AVANT-PROPOS
rangé ses chefs-d'œuvre, mis ses titres de gloire en ordre, et renoncé à en acquérir de nouveaux, avec la prudence hâtive et modeste d'un homme parfaitement heureux, qui craint les caprices de la fortune. Comme un bourgeois qui appréhende les voyages, et qui projette longuement le départ définitif, il s'est mis en règle avec son génie, sa réputation et ses amis, prévoyant et devançant l'heure avec une touchante simplicité. Aujourd'hui que l'heure a sonné , on ne relit pas sans émotion la dédicace de sa dernière comédie, les Fourchambaiilt^ qu'il adressait en 1878 à son vieux camarade, à son illustre interprète, à celui qui fut le plus puissant soutien de son œuvre entière, M. Edmond Got, l'éminent doyen de la Comédie-Française :
« Mon vieil ami,
« Nous avons parcouru la carrière bras-dessus brasdessous, nous prêtant un appui mutuel. Aujourd'hui que nous touchons au terme, ou peu s'en faut, j'estime que le moment est venu de nous embrasser coram populo, et pour ce, je vous prie d'accepter cette Dédicace, comme je vous l'offre,
a De tout mon cœur. »
Parce qu'il était prêta partir, il est parti sans précipitation ni secousse, ayant eu, comme on voit, le loisir de faire ses adieux et de les répéter. Et aussi, sa mort, qui était prévue hélas ! donna lieu à une dernière et touchante consécration de sa gloire : il fut suivi de tous ses amis, regretté de tout son^ public, loué de tous les représentants de l'Art et de l'État. Enfin, il eut le suprême bonheur, parmi la désolation générale, d'être loué dignement.
Car ce bonheur, qui répand sur sa vieillesse une douce lumière, il le goûta pendant toute sa vie, aussi uni et continu. Il fut heureux naturellement, grâce à l'ascendant de son étoile, qui ne se démentit jamais.
Gomme son ancrlre Molière, il eut une enfance facile, reçut une instruction solide, et noua, dès le collège, des liens de camaraderie indissoluble avec des condisciples de naissauce ou d'avenir. Mais ici s'arrête l'analogie de leur existence. Tandis que Poquelin s'embarque bientôt dans les hasardeuses aventures de son apprentissage, et, parmi des débuts pénibles et vagabonds, ne connaît d'abord l'unité de lieu qu'au théâtre, Augier glisse doucement de l'adolescence insouciante dans la jeunesse confortable, et, dès Tàge de vingtquatre ans, il atteint du premier coup à la renommée, qui ne vint à son maître que plus tard, au prix de quels efforts! Il avait l'aisance assurée; la fortune a suivi,, sans qu'il ait eu pour elle de molles complaisances, et, en même temps, est venue la gloire, par surcroît. Un de ses amis raconte que Desbarolles, après avoir étudié sa main, y avait signalé l'absence du nœud (Tordre, et en avait conclu que le sujet tenait nraî ses comptes. Le chiromancien se trompait. Le bonheur d' Augier fut ordonné, comme ses pièces, avec la même facilité et une égale raison. De sorte qu'entre ces deux génies, dont l'un a plus d'un rapport à l'autre, tout diffère dans la destinée , sauf le génie. Le charlatan qui aurait tiré l'horoscope de Molière, lui eût prédit, avec un peu d'adresse et de clairvoyance, qu'il serait irrégulier dans son existence et merveilleux par son esprit ; et si Emile Augier avait consulté la somnambule, elle eût pu lui répondre, avec un peu de lucidité, qu'il serait remarquable par son esprit, aussi équilibré que son bonheur.
Il y a là de quoi gêner les gens systématiques, qui n'ont de sympathie que pour les natures trempées par l'adversité, et ne consacrent le talent qu'après les épreuves de la misère ou du malheur ; c'est aussi de quoi déconcerter les romantiques renforcés , qui ont condamné la poésie à l'étalage de la souffrance, et ne trouvent de vérité et d'attrait qu'aux vers pantelants, qui sont comme les lambeaux déchirés du cœur. Les
AVAM-PHOPOS.
uns et les autres, par goût ou par mode, persisteront, longtemps encore, à faire saigner ou pleurer la poésie, et à vivre sur la belle tirade de Musset, que Musset, presque seul, avait le droit d'écrire :
Les chants désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'inimorlcls qui sont de purs sanglots.
En dehors des pélicans, point de poètes, et point de génie.
Il faut en prendre son parti : Emile Augier fat un bourgeois heureux.
l'homme (1).
Emile Augier est né à Valence (Drôme), le 17 septembre 1820. Il était le pelit-fils de Pigciult-Lebrun. « A Tàgede huit ans, dit M. Cottinet, il quitta le Midi pour Paris, où son père allait acheter une charge d'avocat au Conseil d'Élat. La famille se logea rue Saint-Andrédes-Arts, et l'enfant fut envoyé chaque jour à l'institution d'un M. Boniface, grammairien solide, qui lui incorpora ces éléments du français, de la géographie et de l'arithmélique, dont les collèges d'alors se souciaient peu. Vers onze ans seulement, il fut interné à la pension Hallays-Dabot , rue de la Yieille-Estrapade, derrière le collège Henri IV, dont il suivit toutes les classes. Trois ans de suite, il y disputa les premières places au duc d'Aumale , et il fut un de ceux que M. Guvillier-Fleury, le précepteur du prince, lui désigna entre tous comme camarade d'études et de jeux (2). » — Il fit donc de brillantes études, suivant l'expression consacrée, assez solides du moins pour être en état de les refaire plus lard, au profit d'un de ses neveux, qui^ à quinze ans, « confondait le Portugal avec le prince de Galles, et ne pouvait pas nommer le roi dont la statue
(1) Qu'on nous permette de remercier d'abord W. Edmond Got, le vénoré doyen de la Comédie-Ftançaise, de l'obligeance aimable avec laqutlle ilamis à notre disposition les souvenirs et les renseignements particuliers qu'il avait sur Emile Augier. C'est à lui que nous devons d'avoir pu consulter la ])laquettf, tirée à 50 exemplaires, de M. Edmond Cottinet. qui a p<nir titre ; L'hoDiine dans Emile Av.jier.
(2) L'hoiuîue dans Emile Aujier, p. 4.
chevauche sur le Poiil-Neuf. » M. Coltinet raconte fort joliment comment l'oncle devint professeur, un professeur intime, attentionné , et qui n'abusait point d'une indigeste érudition. « Il commença par le retirer du collège et le prendre chez lui à la campagne. Là, après l'avoir visité de fond en comble et s'être assuré que nul professeur assermenté ne boucherait ses lacunes, il s'en constitua le restaurateur unique. Là, le poète de Diane et du Joueur de Flùle se condamna pendant des moiS;, pendant plus d'une année, au tête-àtête avec un écolier rétif, auquel il enseigna d'abord... devinez quoi? L'almanach! Oui, l'almanach , dont M. Jourdain, pas si sot en cela, réclamait la leçon do son maître de philosophie ; l'almanach, qui révélait au malheureux des choses assez nécessaires : la France et son gouvernement, l'existence et les services d'un empereur, de ministres, d'un Sénat, d'une Chambre des députés ; la France et ses colonies, ses armées , ses flottes, ses budgets, sa population ! Un devine le reste, et comment de cet alphabet des notions usuelles l'extraordinaire magister passa au programme plus relevé de celles qu'exige la société polie, jusqu'au moment où il put remettre sa chère épave, enfin radoubée, au finissage des spécialistes. «^
Ses études achevées, Emile Augier rapporta du collège des lauriers, des diplômes, et certains manuscrits roulés en liasse, qu'il déménageait à la dérobée, comme il les avait griffonnés. C'étaient les témoignages de sa vocation. En seconde, il avait composé les Highlanders^ cinq actes en vers, dont il assurait plus tard qu'ils étaient parfaitement romantiques et ennuyeux. En rhétorique, abrité derrière le Gradus ad Pamassiim, il avait écrit le Lâche, (encore cinq actes et toujours en vers). Enfin une comédie en prose, en collaboration avec son camarade Albert Aubert, avait été la distraction de sa philosophie, ainsi qu'un Charles VJIIàNaples,enco\laboration avec le fils d'un ami de son père, M. Nogens Saint-Laurent. Je vous dis que tout ce commencement
d8 EMILE AUGIER.
du siècle a produit une g-énération d'enfants sublimes ou prodiges, et qu'Emile Augier avait, dès sa philosophie , esquissé sa carrière en raccourci , comédies en vers, en prose, et aussi, — et déjà — en collaboration.
