fait observer que, par ordre du médecin, il ne me marierait pas avant que j'eusse atteint vingt-deux ans. Tant mieux, mon père, lui ai-je répondu; Julius aura alors vingt-cinq ans. » Ne me grondez pas, petite mère, poursuivit - elle , c'était là mon idée quand j'avais cinq ans. Julius était toujours mon petit mari, comme vous étiez et serez toujours ma petite mère.

Puis, s'adressant à son jeune ami, elle l'appela à part et lui dit :

— Je te donne la bague qui vient de ma mère; — c'était un anneau d'or avec une éme-

raude, — si d'ici à cinq ans Dieu me conserve la vie, et que toi, revenant de l'université, tu puisses me jurer que cette bague, représentant ta fiancée et qui ne quittera pas ton doigt, n'a jamais eu à rougir d'aucune de tes actions , je te la redemanderai et te donnerai en échange mon cœur et ma main. Mon père, pendant ce temps, payera tous les frais de tes études.

Ces sortes de promesses matrimoniales sont très-fréquentes en Allemagne. Bon nombre de jeunes filles riches choisissent elles-mêmes leurs futurs maris. Une fois liées de parole, elles restent fiancées durant des années. Plus d'un étudiant allemand échange l'anneau des fiançailles avec l'élue de son cœur avant d'achever ses études , et très-souvent les parents de la jeune personne pourvoient eux-mêmes aux frais universitaires, au vu et au su de tout le monde.

Julius Gunter, fidèle à la foi promise, ne s'occupait à l'université que de ses études et de sa correspondance avec Agnès. Revenu à Francfort, il fut nommé assesseur, juge, président du tribunal civil. Il épousa mademoiselle Bach. Grâce à l'immense fortune de sa

femme, grâce aussi à ses connaissances juridiques et surtout à son français, pour ainsi dire sa langue maternelle, il monta de grade en grade, entra au sénat, et fut élu bourgmestre de la ville quinze ans après son mariage .

Il avait une fille unique à laquelle , en souvenir de sa bague de fiançailles, il avait donné le nom d'Emeraude.

En 1846 , Emeraude avait vingt et un ans.

L'hôtel de la famille Gunter se trouvait dans la rue de Mayence , appelée vulgairement la rue des Millionnaires. Les bureaux de M. Gunter étaient au rez-de-chaussée de l'hôtel , les appartements au premier et au second; le troisième était occupé par les domestiques. Parmi ces derniers figuraient les deux laquais que la ville prête à son bourgmestre, et qui tous les ans changent de maître. C'étaient deux originaux, tous deux du même âge, de la même taille et du même laconisme ; ils portaient la livrée rouge , culotte de velours , guêtres de laine, paletot galonné d'or et chapeau tricorne. Ils s'appelaient , l'un Mathis, l'autre Stefîen ; mais Emeraude les avait baptisés, V\in Soso^ parce qu'à toutes les questions il répondait

par le monosyllabe 50, en changeant seulement d'intonation; l'autre laicohl, parce que, de même que son camarade, il n'avait jamais d'autre réponse que iau'ohl^ quoi qu'on lui dît. Tous deux, d'une honnêteté et d'une discrétion exemplaires , étaient très-fiers de leur haute position sociale derrière le carrosse de M. le premier bourgmestre de la ville libre de Francfort.

Le domestique particulier de M. Gunter s'appelait Jacob. Il avait déjà servi dans la maison du père de madame Gunter, où il s'était marié. Madame Jacob , de simple cuisinière qu'elle était, s'éleva bientôt au grade de femme de confiance ; toute la dépense de la maison passait par ses mains, et depuis longtemps elle ne rendait ses comptes qu'à mademoiselle Emeraude.

Madame Ganter, toujours souffrante, à moitié paralysée, couchée sur sa chaise longue, ne sortait presque jamais. Elle disait à ses amies : Je ne vis ni par moi ni pour moi. E'affection et les soins de mon mari et de ma fille soutiennent mon existence ; ils m'aiment tant, que je leur fais le sacrifice de mes dou-

leurs et que je ne me laisse pas tout à fait mourir.

Madame Gunter avait recueilli et élevé dans sa maison une nièce, jeune orpheline de père et mère. Johanna avait trois ans de moins qu'Emeraude.

Mademoiselle Gunter avait sa petite voiture, sa loge au théâtre et son banc à l'église. Comme toutes les jeunes filles allemandes ^ Emeraude sortait seule. De temps en temps elle était accompagnée de Johanna, ou bien elle se faisait suivre de loin par Jacob, qui l'avait vue naître et qui était spécialement attaché à son service.

Quoique élevée dans l'opulence, Emeraude n'aimait en tout que la simplicité élégante. Ce goût s'accordait avec toute sa personne.

Elle n'était pas précisément belle; elle n'avait surtout pas la fraîcheur éclatante de sa cousine , fraîcheur qui est pour ainsi dire l'apanage de la beauté allemande; mais tout en elle, jusqu'à sa toilette, avait un cachet de distinction et reflétait la grâce innée de son esprit.

Sa taille était svelte, élancée, harmonieuse;

ses traits, d'une grande pâleur, trahissaient, sinon une santé délicate, du moins une nature nerveuse et impressionnable. On ne l'eût pas remarquée pour sa beauté ; mais, au jeu de ses narines, d'une finesse, d'une flexibilité impossible à rendre par la peinture, on pouvait reconnaître une volonté aussi raisonnée qu'énergique. Ses lèvres, fines et roses, annonçaient à la fois un esprit pénétrant et judicieux. Sur son front, haut, large et lisse, ombragé par une chevelure soyeuse d'un blond châtain , resplendissait un rayon de raison divine , et dans son regard bleu , profond , souriant, on entrevoyait un coin de son âme qui était toute candeur, toute bonté et toute charité.

Grâce à son père et à sa mère, Emeraude parlait français comme une Française ; c'était sa langue de prédilection.

Cela ne l'empêchait pas de savoir parfaitement l'allemand et de lire sans dictionnaire un livre anglais ou italien. Son père avait été son professeur de langues et de musique.

M. Gunter avait une belle voix de ténor léger, et, dans les grandes occasions, le roi

de Francfort chantait lui-même au bénéfice de ses pauvres.

Emeraude était bonne musicienne ; mais, en musique comme en poésie, comme dans toutes les branches de l'art, y compris la toilette, elle n'aimait et n'admettait que des sentiments vrais et simples, représentant pour ainsi dire la mélodie, soutenus par des raisons claires et logiques, qu'elle appelait l'harmonie.

Pour le lecteur français , und jeune fille honnête et sage doit être, sinon ignorante, du moins illettrée, n'ayant jamais lu ni roman, ni drame, ni épopée.

De là vient que, dans presque tous les romans français, il n'est question que de femmes mariées. La jeune fille n'existe pas comme volonté, comme âme libre et agissante.

Il n'en est pas de même en Allemagne.

L'Allemande mariée ne figure dans le drame de l'amour que comme mère, rarement comme épouse. Toute la poésie de l'amour flotte sur les têtes blondes des jeunes vierges, comme la flamme bleue tourbillonnant sur la branche verte qui sent le feu. En Allemagne, la jeune

fille, dès l'âge de dix-huit ans, fait les honneurs de la maison. Elle discute avec les hommes, ou du moins assiste aux discussions des amis de ses parents. Rien d'humain ne lui reste étranger. On parle devant elle, amour, mariage, divorce, surtout poésie, littérature, histoire, peinture, musique, et même politique.

Au théâtre, au bal, la jeune fille paraît quelquefois décolletée ; la mère, jamais ! Trèssouvent la toilette élégante et riche de la fille contraste avec la toilette plus que simple de la mère.

Qu'on juge de la différence des mœurs de ces deux pays si près l'un de l'autre !

Emeraude, en vraie Allemande, était versée dans la littérature poétique de tous les pays civilisés ; elle avait lu en prose et en vers tous les grands maîtres de l'idéal. Et d'abord la Bible traduite par Luther, elle l'avait lue et relue ; — une Allemande, si illettrée qu'elle soit, possède la Bible ; — puis une traduction des grands poètes grecs et latins. Elle avait lu tout Shakespeare, moitié en anglais, moitié traduit par Schlegel, et tout Caldéron, traduit

par Tieck, Elle connaissait les chefs-d'œuvre de Corneille, de Racine, de Molière, de Lafontaine, de Voltaire et de Rousseau. Elle avait essayé de traduire le Tasse et les sonnets de Pétrarque. Quant à Dante, elle avoua ne pas le comprendre. Emeraude disait souvent : Je n'admets la profondeur qu'à la condition qu'on mette une lumière au fond ; sans lueur, toute profondeur n'est que ténèbres. Elle appliquait cette maxime aux philosophes et aux poètes allemands. Un auteur que je ne comprends pas, disait-elle, à qui peut-il s'adresser? Au savant ? A quoi sert le savant s'il ne peut me faire comprendre son maître ? Tout cela n'est qu'une camaraderie de ténèbres. La nuit même, pour être admirée, a besoin d'étoiles !

De même, dans la musique, Emeraude n'admettait ni obscurité, ni bizarrerie sous prétexte de science , voire de génie. Toute musique qui n'était pas l'expression d'une pensée mélodieuse nettement accusée et accompagnée d'une harmonie logique non tourmentée, était condamnée , exclue du salon de son père, le compositeur s'appelât-il Beethoven.

Elle appliquait ces mêmes principes à sa toilette. Toute couleur indécise, violentée, mélangée (les raies, les carrés, les semis), était bannie d'avance ; elle n'aimait que les couleurs unies. Une fois la robe choisie, dont la nuance devait s'accorder avec son teint, elle songeait aux accessoires comme autant de contrastes. Pour elle, la robe représentait la mélodie, et le reste de la toilette l'harmonie d'accompagnement.

Elle était toujours soutenue dans ses opinions par le docteur Finner, le médecin de sa mère, le compagnon d'université, l'ami inséparable de son père. Finner, du même âge à peu près que Gunter, s'était acquis une grande réputation scientifique dans toute l'Allemagne, autant par ses ouvrages de médecine que par ses cures. Deux universités allemandes l'avaient appelé comme professeur de clinique ; mais M. Finner, en véritable enfant de Francfort, ne put jamais se décider à quitter sa ville natale, sa liberté de flâner aux environs, ses malades et ses pauvres, car il était aussi charitable que savant. C'était presque un médecin de génie, mais qui avait les défauts de

ses qualités. Il était brusque de langage et de gestes ; sa franchise égalait pour le moins sa science. Dès qu'un malade refusait de suivre ses conseils, ou pour peu qu'il négligeât ses prescriptions, il l'abandonnait à son sort et n'allait plus jamais le voir. Ce n'est pas, disait-il, que je compte sur ma médecine ; mais ce malheureux ne veut pas guérir ; sa volonté n'est pas assez forte pour combattre et vaincre la maladie représentant la volonté du mal ; je ne puis donc rien pour lui. — Il n'y a qu'une santé, disait-il encore, de même que la fièvre est bien la seule maladie, car elle est la soifrce de tous les genres de mort ; la fièvre ôte à l'homme la raison de sa liberté. Le médecin alors doit le guérir, s'il le peut, comme on guérit un enfant.

Finner venait presque tous les jours dîner avec son ami Gunter et passer la soirée avec Emeraude, à moins qu'il ne fût appelé au dehors pour son service. Il était garçon, et quand on lui parlait mariage, il répondait qu'il était amoureux d'une fée et qu'il ne se marierait jamais.

Johanna, plus jeune, plus fraîche, plus vo-

luptueiise de formes qu'Emeraude, était en tout le contraste de sa cousine, bien que leurs études et leurs lectures fussent presque les mêmes. Johanna n'aimait en tout que les choses voyantes et criardes; elle avait des enthousiasmes exagérés qui duraient dix minutes, puis des antipathies aussi prononcées, disparaissant de même. Les jeunes gens qu'elle détestait sans raison rentraient en faveur auprès d'elle par un compliment, si extravagant, si menteur qu'il fût. Tel auteur qu'elle avait proclamé sans talent devint un grand homme après un suPcès éphémère mais bruyant. Au théâtre, assise à côté d'Emeraude dans la même loge, on la voyait souvent applaudir une pièce que huit jours auparavant elle avait trouvée ennuyeuse, absurde.

Johanna avait des cheveux bruns, — en Allemagne, on dit )mirs , — d'une srande abondance , d'une grande beauté , et deux srands yeux brillants comme des escarbouclés. Elle n'était pas très-grande, mais extrêmement bien faite, et elle le savait.

Elle acceptait avec fureur toute nouvelle mode, sauf à l'abandonner le lendemain et à

s'en moquer. Parfois, quand elle s'enthousiasmait, soit pour un livre , soit pour un morceau de musique, soit pour un poète médiocre, Emeraude lui disait :

— Saurais-tu me dire la raison pourquoi cela te plaît tant ?

— Toujours avec tes raisons ! répondaitelle. Le sentiment n'a que faire de la raison.

Un soir, à la fin d'une discussion de ce genre, en présence du docteur Finner,Johanna, poussée à bout, dit à Emeraude :

— Et si tu aimais, pourrais-tu m'en accuser la raison ?

— Certainement, répondit Emeraude. Nonseulement je saurais t'en donner une, mais plusieurs. Je prétends, moi, et le docteur est de mon avis, que tout sentiment manquant de raison pour base, est faux, passager, sinon dangereux. Dieu est toute raison.

— La fièvre seule, ajouta Finner, n'a pas de raison.

Johanna, aussi envieuse que malicieuse, s'écria tout impatientée :

— Tu parles, Emeraude, comme la déesse

Minerve. Il ne te manque qu'un Télémaque et qu'un hibou !

Emeraude, la bonté même, ne répondait jamais aux impertinences de sa cousine, de peur de faire rougir une orpheline. Johanna, d'ailleurs, était la seule nièce de Gunter; il l'aYait adoptée et lui avait destiné une dot de cent mille francs.

Mais le docteur, qui détestait Johanna et qui disait d'elle qu'elle avait tous les défauts d'une enfant abandonnée, lui répondit :

— Vous, vous croyez être une Vénus! Vous épouserez un Vulcain quelconque que vous aimerez huit jours sans raison. Heureusement les Vulcains allemands peuvent demander le divorce à Jupiter !

Le jour du dix-huitième anniversaire de la naissance d'Emeraude, M. Gunter, après avoir embrassé sa fille, lui dit en présence de sa mère :

— Mon enfant chérie, je sors de l'église; je me suis prosterné devant Dieu pour le remercier de nous avoir comblés de bénédictions et surtout de nous avoir donné une fille comme toi. Ecoute, Emeraude : mon intention n'est nullement de te flatter parce que tu es notre enfant; tu le sais, je ne t'ai jamais gâtée; mais, en ma qualité de bourgmestre, je connais bien des secrets de famille, je sais bien des filles qui abreuvent de chagrins et de larmes leurs père et mère. Or, depuis que tu existes, je viens d'en faire l'observation à ta

mère, tu ne nous a jamais causé le moindre chagrin. Tu semblés ne vivre et n'agir que pour la joie de notre cœur. Tu es non-seulement une enfant obéissante, raisonnable, aimante, mais en toi tout est accompli. Tu devines nos pensées, tu as l'intuition de l'amour filial. Non-seulement tu plais à tes parents, mais toute la ville, à ton égard, est d'accord avec nous. Que tu sois bénie, âme chérie !

Emeraude, embrassant sa mère qui pleurait de joie, répondit :

— Mon père, si je n'étais chrétienne, vous me rendriez fière. Comment voulez-vous que je ne sois pas bonne? Je suis votre fille, un autre vous-même, et je suis si heureuse ! Rien ne me manque pour ma parfaite félicité que la santé de ma mère.

— Tu entres aujourd'hui dans ta dix-neuvième année, répliqua le père. Bien des demoiselles se marient à cet âge. Ta mère et moi, nous avons passé la nuit à causer de ton avenir; tu sais combien nous t'aimons, mais notre amour n'est pas égoïste. Toi aussi, tu dois tôt ou tard éprouver le suprême bonheur d'être mère et d'avoir une fille qui te ressemble.

Dieu nous a donné assez de fortune pour être au-dessus de toutes les considérations sociales qui font tant de mariages mal assortis, tant d'époux malheureux et même tant d'enfants dénaturés. Je t'annonce donc, ma fille, que non-seulement jamais je ne te marierai sans ton consentement, mais que l'homme que tu distingueras sera mon fils, et que dès aujourd'hui tu es libre de choisir un mari.

— Mon père, répondit Emeraude, je yous aime et vous admire tant , vous rendez ma mère si heureuse, que jamais je ne choisirai un mari, à moins qu'il ne vous ressemble en tout. Vous le voyez, je ne me marierai pas de sitôt.

— Flatteuse! s'écria M. Gunter. Tu exagères mon mérite. Tu sais pourtant que je dois tout à ta mère. Certes, nous ne pourrions pas nous habituer, ta mère et moi, à ne plus te voir jour et nuit autour de nous, et la seule grâce que je te demande, c'est de rester avec nous après ton mariage. Chère enfant, je connais bien ton âme. Tu aimeras ton mari, pour peu qu'il soit digne de toi, avec ta force raisonnante, c'est-à-dire avec une passion idéale et

éternelle. Les femmes de sentiment font quelquefois de grands sacrifices à leur amour ; par contre, le sentiment suit d'ordinaire le vent de la passion sans boussole. Mais, quand une femme de raison aime, elle sacrifie tout à cette foi motivée, même ses parents. Le plus grand sage, dit-on, est un homme qui se connaît. Il en est de même de l'amour : le plus fort est celui qui se connaît ou qui croit se connaître.

— C'est très-possible, dit Emeraude. Aussi je vous promets de ne jamais donner ma main à un homme qui ne vous aime d'avance tous deux comme un fils. Je m'engage, du reste, à épouser le mari que vous me destinez, certaine qu'il sera digne de mon affection et de la vôtre. Mais, avant tout, attendons que maman soit tout à fait rétablie. N'est-ce pas, mère chérie ?

Madame Gunter appela sa fille auprès d'elle, la pressa contre son cœur et dit :

— Tu es et sera toujours mon orgueil et ma vie. Tu es mon ange.

— Papa, s'écria Emeraude, viens gronder

maman ; elle m'aime plus que toi. Tu n'es donc pas un ange ?

Emeraude, comme toutes les Allemandes, tantôt tutoyait son père, tantôt lui parlait au pluriel .

— Eh bien, poursuivit-elle, moi je t'assure que je n'ai point encore trouvé un homme si bon, si sage, si doux que toi. Maman est une ingrate .

Ces scènes de tendresse intime se renouvelaient souvent entre ces trois êtres qui s'adoraient. M. Gunter avait bien accordé à sa fille le pouvoir de choisir un mari, mais il eût été douloureusement surpris si Emeraude, le prenant au mot, lui eût dit : Mon père, mon choix est fait , je me marie ! Emeraude lui était aussi nécessaire pour la vie que l'air. Malgré sa tendresse paternelle, M. Gunter eût sérieusement souffert si sa fille eût porté son affection sur un homme supérieur. Il aurait sans doute consenti au mariage, mais non sans verser une larme d'inquiétude, car il craignait que sa fille, une fois mariée et mère de famille, ne les aimât moins, lui et sa chère compagne. Ce sentiment, d'ailleurs, tourmente

souvent les pères et mères qui n'ont qu'une fille. Il est des maris jaloux de l'affection vive qu'ont leurs femmes pour leurs parents, et qui, pour la leur faire oublier, les arrachent de la maison paternelle. Or, leur enlever Emeraude, c'eût été leur enlever la vie.

De longtemps donc il ne fut plus question de mariage.

A l'âge de dix-neuf ans, Emeraude, sur les instances de sa mère, entreprit quelques voyages, accompagnée de son père, de M. et madame Jacob. A Paris, où elle fut présentée à la cour, elle avait gagné l'affection particulière de S. A. R. la duchesse d'Orléans. A Vienne, à Berlin, elle avait vu la société d'élite de la cour et de la ville. Madame Gunter eût désiré que sa fille fît une excursion en Italie ; mais Emeraude refusa , parce qu'au retour de son voyage, elle avait trouvé sa mère plus souffrante.

Elle venait d'accomplir sa vingtième année lorsque son père résolut d'aborder de nouveau la question du mariage.

— Ma fille, dit-il, tu te rappelles l'exprès-

sion sincère de mes vœux d'il y a bientôt deux ans. Depuis ce temps tu as vu le monde des grandes villes. Tous les jours j'attends que tu prennes l'initiative à ce sujet. En vain ! Tu nous parles de tout, excepté de ton mariage. Je sais que tu es capable de sacrifier ton avenir à tes parents; mais je t'avertis que, ni moi ni ta mère, nous n'acceptons ce sacrifice. Ainsi donc, fais un choix et marie-toi.

— Mon père, dit Emeraude, jusqu'à présent j'ai été fière d'être la fille de M. Gunter. Si l'on m'a si bien reçue à Paris, à Berlin, à Vienne, c'est que je suis la fille du bourgmestre de Francfort. Il se peut encore que quelques jeunes gens de bonne famille m'aient fait leur cour, parce qu'ils savaient que je suis la fille unique d'un excellent millionnaire. Or, tu le sais, en me mariant, je ne suis plus mademoiselle Gunter, mais madame une telle; Dieu sais quel nom cet être me donnera! Quand donc je trouverai un homme dont je serai fière de porter le nom, aussi fière que du vôtre, mon père, je vous le dirai. Jusqu'à présent je n'en ai pas trouvé.

— Tu as donc cherché? demanda M. Gunter.

— J'ai beaucoup lu pendant ces deux dernières années, répondit Emeraude. Or, j'ai l'habitude, quand je lis un livre, de me faire un juojement et sur l'œuvre et sur l'ouvrier. J'admets toutes les vraies gloires ; et, quoique je sois ta fille, mes prétentions ne sont pas exagérées. Avant tout, je préférerais un homme qui fût à un homme qui eût quelque chose.

— Et tu as raison, dit le père.

— Un jour, poursuivit la fille, j'ai parcouru, pour m'amuser, la liste de toutes les célébrités du passé. On dit que les grands hommes sont de petits maris. Soit ! Encore doit-il y avoir un choix à faire. A commencer par les nôtres, je ne crois pas que j'eusse aimé Gœthe, malgré sa beauté et son génie ; mais j'avoue que j'eusse peut-être épousé un homme tel que Schiller, si laid qu'il fût. Si j'avais eu à choisir entre Luther et Frédéric le Grand, j'aurais opté pour le premier, malgré sa pauvreté et ses brusqueries. De nos jours, toute l'Allemagne connaît les deux grands écrivains Heine et Bœrne; on dit que le premier était très-beau dans sa jeunesse; on sait que le se-

cond a toujours été laid et maladif. Eh bien, je n'aurais pas hésité un instant, si j'avais eu à me prononcer : j'eusse choisi Bœrne dont le génie est dans la pensée raisonnée et motivée. J'eusse pris Corneille de mes deux mains, mais j'aurais détesté Racine qui fut ingrat, faux et dévot; défauts que j'exècre, ne fussentils que l'ombre d'un génie rayonnant comme le soleil. Veux-tu que je poursuive les études matrimoniales que j'ai faites sur les grands peintres , les grands musiciens , les grands philosophes et les grands rois ? Je n'aurais aimé ni François I", ni Charles-Quint, ni LouisXlV; mais j'eusse aimé Henri IV, et Joseph II.

— Et quel est ton critérium? demanda Gun ter; je veux dire la mesure de raison avec laquelle tu juges ces grands hommes.

— Je la dois à l'ami Finner, un grand philosophe, celui-là. Suivant lui, il n'y a que trois classes d'hommes : ceux qui font le bien, ceux qui font le mal, ceux qui font tantôt le bien, tantôt le mal, selon leurs intérêts bien ou mal entendus.

— Je t'interromps, ma fille ; Finner n'est

qu'un plagiaire de mon ami Sclioppenhauer qui ne demeure pas loin d'ici. Ce penseur, car c'en est un, classe les hommes en trois catégories : les bons, faisant le bien malgré eux et à leurs dépens ; les méchants, faisant le mal, même au risque de s'en faire à eux-mêmes; les égoïstes, faisant tantôt le bien, tantôt le mal, selon le degré de leur intelligence, car souvent, le sot espère que le mal tournera à son profit, tandis que l'homme raisonnable sait par expérience de l'histoire, et aussi par intuition, que le bien seul profite et conduit au bonheur.

