Émile Augier
l serait assez difficile de tracer le portrait de M. Emile Augier si, pour obtenir quelques détails intimes, on ne s'adressait qu'à luimême. C'est Phomme du monde à qui déplaisent le plus les indiscrétions des journaux. Très sincèrement et très sérieusement, il demanderait volontiers qu'on ne parlât jamais de sa personne. Sa vie, c'est son théâtre. Lorsqu'il a publié ses Œuvres complètes, il n'a même pas mis de préface à son
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premier volume. C'est lui qui répondait, il y a quelques années, à un biographe lui demandant des notes pour écrire sa vie : «Je suis né, monsieur, en 1820. Depuis lors, il ne m'est jamais rien arrivé. »
L'auteur des Lionnes pauvres et de l'Aventurière, à qui « rien n'est jamais arrivé », en effet, que la gloire la plus loyalement acquise de notre temps, ne se décide jamais, lorsqu'il est question de parler de lui, qu'à parler de son grand-père. Il a conservé pour la mémoire souriante du vieux Pigault-Lebrun une sorte de culte passionné, cette affection du petit-fils pour l'aïeul qui semble parfois croître, chez l'enfant, de toute la vitalité dépensée par le vieux en cheveux blancs. Pigault-Lebrun, avec sa verve superbe et son humeur de Gaulois batailleur, Pigault, qui, à soixante-dix ans, jetait ses cartes au visage de son partenaire et voulait se battre, s'il vous plaît, comme il s'était battu à vingt ans, ce gai, sain et solide Pigault- Lebrun a été toujours pour Emile Augier avec Mn,e Augier, sa mère, à qui il a dédié son Théâtre, la figure sympathique vers laquelle il s'est tourné, dans ses succès, comme pour y chercher un sourira,
En dépit de ce besoin de silence qui est pour Augier une passion d'autant plus profonde que raméricanisme bruyant du temps présent lui semble de jour en jour plus ridicule, il est de notre devoir de rechercher dans cette vie droite et simple ce qui appartient au public et ce qui fait partie intégrante de l'histoire littéraire de ce temps.
Emile-Victor-Guillaume Augier , né le 17 septembre 1820 à Valence, et destiné au barreau, qu'il n'aimait pas, griffonnait à dixhuit, ans ses premiers vers et, à vingt ans, il avait fait un drame, un drame en collaboration, je vous prie. Un jour, vers 1840, deux jeunes gens parfaitement inconnus allèrent frapper à la porte du directeur de F Ambigu- Comique. Ce directeur — il se nommait Dutertre, mais on disait le -père Dutertre comme on disait le père Bugeaud — était un ancien soldat d'humeur assez rude, un original : au demeurant le meilleur fils du monde. Il accueillit les jeunes gens sans trop les faire attendre.
« Eh bien ! que me voulez-vous, mes enfants? )>
L'un d'eux tenait à la main un manuscrit.
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« Ah ! dit le père Dutertre, c'est donc une pièce ?
— Un drame, répondit le jeune homme. Un drame moyen âge , assez sombre, avec des complications terribles.
— Et son titre ?
— Charles VIII à Naples !
— Voyons cela, fit le directeur. »
Un des auteurs, qui savait parler, lut la pièce, l'autre, qui savait écrire, écoutait. Le drame entendu jusqu'au bout, le père Dutertre le refusa tout net. Voilà deux dramaturges qui sortent navrés, tête basse. Adieu les rêves !
« Tout compte fait, dit le lecteur, je renonce au théâtre, je reprends la robe, je rentre dans le barreau. Et toi ?
— Moi, répliqua l'auditeuren relevant lefront, je vais écrire une autre pièce ! »
Celui qui parlait ainsi était M. Emile Augier; son collaborateur, Me Nogent-Saint-Laurent.
La pièce que M. Emile Augier allait écrire avait pour titre : la Ciguë. Une fois achevée, après avoir songé à la Revue des Deux Mondes, il la donne à l'Odéon. Ce petit acte fait fureur, et voilà un homme lancé. Il faut lire dans Théophile Gautier l'impression, en quelque
sorte rafraîchissante comme une brise printanière, que produisit sur les spectateurs l'aventure amoureuse de Clinias et d'Hippolyte. On croyait entendre, par-dessus les rosiers de l'Eurotas, un soupir de flûte athénienne.
Les meilleurs et les plus forts ne trouvent pas toujours du premier coup leur voie, et M. Augier débutait dans un temps troublé. La galère capitane du romantisme faisait eau de toutes parts. Le mouvement de i83o tournait au spasme. Le publieras des exagérations des disciples, et aussi, — chose extraordinaire et pour un moment, — injuste envers les chefs-d'œuvre immortels du maître, avait une telle soif d'œuvres calmes et reposées qu'il avait préféré, dans son horreur de la nouveauté — il disait alors excentricité — une œuvre pure et froide comme Lucrèce à un chef-d'œuvre superbe, étonnant, granitique, si je puis user du mot, comme les Bur graves, l'œuvre la plus extraordinaire de Victor Hugo.
On eût alors donné toutes les cathédrales gothiques et tous les burgs du Rhin pour le moindre fronton du plus petit temple grec se profilant sur un ciel bleu. Le même mouvement de réaction allait se produire en peinture
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quelques années plus tard, et l'on devait voir, un jour, Técole pompéienne succéder à l'école du moyen âge, les toges blanches aux pourpoints de velours.
