‹ EmeraudeChapitre 2 sur 4 · I TESTAMENT DE MA YIE POUR MON FILS · texte numérisé non relu

I TESTAMENT DE MA YIE POUR MON FILS

« Mon fils, je te lègue ma vie qu'à mes derniers moments je cherche à retracer pour toi. Si tu en profites, je n'aurai pas vécu pour rien

A moi les espérances, à toi les résultats ! à moi les épines, à toi les roses ! Puissé-je n'avoir fait de fautes que pour te les épargner ! Tout homme , vers le déclin de sa vie, se dit : Ah ! si c'était à recommencer, que de peines de moins ! que de fautes évitées ! Eh bien,, ma vie recommence en toi. Pourvu que mes peines et mes fautes te soient connues, tu les auras pour ainsi dire éprouvées, et ta vie, toute de verdure et de fleurs, commencera là où la mienne finit. D'ordinaire, les exhortations et les maximes de morale ne sourient guère à la jeunesse; mais si tu aimes ton père, si tu respectes ma mémoire, tu suivras mes conseils, tu profiteras de mes erreurs reconnues; autrement, ton père n'aurait pas vécu, son passage sur cette terre n'aurait été qu'un enchaînement de passions et de déceptions. Du haut de l'empyrée je planerai sur toi.

« Mon père , issu d'une famille protestante suisse établie dans le midi de la France , quitta son pays après la chute de Robespierre dont il était l'ami, — le seul homme de la Révolution qui eut des amis. — Il avait sacrifié toute sa fortune à ses principes, il vena/t

d'être condamné à mort par contumace, et, quand il pouvait rentrer en France , il se trouva établi, marié et père de famille dans une ville allemande dont la majorité des habitants professait sa religion. J'étais son unique enfant; il me voua à l'état ecclésiastique. Sa fortune était très-modique. J'avais vingt-deux ans, et je revenais de l'université quand j'eus le malheur de le perdre. J'abandonnai mon héritage à ma mère, résolu de gagner ma Aie tout seul par ma science et mon talent.

« Destiné à l'état de pasteur, je devais savoir la langue hébraïque. Pendant les vacances d'été, je prenais des leçons d'hébreu chez un pauvre juif qui s'appelait Rabbi Wolf. Cet homme, vivant de sa science et de sa piété, c'est-à-dire de la générosité de ses coreligionnaires, avait une jeune fille de dix-sept ans qu'on nommait Violette et que son père appelait Lampe de Sion. Violette, en effet, outre sa beauté biblique, rehaussée encore par la simplicité presque pauvre de sa toilette, avait quelque chose de resplendissant sur la figure, notamment sur le front ; on eût dit qu'elle éclairait tout ce qui l'entourait. A la voir,

coiffée à l'Esther, assise devant un in-quarto hébraïque, dans une chambre dont les quatre murs, de haut en bas, ne formaient qu'une bibUothèque talmudique, et dans laquelle, pour tout mobilier, se trouvaient une table et deux chaises de sapin, on l'eût prise pour une prophétesse annonçant un nouveau Messie à son peuple. Violette savait très-bien l'allemand et le français ; mais elle savait surtout à fond la langue sacrée de l'Ancien Testament, et quand en ma présence elle adressait la parole à son père , elle parlait l'hébreu classique de Moïse , de David et d'Isaïe.

« Je leur avais promis six francs par mois pour trois leçons par semaine; mais, au bout d'un mois, j'allais tous les jours prendre ma leçon , que Violette , dans sa pudique naïveté , me donnait quand son père était occupé de ses prières interminables ; car cet homme, qui s'appelait Wolf — loupj, — n'a jamais fait autre chose dans sa vie que prier et méditer, que méditer et prier. 11 ne savait pas un mot d'histoire profane ; il ne savait même pas lire l'allemand, sa langue maternelle.

« Mais quand de la Bible ou des trente-six

gros volumes du Talmud on lui citait le commencement d'une phrase, il l'achevait par cœur sans hésiter. Violette n'eut jamais d'autre professeur que son père, mais elle s'était procuré une grammaire allemande, et , quant au français , elle l'avait appris , soit dans Télémaque, soit dans les tragédies de Corneille et de Racine.

« Nul chrétien , eût-il été fanatique comme Torquemada, n'eût regardé Violette pendant huit jours sans éprouver pour elle un sentiment, sinon d'amour, du moins d'admiration. Moi, au bout d'un mois, bien que je n'eusse jamais osé lui jeter un regard de tendresse, car tout son être commandait le respect, je sentais pour elle une espèce d'attachement irrésistible, et bientôt le temps que je passais hors de sa présence ne compta plus. Tous les matins , en me levant , je me disais : Que n'est-il une heure pour aller prendre ma leçon ! A midi je répétais : Encore une heure 1 Et quand j'étais en face d'elle , je n'avais qu'un désir : pouvoir arrêter le temps comme Josué. Elle avait la parole lente, mais chaque mot se détachait de ses lèvres comme

une perle et prenait pour ainsi dire une couleur adaptée au sujet. Toutes ses phrases étaient des périodes musicales avec plusieurs notes sensibles. Que de fois, pendant qu'elle m'expliquait la forme d'un verbe, le sens d'une inversion , je restai muet, fasciné devant elle ! Parfois je cherchais à lire dans ses yeux un sentiment d'amitié ; mais pour elle et son père je n'étais pas un homme, ils m'appelaient, en hébreu, le jeune chrétien. Violette tenait à sa religion avec une ferveur si simple, si naturelle, que tout homme ne partageant pas sa foi rabbinique , eût-il été un Apollon , n'existait pas pour elle.

« Un jour pourtant, dans une conversation hébraïque qu'elle avait avec son père , je crus entendre ces mots : Il est bon, il a bon cœur . . . C'est dommage !

(( Probablement elle voulait dire : C'est dommage qu'il soit chrétien !

« Ces trois mots m'encouragèrent à lui ouvrir mon cœur la veille de mon départ pour l'université.

<( — Mademoiselle Violette, lui dis-je, je suis venu dans cette maison pour apprendre

l'hébreu, mais je n'ai appris qu'à vous aimer

« Et comme elle me répondit par un sourire de dédain.

« — De grâce , poursuivis-je , écoutez-moi ! Vous êtes pauvre, votre père a des cheveux blancs, que deviendrez-vous sans lui ? Il vous faut un soutien, un frère, un époux ! Je ne joue pas au roman, je vous aime sérieusement, et mes paroles disent ce que mon cœur pense. Les hommes de votre religion n'épousent d'ordinaire que des dots; je ne suis pas riche, mais je vous offre mon cœur, ma main et ma vie. Je suis jeune, j'ai de l'avenir, et je vous aime !

t< — Vous aussi! dit-elle d'un ton ironique. Un chrétien ne peut donc pas voir une pauvre juive sans l'offenser par des paroles d'amour impur?

« — Impur! m'écriai-je; mais j'ai pour vous les sentiments les plus purs et les plus honnêtes. Je vous offre ma main; libre à vous de me retenir tout de suite ou d'attendre...

« — Assez, assez, dit Violette d'une voix calme mais ferme. Vous êtes chrétien, vous vous destinez à l'état de pasteur protestant.

Yous aimez en moi ma jeunesse, peut-être ma beauté^ toutes choses vaines qui passent, et quand elles auront passé, il ne restera que la juive.

« — Mais , lui dis-je , les chrétiens , que sont-ils, sinon des Gentils convertis par des apôtres de Judée? Marthe et Madeleine étaient juives.

<( — Vous me croyez donc assez lâche pour troquer ma religion contre un mari ? En hébreu, un converti s'appelle mesc/jo^/ief, c'està-dire un échappé, un lâche. Eussiez-vous des millions, fussiez-vous le fils du grand-duc, je ne vous écouterais pas, je vous prie même de ne plus revenir ici. Je suis assez malheureuse d'attirer par ma pauvreté et ma jeunesse l'attention de quelques jeunes protestants de la ville. « La beauté, a dit Salomon, est plus souvent un signe de malheur qu'un cachet de bonheur. » Vous seriez même juif, je vous refuserais si vous n'observiez pas strictement toutes les lois de nos rabbins. Je n'aime que Dieu, M. Walter, et mon Dieu n'est pas le vôtre .

« — En ce cas, mademoiselle Violette, lui

dis-je, priez votre Dieu que je vous oublie ; car dès aujourd'hui, je le sens, je n'aimerai plus une femme comme je vous aurais aimée. Salomon ne dit-il pas aussi : c Heureux celui qui épouse la fiancée de son cœur! » C'est vous qui m'avez expliqué ce verset; vous êtes la fiancée de mon âme.

« — Soit! dit-elle, je prierai pour vous, et je dirai à mon père de prier également pour votre bonheur. Mon père n'a jamais péché; il jeûne trois jours par semaine ; Adonaï connaît sa voix , mais il ne lui demande jamais rien pour lui. Dieu, dit-il, ne nous doit rien. Adieu, monsieur Walter, oubliez la pauvre Violette, et ne calomniez pas, comme vos semblables , les malheureuses juives , parce que quelques brebis égarées servent de pâture à vos convoitises.

« Je la quittai les larmes aux yeux, et quand neuf mois après je revins à la ville, Violette n'était plus avec son père.

« Deux années plus tard on me maria avec ta mère, fille d'un vieux pasteur dans une petite ville protestante. On me donna pour dot

la cure de son père , rapportant mille écus , le logement et le bois de chauffage.

« Pardonne-moi, mon fils, de te dire toute la vérité . Ta mère était une brave et honnête femme, mais j'avais le malheur de ne pas l'aimer. Un second malheur plus grand encore pour elle et pour moi , ce fut que , dès le premier jour de notre union, elle évoqua en moi le souvenir de Violette que je croyais avoir oubliée.

« Rien ne rappelle avec tant de puissance une personne aimée que la présence perpétuelle d'une femme qui nous est antipathique. Si je ne m'étais pas marié, peut-être eussé-je complètement oublié la figure de Violette, le parfum de son âme , la mélodie de sa parole , la lumière céleste qui se reflétait sur son front; mais plus je regardais ta mère, qui, sans être laide, manquait de reflet idéal, de poésie enfin, plus se dessinait dans mon esprit le portrait de Violette, et c'était bien pis quand, par devoir ou par bonté , je lui témoignais quelque tendresse. Je rougissais de mon mensonge, et, au bout de quelque temps, la femme de mon esprit s'interposait comme un fantôme

entre moi et la femme de mon corps, au point que je croyais Violette morte et m'aimant làhaut. En tout cas, j'avais la conviction que, malgré son orgueil fanatique , je ne lui étais pas tout à fait indifférent. On ne pense plus, au bout de deux années d'absence, à une âme qui ne vous aime pas un peu, qui ne songe pas à vous.

« Ta mère semblait heureuse, elle m'aimait; moi seul j'étais malheureux ; son malheur pourtant avançait à grands pas.

« Tu vins au monde , mon fils , dix-huit mois après mon mariage.

<r Le lendemain de ta naissance, je reçus l'ordre de prêcher l'Evangile aux prisonniers de la maison de détention qui se trouvait dans la ville.

« Dans le nombre de ces malheureux, j'avais remarqué un juif, jeune, robuste, aux traits colorés et grossiers, avec des cheveux abondants et crépus. Cet être, j'allais dire cet animal (car, malgré sa beauté physique, il avait l'air d'une brute), ne faisait pas la moindre attention à mon sermon. J'appris qu'il

était accusé d'un recel de montres d'or volées et qu'il n'était encore que prévenu.

« En quittant cette maison, je rencontrai dans le couloir de la cour une jeune femme dont le costume, de prime-abord, indiquait une juive mariée. Elle passa rapidement, comme si elle eût voulu éviter ma présence; mais à sa démarche je reconnus Violette, et malgré moi ce nom échappa de mes lèvres. Elle tourna la tête de mon côté. Sa belle figure était encadrée d'un bonnet blanc. Pour cacher jusqu'à la naissance de ses cheveux, un ruban de velours noir bordait ce bonnet sur le haut du front et se perdait derrière les tempes. Elle n'avait point de corset, les juives orthodoxes n'en portent pas. Ce costume rehaussait encore la beauté orientale et transparente de cette rose de Sion. Les formes grêles et délicates de la jeune fille avaient pris plus de relief, plus de couleur; on eût dit une Diane mariée. Etait-ce l'attrait de la beauté juive, c'est-à-dire du fruit défendu? était-ce l'amour, ce lion endormi, qui se réveillait? d'un bond je mélançai vers elle, et, saisissant sa main fine et blanche, je lui dis :

« — Violette, vous êtes donc mariée?

« — Pasteur, me dit-elle, on ne touche pas la main d'une femme, c'est presque un adultère.