— Soit, mon père ; tu dis mieux que moi la même chose. Peut-être ton penseur a-t-il pris cette idée à un Français ou à un Anglais. N'importe. La vérité est toujours plus ou moins vieille; c'est peut-être pour cela qu'elle ne sourit pas toujours à la jeunesse. Mais Finner prétend que le talent et le génie n'entrent pour rien dans cette classification. Ainsi nous connaissons des sots, hommes de bien par instinct.

— C'est vrai, dit le père. Heureux les bons pauvres d'esprit 1

— Et tu dois avoir connu des hommes de talent et même de génie qui faisaient le mal !

— Cela s'est vu.

— Et il doit y avoir des égoïstes d'esprit, comme il est des intelligences pauvres, mais pleines de dévouement.

— Bien, dit le père; mais où veux-tu en venir?

— Je veux te dire, mon père, que mon choix est tout fait. Je désire épouser un homme de talent qui soit en même temps un homme de bien; un homme enfin qui fasse honneur à son sexe et à son créateur. Ta le vois, je vise hien haut. C'est ta faute, tu es un de ces hommes. Tu fais le bien, d'abord d'instinct, parce que tu es bon, parce que tu compatis aux chagrins de ton ami, aux douleurs de ton prochain ; puis, tu le fais par principe, parce que le bien c'est le beau, parce que le beau est ton idéal et parce qu'enfin tu aimes la renommée, seule chose qui reste de l'homme. Moi seule, quoique femme, je me suffirais pour faire le bien ; mais, je le sens, la gloire ne rayonnera siu* ma tête que comme reflet de l'auréole de mon

mari. Et comme, pour être heureuse avec un homme, il faut que cet homme se réjouisse du bonheur d'autrui, son œuvre, mon mari doit aimer le bien pour le bien. Finner m'appelle la déesse Raison. En tout cas, je n'aimerai jamais sans raison.

— Mais, quand tu aimeras de raison ?

— Ce sera pour la vie et l'éternité !

— Et tu oublieras ton père ! dit Gunter.

— Jamais! s'écria Emeraude en lui sautant au cou C'est parce que je veux toujours aimer mon père , un homme de bien , que je n'aimerais pas un mari qui n'eût donné des preuves de ses principes humains. Son affection sera pour vous, à moi sa gloire ! Elle ne rayonnera sur le monde qu'à travers mon âme.

— Ecoute, ma fille, dit Gunter d'un ton sérieux. D'abord cet homme idéal que tu cherches est im véritable phénix ; cela se voit une fois dans un siècle. Tu me flattes, tu présumes trop de mes forces intellectuelles ; tu me mets sur un socle si haut , que je sens le vertige , rien que d'y penser. Les aigles seuls savent planer, et je ne suis pas un aigle. Je ne suis ni un homme de génie, ni même un

homme de talent. Un homme de bien, soit! Ta mère ne m'a pas choisi pour mon talent, — j'étais un des étudiants les moins bien notés pour les sciences, — mais parce que j'étais un brave jeune homme, doux de caractère, pas trop mal fait et assorti d'âge avec elle ; en un mot, un jeune fiancé qui promettait de devenir un bon mari, un bon père de famille. Si j'eusse été un homme de talent, ma jeunesse eût été plus orageuse : le bon vin a besoin de fermenter . A la moindre escapade , à la moindre amourette, ta mère m'eût redemandé son gage d'amour. Si donc tu rêves un homme de génie, sois du moins franche et mets-le audessus de moi. Je laisserai, j'espère, un nom sans tache, mais aussi sans relief.

— Mon père, vous le savez, ma plus grande gloire sera toujours d'être votre fille obéissante.

— Pardonne-moi, ma fille, répondit Gunter, si j'ai froissé ta belle âme. Mais, franchement, tu demandes l'impossible, et nous désirons te marier. D'ailleurs, mon ange, pour que le génie ou même le talent d'un homme soit consacré, il faut du moins que cet homme ait

atteint la quarantaine. Lis plutôt les critiques et les jugements que les journaux du temps de Mozart et de Schiller ont portés sur ces géants , pendant qu'ils étaient jeunes et vivants. Je ne te parle pas de leur pauvreté , tu aurais été riche pour eux ; mais leur jeune génie était si peu reconnu qu'il ne leur rapportait pas de quoi subvenir au strict nécessaire. Or, ce phénomène existât-il sous tes yeux , je n'espère pas que tu désires épouser un homme de quarante ans. Si cela était, ton mari serait tout trouvé. Je te donnerais mon ami Finner; il a quarante-cinq ans.

— On pourrait choisir plus mal , répondit Emeraude.

— Admettons un instant qu'il n'en ait que vingt-cinq, reprit le père. Je l'ai connu à cet âge, c'était un mauvais sujet fini : l'eusses-tu aimé ?

— Peut-être !

— Tu crois donc pouvoir reconnaître le génie ou le vrai talent d'un jeune homme! Eusses-tu deviné Rousseau et Voltaire quand ils n'avaient que vingt-cinq ans? Eusses-tu prédit à Mozart, à Beethoven, tout jeunes en-

core, qu'un jour l'univers serait rempli de leur gloire ? Non , ma fille , Dieu ne donne pas tout à la fois; il est très-avare des dons glorieux, qui sont autant d'étincelles tombées de sa splendeur. Quand un homme réunit la jeunesse à la gloire^ regarde bien autour de lui, tu trouveras tout près le malheur, l'exil, la folie , la mort enfin ! Or , je ne désire pour toi que le bonheur. Je veux te voir aimée, adorée, heureuse. Quant à la gloire, je ne puis te la procurer : elle vient d'en haut.

— Tu as raison , mon père , répondit Emeraude; n'en parlons plus.

— Au contraire, ma fille, parlons-en. Je t'aime trop pour ne pas céder en tout à tes désirs. Vois, regarde autour de toi, cherche, scrute ton cœur. Si tu trouves cette merveille, je ne te refuserai pas mon consentement; mais hâte-toi, car je ne veux pas qu'on t'appelle la vieille demoiselle Gunter. Tu seras fiancée, si Dieu le veut, avant que tu aies accompli ta vingt et unième année.

— Mon père, répondit Emeraude, l'homme que vous m'aurez destiné — demain , aujour-

d'hui , à l'instant même — sera mon fiancé , mon mari !

Gunter, une larme de joie dans l'œil, pressa sa fille contre son cœur et la couvrit de baisers sur le front.

Cette fois-ci, le père Gunter, en tenant tête à sa fille, avait prêché pour son saint. Depuis longtemps, le second bourgmestre Cormélius lui avait demandé la main d'Emeraude pour son fils unique. Gunter, tout en désirant cette alliance, avait toujours fait des réponses dilatoires, ajoutant que c'était au jeune homme à se faire agréer par sa fille. Je serais heureux, disait-il au père Cormélius, d'avoir votre fils pour gendre ; mais, avant tout, il faut que ma fille l'aime et le choisisse.

Cormélius fils avait trente ans. Comme Emeraude, il était enfant unique et héritier d'une fortune encore plus considérable que celle de Gunter. Les Cormélius, patriciens de la ville de Francfort, étaient banquiers de

père en fils ; plusieurs d'entre eux avaient occupé des fonctions municipales ou étaient membres du corps législatif, mais le dernier seul s'était élevé jusqu'au poste d'honneur de sénateur et de second bourgmestre.

Le jeune homme avait fait ses études d'abord au gymnasium de Francfort, puis à l'université de Heidelberg. Mais comme le père Cormélius , qui de bonne heure avait jeté son dévolu sur Emeraude, connaissait la prédilection de la famille Gunter pour la langue et les manières françaises , il avait envoyé son fils , dès son retour de l'Université, à Paris, où il vivait en petit-maître , ayant hôtel , voiture et gens, et dépensant près de cent mille francs par an , le tout sous prétexte de compléter son éducation.

Le jeune Cormélius se plaisait tant dans la capitale des plaisirs , qu'il ne songeait plus à sa ville natale. Son père avait beau de temps en temps lui parler de ses vues sur la fille du bourgmestre , le fils répondait qu'il ne comptait pas encore se marier, qu'fl fallait que jeunesse se passât; que d'ailleurs il avait encore beaucoup à apprendre, surtout à désap-

prendre, pour être à la hauteur de son temps. Gunter avait promis à son collègue Cormélius de l'avertir des vœux de sa fille , et de donner la préférence à son fils sur tout autre prétendant , à moins d'un refus formel d'Emeraude , ou de son choix prononcé pour un autre jeune homme. Dans une dernière conversation à ce sujet, Gunter avait dit au père Cormélius qu'à son grand regret sa fille ne songeait point encore au mariage, qu'elle n'avait fait encore aucun choix, et que lui Cormélius ne ferait pas mal de faire revenir son fils de Paris. Il se peut , ajouta- t-il , que votre fils plaise à ma fille; quant à moi, je l'agrée d'avance.

Pour le coup, le père Cormélius ordonna à son fils de vendre chevaux, voitures et meubles, de congédier ses gens et de revenir à Francfort. Yous pouvez, lui disait-il dans sa lettre, faire vos adieux définitifs à Paris. Nonseulement je veux que vous vous mariiez ; mais , étant décidé à quitter les affaires , vous présiderez à la maison Cormélius. Jeunesse est passée. J'ai fait mon devoir; à vous d'accomplir le vôtre. Je ne veux point de réponse. Si vous revenez, je pardonne toutes vos fautes

et payerai toutes vos dettes ; et si mademoiselle Emeraude, qui refuse des dues et pairs de France, daigne accepter vos hommages et vous accorder sa main , je vous tiens pour le plus heureux des mortels.

Théodore Cormélius fit ses adieux à ses amis ainsi qu'à ses maîtresses de Paris, et partit pour Francfort.

Cormélius fds était ce que vulgairement on appelle un bel homme, haut et svelte de taille. 11 avait de belles dents , de beaux traits et une jolie petite moustache. Le devant de sa tête commençait à se dégarnir un peu ; mais , comme il avait bel et bien le diplôme de doctor juris utriiisque , il attribua cette perte de cheveux à des veilles studieuses trop prolongées. Cormélius avait vu le grand monde à Paris , où les belles manières tiennent lieu d'esprit et de savoir. Il était doux de caractère , trèssobre de paroles, deux qualités fort estimées dans un monde où l'on aime mieux l'absence d'esprit que le manque des convenances. Sa voix naturellement basse avait pris des tons insinuants et des inflexions mielleuses que l'on n'entend que dans certains salons confits,

OÙ les hommes de mérite sont forcés de se mettre au niveau des banalités du jour pour être bien accueillis , pour être seulement écoutés. Contrairement aux usages allemands , Cormélius parlait bas et savait écouter. Il possédait plusieurs langues , et , quand il discutait science ou politique, il se bornait à poser de temps à autre une question à son interlocuteur, sans jamais s'expliquer lui-même sur quoi que ce fût. On vantait partout son érudition, sa discrétion, sa loyauté. Aux vertus allemandes qu'on lui croyait naturellement, on ajoutait les qualités françaises qu'il avait acquises dans le beau monde de Paris. Pourtant, pour le psychologiste , la voix doucereuse et quelque peu enrouée de Cormélius, ses petits yeux couverts de paupières en ronde bosse et surplombant, trahissaient une grande dissimulation , sinon de la fausseté. A Paris , personne, pas même ses amis intimes, ne lui avait connu une maîtresse, bien qu'il fît sa cour taciturne à toutes les célébrités faciles du théâtre et du salon. Vers la fin de son séjour seulement, il fut question d'une danseuse ayant plus de beauté que de talent , qu'il

avait publiquement promenée dans sa voiture aux courses de la Marche. Hasard ou non, cette danseuse, qui s'appelait Violande Leclerc , était depuis quelque temps attachée comme premier sujet au ballet du théâtre de Francfort.

Huit jours avant la fête de Pentecôte, le père Gunter, rentrant du sénat qui venait de le charger d'une mission secrète pour Vienne, fit appeler son ami Finner. Celui-ci arriva en toute hâte.

— Tranquillise-toi, lui dit Gunter, je me porte bien ; assieds-toi et écoute-moi. Tu es le seul homme que je consulterai à ce grave sujet ; cela rentre, d'ailleurs, dans tes attributions , car il s'agit de mariage , et , selon ma femme , le mariage est une question de vie et de mort. Que penses-tu du jeune Cormélius ?

— Je pense, dit le docteur, que tu l'as choisi pour gendre; voilà trois mois que je pense cela.

— Eh bien, qu'en dis-tu?

— Physiquement , reprit le docteur, Cormélius est un beau garçon, il a une immense fortune, il est jeune, il ne doit pas avoir de dettes et il ne fait pas, je suppose, de fautes d'orthographe, ni en allemand, ni en français.

— Tu plaisantes, mon ami... Crois-tu qu'Emeraude puisse l'aimer ?

— Emeraude l'épousera, ne fût-ce que pour faire plaisir à son père.

— Tu ne crois donc pas qu'elle l'aime ? Voilà bientôt six mois qu'il lui fait sa cour.

— Emeraude , dit le docteur, fera toujours son devoir. Elle respectera son mari, n'importe lequel, pourvu qu'il soit honnête homme.

— C'est précisément pour cela que je te consulte. Je sais que je n'aurai qu'à dire : Ma fille , je t'ai fiancée avec Cormélius , pour qu'elle réponde : Mon père , j'allais te le demander, même si elle ne le pensait pas. Mais crois-tu qu'elle l'aimera, une fois mariée? car^ avant tout, je veux voir ma fille heureuse. Je désire ardemment qu'Emeraude se marie.

— Voyons, dit le docteur : j'entre pour un

moment dans tes vues. Tu dois connaître les Cormélius. Y a-t-il eu dans cette famille des fous, des épileptiques ou des poitrinaires?

— Ah bah ! dit Gunter. Les Cormélius sont une famille de bons vivants, tous gros et gras, ne mourant que de vieillesse.

— Bien, dit Finner. Qu'était le père ?

— Banquier !

— Et le grand-père ?

— Banquier !

— Et le bisaïeul ?

— Banquier, mon cher docteur. La banque est leur élément.

— Y a-t-il eu dans cette famille un poète, un savant, un homme d'Etat, un grand homme de bien, une femme hors ligne?

— Pourquoi me fais-tu cette question?

— Parce que d'ordinaire les enfants, loin de ressembler à leurs pères et mères, — je parle du moral, bien entendu, — ont les qualités et les défauts de leurs oncles et tantes. Dans les grandes villes , où l'on ne connaît pas la filiation intérieure des familles, on est souvent étonné de voir un enfant frappé d'une infirmité que ses auteurs n'ont jamais connue,

OU bien se distinguer par un4alent dépassant de cent coudées parents et grands parents. Mais, dans les petites villes, les vieillards, en jugeant un enfant, vous nommeront très-bien l'aïeul, l'oncle ou le grand-oncle doué des mêmes qualités, seulement né dans d'autres conditions sociales , favorisant plus ou moins le développement de ces mêmes qualités.

— Qu'est-ce que tout cela me fait? D'abord , cela me paraît un paradoxe; puis, pourvu que la fille d'Emeraude ressemble à sa mère. . .

— Ou à la grand'mère de Cormélius, répondit Finner, laquelle grand'mère était avare, sotte, dévote et peut-être couperosée.

— Voyons, mon ami, dit Gunter, tu désapprouves mon choix ?

— Le fait est que tu n'as pas de chance, dit Finner. Francfort est une ville de soixantedix mille habitants. Tu en eusses consulté soixante-neuf mille neuf cent quatre-vingtdix-neuf, chacun d'eux se fût écrié : Bravo ! Gunter! Oh! le beau parti, le beau couple ! Des millions à remuer à la pelle! Un beau jeune homme et qui sera sénateur, bourgmestre même ! Il y avait un seul homme

qui ne fût pas, de cet avis : c'est justement celui-là que tu consultes !

— Qu'en conclure? demanda Gunter.

— Que je suis un imbécile, répondit Finner et que Francfort est peuplé de grands hommes,

— Tu ne crois donc pas au bonheur de cette alliance ?

— Ecoute- moi, mon ami. Si Emeraude était une belle jeune fille ordinaire, faite pour un banquier, un sénateur même, je te dirais : Marie-la à Cormélius. Il suffit qu'une femme soit honnête pour qu'elle aime son mari, et comme tôt ou tard elle s'attache plus à son enfant qu'à son époux, elle trouve, sinon le bonheur parfait, du moins une certaine félicité dans l'amour maternel et dans l'accomplissement du devoir conjugal. Mais Emeraude est une femme d'élite (il y en a plus qu'on ne pense) : ces femmes, sourdes à toutes les tentations matérielles, aveugles pour toutes les splendeurs terrestres, n'aiment que ce qu'elles admirent. Là, mon ami, est la grandeur de la femme chrétienne : elle exige d'un homme qu'il sache souffrir, mourir, s'il le faut, pour

l'honneur, la gloire, la justice, la liberté, absolument comme son Dieu est mort pour les hommes ! Une femme ordinaire , sans être pour cela une âme dégradée, féliciterait son mari d'avoir pris la fuite dans une bataille, pour venir l'embrasser et apporter la becquée à ses petits. Emeraude et toutes les âmes idéales qui lui ressemblent, aimerait mieux que cet homme revînt, ou debout comme vainqueur, ou couché sur une civière ! A cet homme , alors , elles voueraient un amour éternel, une foi à toute épreuve ! Se drapant dans la pourpre de leurs sentiments divins, elles seraient glorieuses et, partant, vraiment heureuses! Or, ton Cormélius, je ne dis pas qu'il prendrait la fuite, mais il y a dix à parier contre un qu'il ne se trouverait pas dans la mêlée d'une bataille. Il aimera peut-être Emeraude; mais Emeraude, à coup sûr, ne l'aimera guère.

— Et moi donc ! s'écria Gunter, est-ce qu'Agnès ne m'a pas aimé?

— Mais tu es un Achille pour ta femme, répHqua Finner. Elle te sait bon, juste, et te

croit beaucoup plus capable que tu ne l'es en réalité.

— Eh bien! s'écria Gunter un peu piqué, je vais te confondre et te prouver que je vaux mieux que tu ne crois. Et d'abord je mourrais très-bien pour l'honneur et la justice.. .

Finner, souriant, lui serra la main.

— Et si je tiens à marier Emeraude, entends-tu? c'est que je suis forcé de m'absenter pour le bien commun de notre ville. Oui, je vais partir pour Vienne dans le but d'engager l'Autriche à retirer sa garnison de Francfort. J'ai dit au sénat : Il se peut que cette mesure nous coûte plusieurs millions ; mais, quant à moi, je suis prêt à en donner un de ma fortune privée.

— Tu as dit cela! s'écria Finner transporté de joie. Certes, tu compromets la fortune de ta fille. Eh bien, va le lui dire. Une enfant ordinaire, tout en se soumettant, murmurerait tout bas : Mais un million, c'est beaucoup d'argent ! Emeraude , sans hésiter, te sautera au cou.

— Ecoute-moi toujours, dit le père Gunter. Je ne veux pas partir sans avoir fiancé ma

fille. Sans tes objections, je l'eusse peut-être mariée, car j'ai son aveu. Mais, puisque tu n'es pas de mon avis, qui est celui de toute la ville, je ne fais que la fiancer. Si, pendant mon absence, tu crois devoir persister ou que tu découvres un signe de mécontentement sur les traits d'Emeraude, je te donne plein pouvoir pour rompre cette alliance. Tu tiendras lieu de père à ma fille. Je l'aime plus que toi, tu l'aimes peut-être mieux. Quant à sa mère, condamnée qu'elle est, hélas! à rester sur sa chaise longue, elle ne doit pas être tourmentée de tout cela. D'ailleurs, madame Gunter est un peu de ton avis. Elle dit qu'il faut que toute jeune fille soit fiancée pour le moins pendant une année, afin de pouvoir préjuger soit de son bonheur, soit de son malheur futur. Je vais faire appeler Emeraude. C'est en ta présence que je veux lui annoncer ce que je viens de te dire. Je ne craignais que ton opposition. .

— Je ne dis plus rien, répliqua Finner; j'approuve et j'envie.

— Qui donc?

— Mais... ce jeune homme! C'est, par-

dieu ! un heureux mortel. Et je ne sais pas ce qu'il a fait de bien, lui, ou son père, ou son oncle, pour posséder un tel trésor.

Sur la rive gauche du Mein, à trente minutes de la ville, se trouve une forêt d'une assez grande étendue. Cette forêt se distingue par une allée de hêtres qui est une merveille de la nature, car jamais main humaine n'y a touché. Deux rangs d'arbres s'élancent en ligne droite à perte de vue; puis, joignant leurs vertes ramures, ils forment une ogive cintrée et touffue qui rappelle la colonnade du dôme de Cologne. Jamais rayon de soleil, même au cœur de l'été, n'a pénétré dans ce tunnel de verdure qu'on dirait un sanctuaire druidique ou un bosquet du temple de Vénus. A dix minutes de l'allée est la maison forestière (Forsthaus), jadis un rendez-vous de chasse,

aujourd'hui une hôtellerie seryant de lieu de réunion aux promeneurs de Francfort, qui, par le beau temps, viennent en voiture, à cheval, à pied, se grouper autour d'une table, les hommes fumant des cigares, buvant un verre de vin, les femmes brodant auprès d'une tasse de thé ou de café. A la naissance du bois, tout près du chemin de fer de Mein-JSekar, se trouve une autre hôtellerie du même genre qui s'appelle Sandhof. C'est le bois de Boulogne de la ville de Francfort; mais, outre sa destination de promenade silvestre, il a une certaine importance politique et sociale pour la ville libre des bords du Mein.

Tous les ans, le mardi de la Pentecôte, les habitants de la ville, hommes, femmes et enfants, jeunes gens et jeunes filles, riches et pauvres, catholiques, juifs et protestants, nobles, bourgeois et artisans, se rendent au bois pour y passer la journée entière. Il ne reste dans la ville qu'un corps de constables et de pompiers.

C'est une fête égalitaire, la fête républicaine de la ville.

Au bois même, les familles se groupent en

tous sens. Les unes couvrent l'herbe de nappes blanches pour y étaler les vivres qu'on a apportés dans les équipages, dans des charrettes, sur des crochets, dans des paniers; d'autres déjeunent sur des tonneaux et des baquets renversés ; on improvise des tables et des chaises ; la plupart des arrivants se campent sur la mousse et déjeunent sur le pouce. Le vin, la bière, le cidre, coulent à flots. Le bourgmestre lui-même goûte en face du peuple, au son d'une musique cVharmonie exécutée par la garde civique et la garnison de la ville. Le repas fini, les élégants et les élégantes se promènent dans la grande allée depuis deux jusqu'à quatre et cinq heures. Cette promenade, espèce de Longchamps, est une véritable revue matrimoniale : les nouveaux fiancés s'y montrent d'ordinaire dans leurs plus beaux atours ; les jeunes couples qui se fiancent dans le courant de l'été se sont presque tous vus et promis, du moins par l'aveu de leurs regards, le jour du bois^ — c'est ainsi qu'on appelle cette fête.

Vers cinq heures, après avoir fait une visita aux salles de danse où le peuple prend ses

ébats de valse, de schottisch et de polka, sans que jamais la police ait besoin de le surveiller, tout le monde retourne à la ville, non sans avoir fait une dernière halte, soit au Sandhof^ soit à la Mainlust.

Gunter ne -s'était pas trompé sur le compte de sa fille; il savait qu'Emeraude, n'ayant pas fait de choix, ne refuserait pas le jeune Cormélius.