La Ciguë — et le Joueur de flûte que M. Augier écrivit quelques années après — appartiennent donc à l'école pompéienne de la littérature. M. Emile Augier s^tait enivré d'antiquité. Non seulement il avait deviné la Grèce à travers les rimes de Chénier, mais la grâce de la jeune Tarentine ne lui avait point suffi; c'était aux Athéniens eux-mêmes qu'il demandait le suc et le sel attiques. En ce temps-là, M. Emile Augier, très lié avec Charles Reynaud, Jules Barbier, le philosophe Lambert, l'excellent et spirituel Alfred Arago, prenait M. Ponsard pour modèle, et lui adressait des épîtres qui commençaient ainsi :
Jeune homme fortuné, pour qui la muse antique N'a pas de corps secret ni de voile pudique, Dis-moi près de quel bois, au bord de quel ruisseau; Tu la surpris baignant ses pieds polis dans l'eau...
J'ai sous les yeux, pendant que j'écris ces lignes, le premier manuscrit de la Ciguë, l'autographe précieux de cette œuvre de début,
qui, d'un inconnu, en une soirée, fit un auteur célèbre. Ce manuscrit est un petit cahier d'écolier à mince cartonnage marbré vert et noir, marqué à l'angle d'un timbre sec portant ces mots : Papeterie Durie^, rue Monsieur-le- Prince. Augier l'a acheté, quelque beau jour, au quartier latin et, rentré chez lui, la tête toute pleine des Dialogues de Lucien dont il semble avoir retrouvé là l'exquis atticisme en y ajoutant une pointe de gauloiserie bien française, si je puis dire, — il a écrit sur la première page blanche ces mots : la Ciguë, pièce en deux actes et en vers et les noms de ses personnages : Clinias [25 ans), Paris, de 35 à 40, Cléon (idem) Hippolyte (16 ans), V Intendant de Clinias — et ces mots qui semblent comme parfumés d'une odeur de lauriers roses : la scène est à Athènes.
Qu'il est intéressant de suivre les premières inventions des poètes, de se rendre compte de la genèse de leurs œuvres et surtout de cette première œuvre où, la plupart du temps, l'homme met le plus cher de luimême !
Le petit cahier à couverture verte fut donné par Emile Augier à son ami « F. Paul », et
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le possesseur de cet autographe sans prix a mis au crayon la date : 1842.
Double curiosité que ce manuscrit de la Ciguë. François Ponsard a annoté page à page et, en quelque sorte, vers par vers, la comédie d'Emile Augier. L'auteur de Lucrèce met bravement en regard de tout feuillet manuscrit, sur le feuillet blanc, les observations loyales que lui suggère la lecture de la Ciguë. Il lit la plume à la main, en professeur, parfois en pédagogue, toujours en ami. Et maintenant pour nous, hommes d'une génération qui connaissons une plus âpre lutte pour la vie, qui n'avons plus de ces solides dévouements, de ces affections reposantes, qui menons avidement, en littérature et en art, une féroce vie d'Apaches, le spectacle de nos aînés s'en tr'aidant et s'aimant ainsi ressemble à la fois à un modèle et à un remords.
Je ne sais trop vraiment qui je dois le plus profondément admirer, de Ponsard, osant tout dire à son ami et annotant la Ciguë selon sa conscience, ou d'Augier recevant ces conseils comme ils sont donnés et corrigeant ses vers d'après les observations de son guide. Ce qui est effacé dans une œuvre ne nous appartient
plus sans cloute et nous n'avons pas à rechercher si Fauteur a bien ou mal fait de rejeter ce que Victor Hugo appellerait ses copeaux. Mais, à titre de document littéraire et pour montrer quelles étaient et la raison de Ponsard et la déférence dWugier, je copie sur ce manuscrit de la Ciguë des vers, disparus depuis, que Fauteur mettait dans la bouche de Clinias. Ce sont les quatre derniers de la citation :
Je ne suis plus gourmand pour trop l'avoir été, Et pour avoir trop ri, je n'ai plus de gaîté! Les dés ne comptent plus, puisque, joueur inerte, Je ne m'émeus pas plus du gain que de la perte... Les femmes, c'est toujours cette difformité De beauté sans esprit ou d'esprit sans beauté! La pudeur, il est vrai, de grâce les couronne... Mais comme elle s'enfuit de celle qui se donne, On reconnaît enfin qu'on a trop marchandé Pour un trésor sans prix dès qu'il est possédé.
En marge, Ponsard écrit alors :
« Quatre vers languissants. D'ailleurs Vidée nest pas exactement rendue. Si la pudeur est le trésor, on ne le possède pas, puisqu'il s"* enfuit. Si c'est la femme elle-même qui est le trésor, il y a amphibologie. On pourrait les couper. Il faut marcher rondement en commençant .»
Augier réfléchit, il prend son crayon et,
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cTun seul coup, les vers sont barrés, coupés.
Les marges du manuscrit de la Ciguë sont ainsi remplies d'observations et de notes de Ponsard. « Il faudrait couper! » Ces mots, qui sentent bien l'auteur dramatique, reviennent assez souvent. « Ce qui est coupé n'est pas sifflé », disait Eugène Scribe avec le bon sens de M. de la Palisse. On pourrait parfois regretter, dans la Ciguë, les coupures conseillées par l'auteur & Agnès de Méranie et dire : « Ce qui est coupé n'est pas applaudi. »
Emile Augier a coupé ce qui suit, qui est joli, et Ponsard met tout justement en marge : très joli.