« — Soit, répondis-je, j'en commets tous lesjours dans mon esprit.

« — Sont-ce là les paroles d'un homme qui vient de prêcher l'Evangile à mon mari?

« — Votre mari est donc ici ? c'est ce...

« — C'est un malheureux, interrompit-elle, que je dois respecter et protéger. Monsieur Walter, vous m'aiderez à le tirer de là.

a Tout en causant, je l'entraînai vers la chambre du directeur et la priai de me conter sa vie depuis que je l'avais perdue de vue.

« — Comme tous les malheurs , dit-elle , le commencement en est bien court. Six mois après votre départ, mon père me maria à ce jeune juif orthodoxe, établi marchand brocanteur, que j'épousai pour n'avoir plus besoin de me marier. Je n'ai aucune influence sur lui; c'est, comme dit le Talniud, un vase de terre sans anse.

« — Elle ne l'aime pas. me dis-je à part

moi ; et cette découverte fut pour moi un' rayon de bonheur.

« Puis, lui promettant aide et protection pour son mari, j'obtins la permission de l'accompagner jusqu'à la porte de sa maison.

« — Etes-Yous heureuse, Violette? lui demandai-je, bien que je vinsse d'apprendre son double malheur.

« — Grâce à mon mariage, je puis étudier à volonté.

« — Vous me refuseriez peut-être avec moins de hauteur, lui dis-je, si je pouvais aujourd'hui demander votre main.

« — Vous vous trompez, monsieur. Puis elle ajouta : — J'ai lu l'Evangile depuis ce temps.

« — Bien. Et vous comprenez mieux le christianisme?

« — C'est un livre néo-juif, dit-elle, pensé, écrit et propagé par des juifs. Nous en causerons. Vous savez le grec, monsieur Walter ?

« — Vous me permettez donc d'aller vous voir?

» — Après la sortie de prison de mon mari.

« En la quittant, il me vint l'idée de la débarrasser de son brutal de mari.

« Chose curieuse! les idées de tendresse et d'amour pour Violette ne m'assaillirent que dans les moments où, absente par sa personne, elle était présente à mon esprit, non comme un souvenir, mais comme une apparition vivante, comme un corps idéalisé, à peu près comme une actrice dans un costume de fée. Dans ces moments je lui faisais les déclarations d'amour les plus ferventes, aucun sacrilice ne me coûtait pour lui plaire, je nageais dans un océan de dévouement poétique. Mais, dès que je me trouvais près d'elle, j'étais saisi d'un sentiment de frayeur et de réserve comme si elle eût été une divinité; je n'osais que balbutier de temps à autre un mot d'amour, et me noyais dans des discussions religieuses et philosophiques qu'elle aimait par dessus tout. Je n'ai jamais su m'expliquer ce phénomène. D'abord, j'attribuai ces sentiments de respect à ma timidité naturelle ; mais je dois le dire, même plus tard, où l'âge et la corruption m'avaient rendu bien audacieux auprès des femmes, j'étais toujours à côté de

Violette comme im enfant soumis. Le monde m'avait cru l'amant le plus heureux quand, en réalité, je n'étais que tantôt son disciple, tantôt son professeur.

« J'eus plusieurs conversations avec son mari, fanatique, ignorant, mais très-rusé sous sa grossière enveloppe. Je lui disais qu'il était probablement destiné à avoir cinq ans de travaux de correction , mais que je me chargeais de son acquittement s'il consentait à se faire protestant.

« En vérité, il y avait dans ma démarche une arrière-pensée d'amour, et je ne cherchais nullement à faire du prosélytisme pour gagner une vilaine âme. Ce mauvais juif ne pouvait en aucune manière devenir un bon chrétien. Il n'y a pas d'honnêteté juive ni d'honnêteté chrétienne à part. Le philosophe, né catholique, protestant, juif ou turc, est le même; l'homme de bien également; de même aussi le méchant et l'égoïste. Que fait à l'humanité que ce juif ne mange pas de viande de porc et n'allume pas sa pipe le samedi, puisque les religions dogmatiques ne forcent et ne sauraient forcer l'homme à faire le bien positif,

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mais l'empêchent seulement de faire le mal? car le devoir et le droit sont négatifs, ils empêchent l'homme de voler et d'assassiner, pour que son prochain jouisse de la vie et de la propriété. Pourvu donc que l'individu accomplisse tous ses devoirs d'homme et de citoyen, c'est tout ce que la société peut demander.

« En se convertissant, en troquant une foi pour une autre, l'homme prouve qu'il ne comprend pas la portée divine, idéale et philosophique de la religion; il n'aime pas le bien pour le bien, mais pour un intérêt de caste et de pouvoir mondain. Cet homme, loin d'aimer son prochain comme soi-même, se croit un être privilégié, lui et celui qui porte le même uniforme, dont les autres sont distincts comme le serf du maître. Au lieu de se dire : Moi, je suis moi y et mon frère est un second moi ; il se dit : Moi, je suis moi, et mon prochain est un autre moi, tout-à-fait distinct de moi. Tout au plus admet-il une parenté avec ceux qui ont la même religion, c'est-à-dire qui portent le même habit de bien apparent, encore faut-il qu'il n'y ait pas la moindre différence de croyance pour les détails. Le juif orthodoxe

hait, déteste et anathématise le juif philosophe. Il en est de même des galhcans et des ultramontains , des protestants et des réformés. Egoïsme ! Folie ! Crime de lèse-divinité ! Le vrai bien, mon fils, n'a ni costume ni drapeau, ni uniforme, ni langue, ni nationalité. Comme il vient directement de Dieu, il est partout, aux Indes comme en Allemagne, à Jérusalem comme à Rome. La vraie cité de Dieu est là, où toutes les âmes élues se reconnaissent et s'unissent dans le beau, le vrai et le bien!

« Quant à ce misérable, je lui prouvais que le protestantisme était une espèce de licence et d'émancipation pour un juif : non-seulement il serait mis en liberté^ mais encore je lui promettais trois cents écus de la part de la Société biblique.

« Mes propositions ne furent pas rejetées. Cet homme grossier, avare, rusé, malhonnête, ne craignait que la colère, que la malédiction du vieux Rabbi Wolf . Heureusement pour lui, ce saint mourut de chagrin en apprenant l'arrestation de son indigne gendre. Je me rendis auprès de la régente-mère, piétiste, et lui parlai de cette âme à racheter; — elle n'était

pas trop chère. — Le juif demanda tout signé et parafé ; après quoi je procédai au baptême.

« Pendant tout ce temps je n'avais pas vu Violette; mais dès la cérémonie finie, je me rendis auprès d'elle.

« — Je viens de baptiser votre mari, lui dis-je; il est libre.

« — Je le sais, dit-elle en me jetant pour la première fois un regard de tendresse et de reconnaissance. A quelque chose est bon le baptême d'un juif, ajouta-t-elle ; je vais à l'instant demander le divorce.

<i — Le divorce, répondis-je, est consommé de droit et de fait. Un conjoint qui change de religion rompt le mariage selon notre loi.

<( — Je puis donc le renvoyer d'ici ?

« — Il vous doit votre dot.

<( — 11 m'a assuré trois cents écus.

« — A merveille! m'écriai-je; je lui dois juste cette somme, prix de sa conversion.

« Violette avec un sourire impossible à décrire, me dit :

« — Il paraît que ma religion vaut trois cents écus de plus que la vôtre.

« Puis, d'un ton solennel, elle ajouta :

« — Jamais je ne toucherai à cet argent. Je m'en rais d'ici avec mes livres chez une amie dont j'instruis les enfants. Depuis un an je vis de mes leçons, j'en vivrai toujours; je ne dépense pas vingt francs par mois. D'ailleurs, j'ai beaucoup à apprendre.

« En effet . tout en donnant des leçons , Violette était possédée d'une rage d'apprendre, dehre et d'étudier tout. Théologie, philosophie, philologie, histoire, aucune science ne la rebutait, et jamais elle n'écrivit uneliane.

» Pendant une année je la voyais tous les jours.

« Nous lûmes ensemble la Bible et l'Evangile, \e Droit de MoisCj, chef-d'œuvre de science, d'érudition et d'esprit, par Michaëlis. Nous lûmes Maimonide, Spinoza, Platon, Kant; et souvent les ijrands poètes faisaient diversion aux grands philosophes. La ville, et ta mère la première, m'accusait d'aller passer mes journées et mes veilles chez une maîtresse juive, tandis que je n'étais occupé, moi, qu'à dégager une belle âme des scories fanatiques

qui l'obscurcissaient, absolument comme la gangue obscurcit le diamant.

« Et Violette avait la même intention sur moi,

« Et , de fait , j'apprenais plus que je n'enseignais.

" Moi, j'arrachai Violette à ses préjugés talmudiques.

« Elle se vantait d'avoir ramené un idolâtre à Dieu.

« Quant à l'amour, une pression de main , un regard de bonheur, une promenade au clair de la lune, voilà à quoi se bornait notre liaison.

« Certes, nous étions amoureux l'un de l'autre ; nous ne pouvions plus ni vivre, ni penser, ni parler l'un sans l'autre. Nos deux intelligences nous paraissaient comme les deux bras d'un même corps pensant. Qu'avions-nous besoin d'amour matériel? L'esprit lie, la matière délie !

« Si Violette eût été coquette, je n'eusse peut-être pas résisté à mes désirs; mais elle était si franche, si confiante, si naturelle, qu'il eût fallu être un méchant homme pour l'expo-

ser à perdre sa propre estime. Un jour, entraîné par l'ardeur de mes feux, j'osai lui demander plus que son âme.

<( — Plus que mon âme, répondit-elle avec un sourire dédaigneusement malicieux; il est certain que le corps est à l'âme ce que la lampe est à la flamme qui la couronne. Ce n'est même pas l'ombre pour la proie; on ne peut y toucher sans risquer d'éteindre la lumière. Un homme et une femme qui, sans être mariés j, restent unis de cœur après l'union des corps, ce n'est pas /^arce que^ mais quoiqu'un s'aiment d'amour. La femme née pour le sacrifice s'immole et chante même des hymnes au pied de l'autel; mais l'homme, le sacrificateur, n'y stagne qu'un peu de mépris de luimême ; tout son bonheur consiste à vanter à d'autres bourreaux, ses semblables, la blancheur et la douceur des brebis immolées.

« Des âmes vulgaires ne comprennent pas la violence de cette passion idéale; on ne la comprit pas, en effet.

« Un jour, je disais à Violette :

« — Vous savez de quoi l'on vous accuse?

(1 — Oui, répliqua-t-elle, on dit que je suis

votre maîtresse, et on a raison : je suis plus que votre maîtresse , nos idées commencent à se marier tout à fait ; vous n'êtes plus protestant, je ne suis plus juive.

« — Ah ! lui dis-je (car toujours nos discours d'amour dégénéraient en causerie philosophique), vous commencez donc à comprendre la nécessité du christianisme.

« — Kant m'a appris que tout ce qui est dans l'histoire est nécessaire. Le christianisme , dégagé de son fanatisme , est la vérité idéale de Moïse sous un nouveau nom. Salomon a bien dit : « Rien de nouveau sous le soleil (elle cita le texte hébraïque), mais audessus du soleil , dans le ciel , il y a toujours du nouveau. » Isaïe d'ailleurs a dit : « Vois, je te créerai du nouveau. Regarde, le voilà qui grandit, » Dieu, ajouta-t-elle, qui se manifeste TOUS LES JOURS, NE SE MANIFESTE JAMAIS DE LA MÊME MANIÈRE, IL EST TOUJOURS NOUVEAU.

« — Le christianisme, lui répliquai-je, était du néo-judaïsme, moins les sottises et les préjugés des Pharisiens. Le Christ était bien le Messie annoncé par les prophètes, puisque sous son nom l'idée juive du Dieu unique et

infini s'est répandue dans l'univers païen où quelques grands penseurs avaient préparé le terrain, puisque, sous ce nom, la doctrine de Moïse enterrée sous les broussailles des Pharisiens a ressuscité, transformée, idéalisée, à Rome , à Athènes , en France , en Espagne , en Allemagne , partout , dans les quatre coins de la terre, comme le dit le Prophète.

(( — Soit, répondit Violette, le païen grec, romain, saxon, Scandinave, avait besoin de cette nouvelle vie; mais le juif élu, le vrai disciple d'Isaïe, de David et de Jérémie, que lui avez- vous appris de nouveau? L'immortalité de l'âme est un des premiers dogmes du Talmud. Moïse appelle la mort un baiser de Dieu; le premier il a dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Qu'importe à l'humanité, comme vous dites , qu'un homme mange ou ne mange pas du porc?

