‹ Émile AugierChapitre 5 sur 7 · CÉLÉBRITÉS CONTEMPORAINES · texte numérisé non relu

CÉLÉBRITÉS CONTEMPORAINES

mesurée, qui s'infiltre plus qu'elle ne déborde, — irrésistible au bout du compte, — et par la vérité, par la gaieté, par le vis comica d'une satire sans aigreur. Cette comédie résume excellemment, en les montrant unis, les caractères et les talents de MM. Augier et Sandeau, qu'on retrouvait encore dans cette comédie de protestation et d'honnêteté, représentée trois ans après nos désastres, Jean de Thommeray. Quelle émotion nous saisit lorsque sur le quai Malaquais, sous le magnifique décor de Paris vu de nuit, après une scène aristophanesque à la fois ©t touchante où nous avions entendu deux bourgeois de Paris parler de la patrie, nous entendîmes le son aigu, déchirant, du biniou breton et que les gars du Morbihan apparurent dans leurs glorieux et humbles costumes de mobiles ! Km : présent ! de Jean de Thommeray se rachetant par le sacrifice, il semblait que tous nos désirs de régénération et de revanche répondissent à la fois. La belle soirée ! — Et les beaux rêves!

J'ai parlé de la collaboration d'Augier avec Sandeau. Il collabora, un autre jour, avec M. Eugène Labiche et écrivit le Prix Martin pour le Palais-Royal. J'entends encore la

grande voix de Flaubert crier : Bravo! et je vois Fauteur de Madame Bovary se démener auxfauteuils d'orchestre, enthousiasmé par cette ironie presque féroce. Augier a écrit, en guise de préface au Théâtre de Labiche, quelques pages qui ont été pour beaucoup dans l'élection de son ami à l'Académie française. Là, comme en toutes choses, il a dit le mot juste et définitif.

M. Emile Augier a aujourd'hui soixantedeux ans ; c'est un homme de haute taille, la poitrine large, fort, et marchant dans la vie dun pas solide. Il observe et sourit à la fois. On sent en lui l'analyste et le railleur. Le regard très franc interroge, mais rien de sévère, un grand air de bonté. Le nez est grand, la barbe grise, le front solide et bien coupé, dégarni déjà. Il y a du Béarnais dans cette nature ferme et mâle, et ce n'est pas la première fois que l'on compare M. Emile Augier à Henri IV.

J'ai dit qu'il fuyait le bruit, les réclames; il doit trouver, lui qui a sa large part de soleil, qu'en ce monde, les meilleures places sont à l'ombre. Il aime la vie silencieuse et retirée; il la mène le plus qu'il peut entre sa femme, qu'il appelle son meilleur ami et conseiller, ses

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sœurs, esprits d'une rare distinction, ses charmantes nièces et ses quatre neveux, groupe vaillant de jeunes gens, tous remarquables à différents titres et dont deux sont de vrais poètes : — l'un déjà populaire, l'autre, Emile Guiard, récemment tiré de pair par un brillant succès. On conçoit que la vie de foyer suffise à M. Augier au milieu d'une famille exceptionnelle où les cœurs sont au niveau des intelligences. Aussi ne sort-il guère, comme on dit. A peine, de loin en loin, le voit-on au théâtre, lorsqu'il faut applaudir un ami.

Il assistait à la première représentation du Lion amoureux, fier du succès de Ponsard, lui offrant son bras après l'avoir applaudi de ses mains et lui avoir, aux répétitions, indiqué le fameux Vive le roi! de Delaunay qui, prononcé me\\o voce, fit un effet superbe. Cela valait bien les annotations de la Ciguë' sur le petit cahier de 1842!

11 y a, chez Emile Augier, à Croissy, tous les costumes de Diane, à l'aquarelle, par son ami Meissonier et un magnifique Annibal de VAventurière, dessin à la plume, sous lequel le maître a écrit : Ser Francatrippa. Cette Aventurière, aujourd'hui saluée justement comme

un chef-d'œuvre, et dont la langue, aux concours du Conservatoire, sonne le pur métal lorsqu'on l'entend entre deux scènes de Molière et de Regnard, fut si étrangement accueillie tout d'abord que M. Augier dit encore aujourd'hui :

« Le critique Rolle écrivait : « Il y a vraiment une jolie scène d'ivresse! » Et c'est le meilleur feuilleton que j'aie eu ! »

Il me semble qu'il oublie Gautier.

Alfred de Musset consola d'ailleurs Augier alors. L'auteur de V Aventurière se tenait debout, à la sortie, dans le péristyle, près de la statue de Talma, lorsque Musset, descendant l'escalier, lui jeta de loin, en levant les bras, — tout joyeux, le maigre Rolla, de répéter ce joli vers de la pièce :

Une poule aux œufs d'or qui refuse de pondre!

Avec Musset, justement Augier avait écrit l'Habit Vert, un vaudeville plutôt qu'un proverbe. Comme il aimait profondément Fauteur des Nuits, l'auteur de la Ciguë avait tenu à travailler avec lui, à voir de près celui qu'il admirait de loin. La pièce faite, Musset déclara qu'il ne signerait pas V Habit Vert. « Eh bien !

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ni moi non plus, fit Augier. Je n'ai collaboré que pour avoir l'honneur de lire mon nom imprimé à côté du vôtre. » Musset signa donc l'Habit Vert. Lorsque plus tard Augier se présenta à l'Académie, le poète, malade, vint, en chaussons de lisière, se traînant sur une canne, voter pour son collaborateur d'un jour devenu son ami de toujours.