Il s'inscrivit à l'École de Droit, en 1840. C'était l'époque heureuse pour les étudiants et la jeunesse française. C'était le temps, si l'on en croit M. Cottinet, où Augier et deux de ses amis ne possédaient à eux trois qu'un habit noir et un louisd'or, l'un rehaussant l'autre. On revêtait l'habit à tour de rôle, on jonglait négligemment avec le louis inaliénable, et l'on faisait figure dans le monde , — celui de Mûrger et de Schaunard. De ces souvenirs ou de cette touchante association est peut-être né VBabit vert, dont Alfred de Musset tailla un pan et une manche ; car cette comédie est à jamais indivise, comme fut le précieux vêtement, le costume Conquérant.
En ce temps-là les étudiants étaient insoucieux, dit la légende. Ils lisaient Rabelais, et non Schopenhauer ; dans leurs jours d'amertume, ils poussaient jusqu'à la mélancolie de Molière, mais pas plus loin. Ils trouvaient le Code un peu sombre : c'était matière de bréviaire. Aussi le père d'Emile Augier voulut-il un jour l'arracher à cette vie de délices faciles pour le consigner dans une étude d'avoué. De mémoire d'homme il en a été ainsi. Les pères, pères barbares, fatiguent le ciel de leurs prières et lui demandent avec insistance un notaire ou un avoué, cependant que les fils rêvent de poésie et taquinent la Muse. M. Weiss a remarqué quelque part que ça toujours été pour les futurs poètes le stimulant classique.
C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur Pense de l'art des vers atteindre la hauteur,
si son astre, à vingt ans, n'a pas fait de lui un clerc d'avoué ou de notaire. Emile x\ugier fut donc clerc, assez longtemps pour s'en fatiguer, et goûter ensuite
plus vivement le charme poétique de la liberté. Heureusement pour le captif, autant la cage qui le reçut élait fâcheuse , aulantle geôlier était homme d'esprit. Moins de trois muis après son incarcération, il le manda à son cabinet.
— Vous vous ennuyez à l'étude, Monsieur Augier?
— Dame, Monsieur, pas trop !
— Assez, n'est-ce pas? Eh bien, n'y revenez plus, je n'en dirai rien àvotre père(l). — A partirde ce moment, il ne lui est rien ari;ivé, comir.e il se plaisait à Je dire, vers la fin de sa vie. Sa biographie se réduit à l'histoire de ses œuvres: c'est l'histoire des peuples heureux.
Dès 18i4, la procédure lui avait laissé assez de loisirs pour écrire une comédie en deux actes, en vers, la Ciguë. Il avait au Juste 24 ans. Les auteurs comiques débutent à l'ordinaire par quelque trait d'éclat, par quelque audace jusqu'alors inouïe, et prétendent frapper un coup qui soit une révolution. Le théâtre date de leur première pièce, et ils l'ont voulu ainsi, avec une hardiesse réjouissante, dont ils s'amusent eux-mêmes un peu plus tard. Il y a beaucoup de candeur dans toutes les révolutions, particulièrement à la scène. Emile Augier fit une première pièce, qui était, au moins par la forme, un retour à l'antiquité. Les personnages avaient nom Cliuias, Paris, Cléon, Hippolyte, et le poison préféré de l'un d'eux était un remède à la mode d'IIippocrate. Tout y était imprégné d'un parfum antique, encore que ce fût une critique de la vie dorée du temps. L'Odéon reçut la pièce par complaisance, la joua par habitude; ce fut un succès qui tint l'affiche pendant trois mois, et fit la fortune du théâtre par accident. On y vit une reprise heureuse de la comédie de mœurs de Molière, et un élégant pastiche des mœurs antiques. Du premier coup, Emile Augier louchait à la réputation, et les plus grandes portes s'ouvrirent devant lui.
{\) L"homme dans Emile Augier, page 7.
20 EMILE AIGIEK.
Un an plus lanl, recherché pai- le comité du Théâtre- Français, il lui donnait V Homme de bien, comédie en trois actes et en vers, qui n'eut qu'un demi-succès, et dont le sujet parut un peu paradoxal. Mais déjà il avait trouvé sa voie. C'était une satire délicate des mœurs contemporaines, armée d'une ironie amère, à qui l'âge n'avait pu encore donner assez de relief ou de mesure. En I8i8, il revint au même théâtre avec VAvcnlurière, qu'il a remaniée depuis (1860), et qui est demeurée au répertoire. Le goût était alors aux vertus compromises et réhabilitées, aux rédemptions méritoires ou poétiques; et les romantiques commencèrent à trouver de l'outrecuidance, qu'ils appelèrent platitude, dans le bon sens d'un débutant, entêté des mérites bourgeois, jusqu'à exclure de la famille les anges déchus, qui, après les hasards d'une profession fâcheuse, aspirent à la reiraite honorée et patriarcale. Il ne manquait plus à Emile Augier qu'un prix de vertu. Il l'obtint avec Gahrielle (1849), comédie en cinq actes et en vers, qui fut un peu son Cid on son Andromaque. Le dernier vers en parut ambitieux et naïf, qui résumait l'idée de la pièce :
0 père famille! ù poète! je t'aime !
La vérité est qu'Emile Augier avait créé un genre nouveau, comme nous le verrons plus loin, qu'aux délicieuses illusions de la poésie romantique il opposait l'honnêteté poétique du foyer, qui a bien son charme et sa grâce, et que, du cénacle qui malmenait le bon jeune homme, et du public qui l'applaudissait, les plus naïfs et les plus attardés n'étaient peut-être pas ceux qu'on voulait bien dire. Puis vinrent \e Joueur de Flûte (1850), une sorte de reprise, moins heureuse, de la Ciguë, et, sur la demande de Rachel, Diane, en cinq actes , une imitation de Marion Belorme ; entin la Fierre de Touche (1853), en prose, avec la collaboration de Jules Sandeau, et Phitiberte{{%^^), en vers, comédie de genre,
où la fantaisie de récrivain so donnait libre carrière.
Dès lors, il aborde franchement par des pièces en prose les études d'intrigue et d'observation contemporaines.
1854. Le Gendre de M. Poirier, en collaboration avec Jules Sandeau (au Gymnase).
1853. Le Mmiage dOlijmpe{?iU.^di\\àQv\\\Q).
1856. Ceinture dorée, trois actes en prose (au Gymnase).
1 858. La Jeunesse, à l'Odéon, cinq actes et en vers (un retour à l'inspiration du début).
1858. Les Lionnes pauvres, en collaboration avec Ed. Poussier (au Vaudeville).
La conception hardie de celte dernière pièce avait effrayé la censure. Grâce -à l'intervention du prince Napoléon, la comédie fut jouée, et obtint un grand succès. Les auteurs y ont joint une Préface, dans laquelle ils revendiquent, avec beaucoup de justice et de mesure, les droits de la poésie dramatique cà moraliser. Ajoutez qu'on y trouve indiquée en termes très nets la voie que poursuivra dès maintenant Emile Augier, et dans laquelle, depuis le Gendre de M. Poirier, il s'est engagé délibérément. « Il est dangereux de révéler à la société ses plaies secrètes ? D'abord, qu'est-ce, à l'avis de ces messieurs, qu'une plaie secrète de la société, sinon une nouvelle forme des vices éternels, c'est-à-dire le domaine légitime de la comédie de mœurs? De quoi veulent-ils donc qu'elle parle? Des formes banales et ressassées? Autant la condamner franchement à se taire.... La force du théâtre, au contraire, consiste à être l'écho retentissant des chuchotements de la société, à formuler le sentiment général encore vague,, à diriger l'observation confuse du plus
grand nombre Une maladie n'est-elle pas à moitié
guérie, quand on en a précisé le siège, les causes et les résultats? »
Maintenant en effet il élargit le cadre de son théâtre, y fait plus de place à l'actualité, et pousse, aussi avant qu'il était possible, la satire sociale. Son Gendre de
22 iL.MILE AUGIER.
M. Poirier rappelle l'éternelle comédie de mœurs et de caractères, qui a pour type le Misanthrope ; à partir des Lionnes pauvres, il prend plutôt comme modèle le Tartufe.