« — Sans le christianisme, lui dis-je, la Bible eût disparu sous la tyrannie païenne des empereurs romains. L'idéal de Moïse a été sauvé par Saint Pierre, maître de Rome ; aussi suis-je forcé d'avouer que le protestantisme

n'est qu'une tentative de retour pur et simple \ers la Bible.

« — Je comprends et admire maintenant le bien, dit Violette , partout où je le trouve. Ce qui m'étonne , c'est de trouver le mal sous le manteau de la foi. Ainsi, puisque catholiques et protestants avouent qu'ils sont issus de la religion juive, leur mère et grand-mère , comment se fait-il que les malheureux juifs aient été haïs, calomniés, poursuivis par leurs propres fils et petits-fils, et qu'ils le soient encore aujourd'hui?

— « La logique, répondis-je, ne se trouve que dans le bien; le mal est illogique. N'ai-je pas, moi, zélateur protestant, prêché contre les catholiques au nom de la divinité de Jésus- Christ, et contre les juifs au nom de l'unité de Dieu? J'étais fanatique. Le fanatisme, c'est l'égoïsme poussé au crétinisme.

I) — Oui, le fanatisme, c'est l'impuissance, reprit Violette. Le fanatique niant le beau, le bien, le grand, l'idéal enfin, se flagelle sur le dos d'autrui; il a l'air d'être furieux contre tout ce qui dépasse son niveau ; mais, au fond, il n'est furieux que contre sa propre impuis-

sance. Kant a raison de dire que la méchanceté n'est qu'impuissance ; Rousseau a déjà dit que toute yiolenc^ n'était que faiblesse. La \raie foi est tolérante; car, la vraie foi, c'est la charité, l'amour du prochain.

<i — Et cette charité est la base de toutes les religions, plus encore, de toutes les philosophies. C'est l'idée fondamentale de tous les grands penseurs de l'humanité, d'Anaxagoras comme de Platon, de Descartes comme de Spinoza, de Bacon comme de Leibnitz, de Rousseau comme de Kant. Qu'importe le mot sous lequel la raison et la foi proclament cette base fondamentale? Ce mot représente l'Être infini, l'esprit de Dieu dont notre esprit n'est et ne saurait être qu'une parcelle donnée, ou, si l'on aime mieux, révélée. Deux hommes ne peuvent pas vivre ensemble cinq minutes sans proclamer cet idéal; l'un sera toujours plus fort , plus intelligent que l'autre , et , pour que l'un jouisse de ses droits de vie et de propriété , il faut toujours que l'autre, en vertu de ce principe divin , fasse son devoir de ne pas le tuer ni de le voler, et il le fait toujours ! Si ce n'est pas Dieu dans l'homme, ce serait

l'homme dans Dieu, et c'est la même chose. Si l'homme est esprit et immortel par luimême, qu'importe? toujours est-il un être divin , puisque sa matière ne durerait pas cinq minutes sans un principe d'infini et de surnaturel. Un jour viendra où ces vérités, planant audessus du judaïsme, du catholicisme et du protestantisme, réuniront toutes les âmes bien nées de ces trois religions sœurs dans une seule et unique foi! Un jour viendra, comme dit le Prophète, où le nom de Dieu sera unique sur toute la terre.

« — Oui; mais il faut un nouveau mot, dit Violette. Nous deux qui pensons de même, que sommes-nous?

« — Nazaréens j lui dis-je,

« Violette, pour la première fois de sa vie , me donna un baiser et me dit :

« — Je vous salue, frère Nazaréen.

« Je lui rendis le baiser.

« — Oui, nous voilà unis en Dieu sous ce Verbe qui est le premier et le véritable nom du christianisme. C'est l'idéal de Moïse renouvelé par Jésus, renouvelé par tous les grands génies de l'humanité , car la vérité a toujours

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besoin d'être rajeunie et renouvelée. Oui, Violette, âme de mon âme, nous sommes Nazaréens, et sous cette foi idéale, nous nous marierons.

« — Mais, vous êtes marié! s'écria Violette. Vous voulez donc me faire rougir de moi-même; d'ailleurs, où trouverions-nous un prêtre nazaréen? Non, non ! être supérieurs aux autres, c'est être plus purs, c'est être purement esprits, tandis qu'eux sont pétris de matière. Je vous aime, Walter, je n'aimerai que vous; mais que cet amour ne soit jamais souillé de fange terrestre ! -le vous promets une fidélité éternelle ; soyez aussi idéal, aussi fidèle que moi. Il faut regarder les hommes de haut en bas , comme Dieu lui-même ; les animaux seuls les regardent de bas en haut.

<( Dans ce moment , deux hommes de police conduits par ta mère parurent et me prièrent de les suivre.

« Ne juge pas ta mère, mon fils; elle était malheureuse, elle m'aimait, elle aimait le père de son enfant , et elle n'a jamais voulu consentir au divorce. La femme ne devient méchante que lorsqu'elle ne se sent plus aimée.

Évidemment, je manquais à tous mes devoirs conjugaux. Parfois je ne rentrais qu'à une heure de la nuit; je passais toutes mes soirées chez Violette , qu'on appelait , soit la belle juive, soit la sorcière juive, car, pour quelques-uns de mes amis, Violette possédait des secrets de sorcellerie : il est vrai qu'elle avait étudié la Kabbale. Bref, toutes les apparences étaient contre moi. Pourtant, faute de preuves flagrantes, je fus acquitté sur le chapitre de l'adultère; mais le Consistoire protestant orthodoxe m'accusa de judaïser (christianiser eût été le vrai mot), me révoqua de mes fonctions et me fit savoir qu'à la moindre tentative de prosélytisme, il me ferait expulser de la ville , moi et Violette.

« Je ne demandais pas mieux que de partir avec Violette. Mais Violette resta sourde à toutes mes prières.

« — Si je m'en allais avec vous, disait-elle, c'est alors que l'on dirait que je suis votre maîtresse. Les hommes inférieurs ne demandent pas mieux que de découvrir leurs propres vices dans les esprits supérieurs pour leur jeter la pierre; ils diraient : Ils se sont faits

Nazaréens pour violer impunément toutes les lois sociales , pour vivre en concubinage. Non, mon ami, plus on s'élève, plus on se rapproche de Dieu , plus il faut se dépouiller de la matière , plus il faut se tenir dans l'état de grâce et de pureté. Partez, je vous resterai fidèle ; conservez la candeur de votre âme , la pureté de votre corps ; tôt ou tard justice vous sera rendue , même ici-bas.

<r Je partis. Quant à ta mère elle rentra chez son père , qui eut l'autorisation de nommer un suppléant pour sa cure.

« Pendant plusieurs mois j'écrivais régulièrement à Violette; mais plus je m'éloignais d'elle , moins nous possédions les moyens de payer les ports de lettres. A Berlin, le Consistoire protestant , en relation avec celui de ma ville, me pria poliment de quitter la capitale; en Bavière, on ne savait pas ce que je voulais dire ; à Leipzig, on me traita de rêveur et de fou; nulle part une âme pour me relever. Enfin, poussé par la faim, je m'engageai dans une troupe d'acteurs ambulants dont le directeur et sa femme étaient devenus mes fervents disciples.

ff II n'est pas de sot métier, surtout par rapport à l'intelligence.

« Bientôt je vis qu'histrion même on peut propager quelques idées de bien. Malheureusement, les hommes et les femmes composant ces troupes sont tellement corrompus dès leur tendre enfance, que l'impureté du corps souille l'ame au point de ne pouvoir l'approcher. Je reçus le sobriquet de Nazaréen , et je ne fus connu que sous ce nom. De temps en temps je faisais une tentative pour être engagé dans une troupe sédentaire; mais il paraît que je prêchais trop et que je n'étais pas propre à jouer les rôles de coquins, de lâches et de grands scélérats, qui seuls plaisent à la majorité des amateurs du théâtre. J'étais bien dans le rôle de Nathan le Sage de Lessing, mais je jouais devant cinquante spectateurs. Quand on donnait la Fiancée des Bandits^ la salle était comble; il en fut de même partout.

« Le proverbe dit : « Qui touche à la poix se salit. » 11 est difficile d'être acteur ambulant pendant dix-huit mois sans perdre la pureté de ses mœurs. Ah! si mon caractère eût été à la hauteur de mes principes !

« Ma vie devint détestable sous tous les rapports, et bientôt, de mépris de moi-même, et dans le but de m'oublier, je m'habituai à boire; je n'échappai à aucun vice , et tout vice porte en soi sa peine. Je tombai gravement malade, on me traîna d'hospice en hospice. Au bout de deux ans, j'avais l'air d'un vieillard , et je n'avais pas trente-quatre ans ; je perdis mes cheveux, mes dents, et fus accablé de douleurs.

« C'est alors que, du fond de la Hongrie, où je me trouvais, on m'apprit dans une lettre, qui me suivait depuis six mois, que ta mère venait de mourir, et que Violette avait remis l'orphelin à la cousine de ta mère.

« Ce mot orphelin réveilla mon orgueil. Ah ! j'ai un fils. Que dira-t-il de moi quand il sera grand? il me maudira! Quant à Violette, devenu indigne d'elle, je n'osai plus prononcer son nom.

« Pourtant m'évertuant et faisant un effort sur moi-même , je résolus de retourner dans mon pays , d'expier mes fautes afin de redevenir le père de mon fils. Pendant la nuit qui suivit cette résolution , je vis dans un songe la

figure de Violette, — je n'avais plus rêvé d'elle depuis trois ans. Ce fut pour moi un signe d'encouragement, et, le lendemain, je me mis en route. Je ne possédais aucune ressource, j'étais forcé de mendier ma vie en chantant d'une voix éraillée des chansons grivoises que l'on m'avait apprises dans les coulisses, j'étais forcé de cacher mon vrai nom. Ah! quiconque vend des vérités est sûr de mourir de faim.

« Si j'avais arrêté les passants en leur disant : Amis, aimez-vous les uns les autres, au nom du Seigneur, père de tous les humains; ils m'auraient jeté des pierres, juifs, catholiques et protestants.

» En leur disant : Amis, haïssez-vous, détestez-vous , calomniez-vous , poursuivezvous : car vous , enfants de Moïse , vous êtes les aînés, vous, enfants de Jésus, vous seuls entrerez au ciel, et vous, enfants de Luther, seuls , vous méritez le nom de chrétiens ; ils m'auraient obéi. Chacun d'eux me réclamant comme un des siens eût rompu avec moi le pain de la fraternité au nom de la haine.

Mais , pour que tous me comblassent d'au-

mônes et de battements de mains, il fallait leur chanter des obscénités d'amours de carrefour en vantant les charmes de la matière aux dépens de ce gueux, de ce sot d'esprit.

Hélas 1 n'ai-je pas succombé moi-même à ces errements, à ces aberrations! Les plaisirs du corps , que l'on croit voluptueux et qui ne sont que poignants comme des flèches, n'avaient-ils pas, de leurs vertiges, étouffé jusqu'à ma raison dont j'étais si fier? L'idéal de l'homme se vicie bien vite s'il n'est pas renouvelé tous les jours par l'air frais d'une âme pure. De là vient que la vérité, si vieille qu'elle soit, a toujours besoin de nouveaux interprètes; de là vient que les grands hommes de l'antiquité ne suffisent plus pour le temps présent, et que les hommes d'idéal du temps présent ne suffiront pas pour l'avenir. Rien ne se corrompt plus facilement que l'esprit humain; c'est un trésor précieux sur lequel il faut veiller jour et nuit, et c'est là peut-être la raison du renouvellement incessant de l'humanité. Le vrai a continuellement besoin du nouveau. Il faut de grands efforts à chaque génération pour pouvoir se maintenir à la hauteur de la vérité

poétique. Je doute qu'un homme seul puisse de sa propre force rester debout au milieu d'autres hommes accroupis ; il faut des appuis à l'âme comme ceux qui ont soutenu les bras de Moïse sur le mont Iloreb. L'homme seul chancelle et s'affaisse , et rien ne tombe' plus bas que l'homme, précisément parce qu'il tombe de plus haut que toutes les autres créatures.

« A peine de retour dans ma ville, j'appris que Violette, après avoir essayé de former une commune d'élus, était devenue folle et qu'elle était recluse dans une maison de charité. Je demandai la permission de la voir, on me la refusa. Je me mis alors en route pour t'embrasser, mon fils, et, à mon retour à la ville, j'allai me présenter à la nouvelle princesse régente, jeune femme de cœur et d'esprit. Je lui dis ma liaison avec Violette ; elle en comprit la pureté, car, comme dit Schiller : « DemReinen ist ailes rein; aux cœurs purs tout est pur ; » elle ordonna au directeur de la maison de me permettre de voir Violette trois fois par semaine.