— Ma fille, lui dit-il, en présence du docteur et de madame Gunter, en te fiançant avec le fils de mon ami Cormélius, je crois faire ton bonheur et celui de tes parents. Le jeune homme s'engage par contrat (sa parole m'eût suffi, mais c'est pour le cas où, ce qu'à Dieu ne plaise, je te manquerais) à ne jamais t'enlever des côtés de ta mère, sans ton consentement. Il a tout pour lui, famille, fortune, jeunesse, distinction, instruction et bonté. Ce n'est pas un idéal, un grand génie, mais un homme de bien et un galant homme. Pourtant, comme il a vécu deux ans à Paris et qu'avec le temps tu pourrais découvrir en lui, soit une tache dans sa conduite passée, soit un défaut de caractère, j'ai décidé, d'accord

avec Corméliiis, ta mère et l'ami Finner, que le mariage n'aurait lieu que dans un an. Demain, le père Cormélius viendra me demander solennellement ta main pour son fds. Si tu n'as rien à objecter, je la lui accorderai. Mais tout cela restera entre nous jusqu'au jour du hois. Après demain soir, ton fiancé paraîtra dans la loge, au théâtre de la ville : on chuchotera. Le lendemain, tu lui donneras le bras au bois : c'est là, tu le sais, dans notre ville, le signe public des fiançailles. Il n'y aura pas d'autre fête, car le surlendemain, mon amie, je pars et te laisserai seule avec ta mère, Johanna et le docteur.

— Vous partez, mon père, et sans nous! s'écria Emeraude.

Ce cri involontaire fit froncer les sourcils au père Gunter. Finner, sans mot dire, s'éclipsa.

— Ma fille, dit Gunter après une pause, je vois avec peine que tu aimerais mieux m'accompagner que dejrester ici. Si tu aimais ton fiancé ! . . .

Emeraude ne répondit pas.

— Tu ne l'aimes pas, soit ; mais tu l'aimeras.

— Je l'espère, dit Emeraude en s'efforçant d'être gaie. Je vous promets de faire mon possible pour l'aimer tout-à-fait.

— Ecoute, ma fille, dit Gunter : quand je t'aurai expliqué la cause de mon \oyage, tu m'applaudiras. Il suffit de te dire que le docteur m'approuve. Mais, au premier mot contre cette union, ou dès que tu auras la certitude que Corraélius, malgré ses qualités, ne fera pas ton bonheur, tu peux considérer cette alliance comme rompue. Nos pères n'ont pas inventé les fiançailles pour rien ; ma mère avait l'habitude de dire : « Un tel fiance qui n'épouse pas. » Tu auras le temps d'étudier ton cœur et le caractère de ton futur. Quant à lui, il t'adore.

— Que vous êtes bon, mon père ! Eh bien, je promets d'être toujours sincère. Sans être amoureuse de Cormélius, je suis forcée de convenir que je ne trouve rien contre lui. En différentes occasions, il m'a prouvé qu'il est bon et qu'il désire réellement me plaire. Si j'avais fait un autre choix, je vous le dirais.

Je consens donc à me fiancer avec le fils de votre ami .

Gunter baisa le front de sa fille et lui exposa le plan et le but de son voyage.

— C'est à toi, dit-il, que j'adresserai mes lettres écrites en allemand avec des caractères hébraïques. C'est dans ce but que je t'ai fait apprendre ce genre d'écriture dont se sert la famille Rothschild quand elle a des secrets à confier à la poste. Cormélius père, qui me remplacera pendant mon absence, te fera remettre tous les papiers qui me sont destinés. Peut-être aurai-je besoin de ton français pour l'ambassadeur de France. Cela te va-t-il? es-tu contente de moi ?

— Vous me rendez fière, mon père, répondit Emeraude.

— Dans peu de temps , mon enfant , tu seras aussi fière de ton mari que de moi.

yiii

Le soir du lundi de Pentecôte, Emerande, Johanna et le jeune Cormélius venaient de partir pour le théâtre ; l'on représentait Y Enlèvement du sérail de Mozart, suivi d'un ballet allemand, lorsqu'un jeune homme de vingt-six ans se présenta dans l'hôtel Gunter et demanda une audience au bourgmestre.

Comme d'habitude, le père Gunter passait sa soirée en lisant ou en travaillant à côté de la chaise longue où reposait sa femme. Il venait de lui parler de son voyage, et lui recommandait de bien veiller sur sa chère santé, lorsque le domestique Soso entra pour annoncer qu'un jeune homme, ayant une communication importante et pressante à faire,

demandait une audience à M. le premier bourgmestre.

Gunter, croyant que cette communication concernait des affaires publiques, pria sa femme de l'excuser et se rendit au salon où l'impétrant avait été introduit par Soso.

Ce jeune homme n'était ni beau ni laid. Au premier coup d'oeil, il n'avait d'extraordinaire qu'un front large, élevé, ombragé d'une abondante chevelure châtain clair, frisant naturellement et tombant en boucles capricieuses sur les épaules. En détail, tout en lui était bien. H avait de beaux yeux bleus, des dents blanches et serrées, une bouche expressive, une main et un pied de race, et pourtant l'ensemble de toutes ces beautés n'avait rien de saillant, soit que son nez ne fût pas assez régulièrement planté, soit enfin qu'il fût plutôt de petite que de grande taille. Les petits hommes ont besoin du temps et d'un examen plus attentif pour se faire apprécier, pour faire valoir leurs beautés morales. Les hommes grands et bien faits, fussent-ils sots, plaisent au premier abord, parce qu'ils présentent tout ce qu'ils ont de beau, leur taille et leur figure; seulement.

plus on les regarde, moins on s'y attache. La beauté physique, si elle n'est pas soutenue par l'esprit, qui est à l'homme ce qu'est le parfum à la fleur, fatigue en très-peu de temps, plutôt qu'elle ne délasse. Elle n'est bonne que pour faire tapisserie ; mais elle frappe au premier moment par son éclat, aussi longtemps du moins qu'elle fait statue, tableau, et qu'elle laisse le champ libre à l'imagination. La nature n'est pas belle par elle-même, mais par le beau idéal que l'âme du poète ou du peintre lui insuffle. Un homme d'esprit peut trouver trèsbelle une femme sotte, pourvu qu'elle ne fasse que refléter et embellir même par ce reflet la pensée du spectateur. Dès qu'elle parle, dès qu'elle agit , dès qu'elle se manifeste comme un être \ivant, il faut que sa beauté soit consacrée, individualisée, humanisée par l'intelhgence, se révélant par la grâce. Cette grâce, variable à l'infini, comme Dieu, donne à la beauté un cachet supérieur et la fait entrevoir sous mille facettes plus brillantes, plus resplendissantes, plus attrayantes les unes que les autres.

A plus forte raison, l'homme, dont la beauté

extérieure n'égale jamais celle de la femme, a-t-il besoin de se faire aimer par des qualités intellectuelles , à moins que sot , il ne soit aimé par une sotte, comme représentant de la beauté physique.

Gunter, en voyant ce jeune homme, fut seulement frappé de son regard bleu , limpide, pénétrant, et annonçant quelque peu d'exaltation. Il lui présenta une chaise. Celui-ci, d'une voix claire et nettement accentuée, lui dit :

— Monsieur le bourgmestre, je vous ai demandé une audience d'un quart d'heure ; je vous remercie de me l'avoir accordée, mais je ne l'accepte que sous une condition: c'est que, pendant ce quart d'heure, vous m'écouterez sans me faire une question ni une réponse.

— Tudieu! pensa M. Gunter, quel despote! Il n'est pas petit pour rien.

Puis, s'attendant, soit à une communication importante, soit à une scène de comédie bonne à faire rire Emeraude, il répondit en tirant sa montre du gousset :

— Soit ! parlez, monsieur, je vous écoute, mais un quart d'heure seulement.

— Merci, monsieur le bourgmestre, dit. le jeune homme.

Et il s'assit en face de lui.

— Monsieur, poursuivit-il, je m'appelle Walter. Mon père était pasteur protestant et, comme vous, issu d'une famille française. Je ne vous raconterai pas les vicissitudes , les malheurs de sa vie, qu'il m'a confiés dans son testament; malheurs et vicissitudes qui l'ont conduit à l'hospice, où il est mort. Ma mère a quitté cette terre longtemps avant lui, et, à l'âge de dix ans, j'étais orphelin de père et mère. Je fus recueilli, adopté, élevé, presque gâté par une cousine de ma mère, une femme que vous avez connue, que vous avez comblée de bienfaits, Bathilde , la nourrice de votre fille Emeraude. Bathilde m'a dit plus de vingt fois que vous l'aviez mariée, de peur que votre enfant, s'atta chant trop à sa nourrice, ne l'aimât mieux que sa propre mère. Il est vrai qu'en la mariant vous lui avez donné une dot et un excellent mari, malheureusement mort du choléra deux ans après son mariage. Mais, en éloignant Bathilde de votre maison, vous n'avez pas pu éloigner son cœur de votre en-

fant ; il ne se passait pas un jour sans que j'entendisse prononcer le doux nom d'Emeraude. J'ai cru très-longtemps que c'était le nom d'un ange, d'une fée qui protégeait ma mère. Quand je ne lui obéissais pas, elle me menaçait de le dire à Emeraude, et quand je méritais des éloges, elle me disait: Emeraude sera contente.

Un jour, j'avais onze ans, votre fille vint voir sa nourrice. Elle ne resta auprès de nous qu'une demi-heure, mais cette demi-heure ne s'est jamais effacée de mon souvenir. Votre fille daigna se laisser embrasser par moi sur le front. De ce moment date ma vie. Je n'ai ni connaissance ni souvenance de ma vie antérieure à cette heure suprême qui m'a révélé un second moi-même, je dirais presque un meilleur moi-même. Bathilde me fit étudier à l'Université. Vous savez qu'issue d'une assez bonne famille, elle fut séduite, très-jeune encore, par un de vos patriciens marié. Son enfant venait de mourir; elle allait s'abandonner au désespoir, lorsque votre digne femme la recueillit et la sauva. Cet homme, en mourant voulant réparer en quelque sorte sa faute, lé-

giia à Bathilde quinze cents francs de rente. C'est avec cet argent qu'elle paya les premiers frais de mes études. Dès que j'appris qu'elle s'imposait des privations pour moi, je fis des efforts pour gagner ma vie par des leçons et des travaux scientifiques. C'est ainsi que je fus promu docteur en droit ; car, après avoir lu le testament de mon père, je ne voulus plus me vouer à la théologie.

(îette noble femme en mourant m'a laissé sa petite fortune, à laquelle je dois mon indépendance. Elle m'a laissé plus que cela : grâce à el|6, grâce au doux nom d'Emeraude qu'elle appelait son ange, j'ai eu une adolescence pleine de délices et de félicités ineffables. Je vivais toujours dans un monde imaginaire ; j'étais en dialogue perpétuel avec un être idéal, une apparition de jeune fille portant une auréole sur le front; je la consultais sur ce que j'avais à penser, je lui adressais mes plaintes, je lui disais mes joies et mes douleurs. A elle, je confessais mes torts; à elle encore, je confiais mes plans d'avenir et de gloire. Je voyais toujours son image flotter au-dessus de moi. Toutes les bonnes actions, tout le bien que je

faisais, le mal que j'évitais, le devoir que j'accomplissais, je le dois à l'ange de ma mère : je lui dois surtout d'avoir conservé la pureté de mon âme et de mon corps. Vous souriez, monsieur ! oui, de mon corps; pureté que j'ai conservée et que je conserverai aussi longtemps que mon ange gardien restera là.

En prononçant ce mot, le jeune homme frappa sur son front.

— Car, ajouta-t-il, elle est là dans toute sa splendeur angélique, dans toute sa magnificence virginale !

— Encore trois minutes, monsieur, interrompit Gunter, tenant toujours sa montre et croyant avoir affaire à un échappé de la maison des fous.

— Je finis, monsieur, reprit le jeune homme en se levant. Moi seul j'aime votre fille Emeraude, qui est pour ainsi dire la sœur de mon âme; moi seul, j'en suis certain, la rendrai heureuse, car moi seul je l'aime ! Je suis venu m'établir ici pour la voir, la contempler, l'adorer. Je lui suis resté fidèle. Je vis d'une manière indépendante, mes quinze cents francs me suffisent. D'ailleurs, je gagne plus d'argent

qu'il ne m'en faut. Mon avenir est assuré; il sera digne, je vous le promets, d'un homme d'honneur et de bien. J'aurais pu écrire à votre fille : j'ai encore une petite Bible de ma mère qu'elle a léguée à son ange ; sous prétexte de lui remettre ce legs, j'eusse pu parler à Emeraude et lui déclarer mon amour, mais je n'aurais point agi en homme d'honneur. Avant de lui dire que moi seul je l'aime, comme elle mérite d'être aimée, je tiens à vous le faire savoir. Si vous me permettez de le lui répéter, alors seulement je lui parlerai, sinon, je ne me marierai jamais. On m'a dit que vous alliez la fiancer et la rendre malheureuse. Mon devoir, — car je suis certain, je vous le répète, qu'Emeraude ne sera heureuse que par moi, — oui, mon devoir m'a poussé, malgré moi, à venir ici vous faire ces aveux.

Puis, regardant la montre que Gunter tenait toujours à la main, et vo^ ant le quart d'heure expiré, Walter, d'un ton solennel, acheva en disant :

— Monsieur le bourgmestre, je vous demande votre fille Emeraude en mariage.

Gunter, croyant réellement favoir devant

lui un jeune homme échappé de la prison des fous, n'osa ni sonner ni faire le moindre mouvement, de peur que ce jeune enragé ne le saisît à la gorge pour l'étrangler ; car les fous les plus calmes en apparence sont exposés à des accès de folie furieuse.

— Monsieur, répondit-il d'un ton doux et presque tremblant, votre demande m'honore autant qu'elle rehausse l'adoration que j'ai pour ma fdle. Je ne vous refuse pas; seulement, vous comprenez vous-même que tout cela demande réflexion. Laissez -moi réfléchir pendant cette nuit; demain, je vous le promets, vous recevrez de moi une réponse définitive.

— Je m'attendais à cette noble parole, dit le jeune homme.

Puis, se trompant de porte, il se dirigea vers l'intérieur de l'appartement au lieu de prendre le chemin de l'antichambre. Pour le coup, Gunter eut une peur affreuse. Il se précipita sur le cordon de la sonnette et le tira avec une violence spasmodique. Jacob accourut.

— Me permettez-vous de revenir demain ? demanda VValter.

— Demain, répondit Gunter, cesi four du bois. Je vous ferai savoir la réponse au bois. Jacob, ajouta-t-il en faisant un signe d'intelligence à son domestique, reconduisez monsieur jusqu'à la porte cochère.

— Merci , dit \A alter en se laissant conduire.

Puis, revenant vers Gunter qui était pâle et frissonnant, le jeune homme, mettant un doigt sur sa bouche, lui dit :

— Pas un mot de tout cela, monsieur le bourgmestre, ni à votre fille, ni à vos amis ! . . .

— Jacob, s'écria M. "Gunter en courant vers la porte de son cabinet, montrez donc le chemin à monsieur.

Cela dit , il disparut en remerciant Dieu d'en avoir été quitte pour la peur.

Waller venait de quitter l'hôtel Gunter, quand Emeraude, suivie de son fiancé et de Johanna, rentra du théâtre.

Là aussi il s'était passé une scène imprévue, inattendue, une comédie dans une comédie. Dès que le jeune Cormélius, paraissant dans la loge du bourgmestre, prit place derrière Emeraude, une rumeur générale parcourut la salle depuis le parterre, rempli d'ordinaire de jeunes fdles de la bourgeoisie, jusqu'au paradis. A Francfort, presque tout le monde se connaît de nom. Emeraude enfin, disait-on, a fait un choix. Ce choix fut généralement approuvé. La nouvelle se répandit vite dans la coulisse et dans les différentes loges d'artistes. Mademoiselle Leclerc, la danseuse,

plus surprise que les autres, n'en prétendait pas moins qu'elle le savait depuis plusieurs jours. Elle devait danser dans un ballet allemand calqué sur Selmel : c'est une jeune fille qui, pour éloigner ses nombreux prétendants, fait la folle dans le premier acte, et devient réellement folle dans le second.

L'opéra venait de finir, le ballet commença.

Violande Leclerc, ravissante de beauté, de jeunesse et de toilette, pleine de dépit et de rage, tout en simulant l'indifférence, dansa comme une forcenée. Pour la première fois dans sa vie, elle eut du talent, de l'inspiration, le diable au corps. Elle fut applaudie à outrance ; Emeraude elle-même fit un signe d'admiration. Seul, son fiancé, froid, impassible, n'applaudit pas. ne remua pas. Mademoiselle Leclerc, ne détachant pas ses regards de la loge d'Emeraude, et s'apercevant du parti-pris de son ami, eut un accès de véritable rage. Sa danse de folie dissimulée dégénéra, vers la fin de l'acte, en furie, et bientôt, exténuée, prise de vertige, elle tomba évanouie au moment où le rideau fut baissé.

Le public enchanté claquait des mains à tout rompre. On se demandait, pendant l'entr'acte, si la danseuse avait été piquée de la tarentule, ou si elle était réellement folle, lorsque le régisseur vint annoncer que mademoiselle Leclerc, se trouvant subitement indisposée, ne pouvait pas danser dans le second acte, et que le spectacle était clos.

Le public allemand est très-débonnaire, il ne tient pas à un acte de plus ou de moins. Pauvre fille! dit-il, puis ir rentra souper.

La vie allemande, d'ailleurs , est si monotone, que chaque spectateur était content d'avoir un sujet de conversation et d'interprétation pour trois jours.

Gunter parlait encore à sa femme de l'étrange visite qu'il \enait de recevoir et de la frayeur qu'il avait éprouvée , quand Emeraude, à peine rentrée, se mit à conter à son père la scène extraordinaire du théâtre. Johanna, très-loquace de sa nature, ne tarissait pas et débitait mille historiettes plus folles les unes que les autres sur le compte de la jeune Française.

— Au fait, disait le père, cette pauvre fille

peut bien avoir eu un véritable accès de folie, c'est une maladie très-commune et très-contagieuse.

Cormélius ne disait mot. On parla alors de la fête du bois, du plaisir qu'on se promettait; puis le jeune fiancé, après avoir respectueusement baisé la main d'Emeraude, se retira pour souhaiter la bonne nuit à son père.

Johamia, préoccupée de sa toilette du bois, partit également.

Dès que Gunter fut seul avec Emeraude, il lui dit :

— Ma fille, je savais que toute la ville de Francfort t'aimait, bien des fois on m'a demandé ta main sous prétexte d'amour éternel ; mais je ne savais pas que l'on pût t'aimer jusqu'à la folie , c'est-à-dire jusqu'à devenir réellement fou. Pendant que tu étais au spectacle, un jeune homme, évidemment échappé de l'hospice des aliénés, sans nom, ni famille, ni fortune, ni position, est venu me demander ta main. Le malheureux ! j'ai eu pitié de lui, je lui ai promis une réponse pour demain. Demain on l'aura fait rentrer dans sa cellule.

— Mon père, répliqua Emeraude, ce que tu

me dis là m'attriste; je serais désolée de faire du mal, même indirectement, à qui que ce fût.

— Orgueilleuse! s'écria le père. Je t'ai flattée, ma fille. Ce jeune homme est fou depuis longtemps; mais, dans sa folie, il a eu un moment lucide, le moment où il t'a trouvée charmante. N'en parlons plus. Bonsoir, ma fille, et fais-toi belle demain.

Emeraude présenta son front à son père, courut embrasser sa mère et se retira dans sa chambre.

Dès neuf heures du matin, Jacob, suivi de quelques hommes de peine (car Soso et lawohl étaient occupés à leur toilette de parade), se rendit au bois. Là, il choisit un tertre formant rond-point entouré de petits massifs de bouleaux, de frênes et de sapins, tout près de la grande allée du Forsthaus. En quelques minutes il y dressa une table en fer à cheval pour le repas de fête de M. le bourgmestre et de ses invités.

Il était convenu qu'Emeraude se rendrait au bois dans l'équipage de son père, et qu'elle retournerait à la ville dans la calèche ouverte de son fiancé, conduite à la Daumont.

A partir de dix heures, la foule affluait de toutes parts vers le bois. Vers midi et demi,

M. Gunter arriva dans sa voiture de gala à côté d'Emeraude. Cormélius et Johanna leur faisaient vis-à-vis.

Gunter avait fait quelques invitations particulières pour le déjeuner des fiançailles. Outre plusieurs sénateurs, il y avait trois membres du Corps législatif, un Bethman, le jeune baron Rothschild et le docteur Finner.

La toilette d'Emeraude était aussi simple qu'élégante : elle portait une robe blanche avec un petit bouquet de violettes au corsage et un chapeau mauve qu'elle tenait à la main par les brides. Elle s'était coiffée elle-même, car aucun coiffeur ne savait lui arranger ses boucles, qu'elle frisait, tantôt à la Se vigne, tantôt à la Maintenon.

Johanna, au contraire, était brillante de toutes sortes de couleurs. Elle avait mis une robp verte avec des volants bordés de velours cerise, et, dans ses cheveux noirs, elle avait entrelacé des roses naturelles fraîchement cueillies.

Au bout d'un quart d'heure, le nombre des convives s'était tellement accru, — car M. Gunter invitait toutes les personnes de distinction

96 EMERAUBE

qui venaient lui présenter leur compliment de félicitation, — que Cormélius, dans le but de s'affranchir de l'étiquette, proposa à sa fiancée de faire un tour dans l'allée. Johanna, désirant prendre part à la promenade de parade, saisit le bras du père Cormélius et le traîna malgré lui derrière Théodore et Emeraude.

Tout le long de l'allée, on se rangea en haie (levant ce jeune et beau couple. Les uns admiraient en silence la modeste simphcité d'Emeraude, les autres se disaient : Est-il heureux, ce Cormélius ! D'autres encore supputaient à haute voix le chiffre total des deux fortunes réunies. Cormélius et Emeraude étaient arrivés à l'extrémité de l'allée, lorsqu'un jeune homme, d'une pâleur extrême et les cheveux en désordre, salua Théodore en ôtant son chapeau, salut que le bienheureux fiancé lui rendit gracieusement.

Johanna, voyant ces deux saints, quitta le bras du vieux bourgmestre et courut vers Emeraude en demandant à Théodore :

— Connaissez-vous ce jeune homme qui vient de vous saluer?

— C'est le docteur Walter, répondit celui-

ci, une connaissance de Heidelberg. On dit qu'il a du talent; il a publié un volnme de vers, et, de temps en temps, il fait des articles de critique théâtrale pour la Feuille de Conversation.

En effet, M. Walter, dans le but d'avoir ses entrées au théâtre, avait écrit quelques crititiques pour cette feuille.

— C'est ce jeune atten if, dit Johanna à Emeraude, qui est toujours debout en face de notre loge.

— Et qui est amoureux de toi , répondit Emeraude, car c'est toi qu'il regarde toujours. Comment s'appelle-t-il ? demanda-t-elle à Cormélius.

— Walter, répondit celui-ci. 11 n'a pas de fortune, mais il a une très-bonne réputation; il a une grand influence sur un de nos premiers avocats, et l'on dit que le propriétaire de la Gazette des Postes le consulte sur toutes les questions politiques et littéraires.

— Tu sais bien le contraire, dit Johanna à part à sa cousine. Quand je suis seule dans la loge, il n'est jamais là. D'ailleurs, puisque te

voilà fiancée, c'est un adorateur auquel il faut que tu renonces.

Le docteur Walter se dirigea à pas lents vers l'endroit où M. Gunter régalait ses amis. Le déjeuner était frugal, presque champêtre; mais le dessert était royal : le Champagne et le bordeaux coulaient en abondance. Gunter avait donné ordre d'offrir du Champagne à quiconque viendrait s'arrêter autour de la table ; mais comme chacun s'amusait, soit avec ses amis, soit avec sa famille, il y avait plus de vin que d'amateurs. Seuls, les musiciens en uniforme, exécutant un concert de table, venaient de temps en temps prendre un morceau de viande et un verre de bordeaux.

Presque tous les convives étaient debout et parlaient à qui mieux mieux. La conversation roulait sur l'accident qui la veille avait fait interrompre le spectacle.

Dans ce moment, Walter, arrivé au rondpoint, se tenait debout derrière les branches d'un groupe de sapins. Bien qu'il eût à peu près la certitude qu'Emeraude était fiancée, puisqu'il venait de la voir au bras de Corme-

lius, il voulait entendre cet arrêt de la bouche même du bourgmestre .