Toute cette berge de la Seine, où l'auteur de Madame Caverlet passe l'été depuis des années, a été colonisée par la famille. La maison d' Augier, à Croissy-sur-Seine, est la première qui ait été construite là. Puis M. Deroulède, M. Guiard, les beaux-frères d'Augier, arrivèrent, défrichèrent presque ce joli coin de campagne parisienne. C'est dans les bois de Saint-Cucufa et de la Celle-Saint-Cloud que M. Emile Augier a rencontré, au détour de quelque chemin, les premières visions de son Théâtre. Dans ce cahier vert de la Ciguë, que j'ai feuilleté avec émotion, tous les vers tracés à l'encre furent composés au logis; les vers au crayon sont les vers des bois, écrits en marchant. Il y a, à la Celle-Saint-Cloud, une maison qui s'appelle aujourd'hui la Ruche; c'est la dernière, dans les arbres mêmes. La Ruche!

Eh bien! c'est de là que, comme un essaim d'abeilles, les premiers vers d'Emile Augier se sont envolés.

A l'heure qu'il est, M. Augier se repose sur ce grand succès de virile honnêteté qui s'appelle les Fourchambault. Après ce drame de famille, il donnera sans doute quelque œuvre nouvelle, dans le sentiment de ce nouveau théâtre, où le malade moderne — j'entends la société contemporaine — est secoué durement, sévèrement, mais par quelqu'un qui aime bien en châtiant bien. Dans les Lionnes Pauvres, dans Olympe, dans Un Beau Mariage, les plaies sont hardiment mises à jour; les cas sont exposés avec cruauté ; le mot tombe, brûlant comme du vitriol, ou siffle et part comme un javelot et cloue au poteau quelque vice ou quelque ridicule. C'est une colère saine, robuste, avec plus de muscles que de nerfs, une colère rouge. Point de tirades, des traits. Une exaspération d'honnête homme toute prête à devenir le rire d'un gai compagnon. Puis, — comme des haltes souriantes et fraîches — des veines de sentiment sans fadeur, des échappées de poésie, des coins de ciel, des lis sur des fumiers, comme dirait Giboyer; et, par-

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dessus tout, dans ce monde mêlé — choc de passions héroïques ou malsaines — cfes figures que nul ne dessine avec plus d'amour que M. Augier : des jeunes filles qui sont de braves filles, cœurs dévoués, âmes calmes, avec l'intelligence de toutes choses — excepté du mal.

C'est ce qu'un critique allemand des plus remarquables, M. Paul Lindau, faisait remarquer naguère : « La- valeur d'Emile Augier commande, disait-il, la vénération et la sympathie, et à sa personnalité s'applique admirablement ce mot charmant qui lui servit à peindre un de ses héros : « Un cœur simple « et tendre, un esprit droit et sûr, une loyauté royale. * »

J'ajoute que cet homme est préoccupé plus que personne du rôle social de l'auteur dramatique, et j'en trouve une preuve dans une vieille lettre à M. Pitre-Chevalier, qui lui demandait, pour le Musée des Familles, une étude sur Molière :

« J'ai commencé trois fois le portrait de Molière, et trois fois je l'ai jeté, au feu! écrivait Augier. Je n'ai pas la faculté de choisir mon point de vue. Quand je suis sous l'empire d'une idée, elle sort de ma plume malgré moi. Or ce qui me frappe aujourd'hui dans Molière,

i. A us dem litterarischem Frankreich, 1881.

c'est le philosophe et le socialiste. Son libertinage, pour employer le mot du temps, m'apparaît à chaque page de son oeuvre, sous les précautions infinies dont il a été obligé de l'envelopper. Le temps est peut-être venu de restituer à ce grand génie toute la part qui lui revient dans notre révolution. Mais ce n'est pas en quelques colonnes, ce n'est pas surtout dans le Musée des Familles que cette restitution peut avoir lieu... Pardonnez-moi donc, cher monsieur, le retard que je vous ai causé involontairement et confiez à une plume plus 'maîtresse d'elle-même, la glorieuse tâche que vous avez bien voulu me réserver. »

Février 1863.

C'est dommage, et nous aurions vu là, tracé par un esprit d'un libéralisme supérieur, un Gaulois ardemment voltairien, le portrait du Grand Philosophe du théâtre. Augier est d'ailleurs, sans crier à l'apostolat, préoccupé du devoir même de l'homme de théâtre, de l'homme de lettres, de l'artiste :

« Il faut, dit-il, que l'art nous fasse sortir de nous-mêmes. Il doit être la consolation de la vie non seulement pour celui qui crée mais pour ceux qui regardent et qui écoutent. »

C'est dire que ce maître de la vérité, fort ami du naturel, ne Test pas du tout d'un certain naturalisme mal entendu. Les forts savent combien il est facile d'être brutal.

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Faut-il ajouter un dernier titre à la sympathie qu'on doit avoir pour un tel maître ? Ce titre n'est pas à dédaigner : Emile Augier est patriote. Ils sont tous ainsi dans la famille, depuis l'aïeul Pigault, et c'est peut-être ce qui donne à ce génie solide et clair cet accent d'honnêteté vibrante qui ajoute à notre admiration deux choses qui sont la parure de Phomme de talent et en font l'homme d'honneur : l'affection et le respect.

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