'( Je la retrouvai malade, alitée; elle était

toujours belle, mais très-amaigrie ; elle me tendit la main et me dit :

« — Je vous pardonne, vous n'êtes pas resté fidèle à mon cœur, mais vous êtes un homme. Moi, de ma part, j'ai créé, ou plutôt mis en lumière une ou deux âmes ; on a voulu me condamner, mais on a mieux aimé me traiter de folle et m'enfermer ici. Pourtant je ne manque de rien, si ce n'est d'air et d'amour. On a beau vivre pour un idéal, l'homme est un être double, et la chair, pour être subordonnée à l'esprit, n'exige pas moins la satisfaction de ses droits naturels. Tout extrême est faux et dangereux. La raison est la lumière qui, en éclairant les deux faces de l'existence humaine, doit les unir dans la même flamme et les équilibrer par leur salut commun. Si vous aviez été fidèle à votre foi, je me lèverais, toute malade que je suis, pour me marier avec vous, car vous êtes le seul homme que j'aie aimé. Hélas ! je me meurs de la poitrine. Je dis hélas ! je devrais dire Dieu merci ! Quant à vous, vous avez un fils, je l'ai fait remettre à Bathilde, la cousine de votre femme, une âme élue. Votre fils,

d'ailleurs, vous ressemble; il a beaucoup d'intelligence, plus même qu'il n'en faut à un enfant. Nous appelons cela une vieille âme dans un corps nouveau. Vivez pour lui, et aussi pour expier vos fautes, pour laver les taches de votre cœur, pour laisser un beau nom à votre enfant, ce qui est le meilleur des héritages.

« Je fondis en larmes sans trouver un mot de réponse. Violette elle-même pleurait.

« — Venez me revoir, dit-elle; il ne vous a manqué, ami, qu'un grand caractère pour avoir un nom dans l'histoire de la pensée. Le génie seul a du caractère, le génie seul donne la foi et laisse une trace. Une femme ne peut et ne saurait être que la nourrice, la source pure dans laquelle le génie se retrempe. Dieu ne l'a pas voulu, nous n'avons été que le germe d'une idée qui fermente sous terre. Patience, mon ami, sur ce germe poussera une tige, la tige portera des fleurs, et, après les fleurs, les fruits !

« Je tenais dans ma main sa main que je baignais de larmes.

« — Là, me dis-je, était une âme que Dieu

avait mise sur mon chemin et dans laquelle je n'ai pas su m'incarner, faute de pureté et de persévérance.

« Violette, lisant mes remords et mes repentirs dans mes yeux, me dit :

« — Consolez -vous, mon ami, on ne fait pas son sort, nous sommes plus ou moins instruments. "Aimons-nous pendant le peu de jours qui nous reste, la vie est comme une flèche qui passe d'un monde invisible à l'autre. Quant à vous, vous êtes jeune encore, une nouvelle vie vous attend; vivez pour confondre nos ennemis, nos calomniateurs ; vivez pour la vérité idéale ; vivez pour Dieu et pour Violette.

« — Chère amie, lui dis-je, c'est dans cette intention que je suis revenu dans notre ville. Oh ! pourquoi l'ai-je quittée ! Quand deux âmes qui s'entendent se rencontrent, elles ne devraient sous aucun prétexte s'abandonner. Mieux vaut pour elles mourir ensemble que de vivre séparées, car ce sont alors mille morts à supporter.

« — C'est vrai, dit-elle, votre absence a beaucoup contribué à détruire ma santé ; nous

ne savons pas que nous aimons, nous savons seulement que nous avons aimé, et c'est là une preuve qu'en mourant nous saurons que nous avons vécu. Adieu, frère de mon âme, quand je serai morte, tu vivras pour moi.

« Et, pour la première fois, Violette me tutoya.

« — Oui, oui, m'écriai-je, et, cette fois-ci, je serai fidèle à mon serment.

a Je ne la revis plus vivante ; elle s'éteignit subitement comme tous les malades de la poitrine.

« 11 est d'usage chez les juifs que les parents et connaissances d'un mort fassent ouvrir le cercueil avant l'enlèvement du corps et lui demandent pardon à haute voix en touchant, soit le pied, soit la main du défunt.

« Pendant celte cérémonie je pénétrai dans la chambre mortuaire, et, saisissant la main glacée de la morte, je m'écriai en me roulant par terre :

« — Violette, âme chérie, je te demande pardon ; pardon je te demande à genoux, si jamais je t'ai offensée par une parole, par un geste, par une pensée.

<i Et, comme si je m'attendais à une réponse, je poursuivis :

« — Violette, dans ton cercueil, je dépose le serment solennel de rester fidèle à ton âme et de ne vivre que pour toi jusqu'au jour où ma main sera refroidie comme la tienne.

« Dans ce moment il me sembla sentir sa main répondre à la mienne. Je m'évanouis et l'on m'enleva.

« Cette femme, tant calomniée par les juifs et les chrétiens, était l'idole du peuple qui l'accompagna, les larmes aux yeux, jusqu'au cimetière. La grande-duchesse paya les frais d'enterrement.

« Depuis ce jour, mon fils, je n'ai vécu que pour sanctifier son souvenir. J'ai gagné ma vie en sculptant des bâtons et des pipes, art que j'avais appris en Hongrie. Quoique pauvre, j'étais encore assez riche pour donner mon superflu à de plus pauvres que moi. Violette est enterrée tout près du mur du cimetière ; j'ai acheté le terrain y attenant en dehors du mur, et je désire y être enterré à côté de la fiancée de mon âme. C'est tout ce que je possède, une

tombe! mais je ne la donnerais pas pour l'univers entier.

« Mon fils, profite de mon exemple, conserve la pureté de ta jeunesse, n'épouse jamais une femme, quelle qu'elle soit, riche ou belle, sans que tu sois amoureux de son âme. Quand tu auras trouvé cette fiancée divine, reste-lui fidèle, qu'elle consente ou non à devenir ta femme. L'existence, si misérable qu'elle soit, est une suite de bonheurs ineffables quand on vit pour une personne chérie ou pour un idéal de femme. Les souffrances viendront toujours : il n'y a ni fortune ni position qui garantisse l'homme contre la douleur. Quand tu verras un riche heureux, regarde autour de lui et dans lui; le bonheur n'est jamais en dehors ou au-dessus de l'homme, il est en lui-même; mais souvent l'homme le gâte ou le laisse corrompre par des mains impures.

« Ne te marie jamais avec une femme que tu n'aimeras pas d'esprit et de corps, fût-elle la fille du roi. Il n'est pas de plus grand malheur que d'être lié, enchaîné, quand ou n'aime pas ; c'est dédoubler, pour ainsi dire, tous les jours, son âme de son corps, surtout quand

cet être vous empêche de vivre avec une personne librement élue et dont l'amitié est éprouvée .

« Si tu ne peux pas obtenir la fiancée de ton cœur, ne te marie jamais, au risque de vivre seul. Il y a plus de vraie volupté dans la victoire de l'esprit sur le corps que dans toutes les caresses d'une courtisane. L'homme qui n'aime pas la femme à laquelle il se donne n'est qu'une brute.

« La courtisane corrompt l'esprit et la santé de l'homme, mais la femme bien-aimée et vertueuse lui donne des forces pour le bien; l'âme de la femme se reflète dans son mari comme dans son fils.

« N'étudie point la théologie comme science de pain quotidien : on ne vit pas delà vérité. Si Dieu t'a donné de l'imagination, tâche de gagner ta vie par un métier ordinaire et ne mets jamais ton talent au service de l'argent. N'envie pas la jeunesse brillante, élégante, et tâche de vivre du strict nécessaire. L'indépendance ne s'acquiert pas à force de richesses, 1 mais par la volonté de pouvoir s'en passer. Travaille comme si tu devais mourir tous les

jours : la vie 7Ï est sûrement rierija gloire seule est peut-être quelque chose. Puisse l'Éternel mettre une Violette, une femme idéale sur ton chemin ! Un ami est un bien, mais une femme, c'est le bonheur. »

« Mon père, avait ajouté Walter, a encore vécu quatre ans après la mort de Violette ; on l'a enterré comme il l'a prescrit à côté de son amie. »

Il était dix heures quand Émeraude eut fini la lecture de ce journal. A l'instant elle écrivit au docteur Finner .

« Mon bon et vieil ami,

« Je l'aime, et il est digne de moi ; je vais écrire à mon père. »

Et à son père elle écrivit :

« Mon cher père,

« Quelle que soit l'importance de tes affaires, demande un congé pour huit jours et reviens; j'ai besoin de les conseils.

« Ta fille obéissante,

Puis, après avoir embrassé sa mère dont elle trouvait la respiration un peu lourde, et qui déjà dans la journée avait eu un léger accès de fièvre, elle tomba à genoux et se mit à prier :

Dieu tout-puissant, toi qui m'as comblée de biens, si jamais je devais payer ce bonheur, frappe ta servante plutôt que toute personne qui m'est chère ; conserve-moi encore longtemps mes parents bien-aimés ; épargne-leur des douleurs et prolonge leurs jours. Tu m'as donné jeunesse, fortune, santé, tu m'as octroyé une âme aimante, tu as mis sur mon chemin une autre âme digne de la mienne pour m'aimer et pour être aimée de moi. Oh! conserve-moi cette félicité dont je ne désire jouir que pour ta gloire. Mais si dans ta justice impénétrable tu as jugé de m'éprouver par des malheurs, oh ! je t'en prie à genoux. Seigneur, que ta main ne s'appesantisse que sur moi ; que mon père, que ma mère ne souffrent pas pour les joies que tu m'as réservées. Que mon bien-aimé parcoure sa carrière et te glorifie par son esprit et son cœur, que sa tête te soit sacrée. Détourne de lui tes coups pour m'at-

teindre moi toute seule. J'accepterai les douleurs sans murmurer comme j'accepte les bienfaits sans m'enorgueillir. Reçois ma prière, mon Dieu, comme un sacrifice expiatoire; ma \ie même, tu le sais, toi qui vois au fond des cœurs, je la déposerais avec joie sur l'autel de ta grandeur !

Cormélius, forcé de convenir qu'Emeraude ne l'aimait pas, préparait de longue main ce qu'il appelait une vengeance. Comme tous les hommes de sa race, il était grand dans les petites choses et petit dans les grandes. Depuis le départ d'Emeraude pour Schwalbach, il s'était amusé à la faire espionner pour se donner un air de diplomate amoureux; il avait promis dix francs par jour au garçon d'hôtel desservant le premier étage, pour que celui-ci lui rapportât tout ce qui se passait dans les appartements de madame Gunter. Grâce à cet espionnage, il apprit qu'Emeraude avait eu une longue entrevue avec Walter, et que celui-ci s'était mis à genoux devant sa fiancée.

EMEBAUDE 265

Mais ('orméliiis, comme tous les fils de famille de sa trempe, était encore plus faible que sot, plus étourdi que blasé. ï^ui, qui jouait au diplomate indifférent avec Emeraude, se laissait prendre comme un novice aux filets de Johanna. Il est vrai qu'il y avait une circonstance atténuante : Emeraude ne l'aimait pas; Johanna l'aimait, ou du moins faisait semblant de l'aimer. Ees hommes de vanité paresseuse comme Cormélius, incapables de créer en leur faveur de profonds sentiments, deviennent facilement le jouet des coquettes qui affichent publiquement pour eux un sentiment d'amour. Les hommes forts plongent dans le cœur d'une femme pour y découvrir des perles. Les hommes faibles, au contraire, manquant d'imagination créatrice, aiment à se loger dans les cœurs vides, parce qu'ils s'y trouvent à leur aise.

Nature ardente et jalouse, avec ses cheveux d'un noir chatoyant, avec ses yeux d'un vert sombre comme le gazon sauvage d'une forêt vierge, avec sa gorge rebondissante, .Johanna eût été une femme dangereuse pour tout homme mesurant le bonheur de l'amour à la

satisfaction momentanée d'un désir matériel. Emeraiide avait toutes les chastes beautés d'une épouse vertueuse. Johann a était belle comme une courtisane.

Malgré r( nvie et la jalousie qui la dévoraient, elle n'osa j)as, tout d'abord, jeter un regard de convoitise sur le fiancé de sa bienfaitrice. Mais dès que celui-ci, pour piquer la jalousie d'Emeraude, lui eut fait quelques avances, Johanna, tout en guettant d'un œil sa cousine, provoqua de l'autre le jeune richard, et lui promit un avenir de délices voluptueuses.