Walter avait dit la vérité à Gunter. Dès l'âge de onze ans, il aimait Emeraude. Bathilde lui parlait tous les jours de la douceur, de la bonté et de l'esprit de cette enfant merveilleuse qu'elle ne pouvait se déshabituer d'appeler sa fille. Plus tard, elle adorait si aveuglément ce fils adoptif, qu'elle lui disait souvent : Toi seul tu es digne de devenir le mari de mon Emeraude. Sois tranquille, elle n'est pas fière, je lui parlerai. D'autre part, dès l'adolescence, le jeune poète avait lu le testament de son père, espèce d'autobiographie dans laquelle le pasteur Walter attribuait toutes ses infortunes à la femme qu'il avait épousée sans l'aimer, et à une personne bien-aimée qu'il ne pouvait épouser. 11 avait recommandé à son fils de ne jamais se marier sans aimer et de ne se lier qu'avec l'élue de son cœur et de sa raison.

Le jeune homme, ferme de caractère, exalté d'imagination, avait donc résolu de ne jamais aimer qu'une seule femme — la sienne — et de lui rester fidèle, même avant le mariage. Walter ne comprenait pas une fidélité qui eût

un commencement. Ou la fidélité en amour, se disait-il, est un mythe, un préjugé ; — car qu'est-ce qu'une fidélité qui commence au mariage, c'est-à-dire, la plupart du temps , vers la fin de la jeunesse? — ou bien, c'est non-seulement un rêve poétique, mais un élément de bonheur à nul autre pareil. Se dire : Je n'ai aimé, je n'ai connu dans ma vie qu'une seule femme qui fut la mienne, un second moimême, plus encore, un moi-même sous une autre forme, une suite, un complément, un renouvellement de mon être, c'est avoir vécu comme un saintj, sans faire violence à aucune loi divine de la nature.

Pour Walter, qui, dès sa première jeunesse, était dévoré de doutes, l'amour seul était une preuve compréhensible de l'existence de Dieu.

En effet, la nature, si belle qu'elle soit, ne dit à l'homme que ce que l'homme lui dicte. C'est un écho, rien de plus. L'homme debout comme Dieu, se considère partout comme un monde à part et rapporte tout à lui. Il prête bien une part de soi, il fait la charité, il sacrifie son temps et son talent; mais il ne s'oublie jamais entièrement, il ne s'absorbe, ne s'in-

carne, ne se dissout pas. Seul l'amour — et l'amour du prochain participe à cette grandeur — annihile l'individualité égoïste de l'homme; il lui prouve que, pour son bonheur même, il faut qu'il s'absorbe, s'incarne, se dissolve dans un autre être que lui. L'amour représente le mystère du Oéateur avec la créature ; il démontre qu'aucun être n'est individuel^, que tous les hommes sont autant de représentants plus ou moins égaux de l'amour uni\ersel, se réflétaiil dans toute créature et se révélant continuellement par l'amour humain.

Mais, alors, il faut que cet amour ne soit pas une pure satisfaction matérielle (car l'animal aussi aime), mais un acte d'incarnation spirituelle, une sorte de création, un ennoblissement de l'âme par la jonction d'une autre âme; homme et femme, comme dit l'Ecriture, devenant un seul être, un seul corps, une seule pensée, une seule volonté, s'agrandissant encore après la mort dans le centre lumineux de l'amour universel.

Si la vie n'est pas un agrandissement par elle-même, un fini qui devient m^/r/^ qu'est-ce donc? Une misère ! une duperie!

Or, l'amour seul transforme le fini en infini; mais l'amour idéal, la chasteté fidèle, la vertu enfin! Il est vrai que l'amour du prochain, la passion du beau, le sacrifice de soimême, la gloire du bien, remplacent grandement l'amour d'une femme et ennoblissent, transforment la vie jusque dans la vieillesse la plus avancée. Mais, l'amour étant la première aspiration de la jeunesse, c'est sur son autel que l'homme, à la porte de la vie, brûle l'offrande de ses prémices. C'est ou un flambeau ou une torche incendiaire. Le suprême bonheur, c'est de trouver dan s l'âme bien-aimée un nouveau champ d'infini et de vertu divine. « On est toujours plus fort à deux, » a dit Salomon. Heureux celui qui, dans la femme qu'il aime, a trouvé un cœur qui frissonne d'aise pour tout ce qui est beau, grand, divin; aucun bonheur terrestre n'égale le sien. Quant à celui qui n'a point d'infini dans l'âme, qui n'aime que parce qu'il est affamé de chair, altéré du vin du vertige, il n'est guère au-dessus delabrute. Tous les hommes, il est vrai, ne sont pas élus. Les grands doivent être humbles et se courber pour que les petits les égalent et les aiment ;

mais jamais les humains ne seront réellement éojaux, ni devant Dieu ni devant le poète.

Walter aimait Emeraude; son choix était fait, et fait pour la vie. Il était décidé, ou à vivre pour elle, ou à renoncer pour jamais à l'amour des femmes.

Ses études achevées, il vint s'établir à Francfort, toujours dans le but de voir Emeraude et de vivre, sinon avec elle, du moins à côté d'elle.

A mesure que la raison grandissait dans sa tête, cristallisant pour ainsi dire l'imagination, Walter s'habituait au sacrifice de renoncer à Emeraude. Que de fois il souhaitait qu'elle devînt pauvre ! Il avait composé un conte dans lequel la fille du roi, aimée par un berger, perd et la couronne et la liberté, pour être sauvée et épousée par son bien-aimé; mais il n'osa pas le publier, de peur d'en faire soupçonner l'allusion. En attendant, il offrit sa collaboration à la Feuille de Conversation pour avoir ses entrées au théâtre et pour regarder Emeraude dans sa loge. Pourtant, jamais il ne trahit son amour, ni par un mot, ni par un geste. Quand son regard rencontrait celui de

la jeune fille, à l'instant, de crainte de la faire rougir, il baissait les yeux, sauf à la regarder de nouveau dès qu'elle baissait les siens. Johanna avait remarqué l'assiduité de ce jeune hornme, et plus d'une fois elle avait dit à Emeraude: Voilà ton chevalier de la pâle figure. Emeraude, à son tour, prétendait qu'il venait pour Johanna, ce qui ne laissait pas de flatter l'amour-propre de la cousine. Enfin, au bout de dix-liuit mois de rêves d'amour sillonnés de temps à autre d'un rayon d'espoir, Walter s'était décidé à ouvrir son cœur au père d'Emeraude. Gunter, se disait-il, est un galant homme; il me refusera probablement sa fille, mais il comprendra, et la sincérité de mon amour, et la grandeur de mon sacrifice.

Il avait passé une nuit affreuse. Comme il lui était impossible de dormir ni d'écrire, il relut le testament de son père, puis quelques vers qu'il avait composés la veille.

— Enfin, dit-il, j'ai fait mon devoir, j'ai demandé en mariage la femme que j'aime, la seule que j'aimerai toute ma \ie. Je suivrai les conseils de mon père qui me dit avoir passé par toutes les épreuves d'une existence ora-

geuse pour rendre celle de son fils plus pure, plus calme et plus glorieuse.

Plongé dans cette pensée de renonciation et d'abnégation, il s'assoupit. Pendant les quelques minutes qu'un sommeil de fatigue pesa sur ses paupières, il vit dans un songe une colombe voltiger dans sa chambre, heurter de ses ailes contre les murs et le plafond, puis venir sur ses épaules et lui becqueter la bouche. Il s'éveilla presque en sursaut; mais, tout éveillé, il sentit encore le sourire (jui venait de plisser ses lèvres. Encouragé par ce rêve, qui était pour lui ce qu'est pour le naufragé la plancbe sur l'onde, Walter s'habilla et sortit de grand matin pour faire un tour dans les champs. L'air frais, la sérénité du ciel, puis la raison, — car on peut désespérer de son amour sans perdre pour cela son jugement et sa raison, — enfin, la résolution de vivre pour le bien, le beau et la gloire, lui rendirent un peu de calme.

— Après tout, se dit-il, personne ne connaît ni mon amour, ni ma demande en mariage M. Gunter peut et doit me refuser sa fille;

mais il ne parlera à qui que ce soit de ma démarche.

Gunter, de par son origine française, était grand causeur; partout il tenait le dé de la conversation. Ce jour-là il était d'une gaieté entraînante , gaieté sentant quelque peu le Champagne. Au moment même où Walter arriva au rond-point, se tenant un peu à l'écart derrière un sapin , le mot de folie fut prononcé à l'occasion de la conduite excentrique de la danseuse.

— C'est étonnant, dit Gunter, que dans une ville relativement petite, il y ait tant de têtes à l'envers ! Il m'est arrivé hier au soir une histoire digne de Kotzebue ou de Scribe. J'étais seul chez moi, lorsqu'on m'annonça qu'un homme ayant une communication importante à me faire désirait me parler. Je me rends au salon, je vois un jeune homme pâle , à l'œil hagard qui m'ordonne de l'écouter pendant un quart d'heure sans lui adresser ni une réponse ni une question. J'obéis, montre en main, mais sans détacher mon regard de sa prunelle, car on m'a appris qu'on dominait ce genre de malheureux par l'œil. Il me dit : Monsieur, mon

père est mort dans un hospice, je n'ai point connu ma mère, et je viens vous demander votre fille en mariage.

A ces mots , un rire universel éclata au milieu des convives qui entouraient le bourgmestre. Walter, livide comme un spectre, s'avança à pas lents et mesurés vers le groupe des rieurs. Mais Gunter, lui tournant le dos et ne l'apercevant pas, poursuivit :

— Vous comprenez bien que je n'ai pas refusé. Je lui ai dit : Monsieur, votre demande m'honore et me flatte, — toujours en le regardant dans le blanc des yeux, — demain vous aurez ma réponse.

Dans ce moment, Gunter se retournant, se trouva en face de Walter et fit un soubresaut involontaire. Ce ree;ard, à la fois fixe et douloureux, semblait lui dire : Monsieur, vous avez trahi mon secret , vous avez manqué à votre parole !

Puis le jeune homme s'éloigna, pendant que les amis du bourgmestre continuaient de rire aux dépens de ce fol amoureux au milieu du cliquetis des verres et des paroles.

Gunter , interdit , terrifié par le regard de

Walter, saisit vivement le bras de Finner, et, le tirant à l'écart, il lui dit :

— C'est lui, c'est lui-même; il était là, attendant ma réponse.

■ — Ce jeune homme qui s'en va ! s'écria Finner, mais c'est le docteur Walter; je le connais, un jeune poète plein de talent et d'honneur.

— J'en suis au désespoir, répondit Gunter. Je lui avais promis le secret; heureusement je ne l'ai pas nommé, et par une bonne raison encore, je ne savais pas son nom. Va, mon cher Finner, cours lui présenter mes excuses, je suis honteux de moi-même. Parbleu ! je le croyais fou et rentré dans sa cellule. D'ailleurs,Emeraude est fiancée; il vient trop tard, ce pauvre garçon.

Puis, revenant vers ses amis, il reprit :

— Ce diable de Finner me fait toujours perdre le fil de mes histoires. Où en étais-je ?

En ce moment , la musique entonnait la Marseillaise , car , à Francfort , on exécute ce chant révolutionnaire, ainsi que le Godsave the Queen, QiPartant pour la Syrie, sans y attacher une grande importance politique. Gunter dé-

tourna la conversation et parla de son prochain départ pour Vienne.

On a dit • « Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas. » Ce pas même n'y est pas toujours! Tel principe, sublime au point qu'on lui sacrifie fortune et vie, paraît ridicule à la majorité des hommes , sans qu'il descende seulement d'un cran.

Walter vivant avec et pour son rêve, s'élevant à ses propres yeux, se croyait un être supérieur. Quand un homme s'exalte sur son propre mérite, vrai ou faux, cet homme s'élance au-dessus de ses semblables, aussi longtemps que cette idée a une raison d'être. Il se peut qu'un grand criminel , dans une fureur exaltée , s'extasie sur son courage et sur son succès; mais le mal ne monte que pour tomber plus bas et de plus haut. Une mauvaise action peut griser un moment la raison; on se réveille toujours, soit sur un fumier, soit sur un échafaud, soit dans un abîme. Mais un idéal de vertu, d'héroïsme ou d'amour, non-seulement élève l'homme vers une sphère pure au-dessus de toutes les misères terrestres,

mais encore, grâce à une espèce d'éther spirituel, il le maintient dans cette atmosphère où l'âme est plus près de Dieu que des humains.

Pourtant, dès que cet idéal se brise violemment, c'est comme une liqueur qui s'évapore, c'est comme le fluide électrique se perdant au sein de la terre, c'est comme un aérostat qui dégringole sans parachute.

Aussi longtemps que Walter renfermait son secret dans son âme, il s'admirait quelquefois, s'estimait toujours. Mais, quand il vit ce saint mystère arraché traîtreusement de son cœur, foulé aux pieds des profanes , ridiculisé au dernier point, il se mit à douter de luimême et à se dire : Serais-je fou eu efî'et ? Me serais-je sacrifié à une chimère?

Cette pensée lui causa d'affreuses douleurs. Le sang boiiillonnadans ses veines, des bouffées de vertige lui remontèrent vers la région du cerveau. Hâtant machinalement ses pas pour se soustraire à la foule, il gagna une allée déserte et s'affaissa sur le gazon. Il étouffait.

Le docteur Finner, qui l'avait suivi de loin,

profita (le cet écart (1) pour lui parler seul. 11 s'approcha de lui et lui dit :

— Mon cher monsieur Walter, j'ai à vous parler.

Le jeune homme, les yeux injectés de sang, se souleva et dit :

— Ah ! c'est vous, docteur ! C'est Dieu qui vous envoie. Avez-vous votre lancette sur vous? Saignez-moi, ou je suis perdu. Le sang m'étouffe, je ne respire plus.

Finner, sans répondre, tâtale pouls du jeune homme, lui retroussa la manche, tira sa lancette et pratiqua une saignée pendant laquelle Walter s'évanouit tout à fait. Plusieurs hommes et femmes du peuple accoururent. Le docteur leur fit signe de ne pas faire de bruit.

— Allez, dit-il à une jeune fille visiblement attendrie ; sur la table du bourgmestre il y a du linge et de l'eau : prenez ce qui vous tombera sous la main et surtout ne revenez pas sans eau.

L'évanouissement de Walter dura dix minutes. Quand il revint à lui, il dit :

(1) J'ai employé ce mot dans son sens naturel. Il n'y en a pas d'autre.

— C'est la troisième fois en un an qu'on me saigne. Mais jamais je ne me suis trouvé si mal !

— Et comment allez-vous maintenant ?

— Merci, docteur, répondit Walter en souriant mélancoliquement. Grâce à vous, j'ai eu un avant-goût de la mort et de la résurrection. La mort me paraît douce. Je m'en allais insensiblement avec une certaine volupté; mais en revenant à moi, j'ai cru passer par mille dents aiguës d'une scie. Si la résurrection n'est pas plus douce, je prierai Dieu de me laisser dormir. C'est si bon, dormir sans rêver !

— Oui, répondit Finner; mais c'est là la question, comme dit Shakspeare. La mort estelle le sommeil ou le rêve ?

— Le sommeil, dit Walter, pour celui qui n'a pas fait de mal. Le cauchemar, pour celui qui n'a pas pratiqué le bien.

A ce moment, la jeune fille revint avec de l'eau et un mouchoir.

— J'ai trouvé , dit-elle , ce mouchoir sous la table. Les domestiques ont déjà emballé les serviettes.

C'était un mouchoir brodé d'Emeraude.

Finner le reconnut ; mais , à défaut d'autre linge, il le déchira et en fit deux bandes pour panser le jeune homme.

— Merci, docteur, dit Walter en se levant; je me sens tout à fait bien, et j'ai absolument besoin d'être seul.

— J'irai vous faire une visite, dit le docteur, ne jugeant pas à propos de revenir sur un sujet qui devait faire du mal à son malade. Puis, en s'en allant pour rejoindre Gunter, il se dit :

— Que Montaigne a raison ! Quel être divers et ondoNant que riiomnie ! J'ai suivi ce poète pour excuser mon ami; il me prie de le saigner, et au lieu de parler de l'affaire pour laquelle je l'ai rejoint, nous parlons de la mort et de l'éternité ! 11 se peut qu'il soit fou ; mais alors je le suis autant que lui !

Malgré toutes les précautions que prenait Gunter pour donner le change à son imprudence, il lui était impossible de retrouver son équilibre et sa gaieté. Bientôt ses convives embarrassés le quittèrent les uns après les autres. Gunter donna ordre de faire avancer sa voiture en attendant le retour du docteur et de

il 4 EMERAUDE

sa fille. Quand Emeraude revint vers son père, on annonça à ce dernier que Finner venait de saigner un homme qui s'était trouvé mal, non loin de la grande allée de hêtres. Gunter, sans répondre, embrassa sa fille et la pria de rentrer bientôt.

— Je te laisse Jacob, dit-il. Tu sais, mon ange, que je dois partir demain.

Emeraude voyant son père tout bouleversé, l'accompagna avec Cormélius jusqu'à sa voiture; puis, revenant seule et prenant Jacob à part, elle lui dit :

— Toi qui sais tout, dis-moi vite ce qui s'est passé en mon absence ! Pourquoi mon père est-il si pâle et si pressé ?

— Il n'y a rien eu, mademoiselle. Monsieur le bourgmestre était de très -bonne humeur. Hier soir il a eu une longue conférence avec un jeune homme que j'ai reconduit jusqu'à la porte cochère.

— Le connais-tu?

— Moi, je connais tout Francfort. Il s'appelle le docteur Walter.

A ce nom, Emeraude rougit malgré elle, et,

comme pour essuyer sa rougeur, elle chercha son mouchoir, sans le trouver.

— J'ai perdu mon beau mouchoir. Tu serais bien gentille, dit-elle à Jolianna un peu trop curieuse, de m'aider à le chercher.

Cormélius et Johanna s'élancèrent à la recherche du mouchoir,

Emeraude profita de ce moment pour presser ses questions.

— Et aujourd'hui?... demanda-t-eHe à Jacob.

— Ce jeune homme est venu ici.

— Mon père lui a-t-il parlé ?

— Non, ils se sont longuement regardés ; puis le jeune homme est parti tout pâle et tout penaud.

Dans ce moment, Cormélius abandonnant le mouchoir, revint pour offrir son bras à sa fiancée et remonter l'allée.

Ils venaient à peine de faire deux pas, qu'ils rencontrèrent le docteur Finner.

— Qu'est-ce qu'il y a eu ? lui demanda Cormélius. On dit que vous avez saigné un malade en plein bois, sur la mousse. Cela vous ressemble bien !

— C'est le docteur \N alter, répondit froidement Finner. Une constitution supersanguine!

A ce mot, Emeraude chancela sur ses pieds comme une statue qui reçoit un choc violent. Pour la troisième fois depuis une heure, elle entendait prononcer ce nom, et chaque fois il la faisait frissonner.

— Et comment va-t-il ? demanda t-elle machinalement au docteur. M. Walter est un ami d'Université de mon fiancé.

— 11 va tout à fait bien, répondit Finner. Puis il ajouta : J'ai un mot à dire à votre père.

— Mon père vient de partir, dit Emeraude, et il m'a priée de le suivre de près. Vous viendrez avec nous?

— Impossible, répliqua Finner en s'éloignant J'ai deux ou trois visites de malades à faire. Mais je vous verrai ce soir.

Malgré la foide toujours empressée autour du jeune couple, malgré les applaudissements à mi-voix sur la beauté et le bon cœur de la fiancée, Emeraude était frémissante d'impatience. Après avoir fait encore deux fois le tour de l'allée, elle pria Théodore de faire avancer sa voiture.

En la voyant entrer dans la calèche de Cormélius, la fonle, qui grossissait à vue d'oeil , cria à haute voix : Vive la fille de notre bourgmestre !

Emeraude versa une larme de joie, et cette larme fut une goutte de baume sur son âme enfiévrée.

Depuis qu'elle existait, elle n'avait pas passé une journée aussi orageuse. Son cœur n'avait jamais palpité que de joie ou d'inquiétude pour sa mère. Pour la première fois, elle avait tressailli sans pouvoir en définir la cause. Pourtant, se remettant et abandonnant sa main à son fiancé, elle dit :

— Qu'ai -je donc fait pour que tout le monde m'aime? Un peu de bien qui m'a fait plus de plaisir qu'à ceux qui ont daigné l'accepter. Que les hommes sont bons !

Elle parcourut toute la ville à côté de son fiancé. Ils descendirent à l'hôtel de Cormélius, et de là se rendirent à pied à la maison de Gunter.

A peine rentrée, Emeraude courut embrasser sa mère. Puis, après avoir rendu compte à ses parents de l'espèce d'ovation que la bourgeoisie

de la Yille lui avait faite au bois, elle fit appeler Soso et lui détaiilla les préparatifs à faire pour le départ de Gunter. Entre autres commissions, elle le chargea de lui acheter, en passant, un volume de poésies intitulées : Aspirations , par le docteur W alter.

Pendant qu'Emeraude s'occupait de ces détails. Gunter raconta sa mésayenture à sa femme. Celle-ci lui dit :

— Tu as eu tort, mon ami, d'en avoir parlé hier à Emeraude, et tu as 'eu deux fois tort aujourd'hui d'a\oir régalé tes amis aux dépens de ce jeune homme. Toute autre jeune fille serait'fière de ce genre d'hommages ; mais notre enfant a le cœur si sensible, qu'elle serait désolée de faire souffrir le dernier des hommes , fût-ce par amour. 11 est probable qu'on lui parlera de la scène du bois; mais, comme elle ne connaît pas ce jeune homme, qu'elle ne l'a jamais vu, il n'y a pas grand mal. Je t'engage sérieusement à ne plus parler de lui, à ne plus prononcer son nom, ni ici, ni ailleurs.

Gunter embrassa sa femme et promit de suivre ses conseils.

Le soir, il y eut un petit repas de fiançailles

qui se prolongea jusqu'à minuit. Le docteur Finner arriva vers le dessert. Gunter lui fit signe de ne point parler de son aventure.

Mais au moment de partir, Finner, sur le palier, raconta à son ami ce qui s'était passé au bois entre lui et le jeune homme.

— Qu'il ne soit plus question de lui, dit Gunter. Après tout, je n'ai pas prononcé son nom.

Emeraiide , quoique accablée des violentes impressions du jour, ne put se décider à s'endormir sans avoir parcouru les poésies de Walter, que Soso lui avait apportées.

C'étaient d'abord des doutes , des plaintes , voire des blasphèmes contre le destin, contre le Créateur et la création; puis, à côté de ces négations , des morceaux d'idéal sauvage , altier, parfois des iambes bibliques, suivis d'élans d'espoir et de foi.

Walter était un de ces esprits sévères et orgueilleux que les anciens qualifiaient de titanesques et que les Allemands appellent : a^saillan(s du ciel.

Plusieurs poèmes étaient adressés au père du poète, également un chercheur d'idéal.

mais fourvoyé et tombé au milieu de la route, comme tous les esprits mobiles qui se laissent entraîner, ne fût-ce que pour peu de temps, à chercher l'infini dans le fini, le jour dans la nuit.

Grande fut d'abord la déception de la jeune fille qui espérait lire des \ers mélodieux , chantant de l'amour les joies et les peines , rimant des sentiments de tendresse pour des profds bien moulés et des lèvres teintées de rose. Mais bientôt la grandeur des sujets captiva toute son âme.

Le jour Tenait de poindre etEmeraude lisait toujours.

Cet homme, se dit-elle, est exalté, il n'est pas tout à fait maître de sa forme; mais, loin d'être fou, c'est un homme d'avenir.

Comme elle devait accompagner son père au chemin de fer, elle allait éteindre la bougie et fermer le livre, lorsque ses yeux appesantis tombèrent sur l'avant-dernière épître, intitulée : A ma femme future! à l'élue de mxm cœur !

Se redressant dans son lit, elle lut :

Dans le temple de l'Eternel,

J'ai fait un serment solennel.

Si je le viole... anathème !

Et trois fois malheur sur moi-même !

.J'ai juré de garder, comme autant de trésors , Et la vertu de lame et la vertu du corps ! J'ai juré que ma lèvre, encor vierge de flamme, Ne brûlerait d'amour que sur ton front, ma femme

Du profond de l'abîme, au haut du firmament. L'amour, où que tu sois, te dira mon serment.

Comme le faon après la biche, Comme le pauvre après le riche, Comme l'esclave à son vainqueur, Ainsi mon cœur après ton cœur !