1859. Un beau mariage, au Gymnase.
1861. Les Effrontés, à la Comédie-Française.
1862. Le Fils de Giboyer, au môme théâtre.
Deux sorties très violentes, qui eurent un succès bruyant et prolongé, l'une contre l'intrusion des hommes d'affaires dans le journalisme, l'autre contre l'immixtion de la religion dans la politique. Ce fut un déchaînement d'opinions contraires, également passionnées, qui font songer à l'époque la plus tourmentée qu'ait traversée Molière. Seulement, Emile Augier, toujours heureux, jouissait du succès immédiat, et sans retards forcés.
En 1864, il donna Maître Guérin à la Comédie-Française, et, en 1866, la Contagion, d'abord reçue au même théâtre et transportée à l'Odéon, oiî M. Got la -suivit pour y créer le rôle d'André Lagarde. « La pièce excita d'avance une telle curiosité que M. de Villemessant offrit à Emile Augier 10,000 fr. pour en publier le manuscrit dans VÉvcnefnent {{). »
1868. Paul Forestier, au Théâtre-Français.
1869. Le Post-Scriptum au même théâtre (une fantaisie du genre de quelques comédies de Musset).
1869. Lions et Renards, au. même théâtre.
En 1873, à l'heure oi^i la blessure d'une guerre néfaste élait encore vive, Emile Augier donna Jean de Thommeray, pièce en cinq actes, tirée d'un roman de Jules Sandeau, toute ïelentissante d'éclats patriotiques, qui lui assurèrent un beau succès. En 1876, s'emparant de l'idée grondante du divorce, il fit représenter au Vaudeville Madame Caverlet, pièce en quatre actes et en prose, destinée à plaider un procès gagné
(1) Vapereau. Dictionnaire universel des Contemporains. Emile Auijier, p. S'j.
depuis. La même année, il collaborait avec Labiche, s'essayant à la bouiïonnerie (le Prix Martin, au Palais- Royal); en 1878, il revenait au Théâtre-Français avec les Fourchambault, et au genre qui a illustré la dernière partie de sa carrière, à la comédie de mœurs contemporaines (1). Il avait débuté par un coup de maître ; il s'arrêta sur un triomphe, donnant ainsi tort au chœur antique, qui ne déclarait un homme heureux qu'après sa mort.
Alors, il s'est reposé, enclin malgré lui, par une sorte de prédestination, à parfaire dans une glorieuse retraite ce bonheur opiniâtre auquel il était voué. Son existence fut d'une unité rigoureuse : « Aussi, dit M. Pailleron, a-t-il été l'homme d'une seule tâche. Il a fait des comédies, et il n'a fait que cela. Souvent il les a retouchées, caressées, finies; mais il ne s'estjamaisoccupéni préoccupé que d'elles. Elles ont eu toute sa vie (2). » Il se pourrait bien^'en eftet, que le bonheur absolu fût dans la ligne droite.Emile Augier ne s'en est jamais détourné. Le théâtre lui a suffi. C'est tout au plus si, dans sa première jeunesse, il a composé un volume de poésies, les Pariétaires, (encore a-t-il eu soin d'y insérer une comédie inédite,) et s'il a écrit quelques articles pour répondre à des attaques passionnées ou inintelligentes, outre une plaquette politique, à l'époque oi\ il s'agissait de l'envoyer au Sénat. Mais qui n'a fait un peu de politique dans notre siècle? C'estun péché véniel et qui mérite toutes les indulgences ; car, comme l'observe finement AI. Pailleron, « faire de la politique ce n'est pas sortir de la comédie. » El, de même que, dans ses années de collège, il s'exerçait au théâtre par d'innocentes élucubrations derrière le pupitre, ainsi, pour la symétrie parfaite de sa vie, a-t-il consacré une partie de son repos
(1) Il faut citer encore, pour être complet, deux pièces en collaboration, la Clinsse au Renard, avec Jules Samleau, Vllabit Vert, avec Musset ; S(ij,ho, opéra dont M. Gounod a écrit la musique, et un recueil cie poési' s, où se trouve une pièce non représentée, les Méprises de V Amours composée après la Cignc.
(2) Emile Augier par Edouard Pailleron, Calmann Lévy. 1889,p. i.
24 ÉMlt.K AUGlEli.
à retoucher les œuvres de sa jeunesse et à en atténuer l'inexpérience. Il rograttail son bonheur, pour lui donner le poli du marbre; il y mettait la dernière main ; il le passait à l'ongle. Celte harmonieuse unité esta peine troublée par les collaborations, dont il fut spirituellement et paternellement tancé le jour de sa réception à l'Académie française (l). Il parait bien qu'il leur emprunta (autant qu'il est possible d'en juger, c'est-à-dire avec précaution et mesure) quelquefois le germe de la pièce, souvent plusieurs traits d'observation, et ailleurs (c'est au Gendre de M. Poirier et à Jean de Thommeray que je songe en ce moment) je ne sais quelle sentimentalité douce et enveloppante, qui n'est pas précisément dans son fonds dénature ; mais il semble aussi que la physionomie et la composition de l'œuvre lui appartiennent en propre, qu'il y a mis sa marque, apporté sa conception du théàlre, et que la peinture à la détrempe, qu'exige l'optique de la scène, est tout entière do sa miin et dans sa manière. « On n'est pas toujours maître de; si destinée, écrit-il dans la Préface des LioJines pauvres. Voyez-en ce cas, par exemple : j'ai pour ami intime un de mes confrères, qui n'a pas plus que moi l'habitude decollaborer. Mais nous ne sommes très mondains ni l'un ni l'autre, et passons aisément notre soirée au coin du feu. Là, on cause de cboses et d'autres comme le Fantasio de notre cher de Musset, en attrapant tous les hannetons qui passent autour de la chandelle ; et si parmi ces hannetons il voltige une idée de comédie, auquel des deux appartient-elle? A aucun et à tous deux. Il faut donc lui rendre la volée ou la garder par indivis (comme Y Habit Vert). Il est bien vrai, comme l'observe M. Le lîrun, que le public, trouvant devant lui deux auteurs, ne sait à qui s'adresser, s'embarrasse, et dit : « Lequel des deux ? » Nous serions bien embarrassés nous-mêmes de lui répondre, tant
(1) Après des caariidatures nombreuses, Éraile Augier a été reçu à l'Aca-létnic française le 28 janvier 1868, en remplacement de M. de Salvandy. Il avait r!8 ans.
notre pièce a été écrite dans une parfaite cohabitation d'esprit. Pour être sûrs de ne pas nous tromper, nous ferons comme ces époux, qui se disent l'un à l'autre: « Ton fils. )) — Remarquez que tous les collaborateurs ont toujours dit : « Ton fils » à Emile Augier. Une fois même M. Edouard Poussier a eu la délicatesse et la modestie de ne pas reconnaître sa part de paternité (1).
Que n'a-t-il collaboré plus long^temps encore ! Nous serions tentés de nous en plaindre, si Emile Augier pouvait être plaint, et s'il n'avait lui-même donné les raisons de sa retraite. 11 se sentait vieillir ; mais il appréhendaitmoins d'être vieux que démodé. .L'observateur craignait de ne plus voir, ou du moins il avait peur que sa vue ne fût trop courte. Il était déconcerté par les audaces de la jeune école, et son goût, qu'il avait si sain, répugnait aux prestigieuses témérités. Il adorait toujours le théâtre, mais il ne reconnaissait plus son théâtre ; et, loin de s'acharner à se survivre, il se contentait de revivre ses œuvres en les corrigeant.
« Un soir, dit M. Paiileron, je sortais avec Emile Augier du Théâtre-Français.... Il était enchanté de sa soirée, ravi de la pièce, très excité, et, chose rare, très loquace. Ilrappelait les caractères, il reprenait les situations, insistait sur ce qui l'avait frappé, riait de ce qui l'avait fait rire, et, passant du spectacle aux spectateurs, il jugeait leur jugement, commentait l'effet produit, l'expliquait, et tout cela avec unejustesse, untact, el, en même temps, une chaleur et une verve telles que je ne pus m'empêcher de m'écrier :'
— Mais enfin, Augier, d'où vient qu'ayant un amour encore aussi vif, un sens encore aussi net du théâtre, vous l'avez quitté ainsi, en pleine expérience, en pleine force? Pourquoi abandonner une carrière jusque-là constamment heureuse, et qui promettait de l'être longtemps encore ? Si je suis trop indiscret, n'en parlensplus; mais parlons-en, si je ne le suis qu'un pen.