Bientôt Cormélius s'aperçut de la parfaite beauté de Johanna. La sottise infatuée ne songe jamais au lendemain, ni en morale, ni en politique, ni dans les actes de la vie privée; elle ne ^it qu'au jour le jour. De là vient que les jeunes et aimables sots sont si mauvais juges quand il s'agit de la beauté; ils ne savent pas que tel genre de beauté, si brillante qu'elle paraisse, par son éclat même en accuse la fragilité, le faux teint; ils ne savent surtout pas que toute beauté réelle et durable est le reflet de la grâce intérieure ; que, si belle que

KMEHALDE 267

soit la lampe, si pure que soit l'huile, il faut rétiucelle pour douiier la vie de la lumière. Qu'est-ce qu'uu beau visage, s'il ue rayonne pas d'esprit ou de bonté? Qu'est-ce qu'une gorge de femme, si elle ne palpite pas d'un sentiment idéal ?

Cormélius ne se donnait même pas la peine de se faire un jugement sur les deux cousines. Emeraude ne l'aimait pas. Pourquoi irait-il se creuser la tête et songer aux moyens de se faire aimer, lui, l'homme à bonnes fortunes , la coqueluche des belles pécheresses de Paris ? Johanna l'aimait ; elle le lui disait d'abord par ses regards, puis par une pression de main, bientôt par une déclaration formelle.

Pendant l'absence d'Emeraude, Cormélius allait tous les soirs à l'hôtel Gunter, sous prétexte d'apporter des lettres et de donner à l'orpheline des nouvelles de sa tante. Johanna l'engageait souvent à lui tenir compagnie, et parfois elle se montrait avec lui au théâtre, suivie, il est vrai, d'un laquais.

D'abord Johanna ne prétendait qu'au rôle d'amie et de confidente; mais à peine eut-elle arraché au jeune homme le secret de sa tris-

tesse; à peine Cormélius lui eut-il rendu compte de la froideur d'Emeraude à son égard, à peine eut-il commis l'imprudence de prononcer le nom de Walter comme rival, que Johanna se mit en devoir de lui narrer tout au long tout ce qu'elle savait, et tout ce qu'elle ne savait pas, sur la sympathie secrète des deux cœurs.

— Il y a longtemps qu'ils s'aiment, dit-elle, Emeraude a voulu donner le change à sa passion, mais elle ne m'a jamais trompée un instant. Ce jeune homme est venu ici la demander en mariage ; il eût été un triple fou de faire cette démarche s'il n'avait pas été encouragé par Emeraude. Je crois même qu'ils s'adressent mutuellement des vers depuis plus d'un an. Emeraude, pour éprouver l'amour de ce poète aventurier, a imaginé de lui offrir ma main. J'ai supporté cette humiliation avec fierté; je me suis tue, parce que je dois trop à r]meraude pour trahir son amour. C'est pour plaire à son père qu'elle a consenti à se laisser fiancer avec v ous ; elle ne vous aime pas. Emeraude, sous une grande apparence de douceur, a un caractère de fer. Elle épousera

Walter, et son père consentira à ce mariage ; il aime trop sa fille pour lui refuser quoi que ce soit. D'ailleurs, Emeraude est franche : un de ces matins , elle vous dira nettement qu'elle ne vous aime pas, qu'elle ne vous a jamais aimé, elle n'attend que le retour de son père.

— Mais, moi ! s'écria Cormélius tout rou^e de fatuité , je n'attendrai pas le retour du père Gunter. Dès demain , je romprai mes fiançailles.

— Vous aurez beau faire, dit la rusée coquette, on dira toujours qu'elle vous a refusé. Voyons, l'aimez-vous ou ne l'aimez-vous pas?

— Vous savez bien qui j'aime 1 répondit Cormélius. Sans vous le dire, je vous le prouve depuis quinze jours.

Après une pause pendant laquelle Jolianna se laissa prendre plusieurs baisers, elle répliqua :

— Je n'ai pas l'habitude, comme Emeraude, de faire des phrases; je ne suis pas une savante; je suis une pauvre orpheline, simple, mais sincère. Je suis fière, Cormélius, car je suis pauvre. Si je vous aime, ce n'est pas parce

que vous êtes beau, jeune, riche, plein d'esprit et de générosité. . . Oh ! c'est presque un crime que de vous aimer! ÏS'êtes-vous pas le fiancé de ma cousine ? Mais c'est plus fort que moi; ce que j'ai souffert depuis votre retour de Paris, depuis le moment surtout où vous vous fiançâtes à Emeraude, il y aurait un livre à en faire. Pour vous, je mourrais, je deviendrais ingrate , moi , la reconnaissance même ! Et ne le suis-je déjà pas, en vous faisant l'aveu de mon amour? Mais ce n'est pas pour moi que je voudrais être aimée de vous.

— Et pour qui donc? demanda le naïf Cormélius.

— Pour vous! l'épondit Johanna; pour vous voir grand, célèbre, pour vous voir poëte , trois fois plus poëte que ce Walter, qui ne vous va pas à la cheville! Ecoutez-moi. Si vous attendez qu'Emeraude prononce le premier mot de rupture, vous aurez beau faire, le monde dira : Cormélius en a été pour sa belle peine. 11 a eu son congé comme un laquais que l'on renvoie.

- — Mais puisque je vais prendre les devants !

— -N'importe? on dira, alors, qu'on lui a doré la pilule, qu'il a donné sa démission. Vous savez ce que ce mot \eut dire!

— Ah! s'écria (lormélius, ma vengeance est toute prête : c'est vous que j'épouserai !

— Que vous êtes grand 1 s'écria Johanu'i en jetant ses deux beaux bras autour du cou du jeune homme. C'est ainsi, mon poëte, que je vous désire. Vous avez deviné le secret de mon cœur. Oh! ne froncez pas les sourcils ! Toute la ville de Francfort vous admirera! Quel grand cœur, dira-t-on, et quelle noble vengeance! Si j'étais riche, on pourrait dire : Il a préféré Johanna, parce que, avec une dot égale, elle est beaucoup plus belle qu'Emeraude ! car je suis plus belle qu'elle. Heureusement pour vous, je suis pauvre. Voyezvous , dira-t-on , le beau , le grand Cormélius , il pouvait épouser la fdle du bourgmestre ; mais, ne l'aimant pas, éperdûment amoureux d'une pauvre orpheline, il a rompu ses fiançailles, il est allé demander la main de Johanna, en refusant même la dot de son oncle, car vous la refuserez!

— Certainement! dit Cormélius.

— Et votre nom sera dans la bouche de tous les habitants de Francfort, et les journaux parleront de vous, mon doux fiancé; et quand on connaîtra le mariage de Walter et d'Emeraude , nous entendrons dire : Ce jeune égoïste, il est pauvre comme Job ; il a spéculé sur la dot de la riche mademoiselle Gunter. Parlez-nous donc du jeune Cormélius, qui dédaigne la fortune pour épouser une orpheline, parce qu'il l'aime. Voilà un homme! voilà un vrai poète!!! Et vous serez bourgmestre quand Walter ne sera encore que directeur de la loterie !

Cormélius, flatté, enchanté, fasciné, succombant sous les baisers de Johanna, promit solennellement de se rendre le lendemain matin à Schwalbach, pour demander sa main à madame et mademoiselle Gunter. En épousant la nièce de M. Gunter, il espérait ne pas se brouiller avec son père. Refusé par Emeraude, il s'alliait toujours à la famille du bourgmestre.

A peine le jeune homme eut-il quitté l'hôtel que Johanna se mit à écrire à Emeraude. Dans sa lettre , elle lui annonça que Cormélius ,

certain d'être refusé, viendrait le lendemain à Schwalbach demander à Emeraude la main de sa cousine Johanna ; qu'elle, Johanna, s'en rapportait au jugement et à la générosité de sa cousine et de sa tante. Elle ajouta qu'elle n'eût jamais accepté le moindre hommage de la part de Cormélius , si celui-ci ne lui eût dit et répété qu'Emeraude non-seulement ne l'aimait pas, qu'elle aimait un autre jeune homme, mais qu'elle serait enchantée de voir son fiancé faire un autre choix. Si Cormélius m'épouse, finit-elle, vous vous débarrasserez de nous deux à la fois. Quant à moi, mon sort est dans votre main, car, je le sais, mon oncle fera ce que vous lui direz de faire à mon égard.

Johanna fit partir un exprès par le train de nuit, afin que la lettre précédât de quelques heures l'arrivée de Cormélius.

Emeraude venait de passer une très-mauvaise nuit. Vers deux heures du matin ^ sa mère eut un frisson de fièvre. Depuis deux jours, on parlait de nombreux cas de décès par la fièvre nerveuse. Emeraude fit venir le médecin, et, comme madame Gunter désirait

avant tout retourner à son hôtel, le médecin prescrivit de la faire transporter dans une cliaise à porteur jusqu'à Wiesliade, et de la coucher horizontalement dans un wagon de première classe.

Vers dix heures du matin, Cormélius arriva à Schvsalbach, Il remit d'abord à Emeraude une lettre de son père. M. Gunter annonçait à sa fille que, sur la demande de M. Finner, il avait pris la résolution de revenir à Francfort, où il se trouverait dans deux jours.

Le cœui' content, Emeraude lut la lettre à CorméUus.

— Je l'attends avec impatience, répondit celui-ci.

— Je devine votre raison , dit Emeraude ; car, si vous savez ce qui se passe à Schwalbach, moi, à mon tour, j'apprends de temps à autre les nouvelles de Francfort. Vous venez me demander la main de Johanna.

— Vous le savez donc ! s'écria Cormélius. Tant mieux!

— J'en suis enchantée; cette démarche vous honore et vous élève dans mon esprit. Nous n'étions pas faits l'un pour l'autre. Johanna

VOUS aime comme vous méritez d'être aimé!

— H y a longtemps, dit Cormélius, qile je me suis aperçu que \otre cœur battait pour un autre.

— Cela ne m'empêchera pas de vous estimer, monsieur Cormélius. Je me réjouis de tout mon cœur du bonheur de ma cousine ; et si Emeraude ne peut pas devenir votre femme, elle ne cessera pas d'être votre amie. Je ne peux malheureusement pas faire partager cette joie tout de suite à ma mère, qui est très-souffrante. Nous quitterons Schwalbach demain. Après-demain arrivera mon père; il ne vous refusera pas sa nièce, fier de vous garder dans sa famille, car vous resterez avec nous

— Je compte me marier dès que j'aurai le consentement de mon père. Aussitôt après le mariage, nous partirons pour Paris. Mais j'espère bien revenir à Francfort.

— Comme il vous plaira , monsieur Cormélius. Partout où vous irez, mes vœux vous suivront.

— Puisque vous me promettez votre amitié, dit Cormélius, permettez-moi, à mon tour, de vous donner une preuve de la mienne. Made-

moiselle Emeraude , vous aimez un jeune horffine indigne de vous et de votre famille. Si j'étais encore votre fiancé , je n'aurais garde de vous faire ce reproche, vous pourriez croire que je le fais par jalousie ; mais, en ma qualité de beau-frère et d'honnête homme , je puis , je dois vous dire que M. Walter vous trompe, qu'il est, je le répète, indigne de votre amour.

— Je vous écoute, monsieur Cormélius, répondit Emeraude. Que savez-vousde M. AYalter? dites...

— Mademoiselle, reprit Théodore d'un ton confit et mielleux , vous connaissez ma sincérité et ma franchise, je viens de vous en donner une preuve éclatante. J'ai été deux ans à Paris; ma vie, dans cette ville de plaisirs, n'a pas précisément été celle d'un saint. J'étais décidé à vous faire la confession de ma vie de garçon la veille de mon mariage, et certes, si je vous avais juré fidélité, j'eusse été fidèle à ce serment; les Cormélius sont de parole! J'ai connu à Paris une danseuse qui , depuis plus d'un an , est engagée au ballet de Francfort. Vous la connaissez, elle s'appelle mademoiselle Leclerc. Eh bien , elle m'a avoué qu'elle était

l'amante de M. Walter depuis neuf mois, qu'il l'aimait et qu'elle le vovait toujours!

Cette accusation , doucement , mais nettement formulée, conforme d'ailleurs, au rapport de police qu'Emeraude ayaitlu, était pour elle un coup de poignard en pleine poitrine. Emeraude pâlit, Cormélius savoura en silence sa \ engeance.

— C'est mademoiselle Leclerc elle-même, dit Emeraude, qui vous a fait cet aveu ! Vous aviez donc des droits sur elle?

— Ce fut dans une dernière entrevue qu'elle me fit cette déclaration , répondit Cormélius en détournant la question. D'ailleurs, quand mon père a voulu expulser mademoiselle Violande delà ville, M. NAalter lui-même est venu intercéder en sa faveur auprès de moi. Sur ces instances, j'ai promis que mademoiselle Leclerc resterait au théâtre de Francfort.

