‹ Émile AugierChapitre 24 sur 24 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

« J'ai gardé de ma naissance, dit un personnage du Post-Scriptum, un fonds de bonne humeur, dont la vie n'a pas encore pu triompher. Il est vrai que j'ai une santé athlétic(ue, mauvaise disposition pour la mélancolie (1). » Emile Augier a été un esprit sain, l'un des plus sains peut-être du siècle. De là lui viennent deux quahtés essentielles au caractère français, et qui sont les solides assises de notre littérature : le bon sens et la gaîté. C'est en vain que nous entreprenons, à de certaines périodes, de nous exercer à la sensiblerie, à la mélancolie, au pessimisme : il nous est malaisé de faire violence à notre nature, et de nous assimiler ces germes étrangers, qui ne rencontrent point en nous un favorable terrain. La mode passe, notre tempérament reste. Avec nos airs légers, évaporés, nous ne sommes qu'un peuple de bons sens et naturellement heureux de vivre. Qu'y faire? On ne se corrige plus, quand on a tantôt dix-neuf siècles sur les épaules. Et c'est par ces deux mérites, qui ne lui ont point coûté, que, se rattachant à la grande tradition des écrivains de race, à commencer par Rabelais, en passant par Regnard et Molière, il est un classique.

Classique, il l'est aussi par l'équilibre et la probité de son esprit, et par une tendance à voir nettement le mal, à l'observer avec pénétration, à le révéler sans faiblesse ni tristesse, et avec mesure, à en rire enfin pour n'en pas pleurer. Et il y a encore du Molière làdessous.

Il est classique même, parce qu'il représente, à l'époque précise — et peut-être provisoire, n'importe — de son avènement, une classe de notre société, qui depuis trois siècles n'a fait que croître et grandir, tant qu'enfin de rien qu'elle était elle devint tout, et pensa devenir davantage. Il a montré la bourgeoisie triomphante, avec ses qualités moyennes et solides, — intelligence, activité, probité, — et ses excès de pouvoir et ses impatiences du succès, et son ambition par-

(Ij Post'Scriptum, I. Edition Calmann-Lévy

fois démesurée, el ses vues un peu étroites, — âpreté au gain, orgueil delà fortune, tolérance pour l'argent, d'où qu'il vienne, et où qu'il aspire ; — et il a eu assez d'honnêteté pour opposer les vertus aux vices, sans sacrifier aux lions du jour les honnêtes gens, démasquant les uns et rappelant aux autres par une maxime, qui pourrait servir d'épigraphe à son œuvre, que: « r opulence est un état difficile à exercer] quil faut y être acclimaté pour la pratiquer sainement [\). » Il est au théâtre le plus bel exemple de ce que ce tiers état régnant a pu montrer de raison forte et d'honnêteté courageuse : et cela même est son génie. Dans quelque deux cents ans, lorsque le temps aura passé sur son œuvre et poursuivi les destinées de notre s;0ciété, les éditeurs mettront en vente, revu, corrigé, accompagné d'un commentaire historique et de notes morales et philologiques, le théâtre classique d'Emile Augier, bourgeois de Paris.

(1) Pierre de Touche, I, 1. Edition Q^lmanu-Lévy,

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