(1) Ceinture dorée.
:"(■) ftMlLR AUGIKK.
— Vous ne l'êtes pas du tout, me répondit-il gaîment: parlons-en. Je ne suis même pas fâché de l'occasion que vous m'offrez de voir clair en moi. Car, en cessant d'écrire, j'ai obéi à un instinct bien plus qu'à un raisonnement, et je serais curieux desavoir exactement pouiquoi j'ai fait ce que j'ai fait.
— Donc, selon vous, j'ai abandonné, en pleineforce, en pleine expérit^ce, une carrière jusque-là constamment heureuse, et qui promettait de l'être longtemps encore.
— J'en suis fâché pour moi ; mais ce ne sont là que deux aimables compliments, que je ne mérite hélas ! ni l'un ni l'autre. Non, je n'ai plus laforce, car je n'ai plus la jeunesse ; l'expérience me reste, il est vrai, mais ce n'est pas avec l'expérience que l'on fait des enfants.... Mon Dieu, je n'aurais pas assez aimé mon art, si je ne l'aimais pas encore. Pourtant ne vous méprenez pas à mon enthousiasme de ce soir. Le bruit, la foule, les lumières, les applaudissements, l'énervement général, tout cela m'a gagné. 11 n'est pas jusqu'à cette atmosphère particulièrement infecte des coulisses, faite de gaz, de toile peinte et de poussière mouillée, qui ne m'agite délicieusement. Mais c'est purement réilexe, comme disent les philosophes ; tout cela n'est qu'un rappel du passé, une flambée de souvenirs. Dans le plaisir que je prenais ce soir à la lutte, je sentais une joie secrète et lâche à ne plus être combattant. Et c'est pourquoi je vais rentrer chez moi sans regret, me coucher sans souci et dormir sans rêve.
— Et pourtant, voyons, cher ami, il est impossible qu'en abdiquant vous n'ayez eu que cette pensée mesquine de vous retirer après fortune faite ?
— Non, car la fortune d'un artiste n'est jamais faite ! 11 faut qu'il lutte incessamment; moi, j'étais las. A votre âge, quand on commence une pièce, c'est toujours avec l'illusion du succès ; au mien, c'est toujours avec la crainte d'une chute. Cet aléa constant, qui fait l'attrait de notre art, en fait aussi le danger.... et quel danger!.. Connaissez-vous les Mille et une Nuits?
— Par cœur.
— Vous vous souvenez du conte charmant des deux sœurs jalouses de leur cadett'3 ?
— Et du prince liahmann, qui veut gravir la montag-ne, au sommet de laquelle il doit trouver l'oiseau qui parle, l'arbre qui chante et l'eau couleur d'or.,.. Oui, certes.
— Alors, rappelez-vous les paroles du vieux derviche à ce jeune ambitieux :
« En montant, vous verrez à droite et à gauche une quantité de grosses pierres noires, et vous entendrez une confusion de voix de tous côtés, qui vous diront mille injures pour vous décourager et pour faire en sorte que vous ne montiez pas jusqu'en haut ; mais gardez-vous bien de vouseffrayer, et^ sur toutes choses, de tourner la tête pour regarder derrière vous ; en un instant, vous seriez changé en une pierre noire semblah'e à celles que vous verrez, lesquelles sont autant de seigneurs comme vous, qui n'ont pas réussi dans leur entreprise. »
— Ehbien! moi aussi, j'aigravilamontagneenchantée, et les seigneurs qui n'avaient pas réussi dans leur entreprise ne m'ont pas ménagé. Je l'ai même gravie souvent, et quelquefois heureusement; mais je ne peux pas la gravir toujours, je vous l'ai dit ; la vie de l'artiste est un combat, qui ne doit pas finir, car, après sa mort, il faut encore que ses œuvres défendent sa mémoire
— 11 y a mille raisons, quand il est mort, pour trouver qu'il tient trop de place... Et puis, reprit-il sans m'écouter et comme se parlant à lui-même, et puis.... je me sens dépaysé dans mon pays. Il me semble que mes congénères ont changé de mœurs et de langage. Il y a des indilTérences que je ne m'explique pas, et des enthousiasmes que je ne comprends pas davantage. On se pâme à des audaces, où je ne vois que des fautes de goût, et devant des virtuosités, oiî je ne trouve que des fautes de français. Parfois je me compare prétentieusement au cheval de Bayard vis-à-vis de l'artillerie. Il me
semble qu'on ne combat plus avec de nobles armes. Mais, ce qui est plus grave et plus significatif encore, c'est que, après avoir trouvé jusqu'ici mauvais ce qu'on faisait de mon temps, je me sens maintenant, au contraire, une propension vague à trouver parfait tout ce que l'on faisait autrefois et inférieur ce que l'on fait aujourd'hui.
— Ne parlez pas ainsi, cher ami ; ce serait la vieillesse fâcheuse.
— Vous l'avez dit, c'est elle, fit-il tranquillement. Mais pourquoi fâcheuse ? Quand on est, vieux, on ne vous craint plus, on ne vous discute plus, on vous traite en être inoffensif et doux. Tout ce qu'on vous niait, on vous l'accorde et même davantage; ou est respecté, aimé, mieux aimé môme, car on aime mieux, et tout ce que l'intelligence perd, le cœur le gagne..... Non, non, croyez-moi, c'est charmant, la vieillesse ! (d) »
....D'autant plus charmant, que la vie a été meilleure : et nous avons vu qu'Emile Augiera su prendre la vie. Cette aptitude au bonheur était plus parfaite encore qu'on ne pense. L'écrivain, qui laisse un bagage littéraire assez considérable, sept volumes, qui renferment vingt-cinq pièces, près décent actes, était (on peut le dire sans faire tort à sa mémoire) paresseuxavecdélices, un peu rétif à la production, même et surtout aux moments où il a le plus produit. Il fallait l'occasion de la lutte, ou la fièvre du succès espéré pour secouer et fouetter son tempérament, et le contraindre à faire vite. Même, à ses débuts, si VHoînme de Bien avait réussi autant que [& Ciguë, peut-être G^ône/Ze eût-elle attendu à venir au monde. Il travaillait d'ailleurs à sa façon, et sa façon était bien à lui. Combien s'installent à leur bureau, qui n'ont jamais pu rien faire ailleurs que sur ce fauteuil et devant cette table, et là, ainsi que l'artiste dispose sa toile, taille son fusain, met en place son modèle, rectifie la pose, et commence, ils préparent leur
(1) Emile Augier, p. lo.
plume, étalent leur papier, ouvrent un livre au bon endroit, en ferment un autre, froncent les sourcils, enfin se mettent à écrire, et quelquefois à penser. Ils ont un cerveau casanier, qui tient à ses habitudes. Au contraire il arriva souvent à i^mile Augier (et ceux qui l'ont le plus approché en sont de sûrs garants) d'avoir un ou deux actes achevés avant qu'un seul mot en fût écrit (1). 11 les récitait à des amis de choix, et toujours inquiet sur la valeur de ses idées, scrupuleux à l'excès dans l'exécution, il s'arrêtait pour les interroger du regard, et quelquefois pour leur dire : « Gela est-il bien ainsi ? Est-ce que cette scène marche ? Dites-moi franchement si elle marche. » Et la scène marchait, courait rapide, comme son débit, et, comme son esprit, posément alerte. A la mémoire il résignait le soin de laisser tomber tous les ornements qui étaient de trop, tous les mots qui faisaient longueur ou tache, ou qui jetaient quelque obscurité sur la tirade et altéraient la limpidité du développement. Gela explique en partie la première impression que produisent ses pièces, pièces bien faites, s'il en fut, solidement composées, et à travers les dédales de l'intrigue faciles à suivre, et commodes aux applaudissements. Et cela aide à comprendre aussi, pourquoi ce grand artiste, qui pensait plus qu'il n'écrivait, a subi jusqu'au dernier jour les doutes du remaniement. L'œuvre écrite ne rend jamais l'œuvre rêvée, et c'est encore un acheminement vers la perfection du rêve que ce retour sur les imperfections de la plume. Aucun auteur ne fut plus docile aux critiques éclairées : car, s'il a bouleversé et refait V Aventurière, il a retouché presque toutes ses pièces, dès les premières répétitions, sans regimber aux coupures, ni se cabrer contre les avis. Les changements même ne l'effrayaient pas. Mais il craignait le public, lui qui en fut presque toujours gâté. Voyez-le plutôt dans la loge de l'administrateur de la
(1) C'était la méthode de Piron, et aussi de Casimir Delavigiie, qui mourut, emportant avec lui une pièce achevée et non écrite, Mélvsiiie^ dont il avait seulement confié quelques passages à ses amis.