— Votre parole, monsieur Cornélius, doit être prise en considération, dit Emeraude. Vous êtes un honnête homme; mais enfin, si vous étiez appelé à témoigner devant la justice, hésiteriez-vous, pour répéter ces faits, à prêter serment, la main sur l'Evangile ?

— Non, mademoiselle, répondit Cormélius, je n'hésiterais pas. Je ne mensjamais. En \ous révélant ce secret, je crois avoir accompli un devoir. Libre à vous d'en profiter.

— Je vous remei'cie de cette preuve d'amitié. Un mot encore ; Vous n'avez rien dit de tout cela à Johanna ; vos aveux m'en sont garants. Je ^ous demande donc une discrétion absolue, du moins pendant un mois.

— Pendant toute la vie, dit Cormélius. Que vous épousiez ou non M. Walter, sovez sûre, mademoiselle, que ce secret n'échappera plus à mes lèvres. Les Cormélius sont des gentilshommes!

Emeraude , pour la première fois de sa vie , serra la main de son ex-fiancé, et le congédia. Puis, retombant sur sa chaise, elle s'écria:

— Je te remercie, ô mon Dieu ! de m'avoir frappée moi-même ! Puisses-tu réserver toutes les joies à mon père et à ma mère !

Mais bientôt , malgré sa force morale , elle éclata en sano;lots :

— Il n'y a donc ici-bas, s'écria-t-el!e , pas même la naissance d'un bonheur sans ver rongeur qui en attaque la racine. . . Qu'il aime une

danseuse c'est un homme! Mais me mentir ! Pourrais-je aimer un menteur, un hypocrite ! . . . Descendrais-je si bas ! .. .

Après une heure de larmes, de sombres méditations, et au miheu des préparatifs de départ, Emeraude se dit : J'irai moi-même parler à cette demoiselle. Elle est femme, elle doit souffrir. Elle me dira la \érité.

Puis, prenant la plume, elle écri\it:

« A monsieur le docteur Walter.

M Je vous renvoie la biographie de votre père, qui m'a vivement touchée. Ma mère étant souffrante, nous retournons à Francfort, 011 mon père arrivera après-demain. Ne me répondez pas, ne cherchez pas à me voir avant d'avoir reçu de moi un second billet.

Huit jours avant le départ de madame Gimter de Schwalbach, plusieurs baigneurs et buveurs à'eaa d^acier furent attaqués d'une fièvre maligne. Bientôt le bruit se répandit que cette fièvre contagieuse était due au climat frais de la vallée encaissée. Le lendemain du départ de madame et mademoiselle Gunter, une panique s'empara de la majorité des baigneurs, et, au bout de deux jours, il n'y avait plus trois cents étrangers à Schwalbach.

Madame Gunter, semblable à un vase délicat et fêlé en plusieurs endroits , mais qui ne casse jamais , en fut quitte pour une fièvre de neuf jours; mais M. Walter, nature chaste et robuste, précipité d'ailleurs par la dernière lettre d'Emeraude du haut de l'empyrée dans

le fond de l'abniu', fut pris, dès son retour à Francfort , de violents maux de gorge accompagnés de frissons et de vertiges. Il résista de son mieux, et, pendant les heures de souffrances moins poignantes, il s'occupait à ranger les papiers de son père et à en copier ceux qui lui paraissaient les plus importants. Mais, dès le neuvième jour de son malaise, sa volonté, qui jusqu'alors avait courageusement lutté contre la maladie , fléchit visiblement ; bientôt une fièvre continue l'étreignit et le cloua sur son lit.

11 eut de fréquents accès de délire pendant lesquels il ne reconnaissait plus ni son médecin, ni les amis qui venaient le voir.

Gunter, qui, par les lettres de son ami Finner , avait été instruit de l'antipathie d'Emeraude pour Cormélius et de sa voloiité de rompre les fiançailles, arriva à Francfort le lendemain du retour de sa femme et de sa fille. Emeraude n'avait point quitté le chevet de sa mère. Finner seul reçut son àmi à la gare du chemin de fer.

A peine descendu de wagon, le bourgmestre

apprit de Finner ce qui venait de se passer en son absence.

— Je m'attendais à tout cela, répondit Gunter. Pourtant je conviens que je n'eusse pas cru Cormélius si naïf; il épouse Johanna, ce sera un ménage d'enfer. Quant à Emeraude, je lui ai apporté de Vienne des bijoux , des cadeaux de l'impératrice-mère et tout un coffret rempli d'étoffes précieuses.

— Laisse-là tous cesbrimborions, dit Finner en lui montrant le dernier billet qu'Emeraude lui avait écrit de Schwalbacb ; voici le bijou qu'il lui faut : c'est ce jeune homme qui est venu la demander en mariage le soir même que tu as fiancé ta fille avec Cormélius. Il paraît qu'ils se parlaient des yeux au théâtre depuis un an.

— Ce jeune homme ! s'écria Gunter, que j'ai cru fou?

— Lui-même. Mais, loin d'être fou, c'est, il paraît, un sage; c'est toi qui étais fou.

— Qui étais j, non, mais qui le deviendrai^, peut-être.

— Qu'est-ce à dire , monsieur le bourgmestre ? serais tu un de ces hommes repro-

chant aux autres leurs propres défauts, ou se croyant des qualités exceptionnelles? ÎN'as-tu pas fait un mariage d'amour? En veux-tu à ta fille pour avoir distingué dans la foule un homme de talent et de cœur? Voyons, expliquetoi , afin que j'apprenne si je puis encore être ton ami , car tu sais que mon père était commissionnaire à Sachsenhausen (un faubourg de Francfort).

— Comme tu y vas! tu le connais donc, ce jeune poëte? Ne faut-il pas que je lui jette ma fille à la tête sans lui demander son nom ?

— Mais, répliqua Finner, c'est un gentilhomme par la grâce de Dieu, et de la première eau encore! Tu connais mes principes à ce sujet; je ne nie pas la noblesse. Dieu a ses nobles, ses bourgeois et ses manants; mais ses nobles naissent quelquefois dans une chaumière, et parfois ses manants ont été élevés sur des genoux de duchesses. Eh bien, M. Walter, je le répète, est un noble cœur. Quant à son blason , il le porte en sautoir sur son front; il paraît même que c'est une noblesse héréditaire , car son père avait une in-

telligence d'élite. D'ailleurs, Emeraude l'aime, cela suffit.

— Eh bien , si ma fille l'aime et qu'elle me demande ce jeune homme en mariage, j'irai moi-même le chercher et le prier de vouloir bien devenir mon fils.

— A la bonne heure ! s'écria le docteur en serrant son ami contre son cœur, je te reconnais-là. Et toi aussi tu es gentilhomme, bien que tu ne sois que le fils d'un orfèvre; et maintenant rentrons. Ta femme est un peu indisposée, ne lui parle pas de tout cela; je réponds de sa santé, n'en aie aucune inquiétude; mais il faut du calme et des ménagements; sois gai et content. Le sénat, il paraît, t'attend avec impatience. Depuis ton absence, ton vieux Cormélius ne fait que bévue sur bévue; il est le digne père de son fils.

Emeraude versa des larmes de joie sur la poitrine de son père. Gunter frappé de la pâleur de sa fille , lui demanda , en couvrant sa figure de baisers , ce qu'elle avait.

— Je n'espère pas , dit-'il , que cette aventure avec Cormélius t'ait affectée à ce point; toute la ville t'applaudit; et tu sais, mon enfant

chérie, que je n'ai rien à te refuser; je suis \enii exprès pour être l'exécuteur de tes volontés. Dis, que \eux-tu? que désires-tu? quel est le \œu le plus ardent de ton cœur?

— Mon père, répondit Emeraude, dans ce moment je n'ai qu'un seul vœu, la santé de maman. Quand ma mère sera rétablie, je penserai à moi. Permettez-moi, mon père, de ne songer d'abord qu'à vous.

Cette réserve , ce silence , ces réticences étonnèrent beaucoup et le docteur et madame Gunter. Le soir même de l'arrivée de M. Gunter, sa femme, se sentant mieux et se trouvant seule avec son mari, lui raconta tout au lonp: riiistoire de son séjour à Schvvalbach.

— Je voyais, dit-elle, notre fille pleurer et dépérir. J'ai donc suivi les conseils de notre ami Finner et me suis dérangée, ce que je n'avais jamais fait, pour me rendre aux eaux. D'ailleurs, j'ai voulu voir ce jeune homme de près ; je n'en ai jamais parlé à Emeraude ; mais je t'avoue qu'il a gagné mes bonnes grâces et que mon cœur plaide pour lui. Quant à notre fille, ami, elle l'aime éperdûment. J'ai tout vu, tout entendu, et même, sans mon indispo-

286 EMERAIDE

sition, j'aurais quitté Schwalbach. C'est moi qui ai engagé Finuer à te faire revenir au plus tôt.

— J'attends qu'elle me parle de lui, répondit M. Gunter. Vous avez beau, vous tous, me faire des sermons, je connais mon Emerande; il y a quelque anguille sous roche; je ne demande pas mieux que de lui accorder ce jeune homme, mais j'attends qu'elle me dise : Mon père, j'aime M. Walter, il est digne de moi et de toi ; je lui ai écrit de venir passer la soirée chez nous ; ou bien : Je te prie d'aller le voir. Il y a long-temps que nous sommes convenus de tout cela. Quant à Cormélius, je ne lui ai pas refusé Johanna ; les bans de leur mariage ont déjà été publiés à l'église, il va avoir lieu après-demain. Je trouve que Johanna aurait pu attendre ton rétablissement.

— Cette pauvre enfant, répondit la mère, tremble de l'inconstance de son fiancé; elle m'a demandé pardon ce matin, elle est si heureuse qu'elle croit rêver. Cormélius l'enlève pour ainsi dire. Une heure après la bénédiction nuptiale ils partiront pour Paris.

Le lendemain, Emerande, rassurée sur la

EMERALDK 287

santé de sa mère par Fiiiner, dit à Gunter :

— Mon père, j'ai quelque chose à te demander.

— A la bonne heure, dit Gunter, je m'y attendais. D'avance je te l'accorde.

— Que tu es bon ! s'écria Emeraude toute joyeuse.

— Je t'aime, ma lille, et j'aimerai tous ceux que tu aimeras, car tout ce que tu aimes doit être noble et bon .

— Eh bien, alors, écoute-moi, répliqua Emeraude après une pause. Tu étais décidé à donner à Johanna cinquante mille florins de dot; moi, dans ma pensée, j'avais doublé la somme. Or, puisque Cormélius épouse Johanna sans dot, je désire que cette somme de cent mille florins soit employée à marier vingt couples d'orphelins et d'orphelines sans distinction de religion .

— J'en parlerai à ta mère, ma fdle, répondit Gunter, qui s'était attendu à une toute autre demande. Où trouverais-tu, d'ailleurs, vingt couples dignes de ce bienfait ?

— C'est toi qui les chercheras, entends-tu ? et surtout sans distinction de religion, car tu

es lin peu par trop protestant. Tu m'as accordé cette demande d'avance, j'y tiens.

— Je ne te refuserais pas ma \ie, dit Gunter, à plus forte raison ma fortune. Mais, dis-moi, ne veux-tu pas te marier?

— Je me marierai le jour où nous marierons les orphelins, ou bien je ne me marierai jamais.

— Ma fille, s'écria Gunter en pressant Kmeraude convulsivement contre son cœur, tu as l'âme plus grande, plus divine que nous tous, Finner te juge bien : tu es non-seulement la déesse Raison, mais la fée Charité.

Puis, courant vers la chambre de madame Gunter, il ajouta :

— Il se peut, ma fille, que je trouve un certain orphelin à marier qui ne te déplaira pas. "

Emeraude s'était proposé d'aller voir mademoiselle Leclerc afin d'apprendre la vérité sur Walter, mais elle en fut empêchée par la maladie de sa mère. Il lui eût été impossible de songer à son avenir et à son bonheur aussi longtemps que quelque danger flottait sur la tête sacrée de cette existence adorée. Ce

danger passé, Ememiide se hâta moins que jamais d'acquérir une certitude à cet égard. Elle craignait de perdre par un mol, et toute l'illusion de sa jeunesse et toute sa foi dans l'humanité. Ces hésitations, ces doutes, ces espoirs décevants et ces déceptions pleines d'espoir la rendirent tout à fait malheureuse.

— Ami, dit madame Gunter à sou mari, veux-tu, par ton entêtement, creuser la tombe de ta fille et de ta femme ? Ne vois-tu pas les pleurs étouffés d'Emeraude? Elle aime mieux se taire et se laisser mourir que de te parler de son amour ; mais moi je sens ses souffrances ; si tu ne vas pas parler à ce jeune homme, je lui enverrai Finner.

