C.omme le temps de l'éternité
Qu'importe le mot représentant l'affirmation ?
L'athée le plus endurci, poussé dans ses retranchements, sera forcé de convenir que, si Dieu n'a pas été révélé à l'homme, c'est l'homme qui, par la propre logique du Verbe, l'a trouvé. L'homme en serait-il moins immor-
tel? « Que me fait l'essence de la chose en soi y c'est-à-dire l'infini, s'écrie Kant, puisque cette chose existe, ne fût-ce que dans ma raison! »
— Mais alors, dit Finner, mieux vaudrait n'être pas né?
L'homme , en \dvant , reprit Walter , agrandit son être par l'absorption de la \ie des autres, soit qu'astre il prête sa chaleur aux plus petits , soit que fleur il boive la rosée d'un esprit fécondant. Maintenant un océan ne peut-il pas verser plus d'eau en une seconde que mille sources en cinquante années? Eh bien, il est des âmes vastes comme la mer, et d'autres qui ne sont que des sources. Tel vit plus dans une année qu'un autre dans un siècle ; c'est ce qui fait que les grands hommes peuvent mourir jeunes. Mozart, à lui seul, a plus vécu que tous les compositeurs réunis avant lui. Homère a plus vécu que tous les Grecs avant et après lui. Moïse a versé sur l'humanité plus de vérités que tous les législateurs qui l'ont devancé et suivi. Hélas! la plupart des hommes ont besoin de vivre longtemps pour recueillir quelques gouttes de vérité pure et rafraîchissante. Mais il n'est pas
besoin de créer pour atteindre le suprême but, il suffit d'aimer. Ecoutez-moi, car il me semble que mon esprit se transfigure en vous parlant.
Tout ce qui est existe par attraction . Dieu lui-même crée par l'attraction, qui chez lui s'appelle volonté. 11 dit que la lumière soit, et la lumière est; car vouloir est à l'esprit ce qu'est l'attraction à la planète, au globe terrestre. L'amour est donc ou attraction ou volonté, c'est-à-dire, ou sans, ou avec conscience, mais toujours un acte divin, puisque Dieu se renouvelle dans chaque créature.
Devant Dieu il n'y a pas, il ne peut pas y avoir une différence de sexe. Si la femme, parce qu'elle a une plus grande part de souffrances, devait être différente de l'homme, elle lui serait en tout cas supérieure, et elle l'est réellement.
L'amour, tel que nous l'entendons, suit la loi éternelle de l'attraction dans le but de procréer des hommes ; mais quand cet amourattraction s'agrandit, s'ennoblit par une parcelle d'infini, alors il devient une volonté, une conscience, c'est-à-dire une part de Dieu. Quand deux âmes veulent et ont la conscience
de leur attraction, l'une a besoin de verser ses flots de lumière et d'amour dans l'autre ; l'autre, d'instinct, sent le besoin de les boire, de les absorber pour s'agrandir, pour s'embellir, pour se transformer.
Le soleil, quand il darde sur le sable, en fait un désert ; en est-il moins le soleil ? Une âme pleine de feu divin, projetant ses rayons sur une autre âme incapable de les boire, n'en reste pas moins ce qu'elle est.
C'est ce qui fait que la plupart des amours restent stériles.
Or, la femme rêve l'amour idéal plutôt que l'homme, soit qu'elle ait un trop plein de grands sentiments pour les déverser sur des cœurs moins bien doués, soit qu'elle-même aime à boire dans la source de l'esprit pur.
La femme est altérée de gloire, elle aspire à se marier avec elle; c'est elle qui la première devine le génie par attraction, se dévoue pour lui.
Mais pour que cet amour, d'attraction qu'il est d'abord, devienne conscience et volonté, il faut qu'il reste pur et divin, il faut qu'il soit fidèle.
Qu'est-ce que la fidélité? Rien qu'un idéal •de volonté divine. 11 importe peu d'avoir aimé plusieurs femmes ; mais il importe de ne pas violer l'idéal, de ne pas descendre de son trône céleste, de ne pas redevenir une attraction quand on était une volonté; autant dire une âme qui redevient planète. C'est un abaissement, une dégradation, et voilà pourquoi l'amour idéal est le seul et vrai beau, car il élève l'homme, vivant même, vers Dieu; il transforme la matière en esprit, l'attraction en volonté, le désir eu conscience, l'homme en ange, la vie en éternité.
Et voilà pourquoi il n'y aura jamais un livre divin sans amour.
Et voilà pourquoi, ajouta-t-il en pressant convulsivement Emeraude dans ses bras, j'ai vécu et que je puis mourir !