'AO ÉAIILK AKllEK.
Comédie-Française, le soir de la première représentation des Effrontés {\').
« C'était, dit M. Edouard Thierry, la loge la plus incommode et la plus mal placée du théâtre, le numéro 7 du rez-de-chaussée de gauche. Sauf que delà scène (et seulement à deux places) on ne découvrait guère que la moitié en largeur, la moitié en hauteur, elle était spacieuse, les chaises n'y manquaient pas, et, dans le fond, à défaut de divan, une large banquette d'antichambre s'étendait sur toute la longueur. Pas plus de luxe que cela, mon Dieu, et c'est de là, pendant huit ou neuf années heureuses, que nous assistions, Emile Augier et moi, à ses mémorables premières représentations du Théâtre-Français les deux complices, enfermés dans leur loge, qu'Augier appelait de son vrai nom, la cellule des condamnés.
( Et le rideau d'avant-scène se levait dans un silence etlrayant. Quel tribunal que celui de ces mille ou douze cents juges, qui sont juges et parties, avec lesquels on a commencé par une insolence de l'affiche. Si encore l'affiche ne s'en prenait qu'à un seul ElTionté (ici les angoisses suprêmes de l'auteur), un individu quelconque, sous un nom qui ne fût à personne, va pour cet homme de paille, qu'on y mette le feu, il n'a rien de commun avec nous.
« Mais les Effrontés au pluriel^ qui n'est-ce pas? qui fst-ce qui ne se sent pas touché ? Qui ne court pas le risque de l'être ? Et déjà, les yeux se tournaient au coin du balcon, vers un faux ménage du monde élégant, amnistié par tolérance et troublé pour la première fois dans son impunité sereine. On signalait du doigt un des hardis aventuriers de la finance, et celui qu'atteignait en s'égarant le trait parti de la scène était un autre arrière-neveu de la descendance de Law croisée de Renaudot. C'est égal, le scandale y était, la salle
(1) Emile Aiigirr ; Souvenirs du T/téutre-Fraiiçaix, par M. Edouard ^Thierry. Revue d"Art dramatique. 15 novembre 188'J.
était agitée comme une mer qui se démonte, et gare à la tempête ! Une fois soulevée, tous les vents s'y heurtent à la fois. C'est là qu'on regrette d'avoir été imprudent, qu'on s'aperçoit de tous les dangers au-devant desquels on court sans pouvoir se retenir. On échappe à celui-ci ; mais il y a celui qui va suivre. Et ce mot qu'on a eu tort de ne pas supprimer ! Et cette longueur dans laquelle on a eu tort de ne pas mettre les ciseaux! Et tout ce qu'on voudrait qui passât inaperçu! Et en môme temps tous les rôles qu'on répète en soi-même, comme si on pouvait par la seule volonté en communiquer de loin tous les mouvements à qui les interprète! Ah! comme on voudrait que tout ce trouble, que toute cette émotion mêlée, que cette anxiété, que ces bonheurs mêmes, ces bonheurs lancinants, finissent! Et quand tout s'achève au milieu d'une acclamation générale, qu'on tient définitivement le succès et qu'iln'échappera plus, ah ! quelle accolade on se donne, auteur et directeur ! Et nous les avons plus d'une fois renouvelées, Emile Augier et son pauvre directeur, ces effusions de tendresse, de joie et de reconnaissance ! »
Or, ces émotions, ces inquiétudes, ces angoisses avaient leur source dans une bourgeoise et inflexible loyauté, à qui ne suffisait point la probité du marchand. Aussi a-t-il toujours écrit à loisir, avec la foi en son art, et par amour du théâtre. Jamais il ne s'est laissé tenter par l'occasion ou la proie facile. Il était inhabile • à fabriquer en quelques semaines l'article de Paris, qui réjouit les chalands à coup sûr et à peu de frais. Quant à la pièce d'exportation, qui, comme les vins de Bordeaux, s'expédie par mer pour prendre de la qualité, la machine industrieuse et vide, dont chaque tirade s'évalue à beaux dollars comptants, il n'avait guère le goût d'y songer, occupé qu'il était à faire du théâtre, non du commerce, ravi d'être joué sur la scène, mais insoucieux de jouer à la Bourse. « Et cela seul, remarque M. Pailleron, suffirait à lui constituer Ime originalité dans un pays et à une époque
H.MILK AliUI
OÙ l'art a cessé d'être à lui-même son propre but, où il ne s'agit plus d'exceller dans son métier, mais de s'en servir. » Emile Augier était d'une nature trop droite, et surtout avait trop de bon sens pour gâcher son talent et en trafiquer. Il avait mis son bonheur dans ses comédies : elles le lui ont rendu. Jusqu'au dernier jour il a vécu en elles, et pour elles, s'inquiétant d'elles et prenant de leurs nouvelles, alors même que la maladie l'avait déjà terrassé, et qu'il sentait la mort prochaine. Un jour que M. Edmond Got, qui répétait Maître Guérin^ venait visiter son vieil ami, il le trouva plus faible et plus défait, et doucement il entreprit de le rassurer. « Il doit y avoir des coupures à faire, lui dit Augier à brùle-pourpoint. Qui les fera ?» — « Vous, parbleu ! quand vous reviendrez. » — « Si je reviens ! » Il ne devait pas revenir, on etTet, et ses dernières pensées étaient pour l'œuvre de son talent loyal et heureux,, qui ne mourra point tout entier.
Emile Augier s'est éteint le 26 octobre 1889 ; sa vie s'est achevée sans secousse, selon son vœu. 11 avait fréquemment demandé aux siens qu'on lui adoucît les derniers moments, non qu'il craignît la mort, mais il en redoutait les affres parfois trop cruelles, qui eussent troublé l'harmonie aisée de son existence, (ï A présent , sur les hauteurs boisées d"où il pouvait voir sa maison, dans un petit cimetière de village, il repose. Après la solennité des pompes religieuses, l'éclat des grands honneurs militaires, le tumulte sympathique et brutal des foules, ses amis, suivant sa volonté, l'ont ramené à la campagne paisible qu'il habitait. Par l'étroit sentier bordé de haies encore fleuries ils ont monté son. cercueil et l'ont couché à la place qu'il avait choisie pour y dormir son dernier sommeil, (i) »
d É'ii'ile Augier par Ed. Pailleron. p. 23.
Il habitait, depuis près de, trente ans, à Groissy, dans uq<^ charmante villa, sise quai des Écluses, 31, ea face des coteaux boisés de Louvecienues.
Son œuvre e.sl plus complexe que sa vie. On reconnaît en général trois moments dans sa carrière : ses débuts, qui conmencent à la Ciguë, ei se terminent avec Z)/a/«e (i84'i-18o2) ; la période de la g-rande comédie de mœurs, qui s'ouvre avec le Gendre de M. Policier et se ferme sur le Beau Mariage (18o2-18o9j; de là Emile Aug"ier s'élève jusqu'à la comédie politique et sociale avec les Effrontés, le Vils de Giboyer. la Contagion, Lions et Renards, Madame Caverlet, etc. (18o9-1878).