— Soit, dit Gunter, j'irai, puisque tu le veux ; mais je maintiens mon avis. Je connais ma fille mieux que vous tous. Je vois bien qu'elle aime M. Walter , mais elle-même doute de lui. N'importe ! faisons notre devoir ; advienne que pourra.

M. Gunter fut à peine parti pour se rendre auprès de Walter, que Finner, instruit de la démarche de son ami, prit Emeraude à part et lui dit :

— Mon enfant, je connais votre sincérité et votre franchise. Vous m'avez écrit que vous aimiez M. Walter. Votre père attend avec impatience que vous lui parliez de votre amour. Quelle est la raison de votre silence, car vous n'êtes pas une personne à changer d'avis et de sentiment? Vous l'aimez toujours ?

— Docteur, dit Emeraude, que penseriezvous d'un homme qui ment ?

— Belle question ! répondit Finner ; vous connaissez trop bien mes principes à cet égard pour douter de ma réponse. Vous savez.

Emeraiide, le cas que je fais des hommes qui manquent à leur parole, je les fuis. Quoique médecin, et comme tel esclave démon temps, je ne manque jamais d'exactitude. M. Walter aurait-il menti? Si cela est, il faut l'oublier. Je lui pardonnerais beaucoup, tout homme a ses défauts ; mais s'il a le vice du mensonge, mieux vaut vous enterrer vivante ou mourir vieille fille. Il n'est pas pour une femme de bonheur avec un mari qui ment.

— Eh bien, docteur, le lendemain du jour où je vous ai écrit le billet, Cormélius, après m'avoir annoncé son mariage avec Johanna, m'a assuré que Walter était l'amant de la danseuse Leclerc ; elle a fait elle-même l'aveu de cette liaison à Cormélius lui-même. D'ailleurs, dans un rapport de police envoyé par le vieux (lorméliusà mon père et sur lequel j'ai jeté les yeux par mégarde, j'avais lu que mademoiselle Leclerc (surveillée, je suppose, par le père Cormélius à cause de son fils) était allée dans la maison de M. Walter et qu'elle y est restée toute une matinée. Mademoiselle Leclercdevait quitter la ville, et c'est M. Walter lui-même qui s'est rendu auprès de Théodore pour in-

tercéder en faveur de la jeune danseuse : c'est encore de Cormélius que je tiens ce fait.

— Croyez-vous tout cela ? dit Finner ; cela m'a l'air d'une intrigue de roman. Pour moi, il en résulte une seule vérité : mademoiselle Leclerc était et est encore la protégée de M. (Cormélius. Pauvre Johanna !

— Il ne le nie pas.

— Eh bien, si Walter est coupable, il avouera sa faute. J'irai, moi, lui parler. Les menteurs, mon amie, n'ont guère de talent réel ; car celui qui ment aux autres finit par se mentir à lui-même.

— Moi , docteur , dit Emeraude, j'étais décidé à questionner mademoiselle Leclerc, mais je n'ose plus.

— Eh bien, j'oserai, moi, s'écria Finner; elle me connaît. Attendez-moi, dans un quart d'heure je serai de retour. D'une manière ou d'une autre, je saurai la vérité.

Cela dit, il partit comme une flèche sans attendre la réponse d'Emeraude.

Fendant ce temps, M. Gunter, tout en se

grattant l'oreille, s'avançait lentement vers la Sandgasse, où demeurait Walter.

— Qui m'eût dit il y a à peine trois mois, murmurait-il entre ses dents, qu'après avoir traité ce jeune homme de maniaque, j'irais moimême le supplier d'accepter la main et la fortune de ma fille ? Lessing a bien raison, la vie ordinaire est une série de faits miraculeux, et la plus grande merveille de la vie, c'est que personne ne se doute des miracles de tous les jours. Qui sait ? ce jeune homme, qui, dit-on, a beaucoup d'esprit, pourrait bien me rendre la monnaie de ma pièce et me traiter de fou à mon tour ; et, de fait, il n'aurait pas tout à fait tort : je dois bien avoir l'air d'un homme qui ne jouit pas de toute sa raison.

Au milieu de ces réflexions, il arriva sur le palier devant la porte du petit appartement de Walter. Une jeune fille de dix ans le reçut sur les dalles du corridor.

— C'est ici que demeure le docteur Walter? demanda Gunter à cette enfant.

— Oui, monsieur ; mais il ne reçoit personne, il est malade.

— Malade ! se dit le bourgmestre, serait-ce de cbaofrin d'amour ?

Puis parlant à la jeune garde-malade :

— Dites-lui^ s'il vous plaît, qu'un ami désire lui parler.

— • Il ne reçoit que son médecin, répondit l'enfant.

Allez lui dire que je viens justement de la part d'un médecin, reprit M. Gunter.

La je w lie fille entra, revint, et répéta que M. \A alter ne pouvait recevoir personne.

— Dites-lui que c'est le bourgmestre de la ville de Francfort qui demande une audience d'un quart d'beure, et qui le prie de l'écouter sans lui adresser ni question ni réponse.

La jeune fille, intimidée et pleine de respect pour ce nom de bourgmestre, fléchit un genou en guise de salut, rentra et revint une seconde fois en disant :

— Entrez, monsieur le bourgmestre, mais ne restez pas trop longtemps, ma mère va venir pour soigner notre bon M. Walter qui est très-malade. Hier il ne m'a plus reconnue.

. Le salon de Walter ressemblait à presque tous les salons des savants allemands.

Une grande pièce carrée et planchéiée de sapin, une table ronde couverte d'un tapis d'Allemagne et un canapé qui datait de Joseph H, des montants et des traverses de sapin représentant une bibliothèque remplie de haut en bas de livres, un grand poêle de faïence cerclé de cuivre, quatre chaises de cannes^ et dans un coin un râtelier de pipes longues avec un crachoir de porcelaine. D'ordinaire Walter couchait dans une chambre attenante, tout aussi longue quoique moins large ; mais,depuis sa maladie, le lit, sur l'ordre du médecin, avait été placé dans le salon pour que le malade eût plus d'air.

La fièvre typhoïde, qui, hélas ! a toujours existé, a différents noms en Allemagne. 11 y a dans toutes, les langues quatre adjectifs pour désigner le laid contre deux qui expliquent le beau. On l'appelle tantôt fièvre nerveuse, tantôt fièvre des entrailles, tantôt fièvre malienne ou pernicieuse. En France, elle a reçu le nouveau baptême de fièvre typhoïde, qui veut dire fièvre chaude ou ardente.

Un quart d'heure avant l'arrivée de M. Gunter, Walter fut pris d'un accès de fièvre plus

fort qu'à l'ordinaire. Dans ses hallucinations enfiévrées il croyait voir le bourgmestre devant son lit avant qu'il arrivât, pour le prier de venir à l'église, où sous un dais nuptial l'attendaient Emeraude et le prêtre.

Quand donc M. Gunter entra et parut devant M. Walter couché, le malade crut tout simplement être le jouet du délire. De temps à autre il faisait de violents efforts en écarquillant ?es yeux enflammés pour reconnaître le bourgmestre et lui faire un signe d'amitié.

— Monsieur Walter, dit celui-ci, je suis désolé de vous voir malade et alité, mais j'espère bien vous apporter un peu de santé. Quand, il y a quelques mois, vous vîntes me demander ma fille en mariage, j'ai cru avec la meilleure foi que vous n'aviez pas toute votre raison, à ce point que je vous ai regardé dans la prunelle des yeux, absolument comme vous me regardez maintenant. Eh bien, monsieur, je vous prie avant tout, si extravagantes que soient mes paroles, de ne pas me croire fou ; j'ai toute ma raison, je vous le jure.

Et comme le jeune homme ne répondait que

par des signes de main, M. Gunter, se résumant, ajouta :

— Monsieur Walter, ma fille Emeraude vous aime et je \iens vous offrir sa main.

Un sourire mélancolique effleura les lèvres brûlantes du jeune homme. Dans ce moment, il fut sûr de reconnaître le père d'Emeraude. Je croyais , pensa-t-il , avoir la fièvre , je croyais que ce n'était qu'un rêve délirant ; mais c'est la réalité, c'est bien M. Gunter qui vient m'offrir sa fille.

Puis, se soulevant et serrant la main du bourgmestre pour bien se convaincre de sa présence, il fouilla de l'autre main sous son oreiller, saisit un petit paquet et le remit à M. Gunter sans pouvoir dire un mot.

Une minute après, la fièvre, le rejetant sur l'oreiller, le plongea de nouveau dans une mer de rêves incohérents, plus délirants les uns que les autres.

Dans ce petit paquet se trouvaient la lettre d'Emeraude et le mouchoir brodé qui, le jour du bois, avait servi de bande au docteur Finner.

A peine M. Gunter eut-il pris connaissance

du contenu de la lettre, que, fier de sa prescience, il prit congé de M. Walter, promit de lui envoyer le docteur Finner et rentra à grands pas chez lui.

— Je te l'avais bien dit, cria-t-il à la porte en entrant chez madame Gunter, qu'il y avait quelque anicroche ; je connais mon enfant. D'ailleurs^ ce jeune homme est gravement indisposé, il ne peut être préalablement question de mariage.

Dans ce moment même, le docteur revint et remit à Emeraude la déclaration suivante, écrite et signée par mademoiselle Leclerc :

« Avant de quitter Francfort pour retourner à Paris, je déclare sur mon âme et sur ma conscience, s'il le faut je jurerai sur l'Evangile, que jamais je n'ai eu le moindre rapport d'intimité avec M. Walter.

•) Connaissant de réputation sa loyauté, sa haine pour l'injustice, je me suis rendue auprès de lui le jour oii M. Cormélius père m'a menacée d'expulsion. M. Walter m'a promis d'intercéder en ma faveur, en me priant de ne plus venir le voir. Il est vrai que j'ai dit le

contraire à Théodore Cormélius , mais ce fut dans le but d'exciter sa jalousie. Depuis ce jour, je n'ai plus jamais revu M. Walter.

» ViOLANDE LeCLERC. »

Emeraude, après avoir parcouru ce billet, se jeta dans les bras du docteur et versa des larmes de bonheur.

— Ma fille , dit Gunter , c'est toi qui as écrit cette lettre à M. Walter?

— Oui, mon père, répondit-elle, en lui présentant le billet que le docteur venait de lui apporter et en déchirant sa propre lettre. Puis, pendant que M., Gunter parcourait le billet, elle ajouta : — Mon père, veuillez me prêter votre bras, j'irai moi-même demander pardon à M. Walter de l'affront que je lui ai fait. Finner nous accompagnera.

— Ma fille, dit le bourgmestre, tu sais que je ne te refuse pas l'élu de ton cœur, puisque je suis allé moi-même lui offrir ta main. Hélas ! dans ce moment tu ne peux pas le voir : ce jeune homme a la fièvre, et cette fièvre, dit-on, est très-contagieuse.

— Infortunée que je suis! s'écria Eme-

raude, c'est moi qui suis la cause de ce malheur! Ce sont mes injustes soupçons! Lui, à ma place, les eût méprisés.

— Calme-toi, mon enfant, j'irai ayec le docteur ; c'est une fièvre nerveuse qu'il a prise à Schwalbach , m'a-t-on dit. Il est jeune et fort, en quelques jours il sera guéri ; mais , comme malheureusement cette fièvre est contagieuse, je ne voudrais pour rien au monde, mon ange, que tu t'exposasses. . .

— Quand je songe à lui, je ne pense pas à moi, s'écria Emeraude.

Et elle courut chercher son chapeau et son ombrelle. ^

— Ma pauvre Agnès, dit M. Gunter en s'agenouillant devant le lit de sa femme, aimonsnous bien , car nous n'avons plus d'enfant : notre fille ne nous appartient plus, elle donnerait sa vie pour un étranger, au risque de nous entraîner avec elle dans la tombe.

— Egoïste ! s'écria Finner, tu aimais donc ton enfant pour toi et non pour elle ? Le bonheur de ta fille, d'où qu'il vienne, n'est donc pas le tien? L'amour, l'amour vrai, c'est le sacrifice de soi-même. Le père et la mère pour

la fille, la femme pour son mari, le mari pour sa femme, il n'y a pas d'autre amour. 11 faut qu'en amour la créature imite son Créateur. Dieu, en créant l'homme, lui a donné le libre arbitre : c'est la liberté de douter du Créateur, de l'abandonner, comme ta fille t'abandonne, pour aimer un dieu étranger, souvent un être fabriqué par la propre imagination, ayant des yeux sans voir, des oreilles sans entendre. Mais Dieu aime sa créature; il sait d'ailleurs que l'homme lui revient toujours plus reconnaissant, plus soumis que jamais, et librement et meilleur ! Il en sera ainsi de ta fille.