Puis vers la fin :

Sans toi, mon doux espoir, sans toi, fille d'élite, Roméo sans Julie, ou Faust sans Marguerite, J'aimerais mieux, sans nom, mourir adolescent, Que d'acheter la gloire avec l'or de mon sang. Sans toi, que fait la gloire à l'âme inassouvie? Sans ton amour, ma femme, à quoi me sert la vie?

Emeraude lut et relut ces vers. Ce fut fait de son sommeil ! Serait-il possible, se ditelle, qu'il y eût un homme tenant ce serment ?

Puis, se levant brusquement et éteignant la bougie, car l'aube blanchissait à la voûte du ciel, elle se dit :

Je me préoccupe beaucoup trop de ce jeune homme. Il ne ni est rien. Admettons même que dans sa pensée ces vers me fussent adressés, puisqu'il est venu me demander en mariage...

Emeraude interrompit son monologue, pour relire l'épître en vers.

Suis-je folle ! s'écria-t-elle tout haut. D'abord je suis fiancée. Il est vrai que mon père ne m'a promise que pour apprendre de moi si j'aime Cormélius. Hélas! il ne fait pas de vers, celui-là ! Et, s'il en faisait^ il ne promettrait pas chasteté et fidélité à sa future femme ! Qu'importe ? Il est peut-être plus sincère que ce jeune poète !

Et, comme si elle eût voulu chasser toutes ces pensées, Emeraude passa sa main sur son front, en se disant :

N'y pensons plus, et surtout n'en parlons jamais 1 Et pour comble de sûreté je vais brûler ce livre pour que personne ne s'aperçoive que je l'ai lu.

424 ExMERAUDE

Et , rallumant la bougie , elle arracha un à un les feuillets du volume, les brûla et en jeta les cendres dans la cheminée. Hasard ou non, le feuillet contenant les vers : A ma femme future tomba des mains d'Emeraude. De noires qu'elles étaient, les lettres imprimées, en sentant le feu, avaient pris des teintes roussâtres. Emeraude ne put s'empêcher de les relire encore une fois, puis les mettant brusquement dans son corset : Après tout, se ditelle, ces vers me sont adressés. Je ne suis pas une héroïne de roman , j'ai de la raison ; je puis bien permettre quelque chose à ma vanité de femme. Je suis sûre de moi. Je mourrais plutôt que de causer le moindre chagrin à mes parents !

En se rendant vers le soir au chemin de fer, Gunter dit à Emeraude :

— Ma fille, je ferai mon possible pour être de retour en peu de jours. Pendant mon absence, ton futur beau-père me remplace. Il te remettra peut-être des rapports de police : envoie-les-moi sans les lire. Pour le reste , nous nous en tiendrons à ce que je tai dit. Adieu, mon ange, et surtout rends-moi compte

des impressions de ton âme. Je ne te vois pas assez heureuse, je pars le cœur gros.

— Mon père , répondit Emeraude en couvrant de baisers le visage de Gunter, je promets de t'écrire tout. Tu peux partir le cœur joyeux. Je défie qui que ce soit de me rendre malheureuse, aussi longtemps que Dieu me conservera mes parents bien-aimés.

Mademoiselle Leclerc était la fille d'une marchande d'ornements d'église, ayant fait de mauvaises affaires. Les extrêmes se touchent partout dans la vie. Quoique bonne catholique, cette femme avait inspiré à son enfant une antipathie pour la vie bourgeoise du commerce. Elle s'imposait des privations pour faire de sa fille une artiste. Il fut d'abord question de lui faire apprendre la musique; mais on fit observer à la mère que les belles jeunes filles étaient mal vues comme maîtresses de musique dans les maisons particulières , et que sa fille n'aurait pas assez de talent pour pouvoir se passer d'élèves. Elle songea un instant à la vouer à la scène comme actrice; mais, après quelques essais, on lui

trouva la voix trop masculine et la diction trop lente. Violande avait quinze ans et demi quand elle se décida à entrer à l'Opéra en qualité de rat. Elle fit de rapides progrès comme danseuse. Sans être une artiste de premier ordre, elle était une Essler en comparaison de ses concurrentes du ballet de Francfort.

Le jour du départ de M. Gunter, le père Cormélius, revêtu du pouvoir suprême, du moins pendant l'absence du premier bourgmestre, profita de cette dignité d'emprunt pour faire mander chez lui la petite danseuse.

— Mademoiselle, lui dit-il en très-mauvais français, vous vous êtes permis une attaque de nerfs parce que mon fils vous quitte. Je vous prie de n'avoir plus de ces vilaines inspirations.

La fille de madameXeclerc se dressant dans toute sa hauteur parisienne, rejeta la tête en arrière et répondit :

— Monsieur , je croyais recevoir de vous certaines excuses que je mérite. A cause de votre âge, je me suis dérangée. Dorénavant,

monsieur, quand vous aurez quelque chose à me dire, vous voudrez bien passer chez moi.

— Comment ! s'écria le père Cormélius.

Mais je puis vous faire expulser de la ville.

— Vous ! répondit la Française indignée. Vous oubliez qu'outre mon engagement, engagement que je dois à M. votre fils, j'ai un passeport, et que mon ambassadeur représente trente-cinq millions de Français. Ah ! c'est ainsi , poursuivit la Parisienne , que vous comptez exercer votre pouvoir ! Vous vous attaquez à une femme !

Cormélius, moitié piqué, moitié honteux, répondit :

— C'est bien. Je ne vous ferai pas expulser; il me suffit de vous faire siffler.

— C'est moi qui vous siffle, répliqua mademoiselle Leclerc. Je fais mieux mon métier de danseuse que vous votre métier de bourgmestre.

Cela dit, elle s'en alla et se fit donner l'adresse du docteur Walter.

Ce jeune homme avait déjà défendu la Française contre d'injustes attaques. Sans exagérer

son talent, il avait rendu justice à sa beauté et à sa grâce naturelles.

Mademoiselle Leclerc avait appris cela par Théodore qui lui avait traduit les articles de son ancien ami d'Université. Elle comptait bien voir tôt ou tard ce jeune Allemand chez elle pour le remercier ; mais Walter n'avait jamais fait la moindre tentative pour l'approcher. Il ne signait même pas ses articles, et, sans Cormélius, mademoiselle Leclerc n'eût jamais connu le nom de Walter.

La menace de la faire siffler lui rappela le nom de son généreux défenseur. Privé de l'appui du fils Cormélius, elle cherchait de nouveaux soutiens, et se rendit auprès de M. Walter, auquel elle exposa sa situation.

Celui-ci apprit avec un certain plaisir les rapports de la danseuse avec le fiancé d'Emeraude. Pourtant, après avoir écouté mademoiselle Leclerc, il la pria de ne parler à personne ni du père ni du fils Cormélius, et de ne faire aucun scandale, au risque d'être réellement expulsée de la ville.

— Votre ambassadeur, ajouta-t-il, ne réclamerait même pas. L'étranger ici n'a aucun

droit. D'ailleurs, la police paterne et indulgente de la ville libre de Francfort possède tout un arsenal de vieux textes de lois, en vertu desquels elle expulse en vingt-quatre heures tout étranger qui lui déplaît! Et, puisque vous vous êtes fiée à moi, poursuivit Walter, je me charge de vous obtenir justice, paix et tranquillité. Mais il ne faut pas que je vous revoie : on dirait que vous êtes ma maîtresse .

— Et après? dit la danseuse avec une moue charmante.

— Je suis amoureux, malheureux et orgueilleux, répondit Walter avec un sourire mélancolique.

— Tous les Allemands sont plus ou moins ours, se dit mademoiselle Leclerc en sortant de chez M. Walter.

Il est dans la nature des choses que l'homme de talent, d'ordre et de bien, que tout homme supérieur se calomnie, s'abaisse lui-même^ afin de se mettre au niveau de ses semblables, et d'être toléré, accepté par eux. Les hommes appellent cela de la modestie ; d'aucuns même singent cette modestie pour se donner un air

de supériorité qu'ils n'ont pas. Qu'on ait passé sa jeunesse au milieu des privations, qu'on ait trempé son pain dans les larmes, en renonçant à toutes les jouissances matérielles, et qu'on se trouve plus tard en face d'un jeune étourdi, mangeant son blé en herbe, aspirant à pleins poumons tous les parfums de la volupté, toutes les saveurs d'une vie de délices; nécessairement il faut, pour obtenir la moindre attention, commencer par lui dire qu'on a été jeune comme lui, voluptueux comme lui, prodigue, étourdi comme lui ! Tout au plus, en guise de correctif, pourraiL-on ajouter que la raison est venue et qu'il serait temps que lui aussi devînt raisonnable. Que si vous dites la vérité en opposant, votre jeunesse à la sienne, vous avez un ennemi de plus; car jamais cet homme ne vous accordera cette supériorité.

Si vous êtes riche, et que votre richesse soit le fruit d'un travail sans relâche, d'une économie bien entendue, gardez-vous bien de vous en vanter devant un pauvre, qui souvent, à moins qu'il ne soit infirme, malade, vieux ou fou, est le propre artisan de sa pauvreté.

Il ne vous croira jamais; il se dira toujours : Je vaux autant que lui, et pourtant je suis pauvre. Il a eu de la chance, et moi je n'en ai pas. Dites-lui tout de suite : .le suis un homme heureux, mais, vrai, je ne le mérite pas plus que vous. Dans ce cas seulement il acceptera de vous une preuve d'amitié.

Il en est de même vis-à-vis d'un malade qui est l'auteur de ses maux. Le véritable philanthrope n'est pas celui qui lui vient au secours avec de l'argent; il faut encore étaler ses propres maux, les exagérer même, si c'est possible !

L'homme de talent peut, sinon se glorifier, du moins se prévaloir de son mérite devant un de ses pairs. Mais, s'il aime réellement son prochain médiocre, il ne conviendra jamais de son privilège divin. Il fera bien de dire qu'il travaille beaucoup, qu'il pâlit sur les sciences, qu'il étudie les dictionnaires, et, en fin de compte, qu'il a du bonheur. En se faisant très-petit, on lui accordera une certaine taille, à peu près le tiers de ce qu'il vaut.

La vieillesse, qui chasse en quelque sorte l'envie et les envieux, parce que naturellement

EMERAUDF. 133

elle est privée de presque toutes les jouissances terrestres, peut seule se permettre de glorieux souvenirs. Vienne la mort, cette niveleuse universelle, et avec elle viendra la justice, sinon tôt, du moins tard !

Deux jours après la visite de mademoiselle Violande chez M. Walter, ce dernier rencontra le jeune Cormélius dans la rue, il le prit à part et lui dit:

— Monsieur, votre père a menacé mademoiselle Leclerc de la faire chasser, du moins de la faire siffler. Je ne vous reproche rien ; on ne peut que vous envier, car tout jeune homme eût agi comme vous, peut-être moins bien que vous ; mais vous êtes trop galant homme pour laisser faire un affront à une femme que vous avez aimée. Elle est venue chez moi, je lui ai conseillé de se tenir tranquille ; mais elle compte sur votre bon cœur ainsi que sur votre loyauté.

— ■ Mon cher docteur , répondit le jeune millionnaire, je vois avec plaisir que mademoiselle Violande est déjà consolée. Son choix, d'ailleurs, me flatte et me prouve qu'elle n'était pas indigne de moi; aussi, je vous remer

cie doublement. Quant à ce que vous venez de me dire, mon père a eu tort. Je vous promets, foi d'honnête homme, qu'il ne s'en occupera plus.

Au fond de son cœur, Cormélius en voulait à ce jeune homme , d'abord pour être entré dans le secret de sa liaison, puis pour l'avoir si vite remplacé, car l'homme juge son semblable d'après soi-même. Une femme vraiment vertueuse ne croit pas facilement à la corruption d'une autre femme et ne la condamnera pas sur des apparences. De même, un jeune homme dissolu de mœurs, si honnête qu'il soit, ne croit pas à la chasteté d'un autre jeune homme. Un coquin croit tous les hommes oapables de ses propres coquineries ; il ne saurait avoir pour amis que de faux ou de vrais coquins.

Aussi Cormélius, après avoir prié son père de ne plus s'occuper de cette affaire, se proposa-t-il de jouer un tour de faux ami à son prêcheur de morale, et de lui enlever de nouveau sa belle maîtresse. Seulement , il prit soin de ne pas se compromettre et surtout de

ne pas compromettre son mariage avec la fille du premier bourgmestre.

Quant à Walter, ne daignant même pas répondre à cette insinuation, il s'éloigna en haussant les épaules.

Si Gunter ne fût pas parti le lendemain de sa mésaventure, ses amis auraient peut-être mis un peu plus de discrétion dans l'interprétation de la scène du bois. Mais, comme les absents ont souvent tort, on se disait à l'oreille que le bourgmestre, dans son amour du merveilleux, avait inventé une espèce de roman en traitant Walter de fou, car tout le monde sut bientôt qu'il s'agissait de ce jeune homme. Walter, ajoutait-on, n'est pas assez fou pour demander la main de la [fille de Gunter ; tout au plus a-t-il pu lever les yeux sur Johanna, pour laquelle il soupirait depuis longtemps. Le bourgmestre, au lieu d'inventer une scène fantastique, ne ferait peut-être pas mal de lui donner sa nièce.

Ces propos, volant de bouche en bouche, retentirent bientôt aux oreilles de Walter, qui n'y répondit pas, et à celles de Johanna, qui en fut flattée.

Dès le lendemain du départ de Gunter, Johanna prit Emeraude à part et lui dit :

— Cousine, il paraît que tu as raison. Ce jeune homme que nous avons rencontré au bois, et qui depuis un an ne détache pas les yeux de notre loge...

— Ah ! tu Y penses toujours ! interrompit Emeraude.

— Il pense plus à moi que moi à lui, reprit Johanna. Tu ne sais pas ce qui s'est passé à la table de mon oncle ? Voici ce qu'on m'a confié; j'ai bien promis le secret, mais pour toi je n'en ai point. Il paraît donc que, la veille du jour du bois, ce jeune homme est venu ici. Jacob, que j'ai longuement interrogé, me l'a avoué. On dit qu'il a fait à ton père l'aveu de son amour pour moi, et qu'il m'a demandée en mariage.

— Et cela te flatte ?

— Certainement, puisque c'est la première fois que l'on songe à moi. Tu es mon aînée;

mais, enfin, puisque tu es fiancée, ton père aurait pensé à moi, il me l'a d'ailleurs promis.

— Et il tiendra sa parole, dit Emeraude.

— Mais il n'est guère pressé, reprit Johanna. Imagine -toi qu'il a raillé ce jeune homme en le traitant de fou, et qu'il s'en est vanté le lendemain à Bethman, à Rothschild, à Finner. Je ne vois pas qu'il faille être atteint de folie pour m'aim^r. Il est vrai que ce jeune étourdi n'a pas de position, je ne connais pas sa famille, je ne suis nullement amoureuse de lui. C'est, dit-on, un poète, un cerveau maladif et exalté. Je ne pense pas un instant à devenir sa femme. Mais, enfin, on peut avoir sa raison et rêver à moi. Je suis jeune, belle et pas plus sotte qu'une autre.

— C'est vrai, répondit Emeraude. Mais je ne crois pas un mot de tout ce que tu viens de me conter. Tu es le jouet d'une mystification ; on s'est moqué de toi.

— Tu es cruelle, cousine, répliqua Johanna d'un ton piqué. Tu le croirais bien si l'on te disait qu'un jeune homme est devenu fou d'amour pour toi !

— J'en serais désolée, dit Emeraude.

— Ah! oui, s'écria Johanna, j'oublie que tu joues toujours le rôle de la déesse Raison.

Emeraude, d'un mot, eût pu faire taire sa malicieuse cousine; mais elle était trop bonne, trop charitable, elle aimait trop son père et sa mère pour causer le moindre chagrin à une orpheline. Johanna était l'enfant gâtée de cette famille chrétienne. Elle le savait , mais elle n'avait ni assez d'esprit ni assez de cœur pour apprécier la grandeur d'âme de sa cousine, et, à l'entendre, Emeraude était presque une ingrate qui ne l'aimait pas comme elle méritait d'être aimée.

— Je vois, dit Emeraude, que si mon père donnait son consentement à ce mariage, tu l'agréerais de grand cœur. D'ailleurs, M. Walter est un homme de talent et d'avenir. Quant à sa position sociale, tu sais que nous sommes à même de lui en faire une.

— Bien , dit Johanna , voilà que tu me reproches ma pauvreté ! Est-ce ma faute si je suis orpheline ? Est-ce ma faute si je suis forcée d'accepter tout de vous ?

Emeraude se contenait pour ne pas éclater.

— Va, dit-elle, va ! Je veux que tu te maries. J'écrirai à mon père.

Pourtant cette nouvelle la préoccupait malgré elle. D'une part, elle aurait voulu que Johanna eût dit vrai et que Walter aimât sa cousine. 11 est possible . se disait-elle , que mon père se soit trompé, qu'il ait mal entendu. Il était trop préoccupé de moi et de son voyage. Nous marierons Johanna. Mon père compte lui donner une dot de cinquante mille florins; si cela ne suffît pas, j'y ajouterai le double. Cormélius ne me rt^fuse rien ; il m'a solennellement promis que je disposerais de sa fortune à mon gré et à ma volonté.

D'autre part, cette interprétation de la démarche du jeune poète le faisait descendre du socle idéal sur lequel l'imagination d'Emeraude l'avait placé, depuis qu'elle avait lu ses poésies. Dans son esprit elle avait rapporté à elle tous les grands sentiments qui s'épanouissaient des vers chaleureux de Walter; elle les avait pour ainsi dire embellis, elle leur avait donné une forme plus mélodieuse par le reflet de sa grâce.

Si belle que soit une fleur, il lui faut un rayon de soleil ou de lumière.

Certes , se disait Emeraude , Johanna est assez belle pour qu'un jeune homme lui fasse un serment de fidélité ; elle est plus jeune , plus fraîche, plus coquette que moi ; mais il m'a toujours semblé que son regard ne disait rien, qu'il n'inspirait surtout pas des pensées poétiques, et que pour l'aimer il fallait être un esprit positif.

Puis, refoulant cette bouffée de vanité et se reprochant sa médisance tacite, elle ajouta mentalement :

Soit, je vais en parler à ma mère.

Cette inspiration généreuse fut à l'instant traversée par une arrière-pensée d'amour.

Si le jeune homme refusait Johanna avec une dot princière, cela prouverait. . .

Elle n'osa pas achever sa pensée.

Mais je suis fiancée , cria sa voix intérieure, je ne le connais pas, je ne l'aime pas. Après tout ce qui s'est passé, mon père aurait un cuisant chagrin s'il apprenait seulement que depuis deux jours mon esprit s'occupe de ce jeune homme.

Elle embrassa sa mère et se coucha à côté d'elle dans son ancien lit qu'elle avait fait porter dans la chambre à coucher de madame Gunter.

Emeraude ferma les yeux pour dormir, mais en vain. Sa mère , qui , étendue toute la journée sur sa chaise, ne dormait guère la nuit, s'aperçut de l'inquiétude fiévreuse de sa fille et lui dit :

— Emeraude, mon trésor, tu es agitée; qii' as-tu?

— Je pense à Johanna, répondit-elle.

— Est-ce qu'elle t'a parlé aussi de mariage? demanda madame Gunter; elle m'en a étourdi les oreilles toute la journée.

— Elle t'a donc confié son secret ?

— Elle m'a confié que, le jour de tes fiançailles, ton père lui avait dit : Chère enfant, ce sera bientôt ton tour.

— Papa a raison, répondit Emeraude en se mettant sur son séant ; mais ce que Johanna ne t'a pas dit, c'est qu'on l'a demandée en mariage.

— A qui, ma fille?

• — A mon père. 11 doit t'avoir dit, comme

à moi, qu'un jeune fou était venu, il y a quelques jours ^ lui demander ma main. Il paraît que papa s'est trompé. Comme il pense toujours à moi, il a cru entendre mon nom. C'est pour Johanna que ce jeune homme est venu. C'est elle-même qui vient de me conter tout cela.

Madame Gunter, après avoir partagé le chagrin que cette histoire avait causé à son mari, était contente d'apprendre qu'il y avait malentendu.

— Ecoute, ma fille, dit-elle, moi aussi je voudrais que Johanna se mariât; mais il faut attendre le retour de ton père, car je doute fort qu'il se soit trompé à ce point; ton père sait ce qu'il dit et ce qu'il fait.

— Si tu tiens à savoir la vérité, j'en aurai le cœur net dès demain, répondit Emeraude.

— Et comment la sauras-tu ?

— Par le docteur Finner. Laisse-moi faire, mère. S'il est vrai que le jeune homme, qui, d'ailleurs, n'est ni sot ni fou^ soit amoureux de ma cousine, le docteur préparera les voies, et j'en dirai un mot à papa dans mes lettres ; sinon, qu'il n'en soit plus question. Moi, de

ma part, je ne te parlerai plus de cette histoire.

— Tu es la sagesse même, dit la mère, et maintenant tâche de t'endormir.

— Docteur, dit Emeraude dès que celui-ci parut le lendemain pour faire sa \isite journalière, vous savez qu'avant son départ mon père m'a donné plein pouvoir pour toutes ses affaires. J'ai donc à vous charger d'une mission confidentielle.

— Je suis à vos ordres, répondit le docteur.

— C'est une mission matrimoniale; il s'agit de faire nn mariage.

— Mauvaise affaire, dit Finner. Je ne me suis jamais mêlé de mariage. Ce n'est pas parce que je suis garçon; je ne juge pas les autres d'après moi; mais. ..

— Parce que vous ne croyez pas au bonheur du mariage, interrompit Emeraude. Soit! Les hommes ne sont pas créés pour le bonheur;

c'est VOUS qui me l'avez dit. Le mariage est un devoir.

— Comment ! s'écria le docteur étonné , vous en êtes là ! Permettez-moi de n'être pas de votre avis. Le mariage est un idéal, mais ce n'est que cela.

— Ainsi , reprit Emeraude, vous ne croyez pas qu'un homme, en se mariant, puisse vivre pour cet idéal ! . . . Pour la femme , toute honnête mère de famille vit idéalement et se sacrifie à son devoir.

— A moins qu'elle n'aime son mari, comme votre mère.

— Une honnête femme , dit Emeraude , aime toujours son mari.

— Chère enfant , répliqua le docteur après une pause , nous avons souvent devisé du mariage. Je crois que Dieu a créé la femme pour cette union. Quant à l'homme, il est à refaire.

— Ainsi, reprit Emeraude, vous ne croyez pas qu'un jeune homme , ayant fait serment de fidélité en face de Dieu et du peuple, puisse rester fidèle à ce serment?

Le docteur se gratta l'oreille et ne répondit

pas. Enfin , poussé à bout par Emeraude qui demandait une réponse, il dit :

— Je ne prétends pas que cet homme viole nécessairement son serment, mais il pourra en avoir envie plus d'une fois,

— Taisez-vous , s'écria Emeraude : vous calomniez votre sexe. L'homme n'aimerait-il une femme que pour sa beauté et sa jeunesse?.,. Mais une allumette chimique suffit pour détruire le plus beau visage!... Qu'est-ce donc qu'un mariage qui ne lie pas les âmes? Voyez plutôt mon père !

— Chère Emeraude, dit le docteur, le cœur de l'homme est un abîme! Votre père, outre son tempérament équilibré , est la bonté même : il mourrait plutôt que de causer la moindre douleur à sa femme. Vous ne connaissez pas l'attrait qu'exerce sur l'homme généreux ime femme faible , souffrante , qui , sans l'amour de son mari , eût, il y a longtemps, quitté cette terre.

— Ah ! docteur, s'écria Emeraude douloureusement affectée, vous me faites prendre les hommes en horreur. 11 n'y a donc pas d'exception ?

148 EMERALDE

— Votre fiancé , répondit Finner d'un ton malicieux. D'ailleurs^ à quoi bon cette discussion ? nous sommes d'accord : la femme est la \ictime de l'homme.

— Soit, dit Emeraude, et ce sont les hommes au cœur de femme qui vivent pour le devoir et le dévouement. Allons, docteur^ vous vous faites plus mauvais que vous n'êtes. Est-ce que votre vie n'est pas un dévouement de tous les instants ? Mon père n'a-t-il pas un cœur de femme? Voyons, mon ami, aidez-moi à rendre heureux deux êtres humains. 11 s'agit de Johanna.

