‹ Émile AugierChapitre 6 sur 24 · ADRIEN.NE · texte numérisé non relu

ADRIEN.NE

C'est l'histoire toujours vieille et toujours nouvelle ! Je fus heureuse un an... . puisque cela s'appelle Du bonheur. — 11 m'aimait : il le croyait du moins, Ktses serments prenaient les anges à témoins (1)

De celte déchirante confession Gabrielle ne perçoit que l'ardeur romanesque, qui avive et irrite sa passion, au lieu de la décourager. C'est proprement le charme qu'opère la poésie troublante sur les âmes inquiètes et les imaginations faibles. Quoi de plus séduisant que la souffrance, qui s'exhale en un rythme enchanteur ? Gabrielle est ravie, Stéphane triomphe, et à ces aveux humbles et pathétiques d'Adrienne, à cette poésie forte et saine, s'opposent les élans lyriques et les éternels sophismes de la passion exaspérée. Et la passion est la plus forte, alors que Stéphane s'écrie, triomphant des dernières révoltes de l'honnêteté par ces délicieuses duperies, dont les amoureux et les poètes ont fait depuis des siècles les vérités du cœur.

Séchez, séchez vos yeux. Quelle est cette démence?

Votre jeunesse? Eh bien, voici qu'elle commence!

Son véritable essor date de notre amour.

Et rien ne doit compter pour nous jusqu'à ce jour.

Commençons, ou plutôt recommençons la vie !

Nous cherchenjus un coin abrité de l'envie,

Où nous puissions on paix, loin de ce monde altier.

Nous être l'un à l'autre un monde tout entier I [i)

A ce moment de crise^ le mari, renseigné sur le danger qui le menace, intervient de son autorité loyale et prévenante, et donne un généreux cembat pour l'honneur de sa maison. A la poésie de la passion il oppose

(1) G'jhrielle,\, 2. Edition Calmann-Lévy.

(2) Gahrieile, V, 4. Edition Calmann-Lévy.

celle de la famille, à l'entraînement passager de l'amour aveugle, le charme plus solide de la vie intime, fondée sur le devoir, le travail et le respect, au « bonheur négatif » des égarements sublimes et hasardeux, la douce et sereine quiétude de deux époux qui s'aiment, et qui sont véritablement l'un à l'autre deux inséparables moitiés.

Voilà certe une belle et vive poésie.

J'en sais une pourtant plus saine et mieux choisie,

Dont plus solidement un cœur dhomme est rempli :

C'est le contentement du devoir accompli;

C'est le travail aride et la nuit studieuse,

Taudis que la maison s'endort silencieusf'.

Et que, pour rafraîchir son labeur échauft'ant,

On a tout près de soi le sommeil d'un enfant

Laissons aux cerveaux creux ou bien aux égoïstes

Ces désordres au tond si vides et si tristes,

Ces amours sans lien et dont l'impiété

A l'égal d'un malheur craint la fécondité.

Mais nous autres, soyons des pères. — c'est-à-dire

Mettons dans nos maisons, comme un chaste sourire,

Une compagne pure en tout et d'un tel prix

Qu'il soit bon d'en tirer les âmes de nos lils,

Certains que d'une femme angélique et fidèle,

11 ne peut rien sortir que de noble comme elle !

Voilà la dignité de la vie et son but!

Tout le reste n'est rien que prélude et début ;

Nous n'existons vraiment que par ces petits êtres,

Qui dans tout notre cœur s'établissent en maîtres.

Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas.

Et n'ont qu'à vivre heureux pour n'être point ingrats.

Ah ! mon ami. voilà la seule route à suivre,

La seule volupté dont rien ne désenivre !

Vous l'avez sous la main, et vous la rebutez

Pour courir les hasards et les calamités ! (1)

Il sort vainqueur du combat, et avec lui triomphe la morale la plus pure et la plus aisée, qui a bien, elle aussi, sa grandeur et sa poésie. Or, par une rencontre du hasard souvent ingénieux, il se trouve que le chef

(1) Gahrielle^ Y, 5. Kdiiiou Calmaun-Levj.

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do l'École romantique, le maître incontesté des lyriques de notre siècle, a lui-même célébré la grâce de l'enfant et de son doux sourire, et déploré le vide de la ruche sans abeilles, et qu'il n'a pas mieux dit. Gabrielle revient enfin de ses illusions et renonce à son rêve ; heureuse et désabusée, elle tend la main à cet honnête homme, qui n'est pas un « lion superbe et généreux », mais dont le sentiment du devoir a fait doucement un poète.

0 père de famille ! 0 poète ! je t'aime !

Ce vers si décrié, qui est le dénoûment de la pièce, en est en même temps la morale ; et il est encore, par surcroît, le germe fécond du talent d'Emile Augier. Il résume tout son théâtre.

Aussi rien n'est-il maintenant plus aisé que d'en suivre le développement. Il semble que chacune de ses pièces complète cette morale, et l'élargisse insensiblement. Après avoir fondé le véritable bonheur sur la vie de famille, il en étudie la constitution, qui est le mariage, depuis longtemps menacé par les préjugés ou les abus de notre société moderne. Après avoir en beaux vers célébré la poésie de ce bonheur légal, il en démêle les conditions, et, à mesure qu'il observe davantage, il abandonne le vers pour la prose, qui creuse le sillon plus avant. Le bon sens devient implacable, et ne laisse plus que rarement place à la fantaisie. Il reprend un à un tous les axiomes de la vieille sagesse des nations, et en fortifie sa doctrine. Qu'est-ce que Ceinture dore'e, sinon un plaidoyer pour l'honneur de la maison ? Le Gendre de M. Poirier, ou Tunion mal assortie de la noblesse et de la fortune? Un beau mariage, ou de l'inégalité des conditions dans le mariage ? La Jeunesse (en vers, cette fois, et l'on sent aisément pourquoi), ou ce qu'il faut avant tout y apporter et y chercher? La Pierre de Touche, ou la fortune ne fait pas le bonheur? En vérité, si l'intérêt de la famille est la première inspiration de son théâtre, le mariage est le fond de près-

que toutes ses pièces, non pas seulement la conclusion, et vous pensez s'il tient le mariage de convenances pour un mariage de raison ! Et pendant que sa pensée va s'élargissant, sa morale se complète de comédie en comédie, et la loi se fait aussi plus impérieuse et plus stricte. Elle s'impose à tous, aux indépendants, aux artistes, et avec elle i'amour légitime, le bonheur régulier, qui est presque une chasteté, seul capable de donner la sérénité puissante au génie. Paul Forestier, aujourd'hui moins goûté, ne s'explique pas autrement, ou du moins on le comprend mieux, ainsi encadré dans ce développement de l'œuvre. Tout de même que Gabrielle aux poètes, Paul Forestier fut aux artistes un paradoxe de vertu.

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