— Merci , mon ami , dit Gunter en serrant la main de Finner. Toi, tu sais toujours me redresser l'esprit et me rafraîchir le cœur. Mais pourquoi, avec ces principes d'idéal, ne t'es-tu pas marié ?

— Parce que, jeune, répondit Finner, je n'ai pas trouvé une Emeraude sur mon chemin pour m'apprécier malgré ma pauvreté.

Maintenant que me voici sur les confins de la vieillesse, je ne crois plus qu'une femme puisse être heureuse de mon amour. L'amour véritable, toujours comme Dieu, aime à donner plutôt qu'à recevoir.

M. Gunter, Emeraude et le docteur Finner entrèrent à la fois dans la chambre de Walter. Ils y trouvèrent la vieille garde-malade assise au pied du lit et pleurant, Emeraude se précipita sur la main de Walter qu'elle couvrit de larmes et de baisers ; puis , se penchant sur lui, elle lui dit :

— Pauvre ami , pardonnez-moi ; vous le voyez, je viens moi-même implorer mon pardon. Je vous aime, Walter, plus que jamais.

Walter, toujours enfiévré, lui serra la main en disant d'une voix éteinte :

— Merci , Emeraude , je savais que vous viendriez.

Mais le docteur, sous prétexte de tâter le pouls du jeune homme, éloigna Emeraude du

chevet du malade et la pria de s'asseoir sur le canapé en attendant le médecin de la maison, auquel il avait écrit un mot pour une consultation .

Emeraudejeta un coup d'œil sur les papiers qui gisaient sur la table. Sur le premier feuillet elle lut :

a A Emeraude, ma bien-aimée, ma fiancée, bientôt ma femme. »

— Oh 1 s'écria-t-elle , il n'a pas douté un instant de moi, malgré ma lettre. Mon père, ajouta-t-elle , allez au secrétariat de l'église , faites-y inscrire mon mariage avec le docteur Walter; que le pasteur le proclame demain dimanche du haut de la chaire : je veux être sa femme, je veux porter son nom, dussé-je épouser un mourant.

M. Gunter hésita d'abord; mais, sur un signe de Finner, il se rendit au vœu de sa fille et partit.

— Voyons, docteur, dit Emeraude, ditesmoi la vérité. Vous me connaissez : qu'il meure ou qu'il vive, je suis à lui pour l'éternité. Y a-t-il espoir de guérison ?

— Chère amie, dit Finner^ vous connaissez

mes principes sur la fièvre. Tout d'abord cela dépend de celui dont tout dépend. On dit bien qu'une nature forte dompte le mal ; mais qui nous octroie une nature forte ou faible? Pourtant l'homme peut beaucoup, mais c'est encore une faveur de Dieu d'être bien soigné, quand on est attaqué par cette traîtresse de fièvre pernicieuse. La fièvre exige plus de soins quand elle s'en va que lorsqu'elle arrive. Dans ce moment il n'y a rien à faire, nulle dose de quinine ne l'arrêtera; mais, dans une, dans deux heures, il y aura peut-être quelque chose à faire. 11 faudrait pouvoir changer le malade de lit tous les jours, surveiller ses moindres désirs, éveiller en lui la volonté de vivre, si ce n'est pour lui, du moins pour les autres. Les malades ne sont guère égoïstes, ils sentent l'approche de l'infini et gagnent en dévouement par ce voisinage. Quanta la médecine, il faudrait que j'eusse vu votre ami deux ou trois jours, pour essayer de combattre son mal autrement que par mes discours.

— Eh bien, dit Emeraude, je le soignerai, je ne le quitterai plus.

— Y pensez-vous? s'écria Finner.

— Je ne sortirai plus de cette chambre qu'en deuil ou qu'en robe de mariée. Vous resterez avec moi, vous et la orarde-malade. Si jamais vous m'avez aimée, c'est le moment de me le prouver.

Le médecin ordinaire de Walter étant arrivé, Finner pria Emeraude de se rendre dans l'autre chambre pendant un quart d'heure. Elle obéit en emportant la feuille de papier à elle adressée.

C'était un fragment copié de la main de Walter, extrait des écrits de son père.

Emeraude avait à peine fini cette lecture quand son père revint lui dire que tout était fait comme elle l'avait désiré.

— J'ai un peu tardé à revenir, ma fille, ajouta-t-il, mais c'est la faute de ta mère : elle a voulu absolument que je fisse transporter M. Walter dans notre hôtel. Soso et Jawohl sont en bas avec une grande civière. Ta mère veut que tout le monde apprenne que le fiancé de sa fille est soigné dans l'hôtel du bourgmestre ; elle a presque ordonné à Finner de loger également dans la maison et de ne plus la quitter jusqu'après la guérison de Walter.

— ^ J'ai eu la même pensée, répondit Emeraude, mais je n'osais pas la dire. Ohl le cœur d'une mère !

Ce jour-là même Walter fut transporté à l'hôtel Gunter dans l'appartement d'Emeraude. Finner occupa les chambres de Johanna. Le lendemain, les fiançailles d'Emeraude furent annoncées à l'église ainsi que dans les journaux. Emeraude et sa mère avaient décidé que le mariage aurait lieu dès que l'état de Walter le permettrait. Quant aux orphelins dotés, M. Gunter avait déjà inscrit dix couples, prêt à les marier et à les doter.

Walter n'avait qu'une vague connaissance du changement de sa position, il se crut dans un palais enchanté. Il sentait bien les pressions de main d'Emeraude, qui, bravant la défense du docteur et oubliant de se coucher, comme elle l'avait promis à son père, avait passé la nuit au chevet de son bien-aimé avec Jacob et sa femme. Mais ce qui dans Tétat ordinaire eût été pour Walter un rêve divin, ne fut qu'un affreux cauchemar. Chaque fois qu'il sentait la main d'Emeraude, il essayait de se soulever pour la presser dans ses bras. En vain ! La fièvre, lui serrant la gorge, le rejetait toujours sur sa couche de douleur.

Vers neuf heures du matin seulement , la fièvre s'étant calmée, il reconnut le bourgmestre et le docteur Finner qui s'informaient

de sa santé. Emeraude, toute éplorée, se cacha dans un coin de la chambre pour ne pas kd faire voir ses larmes.

— Comment vous sentez-vous ? demanda M. Gunter. Nous vous avons fait transporter ici pour mieux vous soigner, car, dès aujourd'hui, cher Walter, nous vous considérons, ma femme et moi, comme notre fils.

— Que vous êtes bons ! dit M. Walter : qu'ai-je donc fait de bien pour mériter tant de bonheur? Oui, je vous aimerai comme un fils, je vous aimerai comme Emeraude vous aime.

— Dieu merci, je vous trouve beaucoup mieux, dit M. Gunter.

— Ah ! je sens un bien-être céleste, répondit Walter ; je n'ai jamais eu la conscience de mon esprit comme dans ce moment, il me semble que je vois Dieu face à face.

M. Gunter, en jetant un coup d'oeil au docteur, répondit :

— Cher ami , il ne faut pas trop parler ni penser ; il vous faut du repos , n'est-ce pas , docteur ?

— Monsieur Walter peut donner libre cours

à ses pensées, répliqua M. Finner ; la fièvre est toujours une lutte entre la terre et le ciel. Des vapeurs terrestres se dégagent du sang qui bout, se précipitent en flots plus ou moins pressés sur les esprits, les inondent, les étouffent par moments, se retirent pendant quelque temps et reviennent pour recommencer la lutte. C'est une espèce de flux et de reflux; l'issue dépend de la force de ces esprits dont la lumière fléchissante laisse passer le torrent et se relève plus pure, plus flamboyante qu3 jamais. Loin donc de les annihiler, il faut les fortifier pendant la trêve, afin de se préparer à une plus forte résistance. Tant que le philosophe pense, que l'homme d'Etat parle politique, que le poëte fait des vers, la fièvre ne le vaincra pas. Aussi longtemps que la volonté, ce souffle du ciel, réside dans l'homme, la fièvre sera impuissante contre elle; la santé, cet équilibre des deux forces, reviendra sûrement. Laméde^cine ne peut pas donner la volonté et la vie, elle ne peut que mettre des armes dans la main de cette même volonté pour repousser l'agresseur, c'est-à-dire le mal. D'ordinaire, ce n'est pas par la multiplicité des armes qu'on vainc

l'ennemi ; il s'agit plutôt de le guetter à l'improTiste et de l'abattre du coup. Mais, avant tout, il faut à ce même malade une main, c'està-dire une volonté. Jamais médecin n'a sauvé un malade à lui tout seul. Voilà des siècles que nous étudions la bataille de la mort, pour combattre, pour vaincre cette terrible ennemie avec ses propres armes; mais la victoire dépend, comme partout, non des gros bataillons, mais de la position qu'on a su prendre et du courage qu'on inspire au combattant. Le médecin est le général, mais le malade est le soldat. Parfois une circonstance imprévue, comme le vent ou la pluie dans les batailles, décide de la victoire. Qu'importe ! on a beau vaincre : à la fin, Dieu lui-même retire son souffle, et l'homme se rend sans coup férir.

— Je ne crains pas la mort, s'écria Walter en se mettant sur son séant. Si la mort était un mal, la vie ne serait pas; on peut douter de tout dans la vie, excepté de la mort, et, puisqu'elle peut arriver à tout instant et qu'elle arrive en effet, la longueur de la vie n'est rien. Qu'elle dure mille secondes, mille jours ou mille ans, le temps n'est qu'un phénomène de

notre imagination; ce qui a une fin n'existe pas. Si deux âmes, en s'aimant, croient dans leur pensée \ivre en cinq minutes une éternité, cette éternité est une réalité pour elles; elles auront beau vivre cent ans, l'éternité ne sera pas plus longue. Qu'est-ce que l'amour? qu'estce que l'amitié? L'infini se renouvelant dans chaque être, deux parts d'infini s' absorbant l'une l'autre pour que chacune ait la grandeur des deux. Qu'importe leur mort ou leur vie !

— Bien des penseurs chrétiens, interrompit Gunter, prétendent qu'il faut vivre, au contraire, pour que cet infini gagne en clarté, en beauté, par les épreuves de la douleur.

— En ce cas, reprit Walter, la mort de l'un embellira l'âme du survivant par la douleur : ce sera encore un privilège pour celui qui s'en va; il ne soufïre pas, et pourtant il prend sa part d'embellissement dans l'âme endolorie de celui qui reste; car l'amour est du dévouement, celui qui aime le plus désire souffrir le plus.

— Oh! oui, s'écria Emeraude en s'avançant pour déposer un baiser sur le front de son fiancé.

M. W aller, saisissant la main d'Emeraude, et la tenant serrée dans la sienne, lui dit :

— Chère amie, c'est en pensant à vous que toutes ces idées me Tiennent, c'est en regardant à travers votre âme transparente, reflétant le ciel, que je trouve Dieu et la vérité.

Puis, après une longue pause de contemplation intérieure, il poursuivit :

— De quelque manière que l'on envisage la vie, que l'on affirme ou que l'on doute, il est une vérité irréfragable :

Tout ce qui est n'existe que par la {)ensée, le Verbe.

V idéal de l'homme est la seule réalité mathématique et logique. Ce qu'au contraire nous appelons le ree/ n'existe pas. La vie, étant une réalité, n'existe pas, car elle a une fin. De même, l'espace et le temps, ayant une limite et une fin, ne sont pas. Ce ne sont que des mots inventés pour définir l'infini, l'éternité. L'homme en définissant quoi que ce soit, procède toujours par la négation. Pour expliquer le bien, il indique le mal et le condamne. Pour faire comprendre la justice, il expose l'injustice el la punit. Jamais puissance humaine n'a su

EMERALDE 3<3

définir la vertu pour la récompenser. L'homme se borne à. signaler le vice pour le frapper de haine et de châtiment. L'amour du prochain est le seul bien positif; tout autre bien n'est que la négation d'un mal. Dieu est la seule idée affmnativey à savoir : l'éternité, l'ubiquité, l'infini! Le temps, l'espace, le fini, sont des idées négatives. L'idéal seul est donc positif, car seul il atteint à la hauteur de l'infini, de l'éternité, de l'ubiquité. Tout le reste de la vie, y compris la vie même, n'existe pas.

DonCy la mort nest que la définition négative de l'immortalité positive et réelle.

Si Y immortalité n'existait pas comme i^éalité^ le mot MORT n'eût jamais pu être inventé.

De même, le fini n'est que l'effet fictif de l'infini réel.

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