— Dis plutôt : voilà pourquoi nous pouvons mourir! s'écria Emeraude en plongeant ses regards dans l'œil de Walter; car ta vie est ma vie et ta mort sera ma mort !
Puis, se retournant vers son père, elle lui dit d'une voix vibrante et solennelle :
— Vois-tu maintenant, mon père, pourquoi
j'aime cette âme plus que moi-même, plus que tout au monde? Cormélius aurait vécu cent ans avec moi, c'eût été une éternelle mort. Mais cette heure d'amour avec mon bien-aimé est la félicité éternelle. C'est le bonheur, c'est la vie, c'est l'immortalité !
Finneret Gunter ne répondirent que par des larmes d'attendrissement.
Pendant huit jours, la fièvre allait un peu diminuant, soit que le bonheur ineffable de se voir à côté d'Emeraude eût prêté de nouvelles forces à Walter, soit que sa maladie fût entrée réellement dans une phase décroissante. Emeraude, selon le vœu de sa mère, fit partager le grand salon en deux compartiments par une large draperie de velours. Madame Gunter, dans le but d'entendre la voix de son fils, fit transporter son lit de repos dans ce petit salon improvisé, à côté du lit de sa fille. Walter fut couché dans l'autre partie. Deux fenêtres éclairaient chacune de ces pièces. De cette manière, madame Gunter n'eut qu'à faire lever un pan de la portière pour parler à son gendre et surveiller les gardes-malade.
Pendant ces huit jours, Emeraude ne quittait ni sa mère ni son bien-aimé. Ce que ces deux êtres se dirent par un regard, par une pression de main, comment l'exprimer par des paroles? La parole est presque toujours traîtresse à la pensée.
Un matin pourtant, \S alter venant de passer une nuit plus fiévreuse qu'à l'ordinaire, et se trouvant seul avec Emeraude, lui dit :
— Mon ange, j'ai une grâce à te demander.
— Oh ! répondit-elle, que peux-tu me demander qui ne t'appartienne, puisque mon âme entière s'est enracinée dans la tienne ? Nous sommes tellement un seul être pensant que j'ai deviné depuis deux jours ce que tu as sur le cœur.
— Alors tu me le promets.
— Oui, mon âme. Si tu meurs, je vivrai d'abord pour que tu vives en moi, et puis pour l'amour de mon père et de ma mère, qui, je le vois, me reprochent de t'aimer plus qu'eux.
Walter humecta de larmes de reconnaissance la main de sa fiancée.
— A mon tour maintenant, dit Emeraude.
Sais-tu que depuis longtemps j'ai prié Dieu de me frapper plutôt que ceux qui me sont chers. Pardon, ami : dans ce temps, je croyais encore que la mort était un malheur ; depuis, il me semble que j'ai vécu une éternité ; la mort n'a plus rien d'efîrayant pour moi. Quel que soit le bonheur que tu me réserves par ta santé et ton amour, le temps, qui n'existe pas, ne saurait me rendre plus heureuse que je ne le suis depuis huit jours. Le bonheur a différentes qualités, mais il n'a pas de quantité, puisque tout nombre est forcément limité, et que la qualité, comme l'infini, n'a pas de bornes. Mais si je venais à mourir, car, depuis hier, ami, je me sens des frissons de fièvre, me promets-tu de vivre pour moi et mes parents ?
— Pour toi, dit Walter, effrayé de la nouvelle qu'Emeraude venait de lui apprendre ; tu le sais, l'homme est toujours plus égoïste que la femme. Je le sens, mon ange, sans toi la vie ne tiendrait plus dans mon corps. Certes, l'homme, dans n'importe quelle situation, doit regarder en haut; et puisqu'il ne connaît pas sa naissance, il ne peut en aucune
manière précipiter sa fin, car sa vie ne lui appartient pas. L'homme vit pour Dieu, en vivant pour ses créatures ; mais il me semble que, toi partie, tu m'enlèverais tellement la fleur de mon âme, que le pauvre tronc desséché n'aurait plus de force pour se soutenir. Quant à tes parents, ils me reprocheraient de t'avoir enlevée à leur amour. Non, mon cœur, la seule grâce que je te demande maintenant, c'est de m'enlever avec toi dans ton essor, dans ton ascension vers l'Eternel.
Et, joignant les mains comme un suppliant, il ajouta :
— Oh ! ne me refuse pas. La vie sans amour n'est même pas un rêve ! Si Dieu pouvait cesser d'aimer, il cesserait d'exister. Or, toi disparue de cette terre, je n'aimerai plus, donc je n'existerai plus.