— De Johanna! s'écria le docteur, je le veux bien, ne fût-ce que pour vous débarrasser d'elle. Mais, de grâce, ne parlons pas de bonheur pour le malheureux qui doit l'épouser. Après tout, nous avons le divorce. Et vous connaissez le jeune homme en question?

— De vue. Il aime ma cousine. Il s'appelle Walter.

A ce nom, le docteur jeta un regard profond, pénétrant et scrutateur sur Emeraude, en se disant à part soi : C'est un piège, une

finesse de jeune fille. Elle aime ce jeune homme et ne Yeut pas l'avouer.

Emeraude , devinant la pensée qui se reflétait dans le regard du docteur, sentit une légère rougeur effleurer ses joues. Mais , se faisant une contenance, elle dit :

— Docteur^ vous connaissez la seule finesse dont je sois capable : la franchise ! Il paraît que ce jeune homme languit, depuis un an, pour les beaux yeux de ma cousine; il n'eu détache pas les siens quand il est au théâtre , en face de ma loge, et il y est toujours. Il est venu, il y a quelque temps, faire l'aveu de son amour pour Johanna. Mon père, préoccupé, a cru que ce jeune poëte avait osé demander la main de sa fille , et l'a traité de maniaque ! C'est le premier acte de la comédie. Nous en sommes au second. Au troisième le mariage. D'ailleurs, toute la ville en parle; Johanna elle-même m'a répété cette version. Ce doit être vrai, car c'est vraisemblable.

— Fiez-vous donc à la vraisemblance !

s'écria le docteur. Je n'en crois pas un mot. Le vrai est simple, mais rarement vraisemblable.

— Vrai ou non, reprit Emeraiide, ma mère veut marier Johanna. Admettons que ce jeune savant n'aime pas ma cousine, qu'il en aime une autre ; c'est un homme , comme vous le dites si bien , c'est-à-dire un égoïste : eh bien , vous lui offrirez , non cinquante mille , mais cent mille florins; de plus le droit de citoyen à Francfort et une place de directeur à la loterie de la ville, rapportant quatre mille florins par an. Cela suffit pour faire une maison et des vers.

— Je dois une visite à ce jeune homme, répondit le docteur. Je veux bien lui parler mariage sans en avoir l'air.

Puis , regardant fixement Emeraude , il ajouta :

— Et s'il refuse?

— Alors, dit celle-ci en détournant les yeux pour échapper aux investigations du docteur, alors il faudra chercher un autre mari à Johanna, car, à l'entendre, il n'estde bonheur que dans le mariage. Allez, mon ami, acquittez-vous bien de votre mission; je compte sur vous.

Le docteur ne répondit que par un signe de

EMERAUDC \o\

tête affirmatif ; mais, en s'en allant, il se dit à part : Emeraude aime ce poëte; elle m'envoie pour savoir s'il consent à épouser une autre jeune fille. Quel abîme! quel gouffre que le cœur humain !

Le docteur Finner, qui adorait Emeraude comme si elle eût été sa fille, s'était déjà aperçu qu'elle n'aimait pas beaucoup son fiancé ; mais il fut surpris et un peu inquiet de découvrir sur le front de sa jeune amie un grain d'amour pour W alter. Finner connaissait les femmes. 11 savait que l'amour émerge d'abord chez elles commme un tout petit flocon blanc sur l'horizon bleu du cœur; peu à peu le flocon grossit et prend toutes sortes de figures imaginaires, tantôt délicieuses, tantôt monstrueuses, jusqu'à ce que l'horizon entier se couvre de nuées et que, du côté opposé, surgisse un point noir annonçant, soit un oraee qui passe, soit de mauvais jours pour longtemps. 11 croyait avoir

VU ce petit flocon blanc se dessiner dans le cœur d'Emeraude. 11 aurait juré qu'elle ne l'avait chargé de cette mission que dans l'intention de mettre à l'épreuve l'amour deWalter pour elle-même, et en cela il ne s'était trompé que de moitié. Au fond de son cœur, il faisait des vœux pour l'amour d'Emeraude, mais il craignait que le père Gunter ne consentît jamais à une telle alliance. Lui-même, se disaitil, a bien fait un mariage de ce genre ; mais les hommes, les meilleurs, sont infatués de leur mérite personnel. Gunter doit se dire : Moi, c'est différent, j'étais ceci, cela, ma famille descend de je ne sais plus quel grand hère, et puis nous nous connaissions dès notre enfance. Les situations ne sont jamais les mêmes, mais bien les sentiments. D'ailleurs, ajouta-t-il en entrant dans la maison deWalter, Emeraude est bien capable de sacrifier son amour à son devoir. Ce sacrifice flatterait l'opinion qu'elle a de sa force morale et la relèverait dans son propre esprit.

W alter répondit à la proposition du docteur par un sourire dédaigneux, en déclarant qu'il était décidé à ne jamais se marier, et qu'il al-

lait partir pour Schwalbach, respirer l'air des montagnes et boire de l'eau ferrugineuse.

En revenant de sa visite, le docteur se demanda s'il ne vaudrait pas mieux cacher la vérité à Emeraude. Pour qu'Emeraude oubliât tout-à-fait Walter et sa démarche, aussi hardie que romanesque, auprès du père Gunter, il eût suffi de lui dire que le jeune homme avait marchandé sur la dot, ou bien qu'il avait en vue une fille naturelle bien plus riche que Johanna. Je mentirais, se dit le docteur; mais il est permis de mentir pour épargner, soit un chagrin, soit une douleur à son ami. Ces considérations et bien d'autres encore occupèrent l'esprit de Finner pendant son trajet de la Sandgasse à la Mainzergasse. Mais, arrivé à l'hôtel Gunter, le naturel de sincérité reprit le dessus. Après tout, s'écria-t-il, si elle l'aime, quel mal ya-t-il? Pourquoi mettrai-je obstacle à son bonheur? Ce que je désire avant tout, c'est qu'elle soit heureuse. Si donc elle l'aime et que son père s'oppose à cette alliance, moi, de ma part, je dois faire mon possible pour qu'elle n'épouse pas Cormélius qu'elle n'aime pas, qu'elle n'aimera jamais. !

— J'ai enfin trouvé un homme comme moi, dit brusquement Finner en entrant chez Emeraude. M. Walter ne veut entendre parler d'aucune proposition matrimoniale, il ne se mariera jamais. D'ailleurs il part pourSchwalbach !

En prononçant ces paroles, Finner, de son œil, ne quitta pas l'œil d'Emeraude. Celle-ci, se sentant observée, ne sourcilla pas. Mais, à un pli de ses lèvres, à une palpitation involontaire du sein gauche, palpitation qui se mourait en faibles ondulations sur la soie de sa robe, le docteur crut voir le sourire intérieur de l'âme de la jeune fille. Il se rendit dans l'appartement de madame Gunter en se disant de nouveau : Elle l'aime ! le flocon blanc a grossi .

Johanna, qui avait vu le docteur revenir, le suivit de près ; elle entra chez Emeraude au moment où Finner la quitta.

— Chère cousine, dit mademoiselle Gunter, nous avons été induites en erreur. J'ai fait sonder l'esprit et le cœur de ce jeune homme, sans toutefois te nommer. Non-seulement il

i56 EMERAUDE

n'est amoureux de personne, mais il a déclaré qu'il comptait bien ne jamais se marier.

— C'est donc un tartuffe ! s'écria Johanna. Sans compter les yeux langoureux qu'il nous fait au théâtre, il paraît que, dans ses poésies (car ce monsieur se permet de faire des vers), il n'est question que d'amour idéal et de fidélité conjugale. Que sais-je, moi? Ce matin encore la Feuille de Conversation annonce que, dans la séance de clôture du Muséum^ le docteur Walter déclamera un psaume avec accompagnement de harpe par mademoiselle ïuschek.

Dans ce moment le jeune Cormélius entra, salua Johanna, baisa respectueusement la main de sa fiancée, et lui remit un paquet de papiers destinés à être envoyés au père Gunter.

— A-t-on jamais vu!... s'écria Johanna après avoir gracieusement répondu au salut de Théodore. David n'a fait des psaumes qu'après avoir été aimé par Bethsabée et la princesse Michelle. De quel droit le poëte Walter fait-il des psaumes? 11 n'a point encore, que je sache, tué trois cents Philistins dans un seul combat. Qu'en dites-vous, Cormélius? ajouta-

t-elle en passant le numéro de la feuille littéraire au jeune fiancé.

On a dit avec raison que l'amour-propre est inexorable comme le temps. Cormélius n'était nullement amoureux de sa danseuse; mais, depuis qu'il croyait avoir la certitude qu'elle l'avait trompé, il était dévoré de jalousie et il s'était bien promis de se venger de son trop heureux rival. Le jour même où Waller lui avait parlé, il se rendit auprès de Violande et l'accabla de reproches. La Parisienne voyant tout de suite le parti qu'elle pourrait tirer de la jalousie de son Allemand, loin de se défendre , fit de faux aveux et se laissa arracher le secret de sa faute. Non-seulement elle confessa avoir vu Walter depuis les fiançailles de Cormélius, mais, en essuyant une larme de crocodile, elle avoua qu'elle aimait le jeune poète depuis un an et qu'elle en était payée de retour.

— Lesarticlesque vous m'avez lus, s'écriat-elle, vous avez cru qu'il les publiait par esprit de justice ! C'étaient autant de preuves de la tendresse de notre liaison !

Cormélius eut un accès de jalousie furieuse;

mais, à la fin, mademoiselle Violande obtint un pardon plein et entier. Le jeune banquier ne croyait pas du tout forfaire à l'honneur en courtisant une autre femme que sa fiancée. Je n'ai point encore prêté serment de fidélité, se disait-il. La veille de mon mariage, en quittant la Française, j'avouerai tout à Emeraude, qui doit savoir qu'elle n'épouse pas un cœur neuf.

Dès que Cormélius entendit prononcer le nom de Walter, il prit le journal, parcourut l'annonce du Muséum, et dit :

— Ce jeune fat est bien présomptueux. Il s'expose à être sifflé comme un mauvais acteur.

Le Muséum de Francfort est une espèce de temple des arts; c'est une salle où, tous les quinze jours, la société d'élite de la ville se réunit (par abonnement) pour entendre de la musique sévère de tous les grands maîtres de l'Allemagne, tels que Haendel, Haydn, Bach, Mozart, Beethoven, Weber et Meyerbeer. Les maîtres étrangers ne sont nullement exclus. Entre les différents morceaux de musique, un poëte, un orateur ou un acteur récite, soit

des vers inédits, soit un article littéraire, soit des passages tirés des chefs-d'œuvres reconnus dans n'importe quelle langue. Les peintres et les sculpteurs ont un salon à part pour exposer leurs oeuvres.

Le Muséum de Francfort existe depuis quarante ans. Les séances ont lieu deux fois par mois, le vendredi soir. L'orchestre du théâtre, un des meilleurs de l'Allemagne, y exécute les plus belles œuvres de tous les maîtres ès-harmonie. Quant aux lectures, un comité en prend connaissance, sauf toutefois les improvisations ; mais les improvisateurs doivent être connus et porter un nom respecté.

Le Muséum est d'ordinaire closvers Pâques. Cette année-là, par suite de différents obstacles, la séance de clôture avait été remise d'un vendredi à l'autre. M. Walter avait annoncé un psaume qui devait être accompagné sur la harpe par mademoiselle Tuschek, la harpiste du théâtre, renommée pour sa grande et belle mémoire musicale. Il avait prié le comité de rayer son nom de l'affiche; mais celui-ci ayant insisté, et lui-même ayant résolu de quitter

Francfort, il consentit à réciter son poëme en guise d'adieux.

— Qui donc s'expose à être sifflé? demanda Finner rentrant au salon.

— Un nouveau psalmiste, répondit Johanna, en passant le journal au docteur.

— Attendons qu'il l'ail mérité, dit celuici. On dit, au contraire, que M. Walter est très-éloquent.

— L'éloquence, répliqua Cormélius, est l'art des grands trompeurs.

— Si l'on voulait siffler tous les trompeurs, tous les hommes faux, reprit le docteur...

— iN' importe, interrompit Johanna, celuilà sera sifflé.

— Vous lui en voulez donc bien? dit le docteur à Johanna, en jetant un regard d'intelligence à Emeraude comme pour lui demander si elle avait communiqué à sa cousine le refus de Walter.* Et, comme Emeraude, également par un regard, répondit affirmativement , le docteur ajouta : Prenez garde, mademoiselle Johanna; l'amour n'est pas loin de la haine. Laissez cela aux hommes. Quant à moi, je vais rarement au Muséum; mais j'irai

EMEUAUDE 161

vendredi, et si l'ami Cormélius a besoin d'uti bon sifflet...

— Ce n'est pas de refus, dit celui-ci en serrant la main au docteur. Je ne crois pas aux poètes. Puis, baisant de nouveau la main de sa fiancée, qui involontairement la lui retira, il envoya un gracieux salutà Johanna, et s'éloigna sous prétexte d'affaires.

Le docteur le suivit de près, Johanna, à son tour, se rendit auprès de sa tante, toujours en criant : Il sera sifflé ! il sera sifflé !

Emeraude, songeuse, mais savourant une de ces joies vagues et indéfinissables, ouvrit machinalement le paquet destiné à son père. En tête de la première feuille de papier qui tomba sous sa main (c'était un rapport de police), elle lut les deux lignes suivantes : « Mademoiselle Leclerc s'est rendue, à dix heures du matin, chez le docteur Walter, et y est restée luie heure entière. »

Le père Cormélius, après la menace qu'il avait faite, avait donné ordre à sa police de surveiller les allées et venues de la danseuse. Ce chiffon de papier s'était égaré dans les paperasses destinées à Gunter. En lisant invo-

lontai rement cette phrase, Emeraude, qui, un moment auparavant, nageait dans un rêve de poésie sans nom, fut pour ainsi dire réveillée en sursaut. La joie de l'homme ne se laisse pas définir, mais le chagrin a bien vite un nom, car il se traduit tout de suite par un mal physique.

Tout à l'heure, pensant à l'amour idéal de ce jeune homme, songeant qu'il venait de refuser un des plus beaux partis de la ville, et pour qui? pour une chimère poétique, Emeraude ne put s'empêcher de s'écrier : C'est beau ! c'est grand!... Car, ajouta-t-elle, il sait bien, m'aimât-il à la folie, que je ne puis devenir sa femme. Je ne le connais pas, je ne lui ai jamais parlé, sa famille m'est tout-à-fait inconnue, et pourtant il m'aime comme on aime un rêve, un poërae, un souvenir d'enfance. A ce rêve, à ce poëme, à ce vague souvenir, il sacrifie la plus belle réalité ! Encore une fois , c'est grand et c'est beau ! Quelle différence entre lui et Cormélius !

Cette pensée l'obsédait encore au moment où elle retira sa main à son fiancé, non pas par antipathie pour ce dernier, mais parce

qu'elle eût voulu serrer la main de W alter et lui dire : ('/est bien ! Il est encore de nobles cœurs, de vrais fils de Dieu; et si je ne puis devenir votre femme, je n'en resterai pas moins la fiancée de votre idéal !

Tout ce beau rêve venait de disparaître par une ligne d'écriture. La lueur empourprée de l'aube venait d'être dévorée par un rayon blafard du matin, un de ces faux rayons qui annoncent de la pluie pour toute la journée. Ob ! se dit-elle, le docteur a raison, le cœur de l'homme est un abîme. Je sais maintenant pourquoi il a refusé Johanna. Et moi, folle, qui croyais... Mais c'est moi qui suis poète, c'est moi qui rêve ! J'eusse été si heureuse d'être malheureuse pour lui ! J'eusse peut-être épousé Cormélius ; mais que de souffrances dans mes joies ! que de douleurs dans mon bonheur ! Et quel bonheur de lui dire cette douleur dans un regard !... Folle que je suis! Il aime une danseuse !

Et, rencontrant Johanna sortant de la chambre de madame Gunter, Emeraude, en l'embrassant, lui dit :

— Cousine, tu as raison. Je n'ai pas voulu

t' approuver devant mon fiancé, mais tous les hommes sont des tartuffes !

— Oh 1 il sera sifflé, répondit celle-ci.

Le vendredi soir, Emeraiide et Johanna étaient sur le premier banc de la salle du Muséum, tout près de l'estrade de l'orchestre et des lecteurs. Derrière elles, se trouYaient Corméjius et le docteur. La salle était comble. On débuta par une ouverture de Weber; puis, après un trio en mi bémol de Beethoven, on apporta une harpe et une table. Bientôt le docteur W alter, plus pâle qu'à l'ordinaire, les cheveux rejetés en arrière, tenant de la main droite un gant blanc, parut sur l'estrade, posa la main gauche sur la table, jeta un coup d'œil sur l'assemblée, et, après les préludes de la harpe, d'une voix pleine et vi- ])rante, il dit :

» Non ! les cieiix ne racontent pas ta gloire, o Dieu ! et la terre ne dit pas ta grandeur. . . »

Pendant qu'il parlait, mademoiselle Tuschek improvisait des accompagnements plus ou moins adaptés aux paroles, mais toujours tirés des bons maîtres que l'artiste savait par cœur.

« Ni le printemps avec sa blonde fraîcheur, ni l'été avec sa beauté de feu, ni l'automne avec ses moissons d'or, ni l'hiver avec ses blancs dômes de neige ne te proclament, ô Seigneur ! et ne disent ni ta justice, ni ta bonté, ni ta magnanimité.

« L'Océan a beau se courroucer et soulever des montagnes de vagues; l'ouragan, de ses tourbillons peut balayer l'herbe, la fleur, l'arbre, la forêt entière; en vain la terre vomit des torrents de flamme et engloutit des mondes dans ses gouffres : rien dans l'immensité, ni le soleil et ni la lune, ni le jour et ni la nuit, rien n'annonce qu'il est un Dieu.

« Seul l'homme, par le V^erbe, dit que tu es.

« Seul il te proclame son maître, son créateur.

« Seul il chante la sloire du Seigneur.

« Et seul, tu l'as créé pour avoir un témoin (le ta grandeur.

« Et tu l'as créé à ton image, presque ton égal, en lui dennant la raison, la liberté de douter de toi.

« Et, plus l'homme est puissant dans la lutte, plus il déploie de nobles forces dans le combat, plus il répand de son sang divin, suc d'infmi, sève d'éternité, plus enfin il a de raison : plus tu l'aimes, plus tu lui pardonnes !

« Car, dans la raison : c'est toi, ô Dieu! qui luttes contre toi. Tu es le mouvement et la vie, la pensée et le Verbe, la mélodie et l'harmonie, tout ce qui est grand, tout ce qui est beau, tout ce qui est bien.

« Gloire à toi d'avoir créé l'homme !

« Gloire à l'homme de t'avoir proclamé Dieu!

u L'ouvrier a fait l'œuvre afin que l'œuvre glorifie l'ouvrier.

« La nature entière n'existe que par l'homme.

» Le vent qui souffle, la mer qui mugit, leur voix ne se fait entendre que par l'oreille de l'homme.

« Si belle que soit la fleur, si gracieuse que soit la gazelle, si parfumée que soit l'herbe, ils ne sont que par le reflet de la raison humaine. La nature est la glace dans laquelle se mire l'esprit de l'homme, et l'esprit de l'homme est le cristal dans lequel se mire Dieu.

« Quand Dieu a voulu être, il a dit : — Créons l'homme, et créons-le à notre image.

« Et l'homme est immortel parce que Dieu l'est.

« Et la nature est éternelle parce que l'homme ne meurt pas.

<• Mais l'homme, pétri de boue terrestre et de gouttes de raison, autant dire de rosée divine, penche trop et trop souvent vers la terre. L'infmi se trouble par les vapeurs vertigineuses du fini. La matière monte, monte comme un flot de déluge, noie l'esprit et le traîne dans la vase fangeuse de la sottise et de l'égoïsme... »

Un fort sifflet se fit entendre dans la salle, La harpe , faisant un soubresaut , se cabra pour ainsi dire et rendit des sons discordants.

Walter s'arrêta un instant, mesura d'un œil hardi son antagoniste ; puis , élevant la voix et changeant de ton, il poursuivit:

i< Oui , il est des hommes déshérités , de vrais parias. Ce ne sont ni les pauvres ni les malades, ni les faibles de corps ; ce sont les hommes privés d'idéal divin.

« Leur tête n'est qu'un globe de ténèbres sans raison, cette lumière céleste.

« Et leur âme n'est qu'une chambre obscure pour faire ressortir ce qui brille à côté d'eux.

« Si fort que soit un ouvrier, ses œuvres ne se ressemblent pas toutes.

« Si grand que soit le Créateur, ses créatures ne tiennent pas le même rang,

« C'est le même Dieu qui les a faites; mais à l'une il a donné tout un foyer de lumières, à l'autre il n'a donné qu'une étincelle.

« Celle-là a toute une gerbe de rayons divins ; celle-ci n'en a qu'un épi.

« L'une porte sur son front l'auréole , le sceau de son Créateur ; l'autre ne porte rien ...»

Il s'arrêta de nouveau. Et toute la salle de trembler sous des applaudissements frénétiques.

VYO EMERAUDE

Puis, reconnaissant Emeraude qui venait de b.^aque- sa lorgnette sur lui, il changea encore de ton et de modulation, et poursuivit :

'<-■' « Mais, si le Créateur a donné à l'homme un souffle de son infini, à la femme il a donné son âme tout entière.

« Ce qui dans l'homme est égoïsme devient dévouement dans la femme. Ce qui dans l'homme penche vers la terre, s élève vers le ciel dans la femme. Pour elle, le sacrifice devient jouissance, et le dévouement du bonheur. Si l'homme est l'image de Dieu, la femme en est la transsubstantiation, rêve accompli de l'infini, poëme divin en chair et

en os.

« Qu'est-ce que la beauté réunie de tous les êtres animés et inanimés au ciel et sur la terre contre la beauté de la femme ?

« Qu'est-ce que la fraîcheur de l'aube, l'éclat de la rose, l'émail du pré , la limpidité de la source, l'azur du ciel et jusqu'à la sombre splendeur des bois, en présence de la vieree au front resplendissant d'idéal, au regard nageant dans l'infini, et dont la démarche

EMERAUDE iH

majestueuse seule trahit la fille de Dieu, sa création chérie, son œuvre de prédilection, la réunion de tout ce qui est idéalement beau, de tout ce qui est infiniment bien, de tout ce qui est divinement grand ?

i< Voyez-la qui s'arrête, élevant vers le ciel son œil chaste et voilé !

« Tous les rois de la terre se prosternent devant elle pour baiser l'ourlet de sa robe. (La harpe joua l'accompagnement de la sérénade de Don Juan.)

« La nature elle-même, violant ses lois, semble se prêter avec bonheur à la volonté enchanteresse de sa souveraine et se parer de tous ses attraits pour lui faire fête.

« L'ouragan, si violent d'ordinaire, semble retenir le grand souffle et n'envoie que des zéphyrs pour caresser sa chevelure, plus belle que toutes les couronnes, toutes les guirlandes de la nature entière.

« L'Océan, si indomptable, lisse son âpre surface pour l'inviter à se balancer sur ses vagues harmonieuses. (Ici la harpe exécuta un andante de Weber, tiré d'Obéron.)

« Les anges eux-mêmes, ces messagers de

Dieu, semblent descendre de leur char aérien pour mendier un regard d'amour à la créature de prédilection de leur maître. (Ici la harpe jouait la bénédiction nuptiale des Huguenots.)

« Et cette femme, plus belle que ce qui est beau, plus puissante que ce qui est puissant, plus voluptueuse que ce qui est voluptueux, cette femme daigne à peine jeter un regard sur ceux qui l'entourent, qui l'implorent, qui l'adorent.

« Arrière, dit-elle, la terre et ses vanités ! Arrière, la matière et ses vertiges ! Arrière, la volupté et ses morsures ! Arrière, tout ce qui est éojoïsme, calcul, intérêt! Arrière, fausses grandeurs et faux honneurs, tout ce qui est vain, fugace, néant!

« Moi, femme, je ne veux connaître que l'abnégation, le sacrifice, le dévouement, l'infini, la Vertu enfin.

« Arrière, vous tous qui me parlez de ma beauté pour la ternir de votre haleine, pour la souiller de votre souffle ! ;

€ Elle est à la vertu !

« Je n'aimerai qu'un seul homme, un second moi-même, et lui serai fidèle.