Il faut convenir que cette division, adoplée par les dictionnaires biographiques et les auteurs de monographies, ne contente guère l'esprit, car elle ne rend pas compte des oscillations que semble avoir suivies la pensée d'Emile Augier. Elle a, de plus, le tort d'être artificielle autant que lyrannique, et de faire violence aux œuvres pour les classer. J'avoue n'être pas frappé d'abord des analogies qui obligent à reconnaître en Diane et V Aventurière doux œuvres d'un môme dessin; je ne suis point saisi par les rapports entre le Gendre de M. Poirier, \q Mariage d'Olympe owPhiliber te, ({m accuseraient trois comédies de même inspiration ; et, pour tout dire, la Contagion, Paul Forestier et le Post- Scriptum ne me semblent voisins que par les années. A en juger par une première étude, un peu superficielle, il paraîtrait plutôt qu'à ces dilTérentes époques Emile Augier a fait sans cesse des pièces assez diverses. Elles
ont un air de famille, sans doute, mais quelques-unes sont moins la suite naturelle ou la conséquence de la pièce précédente, qu'un retour en arrière vers ses œuvres de jeunesse, ou l'incursion, par avance, dans un g-enre nouveau, qu'il cultivera plus tard. En un mot, il n'a guère écrit do séries de pièces ; ou, tout au moins, la ligne en est-elle un peu brisée. Les Lionnes Pauvres rappellent moins le Gendre de M. Poirier qu'elles n'annoncent les Effrontés ou la Contagion. Le Mariage d'Olympe est une comédie unique dans ce théâtre, et qui, pourtant, toutes ditîérences gardées, fait songer à Y Aventurière et prévoir Madame Caverlet. Enfin Paul Forestier e9,l de la même veine que Gabrielle, à combien d'années de distance! H y a des génies plus opiniâtres, dont la piH.te est aussi plus aisée à suivre. Les critiques qui écriront plus tard l'histoire des pièces de M. Alexandre Dumas fils, n'auront qu'à lui emprunter son inilexible logique, pour voir clair dans le progrès de SCS ouvrages, c'est-à-dire de ses audacieuses déductions : car la marche s'en peut déduire aussi rigoureusement que l'intrigue do chaque pièce. Emile Augier est plus compliqué, peut-être parce qu'il tut moins forme dans ses desseins; mais cela vient aussi, et plutôt, de ce que, moins entier dans ses idées, et moins enfermé dans sa manière, il n'était pas insensible aux influences extérieures.
Il a débuté dans la vie par vérifier l'axiome de JNicole, c'est à savoir que le sens commun est du monde la chose la moins commune ; et, comme il était doué d'un robuste bon sens, cette inaltérable santé de l'esprit l'a poussé naturellement dans sa voie. 11 s'est dit et il a commencé par dire, que le chemina rebours ou à côté est absurde, et qu'il y a tout autant de grâce ou de lyrisme dans le simple poème de l'âme qui chante, à peine ouverte à l'amour, à l'amour régulier, dont on ne meurt point. Pour en faire la preuve, il y a mis d'abord de la fantaisie à la fois jeune et antique, qui, par dessus André Chénier, remonte aux vraies sources de notre langue
et de notre poésie. C'est l'inspiration un peu complexe d'apparence, et, au fond, parfaitement simple, de sa première comédie ; c'est l'explication des commencements de sa carrière ; et c'est aussi, comme nous Talions voir, celle qui jette lalumière sur une grande partie de son œuvre. Tout cela est en germe dans la Ciguë, atteint son développement dans Gaôriclie,eij'ai bien peur que Diane ne soit écrite^ dans un transport de jeunesse, pour s'amuser un peu aux dépens d'un théâtre, qui par les splendeurs de son lyrisme illustrait les idées contraires. De sorte que s'explique assez aisément cette oscillation apparente du génie d'i^uiile Augier, qui semble chercher une voie pendant sa vie entière. En vérité, ill'avaiL rencontrée d'abord, et il s'est engagé dans le sentier battu du sens commun, qu'il trouvait, à son gré, assez poétique et fleuri, llya semé à pleines mains la fantaisie, pour débuter ; voilà pourquoi il a été poète ; et c'est aussi la raison qui lui a fait écrire d'années en années, des pièces comme la Ciguë, Philiberte, h la fin même, le Post- Scriptum, des échos de Regnard, de Marivaux, de Musset, et qui sont la grâce vivace de son esprit, après en avoir été d"abord la force et l'originalité.
En même temps qu'il était porté à faire voir que l'honnêteté n'exclut point la poésie, ou plutôt que la poésie n'est pas forcément condamnée aux chemins de traverse, aux voies détournées, aux passions sans espoir, ou aux amours sans candeur, aux innocences réparées, ou à la rédemption exaltée et tardive, il en venait insensiblement à montrer que les mœurs, aussi, gagnent dans le bonheur honnête et légal tout ce que les poètes ou les gens du monde croient y perdre de rêves et de contentements infinis. Le droit chemin n'est point si banal, (qu'il s'agisse de rimer ou de vivre) et tant que les hommes n'auront rien inventé de mieux que la famille pour être heureux, ils doivent se contenter d'être heureux comme tout le monde, avec résignation.
Il n'est point de bonheur hors des routes communes ; Qui vit à travers champs ne trouve qu'infortunes.
Et comme il a pendant sa longue carrière rencontré au théâtre ou dans la vie des théories plus brillantes et des mœurs plus dangereuses, il a consacre une partie de ses œuvres à soutenir ia fantaisie classique, la poésie morale, la famille honorable (qu'il a étendue jusqu'à la société), et ensuite, tout à fait au terme de sa carrière, il a fait voir le théâtre qui suit droit sa route, qui ne sort pas de ses attributions, qui traite une question sans discuter une thèse, qui est moral sans sermon, et qui se garde de prêcher. Ces diverses préoccupations expliquent à la fois l'unité et la complexité de son œuvre.
Elle est une, parce que du début à latin elle est consacrée à défendre la droiture commune et l'honnêteté bourgeoise. On pourrait dire que chacune de ses comédies est consacrée à étudier un ferment qui désorganise la famille. Mais elle est complexe, parce qu'ici il a surtout prodigué sa robuste et poétique fantaisie (la Ciguë, V Aventurière, la Pierre de Touche, Fhiliberte, le Post Scriptum), là surtout mis en relief les joies douces de la maison, et les mœurs dangereuses qui menacent la famille ou la société [Gabrielle, Y Aventurière, le Gendre de M. Poirier, les Lionnes pauvres, la Contagion, les Effrontés, le Fils de Giboijer... Paul Forestier... Jean de Thonimeray...), et ailleurs enfin, parce qu'il a défendu et miposé sa morale et son théâtre par des pièces non pas précisément de polémique, mais à coup sûr d'une portée directe, et qui sont à la scène comme les manifestes de ses idées ; je veux dire Gabrielle, Diane, à l'adresse des romantiques, le Mariage d'Olympe contre la glorification de la courtisane et à propos de la Dame aux Camélias ; plus tard J/'"* Caverlet. et les Fourchambault, où il semble avoir mis toute sa coquetterie de vieillesse à composer deux pièces à thèse sans thèse, à traiter, lui aussi, une question brûlante d'actualité, sans éclat et sans violence, à faire enfin son Fils A^«;«/'e/ sans excès de logique raisonneuse. De là, trois groupes de pièces suivant les différentes inspirations ijue nous avons essayé de définir.
Ses pièces de fantaisie classique datent delà Ciguë, et c'est à une imagination tempérée et saine qu'il dutson premier succès. C'était au lendemain de l'échec mémorable des Burgravesh. la Comédie-Française, etde l'éclatant succès de Lucrèce à i'Odéon. Les deux partis restaient en présence, et l'on peut dire que les Burgraves étaient du romantisme exaspéré, de même que Lucrèce était une tragédie à outrance. — (( Le public, ballotté entre les envolées épiques du vieux; ^0(6 elles vulgarités voulues tVAngeio ou daMarle Tudor, faligué d'entendre un dialogue de chœurs antiques remplacer la conversation de personnages vivants et d'assister à la substitution de la déclamation lyrique à l'action dramatique, recommençait à goûter la tragédie de Corneille, et applaudissait atout rompre le jeune Ponsard, dont la
manière rappelait celle des classiques François
Ponsard, qui était du reste un homme de grand talent, donna satisfaction à ces aspirations ; aussi parut-il le rénovateur de l'art dramatique en France. C'est au milieu de cette révolution théâtrale qu'apparut pour la première fois la Ciguë d'Emile Augier. » — Et c'est précisément ce pastiche de l'antiquité, relevé de fantaisie classique et d'ironie moderne, qui lui valut un succès inespéré. Il y flagellait spirituellement, en vers d'une belle venue, coulés dans le moule de Regnard, les mœurs un peu trop faciles de la jeunesse contemporaine et certaine tendance désolée à la mélancolie de Werther, qui devait reparaître de nos jours sous le nom réjouissant de pessimisme. Clinias, un jeune homme de 25 ans, fort riche, a deux amis Paris et Cléon, qui ont bien quatrevingt- dix ans à eux deux, et qui vivent à ses dépens. Ils ont été les empressés précepteurs qui l'ont initié à la grande vie d'Athènes et l'ont lancé dans le monde frivole et vain des plaisirs. Clinias a résolu de
mourir, do boire ce soir même une coupe de ciguë, mais non sans tirer vengeance de ses deux compagnons, un ivrogne el un ladre, deux types athéniens, qui se rencontrent à Paris tous les jours entre laMadeleine etlarue Montmartre, et qui ont pour mission ici-bas d'entretenir leur luxe et leur genre à la table et au cercle des fils do famille à peine déniaisés. A les voir, on distingue qu'ils ont charge d'àmes : ils sont ponctuels à leurs religieux offices, je veux dire, aux dîners élégants dont ils font la carte, sans jamais la régler. Au temps de Gloon, ils étaient frisés, parfumés, épilés, lustrés ; aujourd'hui ils sont cosmétiques, rasés de frais, empesés, avec une raie qui fait suite à l'épine dorsale et divise la nuque en deux parties rigoureusement égales. Ils portent devant l'œil gauche un petit disque de verre, qu'ils appellent monocle, el dont ils jouent avec distinction ; ils sont couverts d'un vêtement, qui se nomme paletot, quelquefois écourté et serré à la taille, parfois aussi large et ample comme un sac, à peine cambré ; ils ont pour garnir le bas du corps un autre vêtement très collant, souvent aussi très ample en forme de tirebouchons, qui sort de chez le bon faiseur ; et leurs mains et leurs pieds sont également emprisonnés dans de légères chaussures, qui sont des gants et des souliers, les gants rayés de laine noire sur une peau foncée^, les souliers longs et pointus, dont ils n'ont pas l'air de trop souffrir. Emile Augier les a vêtus de la tunique grecque : et vous voyez la part de la fantaisie.