Emeraude affaiblie par les veilles, prise depuis quelques heures de vertige et de frisson, anéantie d'ailleurs de félicité extatique, s'évanouit sur le cœur de Walter. On la porta sans connaissance dans son lit.
Au bout d'une demi-heure, revenue à elle, Emeraude dit à sa mère de faire appeler son
père. M. Gunter, depuis huit jours, était occupé à trouver des orphelins et des orphelines dignes de jouir de la charité de sa fdle. En rentrant, il courut vers Emeraude.
— Ma fille, s'écria-t-il, réjouis-toi, j'ai complété le nombre de tes couples ; quand tu voudras, nous fixerons le jour de ton mariage. Mais pourquoi es-tu couchée ?
Madame Gunter essuya une larme.
— Mon pauvre père, dit Emeraude toute enfiévrée et secouant la tête comme pour chasser les vertiges de son sang bouillant, depuis quelque temps je te fais bien de la peine, moi qui ai toujours rêvé de vivre pour ta joie.
— Mais non, ma fille, répondit Gunter en serrant la tête d'Emeraude contre sa poitrine ; ton bonheur est le mien. J'aime Walter de tout mon cœur, presque autant que toi. Ce noble jeune homme m'a transformé; depuis que je le connais, je sens que je suis devenu meilleur.
— Ainsi , reprit Emeraude , tu ne m'en veux pas de l'aimer autant, presque plus que toi.
— Loin de t'en vouloir, ma fiUe, je jouis de ton bonheur; j'allais seulement vous demander, à vous deux, de ne pas nous exclure, ta mère et moi, du cercle enchanteur de votre céleste amitié.
— Que tu es bon, mon père! Mais m'aimeras-tu assez pour me pardonner de mourir^ car je puis mourir. Depuis hier j'ai la fièvre, elle m'étreint, elle me bat, elle me creuse, comme le flot envahisseur bat et creuse une faible rive.
A ces mots M. Gunter eut une secousse tellement violente, qu'il faillit tomber à la renverse.
— Toi aussi, ma fille ! s'écria-t-il ; je t'avais pourtant bien défendu ... Oh ! mon pressentiment.
— Chut ! dit la mère. Est-ce que, si tu eusses été malade, je n'aurais pas risqué ma vie pour te soigner ?
— Oh ! mère, dit Emeraude en versant des larmes de feu, mère adorée, comme tu aimes ton enfant !
— Pardon, ma fille, dit M. Gunter les yeux remplis de pleurs ; je te demande pardon,
Emeraiide, mon ange ; mais si tu meurs, pour qui veux-tu que nous vivions ?
— Pour vous d'abord, puis pour Walter.
Me le promets- tu, mon père?
— Oui , oui , balbutia Gunter d'une voix étouffée par des sanglots, nous l'aimerons.
— Et jamais vous ne lui ferez un reproche de m'avoir aimée ?
— Jamais , jamais , mon enfant , dit la mère.
— Mais tu ne mourras pas ! s'écria Gunter hors de lui. Dieu est juste ; il détournera de nous cet affreux malheur; il prendra plutôt ma vie et celle de ta mère.
— Ah ! mon père, ne blasphème pas, dit Emeraude ; tu sais maintenant par Walter que la mort n'existe que comme seule preuve de l'éternité, qu'elle n'est pas du tout un malheur. Si Dieu n'était que juste, il nous resterait peu de chose ; mais il est miséricordieux, il nous aime. S'il m'appelle la première à lui, qui sait si ce n'est par amour? Ainsi donc, parents chéris, si je devais vous quitter, ce serait pour peu de temps. Qu'est-ce donc que vingt, trente ou cinquante ans? 11 me semble que je vis
d'hier, et j'ai vingt-deux ans bientôt. D'ailleurs, je vous promets de faire mon possible pour vous rester et, comme dit Finner, pour lutter contre la mort. Quant à Walter, tout ce que je dis, il le pense; nous ne faisons qu'une âme dans deux corps ; il paraît même que nos corps suivent la même loi.
Puis après une pause, elle ajouta :
— Mon père, si la fièvre augmente au point que Finner dise qu'il y a du danger, promets-moi de me marier avec Walter sur mon lit de mort. Nos bans sont publiés ; le pasteur a l'aveu de notre volonté : nous n'en avons qu'une. Que je meure sa femme, son épouse, afin que nous soyons enterrés ensemble et, si cela se peut, dans le même cercueil, à côté de vous !
Elle s'arrêta subitement, prise d'une nouvelle défaillance. L'âme de Gunter était inondée de douleur. Madame Gunter, tenant son enfant dans ses bras , couvrait sa figure de baisers et cherchait à la ranimer par son souffle.