« En restant fidèle épouse , je conserverai ma pudeur, la seule et vraie virginité, la virginité de l'âme.

« L'amour pour moi n'est point une volupté, mais une incarnation idéale, une consubstantialité divine, un devoir pour élever des âmes qui témoignent de la grandeur de l'humanité.

« Par la vertu, je ne suis plus une faible femme, le jouet des passions de l'homme, mais son égale, plus encore, son supérieur.

« Du plus profond des abîmes, je m'élance, d'un bond, au plus haut des empyrées.

« Je reste pure de corps et d'âme, vierge de toute souillure, de toute convoitise.

« Par la vertu, cet idéal de l'amour conjugal, je deviens un corps spiritualisé , une forme surnaturelle, une portion d'infini, une vraie image de Dieu.

« Aussi, nulle poésie sans la femme! nul bonheur sans la femme ! nulle existence remplie sans la femme ! nulle sainteté sans la femme !

« Et la femme, c'est la vertu 1

174 EMERAUDB

• . « Et la vertu, c'est Dieu sur la terre. »

Pendant le dernier mouvement, mademoiselle Tuschek, glorieuse du panégyrique de son sexe, oubliant sa harpe, restait, bouche béante, suspendue aux paroles de l'orateur dont la voix fatiguée fut couverte d'une triple salve d'applaudissements.

Emeraude baissa les yeux, elle sentit le regard brûlant de Walter. Quand celui-ci eut disparu, elle dit à Johanna : ^

— Tu t'es trompée, c'est im David : il vient de vaincre les Philistins.

S'il est un beau spectacle pour l'observateur psychologue, c'est une belle âme luttant courageusement contre des sentiments, contre des passions qui l'envahissent. C'est un combat à outrance entre la raison et le cœur. Si fort que se croie l'homme, si grande que soit la connaissance de soi-même, l'issue de cette lutte est longtemps douteuse, et la victoire se déclare presque toujours par une intervention supérieure, en dehors e'c au-dessus des prévisions humaines.

C'est qu'il n'est donné à aucune créature de se connaître parfaitement. La raison a beau posséder la faculté de se refléter dans sa propre transparence, elle arrive toujours à un fond obscur, inconnu, que l'œil divin seul sonde

et reconnaît. L'homme, guidé par les clartés célestes de la raison, a beau descendre dans l'abîme de son cœur, toujours il arrive à un point où, pris de vertige, il chancelle et se hâte de rebrousser chemin ; heureux s'il ne tombe pas dans le gouffre où il n'y a plus ni raison , ni lutte, ni sentiment.

Que personne ne se vante d'être son propre maître ! que personne ne se glorifie de sa vertu, ni des victoires qu'il a remportées sur luimême I « Rien n'est fait, a dit César, quand il reste quelque chose à faire. » A l'homme, il reste toujours à faire jusqu'au dernier moment de sa vie.

Certes, avec l'âge, les vertiges de la passion troublent moins l'œil intérieur; mais les passions changent continuellement de nature. Il n'est pas dit qu'un vieillard soit hors de page parce qu'il a été plusieurs fois vainqueur. Tel revient sain et sauf de cinquante batailles et trouve la mort avant son temps par une mouche qui le pique. Il en est de même de l'âme : pour avoir été grande et pure, il n'est pas sûr qu'elle le soit toujours.

C'est, d'ailleurs, l'essence de la vie. Vivre,

même à quatre-vingt-dix ans , c'est lutter ! Quand l'homme n'a plus rien à combattre, soit en dehors, soit en dedans de lui, il est mort, qu'il respire ou non.

Il n'est même pas sûr que la vie de la plante ne soit également un combat, moins visible, moins violent, mais toujours un combat. Certaines fleurs ne vous regardent-elles pas avec des yeux qui disent : Aimez-moi , cueillezmoi! Qui sait si, dans ce moment, l'instinct, c'est-à-dire l'esprit de cette fleur, ne lui crie : Mais, malheureuse! t'aimer, te cueillir, c'est te tuer ! Une demi-heure après tu seras fanée, jetée au vent, emportée au néant ! — Qu'importe ! répond la feuille empourprée , qu'importe la mort, pourvu que je sois aimée, et aimée d'un être que j'aime à mou tour !

Il est certain que le cheval ou le chien , se sacrifiant pour l'homme, a des hésitations; il recule, avance, recule de nouveau pour faire enfin le saut périlleux. Que nous font, d'ailleurs, la nature et ses créatures privées du Verbe? Si nous leur prêtons des sentiments, si nous croyons voir en elles l'éternel combat entre l'amour et la raison , entre l'égoïsme et

î'Tfe EMERAUDE

le dévouement, entre la vie et la mort, c'est que nous leur attribuons une partie de notre existence, c'est que nous aimons à les animer de notre souffle, afin de les élever vers nous, au lieu de nous abaisser vers elles.

Qui sait si Dieu ne joue pas avec nous le même jeu ? Qui sait si ces combats et ces luttes ne sont pas les reflets de sa propre nature ? Qui sait si la raison des raisons, la logique des logiques, le Verbe des verbes, n'a pas à lutter contre des sentiments impénétrables, insaisissables à nos sens bornés , à notre esprit obscurci ? Qui sait si Dieu n'est pas une volonté toute-puissante, surgissant de sa propre lutte, jaillissant de sa propre victoire?

Emeraude n'était fière ni de sa beauté, ni de sa jeunesse, ni de sa fortune. C'était, comme eût dit Tertullien, une glorieuse de raison^ une de ces âmes quiètes et élues, vivant dans leur propre contemplation, heureuses par la conscience de leur vertu. Elle était fière de n'avoir jamais causé le moindre chagrin à ses parents; elle était fière de faire du bien à sa cousine,qui ne demandait pas mieux que d'être envieuse et ingrate ; elle était fière de sa ferme volonté de sacrifier son bonheur et sa vie au bonheur et à la vie de son père et de sa mère; elle était fière enfin de sa raison, qui jusqu'alors l'avait préservée de toutes les petitesses, de toutes les vanités de jeunesse, s'attachant

aux plus belles âmes comme autant de plantes parasites, au risque de les étouffer. Habituée de bonne heure à s'observer, à opposer la volonté du bien aux étreintes du mal, Emeraude croyait finir sa vie dans cette quiétude perpétuelle, sans pa\er son tribut aux passions du cœur. Quand , en sa présence , on racontait une histoire dont l'héroïne était critiquée comme manquant, soit de jugement, soit de raison , Emeraude se disait : Dieu merci , il n'est pas à craindre que cela m'arrive. Et plus elle devenait sévère pour elle-même, plus elle était indulgente pour les autres. Il y avait, il est vrai, un certain orgueil dans cette indulgence, car, en pardonnant les fautes et les faiblesses d'autrui, elle pensait : Moi, je suis une exception. C'est ainsi qu'elle pardonnait les paroles imprudentes, parfois les démarches inconvenantes de Jolianna, en se disant : La pauvre fille ! elle n'a pas pour un centime de raison. Ce fut également par orgueil qu'elle consentit à devenir la fiancée de Cormélius. Il est vrai, se dit-elle, que je ne l'aime pas, mais je suis assez forte de caractère, et j'ai assez de raison pour faire mon devoir, pour

aimer mon mari , ne fût-ce que pour faire plaisir à mes parents.

Ces sortes de caractères féminins sont moins rares qu'on ne pense. L'homme, de bonne heure, apprend à connaître ses faiblesses et sa condescendance pour ses passions; si imbu de sa propre valeur qu'il soit, il se surprend, tout jeune encore, sur des actions, sinon de couardise, du moins de faiblesse pour des femmes indignes. Mais une jeune fille pudique et vertueuse, qui n'a jamais eu une mauvaise pensée , dont les rêves mêmes sont purs de toute faiblesse, de toute convoitise, pour laquelle, comme dit un proverbe allemand , « le ciel est couvert de violons joués par des anges derrière les nuées; » la vierse, en un mot, a le droit de croire en sa force et de promettre des dévouements au-dessus de la vaillance d'un cœur d'homme. Aussi la déception est-elle terrible pour ces âmes d'élection quand elles se découvrent une passion rabaissant leur orgueil , quand elles perdent, sinon leur estime, du moins la foi dans leur persévérance. Qui donc a essayé de décrire le moment où la femme mariée, fière de sa

vertu, découvre dans son cœur un amour adultère? Balzac, je crois, dans le Lys dans la vallée. Ce moment n'est ni moins douloureux, ni moins poétique pour la vierge qui, se confiant dans sa vertu idéale, sent subitement un amour émerger lentement des flancs de son cœur, puis monter, monter toujours pour menacer de ses bouffées incendiaires la rai- Bon, le jugement et jusqu'à la vie.

C'est que tout orgueil est un crime de lèsesouveraineté ; l'orgueil de la raison n'en est pas moins de l'orgueil. Dieu semble dire à tout être humain : Souviens-toi que tu n'es qu'un homme , abandonné à tous les hasards, ballotté, brouetté, fouetté par toutes les passions, et que jamais tu n'es sûr de dire aujourd'hui ce que tu ressentiras demain I

Malgré le rapport sur la liaison de Walter avec la danseuse, Emeraude sentait qu'elle aimait ce jeune homme. Elle savait lutter. Elle espérait bien qu'à force de raison et de réflexion elle parviendrait à combattre, à vaincre ce commencement d'amour. Elle se trompait. Depuis la soirée du Muséum, elle avait des doutes sur elle-mrme. Cet homme, se disait-

elle, n'est pas un tartufe. Et, d'ailleurs, qu'il soit ou non une exception, toujours est-il qu'il a du talent, du cœur, de l'avenir. C'est à sa femme de lui donner ce qui lui manque.

Peut-être serait-elle parvenue à l'oublier, n'eût été la comparaison que son esprit, malgré elle, établissait tous les jours entre Walter et Cormélius. En fait d'amour, les absents n'ont pas toujours tort. Emeraude voyait les défauts de Cormélius présent ; de Walter absent, elle ne voyait que les qualités.

Cormélius s'était bien aperçu de l'indifférence d' Emeraude pour lui : parfois, quand il lui prenait la main, elle la lui retirait brusquement en frissonnant. Dabord il attribua ce mouvement à un sentiment exagéré de pudeur virginale ; mais bientôt, n'admettant pas qu'on pût ne pas l'aimer, il essaya d'exciter la jalousie de sa fiancée en coquettant avec Johanna, à laquelle il disait des douceurs, des compliments sur sa beauté et sur son caractère aimab'e. Johanna accepta la cour de Cormélius avec la meilleure grâce du monde et y répondit de même. Emeraude assistait à ce spectacle comme une étrangère. Elle comprit

l'intention de son fiancé et ne fut pas dupe de sa cousine , qui , au fond . était enchantée d'attirer l'attention du riche et beau Cormélius. Une seule idée dominait l'esprit d Emeraude : faudra-t-il écrire à son père et lui faire l'aveu, sinon de son penchant pour Walter, du moins de son indifférence pour Cormélius? Quant à sa mère , toujours souffrante , Emeraude était décidée à ne jamais lui parler des chagrins de son cœur, bien que plus d'une fois déjà madame Gunter lui eût dit :

— Ma fille, tu perds ta gaieté, qu'as-tu?

— C'est parce que papa ne revient pas , répondait-elle en couvrant de baisers le visage de sa mère.

Il est certain, se disait Emeraude, que mon père rompra ce mariage dès qu'il apprendra que je n'aime pas Cormélius et que je n'espère pas l'aimer plus tard. Mais consentira-t-il à s'informer de ce jeune homme, dont la famille est peut-être indigne de la nôtre? ïl le fera pour l'amour de sa fille ; mais alors, c'est lui qui se sacrifierait pour moi . Où serait le mérite d'Emeraude? Et à mesure que la pauvre fille agitait ces questions et ces doutes,

le flocon blanc grossissait , montait et envahissait son cœur. Enfin, se dit-elle, attendons ; mon père ne peut tarder à revenir.

Ce jour-là même, une lettre de Gunter annonça à sa fille que l'empereur d'Autriche lui avait soumis une question hanséatique en le nommant juge arbitre. A son grand regret, Gunter ne pouvait pas refuser cet honneur, d'autant moins que, pour la question patriotique de Francfort , il attendait à Vienne une réponse du cabinet de Berlin. « Peut-être, ajouta-t-il, serai-je forcé de faire une excursion à Hambourg. Mais, Dieu merci, malgré le chagrin que j'éprouve de n'être pas avec vous, âmes chéries, le voyage a fait du bien à ma. santé. J'espère que ma fille Emeraude, heureuse à côté de son fiancé, regrettera un peu moins l'absence de son père qui l'aime de loin comme de près, et qui l'aimera toujours comme son ange et sa vie. »

Cf^tte lettre fut un coup de foudre pour Emeraude. Gunter était pour elle plus qu'un; père, c'était un ami dans le cœur duquel elle eût pu épancher ses doutes et ses douleurs, avec lequel elle eût désiré débattre longuement ses devoirs et ses droits, toutes les raisons de ses actions , toutes les chances de son avenir.

Emeraude avait les larmes aux yeux en annonçant cette nouvelle à sa mère, et celle-ci, frappée de l'affliction de sa fille , lui envoya le docteur pour la consoler.

— Mon enfant , lui dit Finner en sortant de la chambre de madame Gunter, votre mère m'envo'e auprès de vous. Elle est inquiète de votre santé ; elle dit que vous avez des insomnies et que vous pâlissez à vue d'œil.

Emeuaiide rougit, car elle croyait avoir bien caché à sa mère les sentiments naissants dé son cœur.

— Ma fille, poursuivit le docteur en prenant le pouls d'Emeraude, yous savez que je suis un médecin psychologue. H y a quinze jours que j'ai reconnu les prodromes de votre mal, j'ai voulu attendre que les symptômes en fussent nettement accusés ; le moment est venu de m'occuper de votre guérison, car vous êtes réellement malade.

Emeraude arracha son bras de la main du docteur et se couvrit la figure de ses deux mains en se laissant tomber dans un fauteuil.

— Enfant, s'écria le docteur, vous aviez donc cru pouvoir me cacher une douleur? D'ailleurs, je remplace à cette heure votre père, mon unique ami. Depuis son départ, je sais que vous aimez le jeune homme qui est venu vous demander eu mariage et que nous avons admiré au Muséum. Vous luttez contre vous-même, et si vous continuez de jouer avec ce feu dévorant, vous compromettrez sérieusement votre santé et le bonheur de tous ceux qui vous chérissent. J'ai suivi pas à pas

cette passion et cette lutte, car je connais votre âme. Vous étiez fière d'obéir à votre père; vous avez cru, à force d'amour filial, pouvoir aimer votre fiancé , et voilà que tout ce bel édifice de dévouement menace de s'écrouler sous l'incendie du cœur, qui, de ses langues de feu, atteint déjà les combles de la raison.

— De grâce, docteur, s'écria Emeraude, ne donnez pas un nom à des sentiments que je n'ose pas avouer à moi-même.

Puis, d'une voix sanglotante et profondément altérée, elle ajouta :

• — Vous le savez, docteur, je ne suis ni faible ni égoïste. Vous et mon père, vous m'avez appris de bonne heure que la vie la plus heureuse n'est qu'un enchaînement de déceptions et que notre destinée n'est qu'une lutte de tous les instants. Ce qui fait ma douleur, ce qui m'arrache des larmes (et ce n'est pas la première fois, docteur, que je pleure), c'est de voir que toute sagesse n'est que fatuité , que toute raison n'est que vanité , que toute fierté n'est que présomption. La voilà , cette créature que vous appeliez déesse de la Raison^ la voilà esclave d'un sentiment qui

fond sur elle comme l'éclair du ciel, comme un tison incendiaire, et qui lentement, mais sûrement , couvre de fumée et sa sagesse et sa raison. Quand j'ai éprouvé la première étreinte de ce mal , il m'a semblé sentir une main glacée frôler mon cœur, puis soudain le froid est devenu du feu brûlant. La douleur a sa volupté : l'âme, en souffrant, se sent. Je me flattais de rester maîtresse de ces petites morsures, je croyais pouvoir les évoquer et les bannir à ma volonté. Là fut mon erreur ! C'est comme si dans mon cœur j'avais couvé des serpents. Chaque jour, chaque heure, chaque minute, ils grandissent, se multiplient, se déroulent; leurs mouvements, d'abord lents, cadencés, gagnent tous les jours en désordre, en impétuosité, au point que mon cœur, devenu trop petit, menace d'éclater. Oh ! que ne puis-je me l'arracher et le fouler aux pieds ! Il est des moments où je me hais , où je me méprise, où je me maudis!

Puis, se levant brusquement et toute en feu, Emeraude poursuivit d'une voix stridente et presque railleuse :

— Car cet homme , je ne le connais pas ,

je ne lui ai jamais parlé , je ne sais pas d'oii il vient. Est-il seulement l'honnête fils d'une mère honnête? Voyez-Yous Emeraude, la fille du bourgmestre Gunter, s'énamourer comme «ne aventurière, du premier venu, parce qu'il a rimé cœur avec douleur^ femme avec flamme^ et larmes avec charmes! Avez-vous jamais cru votre amie si folle? tranchons le mot, si sotte, si absurde, si peu maîtresse d'elle-même? Docteur, je puis bien vous le dire, je suis tout cela à la fois. J'aime M. Walter, un jeune homme qui ne m'a jamais adressé la parole, je l'aime malgré moi, je l'aime de haine. Oui, je le hais, parce qu'il fait honte à ma raison, parce qu'il humilie ma fierté, parce qu'il attente à ma liberté , car je ne m'appartiens plus ! Allez donc dire à mon père et à ma mère que l'unique fille qu'ils chérissent, qu'ils ont élevée dans le velours et la soie, à laquelle ils ont prodigué toute une vie de tendresse, dont ils ont suivi les pas depuis vingt ans en jonchant de fleurs tous les chemins, tous les sentiers par où elle passait, une fille pour laquelle tous deux ils donneraient leur vie sans sourciller -, allez donc leur dire qu'un aventurier

sans feu ni lieu, peut-être sans Dieu, qui a passé par la ville il y a quelques trois semaines, la leur a enlevée ; qu'elle n'existe plus pour eux, et qu'elle s'est laissée emmener sans faire la moindre résistance ! C'est impossible ! diront- il s ; nous connaissons notre enfant, notre Emeraude ! Eh bien , cela est pourtant ! Emeraude n'est plus la fille de Gunter le bourgmestre; son cœur appartient à un étranger. Elle a résisté, il est vrai, elle résiste encore ; mais elle est sur le point de perdre ou sa raison ou sa liberté.

Et, fondant de nouveau en larmes, Emeraude se rassit et cacha son visage dans un mouchoir tout trempé de pleurs.

— Je savais tout cela, répondit le docteur d'un ton calme et paternel ; et pendant que vous vous lamentiez, moi, j'ai songé à la guérison.

— Ah! vous voulez me guérir! s'écria Emeraude en jetant son mouchoir ; et si je ne veux pas être guérie 1 D'ailleurs, mon ami, ajouta-t-elle d'une voix adoucie, je vous défiie de cicatriser la blessure béante, sinon de mon cœur, du moins de ma raison. Est-ce que je

ne connais pas le remède auquel vous avez songé ? Mais je n'ai qu'à écrire à mon père et lui dire que je n'aime pas M. Cormélius, — pauvre jeune homme ! — et que j'aime n'importe qui, car c'est un n importe qui! Mon père me répondrait : Laisse-là ton Cormélius, et épouse ton n'importe qui. En serais-je guérie? gagnerais-je dans mon propre esprit? Ne serais-je pas, moi Emeraude, un être faible, une femme ordinaire qui s'est laissée abattre par un serrement de poitrine, qui, comme la première donzelle venue, s'est affolée d'un jeune damoiseau; en un mot, qui n'a pas su se vaincre elle-même? C'en est fait à jamais de l'opinion que j'ai de moi et de mon sexe! Nous résistons à deux, à dix, à vingt hommes ordinaires; nous cédons, du moins dans notre faible esprit, au vingt et unième. La seule pensée que j'aie pu sauver de mon naufrage, c'est que la femme n'échappe à l'amour de celui-ci que par l'amour de celui-là !

— - Après ? dit le docteur, où est le mal ? et pourquoi vous flattiez-vous de faire une exception ? La grandeur de l'homme consiste précisément en cela, que, d'une défaite même, il

fait un élément de victoire. Chère enfant, écoutez-moi de sane-froid. Certaines blessures, pour être guéries, ont besoin d'être élargies. Quand une cloche fêlée perd ses sons naturels, on agrandit la fente : ce n'est plus le même son, mais parfois il devient plus clair, plus liarmonieux. Loin de vous blâmer parce que ^ous aimez, je désirerais que vous vous abandonnassiez complètement à Aotre amour. Loin de fuir ce jeune homme, il faut faire sa connaissance; il faut !e voir, lui parler, discuter avec lui pendant des heures entières, et si, an bout d'un mois de causerie, vous l'aimez encore, il faut l'épouser, vivre pour et avec hii!

— Vous aussi, docteur! dit Emeraude; et (]ue pensera mon père de sa fille ?

— Ecoutez toujours, interrompit Finner.

Je vous ai bien dit que je me suis occupé de votre mal; je ne connais pas plus que vous ce jeune homme. Il a du talent, mais cela ne suffit pas. Il est à Schwalbach avec un de mes amis; il ne doit pas être très-malade, c'est plutôt une cure d'agrément. 11 loge à l'hôtel de l'Allée. Je vais ordonner à votre mère d'at-

194 EMERALDE

tendre votre père à Schwalbach. Les bains ferrugineux ne peuvent pas lui faire de mal, elle en prendra d'ailleurs à son aise. Vous logerez dans le même hôtel et vous dînerez à la même table d'hôte, comme tous les baigneurs. Là, vous verrez ce jeune homme tous les jours ; le médecin de la source, mon ami, vous le présentera ; vous lui parlerez, vous vous informerez de sa famille. Avant tout, ma fille, il faut qu'il soit l'enfant de parents honnêtes. J'ai bien vu le fils d'un honnête père dégénérer, devenir même infâme ; mais rarement fils de coquin devient un parfait honnête homme. L'homme est comme l'arbre : quand un tronc est desséché, il a besoin d'une Ejrefîe et d'une sève étrangères. Qu'il soit pauvre, tant mieux ! La fortune, loin d'être une noblesse, est presque une tache dans un homme. La plupart des fils de familles riches sont autant de folles plantes venues en des terrains trop gras; elles meurent avant le temps, ou perdent de bonne heure leurs feuilles et leurs fleurs. Cormélius, votre fiancé, trouvera très-naturel que vous le quittiez pour soigner votre mère; il ira d'aileurs vous voir à Schwalbach, vous tenir com-

KMEKAUDE 195

pagnie à table d'hôte, en face de M. W alter. Les hommes , vus de près , sont rarement grands. Vous arriverez, vous verrez, et peutêtre, comme César, vous vaincrez.

Mais si, au bout d'un mois, de qumze jours seulement, votre amour, loin de diminuer, persiste, grandit, et que M. V\ alter, par sa famille, soit digne de devenir le fils de mon ami, je me charge, à moi tout seul, du consentement de votre père.

— Et si ce jeune homme est indigne de devenir le gendre de mon père ? demanda mademoiselle Gunter.

— Alors, Emeraude, répondit le docteur, il faudra vaincre, au risque même de mourir.

• — Docteur, s'écria Emeraude en lui sautant au cou, vous êtes un homme! A vous seul,^ vous avez plus d'esprit que nous tous. C'est simple, mais c'est grand, ce que vous venez de dire.

— C'est parce que je vous aime que j'ai pensé à cela, répondit Finner tout ému.

— Oui, dit Emeraude, moi aussi j'aurais trouvé quelque chose pour ceux que j'aime. Mais j'avoue que, pour moi, j'avais beau cher-

cher. Il paraît que l'amour n'inspire l'âme que pour l'objet aimé.

— Et voilà la grandeur incommensurable de Dieu, dit le docteur. Imaginez-vous, lui qui aime tous les êtres, que d'amour et que d'esprit! S'il n'aimait que lui, il ne serait pas Dieu, et il ne serait pas l'esprit, c'est-à-dire l'infini !

