CHAMPION
Bravo la déesse !
CHATEAUVIEUX
La foule applaudit, la petite dame double le pas pour échapper à son triomphe ; Thommeray se précipite, et lui offrant le bras avec son plus grand air d'Araadis : « Ma voiture est à deux pas, Madame, permettez-moi de la mettre à vos ordres (1). »
Ou je me trompe, ou voilà le modèle des narrations agréables et parfaitement dramatiques.
D'un art tout semblable il sait faire passer la thèse ou le point de morale à débattre dans l'économie même de la scène, faisant que tous y participent et s'y intéressent selon leur humeur ou leur éducation. Rappelons les discussions oij intervient Giboyer.
De même il enlève d'une main légère tous les morceaux de coquetterie ou de diplomatie, dont il est nécessaire qu'aucun mot ne s'écarte, sous peine d'entraîner et de dévoyer l'ensemble. Rien de plus achevé, par exemple, que la scène des Effrontés, oîi Henri fait sa cour à la marquise. Pas un mot, pas un geste qui ne trahisse la complexion entreprenante de l'un et l'humeur un peu lasse et curieuse de l'autre. Aucun trait qui se détache : tout n'y est qu'acheminement discret
(1) Jean de Thommrmy, TIf, 1. Édition Calmann-Lùvy.
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et (l'une logique très détournée. Quanta mettre en scène, à décrire par le menu et à grands traits les séductions du vice, les oscillations de la conscience, les capitulations de l'honnêteté, c'est le triomphe de l'écrivain dramatique, qui n'écrit point. Toutes les nuances dégradées y prennent leur valeur et y sont en leur vrai jour sans empâtement ni lourdeur : la scène est filée d'un art imperturbable tout: cela est uni et défmilif.
De sorte qu'en dernière analyse, le style d'Emile Augier se détinirait assez bien d'un mot connu : l'ordre et le mouvement dramatique qu'il a mis dans ses pensées. Do là vient que les esprits un peu courts, ou les goûls très modernisés, qui cherchent avant tout les mots à etfet, les phrases vécues, les audaces qui déconcertent, dont on dit d'un air entendu (et un peu dédaigneux pour les éducations démodées qui y répugnent), qu'elles sont vivantes, poignantes, saignantes, ne trouvent pas ici leur compte et demeurent déçus par cet art un peu supérieur à l'artifice, et ce style, qui ne s'elTorce qu'à la vérité et à l'harmonie de la pensée. Et enfin, c'est, pour tout dire, chez l'écrivain comme chez l'homme, une indiscrétion de bon sens et d'honnêteté, poussée jusqu'au génie.
J'ai prononcé le mot : génie, et ne m'en dédis pas. A l'heure oii Emile Augier vient à peine de disparaître, il y aurait quelque outrecuidance à préjuger ou à prévenir les arrêts du siècle qui suivra. Outre que la postérité, elle-même, est sujette en ses faveurs à des revirements et à des caprices qu'on ne saurait prévoir, nous sommes encore trop intimement liés à la société qu'il a observée et à l'époque qu'il a peinte, trop directement soumis à leurs préjugés et à leurs inlluences, pour prononcer sans appréhension sur les parties de cette œuvre qui survivront à jamais. Mais d'ores et déjà peut-on dire les qualités d'Emile Augier, qui ont touché au génie, faisant de lui un classique, avant môme qu'il fût mort.