Dans ce moment Finner accourut. Depuis la veille il s'était aperçu du malaise d'Eme-
raude. Pendant la nuit, Emeraude, assise à moitié assoupie devant le lit de Walter, avait prononcé des paroles incohérentes. Finner, ne dormant que d'un œil, s'était glissé auprès d'elle, et, à sa grande frayeur, il venait d'acquérir la certitude qu'elle était prise d'un accès de fièvre. 11 la fit porter au lit. Vers sept heures du matin^ il se leva pour s'informer de sa chère malade ; mais Emeraude était déjà debout au chevet de \Valter. Dès que Finner l'aperçut, il lui tâta le pouls, et, jugeant que la fièvre lente, mais brûlante, ne l'avait nullement quittée, il fut saisi d'un tel serrement de cœur, que, pour cacher sa douleur et son émotion à son ami Gunter, il s'enfuit hors de la maison eu pleurant comme un enfant. Il rentra un peu plus tard, après avoir essuyé ses larmes, et voyant Emeraude causant avec Walter, il se dit : Dieu merci, ce n'est peut-être qu'une petite fièvre de fatigue et de lassitude. 11 sortit de nouveau ; mais dévoré de sollicitude pour son amie, il rentra bientôt, juste au moment oii Emeraude s'évanouissait dans les bras de sa mère.
— Oh! s'écria-t-il, c'est bien là la fièvre
de Walter : ils vivront ou ils mourront ensemble !
Puis se jetant dans les bras de Gunter, il ajouta en sanglotant : Ami, fais chercher le docteur Schott. Quant à moi, je ne suis plus rien, je ne sais plus rien, je ne vois plus rien.
Et, pendant un quart d'heure, ces deux vieux amis mêlèrent leurs pleurs en se tenant par les mains.
La nouvelle de la maladie d'Emeraude parcourut la ville comme un frisson, vibrant à la fois dans tous les nobles cœurs. Emeraude était l'idole de Francfort : les mères la citaient comme modèle à leur fille ; les pères, stimulant leurs fils, leur disaient : Et vous pourrez prétendre à une fiancée comme Emeraude.
Au bout de quelques beures, plus de dix mille personnes avaient inscrit leurs noms à l'bôtel Gunter ; tous les couples d'orplielins choisis par le bourgmestre s'y étaient présentés pour veiller à tour de rôle, les fiancés au lit de Walter, les fiancées au chevet d'Emeraude. On priait pour Walter et Emeraude dans toutes les églises et dans toutes les synagogues de la ville, comme pour des têtes couronnées. M. et
madame Gunter trouvèrent une certaine consolation dans ces démonstrations aussi sincères qu'universelles ; mais ils ne purent nullement s'occuper des mariages des orphelins, ni de celui d'Emeraude, malgré la promesse que le père lui avait faite.
La fièvre ne la quitta presque plus pendant neuf jours. \Valter lui-même eut une rechute violente.
Dès qu'on apprit qu'Emeraude avait émis le désir d'être mariée avant sa mort, en même temps que ses orphelins, des préparatifs pour ces mariages furent faits dans l'hôtel Gunter, on eût dit par des doigts de fée ! Deux sénateurs présidèrent à ces travaux. Au rez-dechaussée, dans la grande pièce à gauche, la commune israélite avait fait élever un dais nuptial sur le frontispice duquel on lisait, en caractères hébraïques, ce verset : « Partout oh tu appelleras mon nom, je viendrai et te bénirai. » Là devaient être mariés les cinq couples israélites.
Dans la cour s'élevait, comme par enchantement, une magnifique chapelle catholique.
avec autel, pourtour, et une statue de la sainte Vierge.
L'appartement de M. Gunter fut transformé en nef protestante, avec un Christ de marbre emprunté à une église.
Bien que, depuis quelques jours, Emeraude eût complètement perdu la parole, elle semblait, au milieu de sa fièvre, sourire à ces travaux ; car, un matin, son père s'étant plaint du bruit des marteaux des ouvriers, Emeraude, d'un regard souriant, fit entendre que ce martellement lui faisait plaisir.
M. et madame Gunter, espérant tous les soirs un mieux sensible dans l'état de leurs chers malades, remettaient d'un jour à l'autre la cérémonie de cette noce de douleur ; — c'est ainsi qu'elle fut baptisée par le peuple.
Il y eut, en effet, un mieux sensible dans l'état de Walter, bien qu'il ne fût nullement hors de danger; mais, comme la fièvre d'Emeraude allait toujours croissant, on résolut d'accomplir son vœu.