Schwalbalch est un étroit et long village encaissé dans une vallée du Taunus, à trois lieues de "Wiesbade. Des montagnes boisées, se pressant l'une sur l'autre comme des moutons de Panurge , l'entourent de tous côtés. La vallée, espèce de Delta enrubanné de prairies, est parsemée de sources ferrugineuses, qu'on appelle sources d'acier j, très-abondantes et très-savoureuses au goût. L'hôtel de l'Allée, le plus vaste de l'endroit, est adossé contre la montagne. Du côté de la ville, on monte deux étages pour se trouver de plain-pied avec la terrasse en gradins, sur laquelle les baigneurs prennent leur café après le dîner, à une heure, aux sons d'une musique d'harmonie.

Le second jour de leur arrivée à Schwal-

bach, Emeraude et sa mère, conduites par le médecin de la source, furent placées à la table d'hôte en face de Walter et de son jeune ami. Comme Walter était déjà en rapport d'amitié avec le médecin, celui-ci s'empressa de le présenter à madame et mademoiselle Gunter.

Cette présentation faite, chose naturelle d'ailleurs aux eaux entre convives de la même table, la conversation suivit son cours ordinaire, Euieraude, quoique habituée aux discussions littéraires et politiques, s'était proposé d'écouter plutôt que de parler. Quant à Walter, il était tellement abasourdi de voir Emeraude et sa mère vis-à-vis de lui, que pendant tout le dîner il resta plongé dans un silence de contemplation. Il avait de bonne foi renoncé au bonheur de pouvoir jamais dire à Emeraude ce qu'il ressentait pour elle. N'était-elle pas promise au fils du second bourgmestre? Savait-elle seulement qu'un jeune penseur, presque obscur, ne vivait et ne respirait depuis dix ans que pour elle? Le sût-elle, que lui importait? Une demoiselle si bien élevée, si belle et si riche qu'Emeraude, n'arrive pas à l'âge de vingt et un ans, sans savourer à larges

traits l'encens enivrant des hommages répandus sur son chemin, par de jeunes prétendants à sa main, aussi poètes, aussi amoureux que lui, plus riches, plus beaux, mieux doués sous bien des rapports que lui ! Profiter de ce hasard pour déclarer mon amour, ce serait, pensa-t-il, ou m'exposer au ridicule par un refus, ou bien commettre une action déloyale, en cas que mes sentiments fussent partagés. Car elle est fiancée , elle a donné sa foi 1 M. Gunter, au su de tout le monde, aime trop sa fille pour lui avoir fait la moindre violence.

Il ne restait à W alter que l'alternative, ou de paraître indifférent à la présence d'Emeraude, venue probablement pour soigner la santé de sa mère, ou d,e quitter l'hôtel de l'Allée^ sinon la ville de Schwalbach.

Le premier parti parut à Walter au-dessus de ses forces. 11 ne pouvait regarder Emeraude sans se troubler ; il ne pouvait non plus s'abandonner en sa présence à toute sa verve habituelle, de peur d'avoir l'air de vouloir briller et de faire de l'effet sur elle. 11 résolut donc de quitter l'hôtel. Il le quitta en effet;

mais il revint bien vite prendre sa place à la table en face d'Emeraude. Après tout, se dit-il (les amoureux trouvent toujours les raisons voulues en faveur de leur passion) , pourquoi fuir le danger ou plutôt le bonheur ? Et puisque Dieu me fait la grâce de la contempler et d'entendre la musique de sa voix, pourquoi ne profiterais-je pas de ce hasard céleste? C'est toujours autant de bonheur gagné.

D'ailleurS;, Walter avait encore un dépôt sacré à remettre à Emeraude de la part de Bathilde. I] s'était proposé de le lui envover après son mariage avec Cormélius; mais puisque le hasard l'avait mis en présence de l'élue de son cœur, il résolut de faire venir ce précieux legs afin de le lui remettre lui-même.

Quant à Emeraude, elle était d'abord tout étonnée de se voir si calme en face de ce jeune homme. Naguère les sentiments, débordant de son cœur, menaçaient de noyer de leurs fïots bouillonnants jusqu'à sa raison; mais, à peine arrivée à Schsvalbach, Emeraude sentit la paix rentrer dans son âme. En écoutant Walter parler politique, littérature, futilités sociales.

elle se disait intérieurement : Le docteur Finner a raison, le courage grandit en face du danger ; non-seulement je me sens la force de soutenir le regard de ce jeune homme, mais je découvre en lui de petits défauts qu'il partage avec tous les jeunes gens de son âge. Pendant huit jours, Emeraude se levait de table, contente d'elle-même, non toutefois sans désirer voir venir VValter prendre le café avec elle sur la terrasse. Son âme calme et sereine se baignait, pour ainsi dire, dans une mer de félicités ridée à peine par la brise du matin. Pas la moindre étreinte du cœur, pas le moindre nuage dans l'esprit. Emeraude était heureuse à côté de sa mère, en face de M. Walter.

Quant à madame Gunter, prévenue par le docteur, elle se prêtait à tous les caprices de sa fille, et quand Emeraude lui parlait de l'épanouissement de son bien-être, elle l'attribuait, en souriant, à l'air des montagnes et à la société agréable du docteur Walter et de son ami.

Toutefois Emeraude n'osa pas rechercher la cause de cette subite transformation. De temps

en temps elle se demandait si elle était guérie de son amour ; mais elle ne pouvait nullement répondre à cette question. Dans ce moment, il est vrai, son cœur était d'accord avec sa raison ; mais devait-elle cet équilibre au bonheur de voir et d'entendre Walter, ou bien à l'absence de tout désir, de toute lutte? Ce fut là la question .

Un jour, • — son fiancé venait d'arriver, — Emeraude ne dîna pas à la table d'hôte. Dès l'apparition de Cormélius, Emeraude frémit malgré elle. Pendant le dîner, elle fut prise d'un mal de cœur et ne put se décider à goûter de rien. Plus Cormélius l'accablait d'attentions, plus elle se sentait mal. Le médecin, qui fut appelé, attribua ce malaise aux bains, qui ont la réputation d'attaquer les nerfs pendant les premiers huit jours de la cure.

Emeraude, qui depuis un mois faisait des études sur elle-même, se dit tout haut : Il est certain que je n'aime pas mon fiancé ; sur ce point il y a certitude, et, dès l'arrivée de mon père , je lui en ferai part , c'est mon devoir.

Cormélius parti , elle essaya de ne pas

reparaître à la table d'hôte. Mais son dîner lui parut détestable, elle n'eut point d'appétit, et elle se coucha avec un violent mal de tête.

Le soir elle sortit suivie de son domestique. A la promenade, autour des sources^ elle rencontra Walter plus pâle qu'à l'ordinaire, qui la salua. Elle rougit violemment et rentra de très-mauvaise humeur.

Le lendemain elle ne put attendre le moment du dîner; elle était une des premières dames à la table. Mais Walter ne vint pas. Emeraude sentit son cœur bouillonner et se soulever. Ces serpents dont elle avait parlé au docteur, et qui depuis son arrivée à Schwalbacli avaient disparu, n'étaient qu'assoupis; leurs langues papillantes léchaient, mordillaient sa gorge et lui serraient le cou au point d'empêcher la respiration. Elle étouffait. Les amis de Walter avaient beau faire assaut d'amabilité et s'informer cordialement de sa santé et de celle de sa mère, Emeraude répondait à peine du bout de ses lèvres frémissantes. C'en était fait du calme de son cœur, de la quiétude de son esprit ; elle venait d'acquérir le certitude qu'elle

n'avait dû tout ce bonheur passager qu'à la présence de Walter.

Elle rentra, et, se jetant machinalement sur le canapé, elle s'écria :

Malheureuse ! ce jeune homme dispose de ma vie ! Pauvre père ! — car sa première pensée était toujours pour son père. — Oh! poursuivit-elle en essuyant une larme, qu'aije donc fait de mal pour n'être plus la maîtresse de ma volonté, pour tomber en esclavage, moi qui croyais à la liberté? Ce n'est donc qu'un mot!

Emeraude courut vers sa mère, qui dormait sur sa chaise longue.

Et s'il meurt, pensa-t-elle en s'arrêtant sur le seuil de la porte, faudra-t-il que je meure aussi et que j'entraîne dans la tombe cette mère chérie et mon père, mon père pour lequel je n'hésiterais pas à donner ma vie? Non, non, il faut en finir! Le docteur m'a donné un mauvais conseil; je porte en moi tout un monde de malheurs. Il faut partir! La fuite et le temps seuls me guériront. Je vais dire à ma mère que nous retournons à Francfort, je vais écrire à mon père, je vais...

Dans ce moment, Jacob entra et annonça que M. le docteur Walter attendait dans le salon et désirait parler à mademoiselle Gunter.

A ce nom, Emeraude, d'un mouvement involontaire, étouffa ses larmes, trempa sa figure dans l'eau froide, l'essuya et courut au salon.

— Mademoiselle, dit le jeune homme tenant un livre à la main, je n'eusse point osé me présenter chez vous, si je n'étais décidé à quitter Schwalbach dès demain et que je n'eusse à vous remettre un dépôt sacré d'une personne qui vous a chérie comme une mère.

Emeraude prit le volume et reconnut la Bible de Bathilde.

— Bathilde! s'écria-t-elle. Vous avez connu cette femme que j'ai tant aimée et qui a eu tant de soins pour moi pendant la longue maladie de ma mère, maladie dont elle souffre encore aujourd'hui ?

— C'est ma mère, répondit Walter ; je lui dois la vie et le pouvoir de la supporter dignement.

— Bathilde est votre mère! s'écria Emeraude anéantie de stupéfaction.

— Vous ne m'avez donc pas reconnu? ré-

pondit Walter tendrement. Je suis son fils adoptif, son enfant chéri ; je n'ai point connu d'autre mère. En mourant elle m'a chargé de vous remettre moi-même sa chère Bible. Elle m'a légué tout le reste de sa fortune qui suffit pour assurer mon indépendance. II. faut peu pour vivre, et ce peu, hélas ! que dure-t-il?

Emeraude, sur la joue de laquelle perlait une larme de joie, couvrait de baisers le saint livre et admirait en silence les voies de Dieu.

Car, se disait-elle, ce n'est pas un hasard que l'homme que j'aime soit le fils de ma nourrice, de ma seconde mère.

Pendant ce silence solennel, Walter, enhardi par cet accueil fraternel, touché de la reconnaissance d' Emeraude pour ce legs, lui dit :

— Vous rappelez-vous encore, mademoiselle, le jour où vous daignâtes faire une visite à ma mère et jouer avec moi ?

— Oui, certes, répondit Emeraude. C'est donc vous qui m'avez embrassée ce jour-là ?

Walter rougit comme une jeune fille.

— Oh! je vous le jure, ajouta Emeraude,

depuis ce jour, jamais plus jeune homme ne m'a embrassée.

— Votre fiancé excepté, interrompit Walter avec un sourire mélancolique.

Ce fut le tour d'Emeraude de rougir. Puis, saisissant involontairement la main de Walter et le priant de s'asseoir à côté d'elle, elle ajouta d'une voix à moitié éteinte : ^

— Pas même mon fiancé.

Il y eut un long silence.

Les cœurs, comme des oiseaux ailés, franchissent de grands espaces tout d'une traite ; mais, de temps en temps aussi, ils reviennent silencieusement sur leurs pas pour mesurer, soit le chemin parcouru, soit celui à parcourir encore, afin d'arriver à l'asile sacré où luit un soleil éternel, où fleurissent l'amour et la paix, à l'abri de tout ravisseur, de tout envieux.

Pendant ce silence, Emeraude baisa de nouveau la Bible de Bathilde.

C'est là-dedans, dit-elle, que j'ai appris à lire. Mon père, pour ne pas me tourmenter, ne voulait pas que j'apprisse mon alphabet avant l'âge de sept ans , mais Bathilde, qui d'ailleurs était une savante, me dit : Mon enfant, on

n'apprend jamais trop tôt à connaître Dieu, puis cela sera une surprise pour la fête de ton père. Et elle m'apprit, en effet, à lire en quinze jours, et ce fut une sainte joie pour mon père.

— Il ne s'est pas passé un jour, dit Walter, sans que Batbilde me parlât de vous. Je crois qu'elle vous aimait mieux et plus que son propre enfant, mort d'ailleurs très-jeune.

— Et puisque nous sommes de vieilles connaissances, reprit Emeraude (et je vous avoue que quelque chose de mystérieux me l'a dit dès que je vous vis pour la première fois), apprenez-moi par quel enchaînement de faits vous êtes devenu le fils adoptif de ma chère Bathilde.

— Bathilde, répondit Walter, était la cousine de ma mère.

— Mais par quels malheurs étiez-vous, si jeune, orphelin de père et mère? Pardonnezmoi ma curiosité, monsieur Walter, mais nous sommes pour ainsi dire les enfants adoptifs de la même mère.

— C'est une longue histoire, qui ne vous intéressera guère; je ne la connais que par

une autobiographie que mon père mourant m'a laissée. C'est tout ce qui me reste de lui ; mais c'est un don précieux qui, pour parler avec Salomon, vaut toutes les perles d'Opliir ; c'est le flambeau céleste de ma vie !

— Serait-ce une indiscrétion de vous demander cet écrit?

— Vraiment, mademoiselle, vous me comblez d'attentions.

— Il y a longtemps, monsieur Walter, que je prends un intérêt très-vif à tout ce qui vous touche. J'ai lu votre volume de vers.

— Ah! vous avez lu mon volume! s'écria Walter.

— Depuis la première jusqu'à la dernière ligne, et je vais vous en donner la preuve par une nouvelle indiscrétion. Ah ! ne pâlissez pas, monsieur Walter. je ne pousserai pas la curiosité jusqu'à vous demander le nom de la personne à laquelle vous avez adressé de si nobles sentiments dans la pièce devers intitulée : A ma future femme. Vous êtes poëte, et cette femme future est un idéal qui n'existe que dans votre imagination .

— Vous avez raison, mademoiselle, ré-

2fO EMERAUDE

pondit Walter qui allait perdre la respiration, car je suis décidé à ne jamais me marier. C'est une fantaisie. ..

— Fantaisie , soit ! reprit Emeraude qui s'était attendue à toute autre réponse, car vous feriez exception à votre sexe.

— Mademoiselle, dit Walter en se levant, j'aurais mauvaise grâce de vouloir me distinguer de mes semblables, et d'ailleurs je suis pauvre, par conséquent trop fier pour adresser jamais une parole d'amour à une femme, sans être sûr d'avance de n'être traité ni de fat ni de présomptueux. Je me pique d'avoir autant de courage que qui que ce soit, mais seulement en face d'un homme.

11 s'arrêta. Emeraude chercha en vain un mot de réponse, les violents battements de son cœur étouffaient presque sa voix.

— Je vous ai dit, mademoiselle, poursuivit Walter, que j'étais décidé à ne jamais me marier. Je parle, du reste, à la fille du bourgmestre Gunter, fiancée et bientôt mariée. .. Je m'étais proposé de garder ce précieux dépôt jusqu'après votre mariage, lorsque le hasard a voulu que vous vinssiez ici ; mais je serais au

désespoir que vous eussiez la moindre arrièrepensée de ma démarche. Je me suis acquitté d'un saint devoir, voilà tout. Et maintenant permettez-moi de vous faire mes adieux.

Et Walter, pâle comme une statue, fit un pas vers la porte.

Emeraude, pour laquelle chacune des paroles de Walter était de la musique céleste, voyant d'ailleurs que jamais Walter, trop fier de sa pauvreté, ne lui déclarerait son amour, se leva brusquement du canapé, et, étendant convulsivement ses bras comme dans un rêve, elle dit d'une voix douce et mélodieuse :

— De grâce, monsieur Walter, restez !

Walter s'arrêta malgré lui.

— Si j'ai froissé votre amour-propre, poursuivit Emeraude du même ton, je vous en demande sincèrement pardon. -Je n'ai d'autre arrière-pensée que celle d'être votre amie. Ne suis-je pas déjà votre sœur depuis notre enfance? Il est impossible que deux âmes, qui se comprennent depuis si longtemps et qui se retrouvent par un miracle, se quittent si froidement. Ne me faites pas dire plus, monsieur VN'alter ; je vous le demande en grâce.

212 EMERALDE

Dans ce moment, leurs prunelles se rencontrèrent comme deux lumières électriques qui se cherchent, se heurtent et s'absorbent Tune l'autre.

— Grand Dieu! se dit Walter à part, elle m'aime!

Il était si ému, si peu maître de lui-même, qu'il sentit le parquet du salon fuir sous ses pieds et qu'il fut forcé de s'appuyer contre une ch:use pour ne pas tomber ivre de bonheur.

— Monsieur \Yalter, dit Emeraude d'une voix presque éteinte d'émotion, je tiens à lire la biographie de votre père , vous me l'enverrez aujourd'hui. Demain vous viendrez dîner avec ma mère et moi, ici même, où je vous remettrai ce précieux trésor ! N'est-ce pas, monsieur Wal ter, vous ne me refusez pas?

— Ah ! mademoiselle, dit le jeune homme revenu à lui, ayez pitié de moi et laissez-moi partir sans promettre de vous revoir. Vous ne voyez pas, vous ne savez donc pas que les vers dont vous venez de parler étaient adressés à vous, à vous que j'aime et dont je porte l'image adorée dans mon cœur depuis que je respire, depuis que je sais que j'ai une âme ! Vous ne

EMKRAUDE 213

savez pas que \ous n'étiez jamais pour moi une jeune fille, une vierge, mais un être idéal auquel je disais toutes mes pensées, que je consultais pour toutes mes actions et dont je mendiais de temps en temps un signe d'approbation ! ... Ah ! ne me condamnez pas. Je vous le jure, vous n'étiez, vous n'êtes point encore pour moi la fille du riche bourgmestre, mais la poésie sous la figure d'une femme ! Si invraisemblable que cela puisse vous paraître, je vous ai voué toute ma jeunesse, toute ma vie, tout ce qu'il y a de bon en moi. Seulement, me sachant indigne de vous, j'ai de prime abord renoncé à votre personne. Si vous n'étiez pas promise à un autre, je n'oserais pas vous faire cet aveu! IJn instant j'ai osé élever les }eu\ jusqu'à vous, car vous devez savoir que j'ai commis un acte de démence. En parlant de mon amour, j'ai trahi mon idéal, je l'ai rabaissé. Votre père a eu raison de me croire fou. La société permet bien à un jeune homme d'être poète dans ses livres, pourvu que dans la vie réelle il soit prosaïque comme elle. J'ai voulu être poète tout à fait. Nouveau Titan, j'ai voulu arracher le ciel au firmament et le

21 4 EMERALDE

faire descendre sur la terre. Folie, triple folie !

— Non, monsieur Walter, répondit Emeraude en se le\ant, d'un ton calme et vibrant, non, vous n'étiez pas fou en demandant la permisssion de m'aimer ; ou bien , si vous l'avez été, moi, depuis ce temps , je suis devenue folle ! Walter, je vous aime! Je ne saurais vous le dire en vers poétiques, mais depuis longtemps j'ai deviné que les vôtres m'étaient adressés. Un souffle du ciel me disait : Sa future femme, c'est toi! Oui, Walter, Emeraude vous aime ! elle était votre bon ange ; avec l'aide du ciel elle sera votre femme !

— Ma femme ! s'écria Walter, vous , ma femme ! 0 Dieu ! soutiens-moi, tant de bonheur n'est pas fait pour un faible mortel!

— Si je ne deviens pas votre femme, répondit Emeraude, si vous êtes indigne de devenir le fiancé de mon cœur, l'époux de mon âme, l'incarnation de ma vertu, comme vous le disiez si bien au Muséum ; si nos deux âmes ne forment pas pour l'éternité cette consubstantialité sacrée — j'ai conservé toutes vos expressions — qui est l'idéal du mariage , parce

qu'elle est l'auréole de la pudeur ; si par votre conduite ou par votre famille je ne puis vous prendre par la main et vous présenter à mes parents chéris, en leur disant : Voici l'homme que j'aime, voici l'âme que je désire respirer jusqu'à l'extinction de mon souffle, voici le cœur dans lequel je désire m'identifier, comme vous, mon père et ma mère, qui ne faites qu'une pensée et qu'une âme ; alors, Walter, je vous le jure, Emeraude mourra vierge ! Dès le retour de mon père , je lui annoncerai que je romps mes fiançailles ; dès demain je le dirai à Cormélius.

— Au nom de Dieu , dit Walter , ne vous engagez pas par un serment, je ne suis pas digne d'une telle félicité. Moi, je ne suis rien, je n'ai rien, je ne vous sacrifie rien, je n'ai plus ni père ni mère, ni frère ni sœur, je suis seul au monde. Mais vous, la reine de la cité de Francfort, l'adoration de vos parents, l'admiration de tous ceux qui vous connaissent, vous ne savez pas à quoi vous vous engagez , à qui vous \ous liez , à qui vous vous dévouez.

— Je vais le savoir , répondit Emeraude ,

VOUS me direz l'histoire de votre famille. Moi, personnellement, je suis insensible à certains principes de solidarité admis pourtant par de grands esprits. Les fils ne doivent jamais, selon moi , expier les fautes des pères , bien que, dans l'ordre des choses, cela existe. Mais si par mon choix je devais affliger mes parents, jamais Emeraude ne manquera aux devoirs d'une fille obéissante. Si je dois renoncer à vous, je sais souffrir et je crois en Dieu. <• Fais ton devoir, advienne que pourra, » est la devise du docteur Finner et la mienne. Walter, si je suis votre idéal , je vous prouverai que j'en serai digne, digne surtout de l'idée élevée que vous avez de la femme. S'il est si peu de femmes poétiques, c'est que les hommes ont perdu la foi à l'amour et à la vertu. Et puisque, femme, je ne puis être poëte, je veux être la poésie de l'amour et de la vertu.

— Oh ! laissez-moi vous admirer à genoux, dit Walter en tombant aux pieds d'Emeraude. Pourquoi les hommes niant l'idéal ne sontils pas ici pour s'écrier : Oui , il est encore de la pcësie dans la vie réelle , il est un Dieu , et l'amour est son prophète !

— Mon fiancé, dit Emeraude en tendant la main à Walter, venez me donner le baiser de fidélité, ce sera le premier et ce sera le dernier si vous n'êtes pas digne d'Emeraude et de son père.

— Si le monde, avec ses préjugés, répondit Walter, nous empêche de vivre l'un pour l'autre, je vous jure de vous conserver mon cœur pour l'éternité. S'il est un monde meilleur, ce dont je n'ai jamais douté, nos âmes y célébreront leur mariage au son d'une musique angélique et divine.

— Je fais le même serment, s'écria Eme- W raude toute radieuse, toute transfigurée de

joie.

Et ils scellèrent cette union par un premier et long baiser.

m — A demain soir, mon ami, dit Emeraude.

— Pour moi , s'écria \^ alter, il n'y a plus ni hier, ni aujourd'hui, ni demain; le temps et l'espace n'existent plus pour moi; je me sens au-dessus de toutes les conditions humaines, je me sens éternel, immortel ! J'étais un homme en entrant ici, j'en sors presque divinisé. Je puis mourir, car j'ai vécu; je vis,

j'aime et je suis aimé. De tels moments sont divins. Plus heureux que Moïse, j'ai vu face à face la magnificence de l'infini. Emeraude, ma fiancée, que les hommes de matière doutent ou blasphèment; nous venons , par l'union de nos cœurs, d'anéantir le passé et l'avenir. Nous n'avons pas besoin de nous voir, aucune distance ne nous sépare plus , puisque la mort même serait impuissante à arracher nos âmes l'une de l'autre. Tant que l'un de nous vivra , l'autre vivra avec et dans lui ; et quand tous deux, nous serons transfigurés, nous deviendrons im et indivisible dans l'être infini. Ou nous serons , ou Dieu n'est pas !

— Si Dieu n'était pas , dit Emeraude, nous ne serions pas tels que nous sommes ; nous ne nous serions pas trouvés l'un l'autre !

Une demi-heure après cette scène, un commissionnaire apporta à Emeraude un petit paquet contenant des papiers : c'était la biographie du père Walter. Emeraude, préoccupée de la santé de sa mère, qui depuis son réveil se plaignait d'un yiolent mal de tête, ne put la lire tout de suite. Vers le soir, madame Gunter se sentant mieux , Emeraude s'assit à côté d'elle, prit le cahier et lut ce qui suit :

Page 1