Clinias veut donc, avantd'en finir avec la vie, tirer vengeance de ses deux amis besoigneux. llafait acheter par son intendant une esclave, Hippolyte ; et il déclare que son légataire sera celui qu'agréera la belle fille. On la présente au milieu du repas. Vous pensez bien que tous deux briguent à l'envi ses faveurs, non sans se dire quelques vérités désobligeantes. Mais Clinias revient sur sa première idée, et leur propose de marier l'un et d'enrichir l'autre. Leur ardeur s'éteint aussitôt. Enfin Clinias s'aperçoit qu'il amie Hippolyte, et qu'il est payé de
ÉVOLUTiOX DE SON THÉÂTRE. 41
retour; il obiieiil d'elle un aveu, il renaît à la vie qu'il ne connaissait que par d'inavouables prémices, et il ira en Chypre demander la main de l'esclave qu'il atfranchit, — et qu'il épousera. La mission des deux amis est terminée, leur compagnie répudiée, et leur présence inutile. La fable de la pièce était simple ; une poésie douce et familière en a fait seule une œuvre plaisante et délicate. Le jeune auteur, à défaut d'observation profonde, y avait mis beaucoup d'esprit classique et de saine jeunesse, quelques tirades avenantes, d'un sentiment juste et relevé, à une époque où la poésie ne procédait que par envolées, et poussait volontiers à la passion étrange ou fatale. Relisez ces beaux vers contre les élégants de dangereuse compagnie et le vide delà jeunesse dorée
Grâce à vous, ma fierté naïve s'est Oétrie ;
Yous l'avez froidement tournée en raillerie,
Et mon honneur tremblant sous votre cuisant touet,
A force de se taire, est devenu muet.
Grâce à vous, la débauche, effroyable maîtresse.
Qui vieillit promptement tous ceux qu'elle caresse.
Et ne les lâche plus quand elle les a pris,
Enveloppe mon cœur de ses mille replis,
Et sa séduction, par le dégoût suivie,
Me rend enfin la mort meilleure que la vie.
C'est pourquoi je me venge autant que je le puis.
Vous avez fait de moi le méchant que je suis;
Ne vous plaignez donc pas si, dans ma gratitude,
Je vous veux en mourant léguer la solitude (Ij.
Ailleurs, c'est une touchante et poétique digression, par laquelle Glinias s'excuse de n'avoir même pas su reconnaître la candeur d'une jeune fille innocente et pure, ni respecter son malheur.
Assez; épargnez-moi, camion front a rougi.
Oui, j'ai stupidement et lâchement agi.
J'aurais dû voir combien vous différez des autres.
(1) La Cigvr, I, 3. Edition Calmann-Lévy.
42 KMII.E AUGIEH.
El sur leurs sentiments ne pas juger les vôtres. Mais un cœur (|u'ont changé les penchants dissolus, Rencontrant la pudeur ne la reconnnît plus; VA c'est le châtiment terrible qu'il s'apprête. De n'être plus jamais louché par rien d honnête! Voire mépris m'est dii pour ma brutalité ; Mais si j'ai par hasard de vous bien mérilé, Soyez compatissante, et, je vous en conjure. Payez-moi le bienfait par l'oubli de l'injure (I).
Enfin, c'est la renaissance à la vie, après une vie à peine et mal commencée, c'est la rédemption des folies de jeunesse opérée, ici, par lagràce et la pure innocence, et la famille entrevue, et l'amour rêvé, la seule passion légitime et sincère, la seule durable, et la seule qui vaille la peine de vivre.
L'espoir ne m'est donc plus fermé !
Un bonheur inconnu vient d'entrer dans mon âme. Ah ! je veux être heureux! Je veux vivre, ô ma femme I
Adieu, mes bons amis, adieu, ville maudite! Ta mère m'aimera: n'est-ce pas, Hippolyte? Une famille à moi ! quelle joie ! Et comment Ai-je pu jusqu'ici vivre différemment ?
Mais je suis jeune et peux réparer ma folie. Comme l'affliction facilement s'oublie!
Du monde n'ayant vu que le mauvais côté, Du monde je m'étais promptement dégoûté; Mais loin de parcourir toute la joie humaine, Je n'étais pas entré dans son plus beau domaine, Et celle roule ouverte au-devant de mes pas Est plus longue que l'autre et ne fatigue pas (2).
Cette note de discrète fantaisie, de poésie familière et droite, demeurera dans le théâtre d'Emile Augier, plus tard jointe à plus de maturité, ou de passion, comme dans V Aventurière on Paul Forestier, avec aussi plus de finesse et de grâce, comme dans Philtberte,
(1) La Cighc. IT, 1. Ériition Calmann-Lévy.
(2) Ibia.'ll, <J tt 10. Édition Calmann-Lùvy.
touchant parfois au marivaudage élégant ou rappelant l'inspiration d'x\lfred de JVlusset, comme dans le Post- Scriptum. Il y reviendra sans cesse, par intervalle, comme s'il éprouvait de temps en temps le besoin de se rafraîchir, selon sa propre expression, en un bain de délicate ambroisie, après la peinture des Vernouillet ou des d'Estrigaud. Une seule fois il y a moins réussi, et c'est avec \^ Joueur de flùle, parce qu'il retournait à sa pièce de début, avec moins de franchise et de netteté dans les vers, de même que dans la conception du sujet. Mais croyez que cette fantaisie est un des plus purs élémenls de son génie, et qu'il en a tiré d'abord son plus ferme soutien dans ses premières comédies de mœurs qui sont toutes en vers, n'étant qu'un prélude au développement de ses chères idées et de ses œuvres fortes.
Après la Ciguë, Augier avait débuté à la Comédie- Française par Un Homme de Bien. L'idée était heureuse, et ce n'est point une banale conception que celle de ce tartufe inconscient, avec ses petites infamies très bourgeoisement scélérates et logiquement ourdies dans une douce béatitude de l'âme. Le succès en fut douteux, peut-être parce que le type était prématuré, et aussi, plus probablement, parce qu'il soutenait mal le développement de trois actes, les visées du personnage étant fort mesquines, et enfin, plus sûrement même, parce que la pièce, d'une ironie amère et rentrée, manquait de relief à la scène, et aboutissait à un dénouement plus que banal. C'était le tâtonnement d'un dramaturge et d'un moraliste plein de promesses, plutôt qu'une œuvre vraiment dramatique. A la relire aujourd'hui, on y retrouve des audaces pincées, des scènes concises et déjà frappantes, et comme un parti pris
d'esprit incisif et un peu sec, qui fait songer aux plus modernes d'entre les modernistes : tant il est vrai que les révolutions littéraires, autour desquelles les jeunes cénacles mènent grand bruit, ne sont guère que des recommencements périodiques, à peine de petites émeutes, plus ou moins tapageuses. Les insurgés, que j'appellerais plutôt des apprentis, passent maîtres à leur lour, quand le talent est mûr, après que la fleur en est venue. Mais ils ont presque tous commencé, à l'ordinaire, par avoir un peu plus d'esprit qu'il ne faut, avant de rencontrer lasource jaillissante de leur verve. Il semble, àdistance, qu'au tapage près, l'/Zomme de Bien fut quelque chose comme une solennelle escapade. Après Y Aventurière (qui fut remaniée depuis), mais surtout avec Gabrielle^ Emile Augier prit pied dans ses idées, et s'y établit fortement.