Dès le matin, les fiancées, en robes de noce, une couronne de roses sur la tête, s'assemblèrent autour du lit d'Emeraude , la revêti-
rent d'une robe blanche à longs plis, et enlacèrent des feuilles de myrte dans ses cheveux épars. Le lit de Walter fut porté à côté de celui d'Emeraude. Le jeune homme, couvert d'une draperie de velours et d'or, était étendu sur son lit comme sur un catafalque. Il était d'une mortelle pâleur, pendant que les traits enfiévrés d'Emeraude brillaient d'un vif incarnat.
Le pasteur protestant, après avoir pris la main de Walter, lui mit une bague au doigt, la lui ôta et la remit au doigt d'Emeraude, en prononçant la formule nuptiale. Au moment où Emeraude sentit la bague à son doigt, elle sourit, et ses traits, qu'on eût dit transfigurés par une vision céleste , prirent une teinte de blanc rosé, comme l'étoile du matin au milieu de l'aurore.
Dans ce moment même, vingt couples d'orphelins se promirent amour et fidélité, aide et dévouement devant le Dieu des dieux. Puis, d'un commun accord, ils se réunirent dans la cour, prêtres et bannières en tête, sans distinction de relii^ion, entonnant à voix haute et
vibrante le psaume li de David, mis en musique par klein :
(I Dans le chemin étroit j'ai imploré le Seigneur.
« Le Seigneur m'a répondu, et m'a mis au large. »
Plus de cinq mille personnes, de tout âge, de tout sexe, qui se trouvaient dans la rue, s'arrachèrent le texte du psaume, mêlèrent leurs voix aux couples chantants, et répétèrent le cantique, strophe par strophe:
« Si le Seigneur est avec moi, je ne crains rien. Que me peut l'homme ?
» Si le Seigneur vient à mon secours, je regarderai mes ennemis en face.
« Mieux vaut se fier à Dieu que de se reposer sur l'homme.
« Mieux vaut se fier à Dieu que de compter sur les généreux de la terre.
« Tous les peuples m'entoureraient, — par le nom du Seigneur, je les broyerais !
< Venez, assiégez-moi, cernez-moi, — par le nom du Seigneur, je vous broderai !
« Fondez sur moi comme des guêpes , sai-
sissez-moi comme une flamme d'épines. — par le nom du Seigneur, je vous mettrai à néant !
« Que de fois ils m'ont poussé pour me faire tomber; le Seigneur m'a toujours secouru.
« Le Seigneur est ma force et ma lyre ; il est ma victoire.
« La voix du chant et du triomphe retentit dans les tentes des justes.
<r C'est la droite du Seigneur qui fait la vaillance.
« La droite du Seigneur est vaillante; la droite du Seigneur brandit la victoire.
« Non, je ne mourrai pas! ie\\\Ycii pour dire les œuvres du Seigneur.
« Le Seigneur m'a douloureusement éprouvé, mais il ne me livrera pas à la mort.
« Ouvrez-moi les portes de la justice, afin que j'y entre pour rendre grâces au Seigneur.
« C'est la porte du Seigneur; les justes seuls y entrent.
« Je te remercie de m'avoir frappé : la douleur fait mon salut.
« La pierre que les architectes ont dé-
daignée est devenue la pierre angulaire de l'édifice.
« C'est le Seigneur qui a fait tout cela, si étonnant à nos yeux.
« C'est le Seigneur qui nous a fait ce jour. Réjouissons-nous en. »
Puis les chœurs, en montant l'escalier et arrivés en procession au salon nuptial de Walter et d'Emeraude, répétèrent à trois fois le refrain du poète :
« Anah Adonaï Hoseanah ! Seigneur, je t'en prie, viens à mon secours. »
Jamais noce ne fut plus divinement célébrée : ce fut une véritable noce nazaréenne.
— Ma fille, s'écria Gunter à genoux, te voilà mariée! Puissiez-vous vivre, toi et ton bien-aimé, pour apprendre combien l'on vous aime ! Ta volonté est faite, ma fille !
— C'est la volonté du Seigneur qui est faite, dit la mère. Quoi qu'il décide , mon ami , à nous de nous soumettre sans murmurer.
— Qu'ils vivent ou qu'ils meurent, dit le pasteur, il n'est point, il n'y eut jamais de bonheur égal au leur.
— Ils vivront ! s'écria le docteur Finner ,
tenant dans ses deux mains les mains de Walter et d'Emeraude.
Au bout de trois mois de mariage, Cormélius et Johanna se séparèrent de corps et de biens. Cormélius est plus que jamais amoureux de Violande, qui demeure en face de lui, cité d'Antin, à Paris.