Cette fois, et du même coup, il avait découvert son vrai fonds dénature, trouvé sa philosophie, et inauguré cette veine dramatique qu'il fit sienne, la comédie bourgeoise, la comédie de mœurs honnêtes sans déclamation, saines sans exubérance ni pédantisme, oh la poésie est rapatriée avec le bon sens, et le bonheur avec la morale. Oui, à son apparition Gabrielle fut un scandale de vertu. L'écrivain remontait au Père de famille de Diderot; et jusqu'à Molière (1). Il renouait la chaîne, et devait la prolonger glorieusement. Il avait eu l'audace de reprendre la tradition de l'esprit français et de revenir aux idées moyennes de la race, un instant effarées par les splendeurs lyriques et le superbe
(1) Cf. Molière. Les Femmes Snvafites I, 1.
Armande n'est pas encore une romantique, mais elle a la tête brouillée par les fades poésies, et les livres prétentieux, comme ses sœurs aînées, les Prêcieuse.1, qui pensont « qu'en reiiir de but en blanc au mariayc, c'est tovt justement prendre le roman par la queue. » Nos romanciers et nos poètes ayant toujours eu des complaisances indulgentes ou enthousiastes pour la passion et les séduisants à-côtés de la vie, il paraît ici que ménifs causes ont toujours produit mêmes effets, et que les Prérieuses et les Femmes Savantes visent les mêmes erreurs volontaires que Gabrielle. Et n'est-ce pas un peu contre le roman du jour, que La Bruyère a écrit ea deux pages le simple et joK roman d'Emire/
épanouissement du romantisme ; et le plus piquant de cette heureuse aventure n'est pas qu'un talent équilibré comme celui d'Augier en ait eu l'audace, mais que plusieurs aient eu la naïveté de s'en étonner bruyamment. Il parait môme que quelques-uns ne sont pas encore remis de leur émoi, après la longue suite de chefs-d'œuvre, qu'annonçait et que contenait implicitement Gabi'ielle.
Platon, par une poétique fiction, représentait l'homme sur un char attelé de deux chevaux rétifs, qui cherchent à se dérober en sens contraire. C'est proprement l'éternelle lutte entre le rêve et la vie. Au commencement de notre siècle, les poètes ayant imaginé de glorifier la passion, et de la confondre avec l'idéal, l'existence leur parut d'une platitude rebutante, et les sentiments les plus naturels prirent le nom de vilenies bourgeoises. Leur stylet était d'or ; mais la morale n'en était pas moins atteinte au cœur. Contre cette poésie lyrique et déchaînée Emile Augier partit en campagne, au nom du bon sens, et du bonheur plus commode et plus commun qu'on ne voulait dire. Gabriclle est une jeune femme mariée à un avocat laborieux, — qui travaille surtout à la rendre heureuse. Bien qu'elle soit déjà mère, elle s'ennuie à la campagne, dans une aisance confortable, due à l'activité du mari ; cependant les arbres fleurissent, l'air est embaumé des « jiénétraiites sejiteurs de la feuille nouvelle, » elle a le cœur inquiet parmi ce triomphe du printemps , et aussi l'esprit troublé par les romans et les poésies du renouveau littéraire. Elle a même, abaissé d'un ton, les accents las et découragés de Phèdre.
Heureuse s'il en est une entre mes compagnes,
Celle qui peut marcher à travers les campagnes, Appuyant tout son cœur sur un bras bien-aiiné, Selon le rêve ardent qu'elle s'était formé ! Nous partirions le soir, à cette heure sereine Où l'ombre et le silence ont apaisé la plaine :
Nous irions quel bonheur ! moi pendue à son bras,
Lui sur mon pas plus lent ralentissant son pas.
/|0 ÉMILF, AlOIEU.
Et tous deux, regardant tomber la nuit immense, Nous nous enivr^^rions d'amtur et de silence (1).
Il y a peut-être là plus de ressoiivenir.s de leclurcs poétiques et tro-jblantes, que d'imag-ination maladive ; son esprit est plus ravagé que son cœur ; son rêve est moins artistique qu'elle ne pense : mais enfin elle s'ennuie, et elle est nerveuse, et elle rêve, pendant que sa maison s'en va à la dérive, et que les soucis du ménage et l'amour de son enfant lui pèsent étrangement. Elle songe à taii-delà, comme on disait alors, avec bien de la fatigue et quelque ingénuité. .( Si tu savais, dit-elle à sa jeune lante.
... Si tu savais dans quel vide je suis,
Dans quel désœuvrement et quelle solitude !
Tout me manque à la fois, tout jusqu'à l'habitude.
Ce triste bonheur fait de paresse et d'oubli,
Où j'ai cru quelque temps mon cœur enseveli.
Ah 1 pourquoi sommes-nous venus à la campagne ?
C'est le réveil descieux et des champs qui me gagne;
C'est le tiède printemps, c'est la verte saison
Qui m'ont mis cette sève au cœur ou ce poison !
Je sens dans ma poitrine une fureur de vivre,
Une rébellion qui m'effraie et m'enivi-e ;
Je voudrais je ne sais hélas ! ce que je veux ;
Mais rien de ce que j'ai ne satisfait mes vœux.
Le détail journalier de ma maison m'écœure ;
La lecture ne peut me distraire; je pleure.
Et j'éprouve un dégoût dont rien ne me défend.
Pas même — et j'en rougis — pas même mon enfant !
En quelle crudité de sentiments bourgeois Se sont change's les doux entretiens d'autrefois ! Plus de projet à deux, de mutuelle extase ! Sa vie est un damier, dont j'occupe une case. Rien de plus. Je complète un état de maison, Et lui sers seulement à n'être plus garçon. Est-ce là que devaient aboutir ses promesses De transports éternels et de saintes tendresses,
(1) Gabrielle, I, 1. Edition Calmann-Lévy.
Lorsque nous bâtissions un riant avenir
Dont je suis maintenant seule à me souvenir (1) !
La voilà donc sur la pente de la faute, assez honnête pour confier à Adrienne le mal dont elle souffre, assez atteinte pour se cacher d'elle au moment décisif, quand l'amant idéal, celui qui apporte la délivrance avec la passion, aura paru, triste et le front penché, comme il sied au héros d'un rêve romantique, lui-même las et attristé par les banales exigences et la triviale uniformité de la vie. Il a nom Stéphane, et il est le secrétaire du mari. En vain Adrienne est-elle le vivant et bienfaisant exemple des désillusions et des déboires que laisse une erreur d'un jour, une surprise de l'imagination plutôt que des sens, une épreuve aventureuse et funeste, sans cesse pardonnée et reprochée par un mari égoïste et soupçonneux. En vain prodigue-t-elle avec effusion les conseils salutaires, la plus saine morale, renforcée des touchants regrets d'une fâcheuse expérience.
Ma fille ! Oui, c'est le mot, car je te parle en mère
l;]carte de ton cœur cette folle chimère ;
.\e t'abandonne pas en aveugle au danger
C'est ton mari qui t'aime, et non cet étranger I
Tu n'es qu'un passe-temps pour l'un, si par miracle
Tu ne lui deviens pas un péril, un obstacle ;
L'autre respecte en toi l'intime compagnon,
Qui garde ses enfants, sa fortune et son nom ;
C'est le seul dont l'amour soit certain, car il t'aime
Peut-être moins encorpour toi que pour lui-même,
Et selon ce beau mot que l'on a décrié,
C'est le seul qui te puisse appeler sa moitié (2).
En vain met-elle tout son courage à combattre les fiévreuses curiosités de Gabrielle, passant des conseils aux confidences, jusqu'à se trahir, par un élan du cœur, et se répandre en aveux pénibles à sa dignité, autant qu'à son repentir.
(1) Gabrielle, 1, 7. Edition Calmann-Lévy. (i) Ibid. 1, 9.
EMILE AUGISR. 3
oO KMiLK AUGlErt,
ADRIENNb;.
Puisqu'un mot m'a trahie, écoute mon histoire, Et puissent mes douleurs du moins te protéger,