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Émile Blémont

Aux premiers temps de la Révolution française, Jean- Charles Jolly et Marie-Geneviève d'Hervilly, originaires de Saint-Ouen-l'Aumône, près Pontoise, étaient installés à Paris. Ils y eurent un fils, Jean-Baptiste- Charles, en 1791. Ce fils transporta définitivement le siège de la lamille dans la capitale. Il y épousa, en 1814, Marie-Julie Margot, dont lui naquit une fille, Françoise-Eliza, deux ans après. Ils dirigeaient une teinturerie rue Saint-Martin ; et Jean-Baptiste Jolly acquit bientôt dans son quartier une triple popularité, comme habile artisan, républicain sincère et joyeux chansonnier. Ceîte souche parisienne avait l'âme, — à la fois bourgeoise et populaire, frondeuse, peu croyante, — de la démocratie moderne. Le teinturier

(1) Les détails biographiques de cette étude sont empruntés à des notes et documents qui seront réunis par Emile JJiémont sous ce titre : Mémoires d'un Poète.

EMILE BLLMONT

tournait des couplets, sans prétention, célébrant en famille, entre amis, la patrie, la liberté, l'amour, et aussi son métier. Pendant les journées de 1830, il inscrivit lui-même sur le fronton de son magasin : Aux Couleurs nationales.

Il dressa, malgré la mitraille, Sa double échelle en plein trottoir ; Et seul, dominant la bataille, Au beau soleil, sans s*émouvoir,

Sans prendre garde, flegmatique, Grand, fier au milieu du danger, Des deux côtés de sa boutique, Le pied ferme, le bras léger,

Il cloua, tout baigné d'aurore, A la barbe de l'ennemi, Un pan de serge, tricolore Comme le drapeau de Yalmy...

Après les affaires de 1834, Jean-Baptiste Jolly cacha plusieurs ouvriers compromis. Sa teinturerie, signalée comme un foyer de propagande révolutionnaire, eut une petite réputation républicaine. Cependant il n'oubliait pas ses devoirs familiaux ; il maria sa fdle Françoise-Eliza à un jeune marchand de tissus, François Petitdidier.

Les Petitdidier étaient d'origine lorraine. Au cours du xviii® siècle, François Petitdidier, cultivateur à Baudrecourt, épousa une demoiselle Blémont, et en eut un fils auquel fut donné l'unique prénom du père.

LES ENFANCES

'rançois Petitdidier, deuxième du nom, devint fabriant, blanchisseur et marchand de toile à Herny, ros village voisin, dans le même canton de Fauluemont, actuellement annexé à l'Allemagne ; il y ossédait des terres, des chèneviéres, surtout des rés, où l'on étendait les pièces de toile pour les lanchir à l'arrosoir ; il avait aussi une maison à letz. En 1803, il se maria avec Marie-Anne Bigarel, lie d'un laboureur, ancien maire de Herny ; lui-même devint maire de la commune, et fournisseur des lits militaires sous Napoléon 1er ; un fds qu'il eut en 1807 eçut encore l'unique prénom de François : détail à reenir, indication de fidélité et de simplicité traditionlelles. C'est la souche paysanne, croyante, conservarice. François Petitdidier, troisième du nom, fut mis n apprentissage chez un marchand de nouveautés, à ïetz, qui est à six lieues de Herny ; de là. il gagna 'aris, fut employé dans plusieurs maisons similaires, t s'associant avec un camarade messin, fonda rue du îail, 18, une maison de vente en gros de lainages et oieries ; il épousa Françoise-Eliza Jolly le 4 avril 1835.

Un fils, Henri, leur naquit l'année suivante ; puis, rois ans après, le 17 juillet 1839, un autre, Léon-Emile 'etitdidier, qui fut baptisé le 20 à Saint-Nicolas-des- Ihamps, et qui devait être le poète Emile Blémont.

Le commerce de tissus allant médiocrement, les paents le quittèrent pour succéder à Jean-Baptiste Jolly, lans la teinturerie de la rue Saint-Martin. Les débuts urent pénibles, la prospérité ne vint qu'au prix d'un ravail acharné, sans loisirs. Il fallut se séparer des nfants.

Léon-Emile avait été confié à une cousine du côté maternel, mariée à Saint-Ouen-T Aumône avec un cordonnier et petit cultivateur qui, le dimanche, était « serpent » à l'église. Il resta jusqu'à cinq ans chez ces braves gens, dans cette maisonnette, au bord de l'Oise. De cette première enfance il ne garda que des souvenirs vagues, sauf de la terre battue qui formait le « plancher » au rez-de chaussée, et du « serpent », ce mystérieux animal à musique devant lequel l'âme enfantine demeurait en extase.

Il fut mis ensuite à la pension Gilon, Grande Rue de Paris, à Belleville, où son frère était déjà. On voyait dans cette banlieue des cultures, des arbres, des jardins, et plus loin, vers le Pré Saint-Gervais, les Lilas, Romainville, Bagnolet, des bouquets de bois où les écoliers allaient en promenade. Dans les deux vastes cours de la pension, les jeux des enfants s'éployaient à l'aise. Léon-Emile y eut un jour, en courant, le front à demi fendu contre un sycomore.

Les ressouvenirs de ce temps sont plus précis. Le grand-père maternel avait eu un fils, Auguste Jolly, qui, devenu lui aussi, un bon teinturier et un poète chaleureux, mettait plus d'art en ses vers, fréquentait les « goguettes » et fut de la « Lice chansonnière ». Il rima Spartacus, un des chants héroïques les plus répandus en 1848 ; il connut Hégésippe Moreau ; Béranger l'accueillit paternellement ; Colmance, Dupont, Nadaud furent ses amis. En 1848, Auguste Jolly se mêla aux luttes; en 1851, enfermé au fort d'Ivry, il était destiné à Cayenne ou Lambessa ; il fut délivré alors par l'entremise du peintre Giraud. — En 1897, par les soins

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l'Eugène Baillet, les soixante ans de Lice chansonnière l'Auguste Jolly ont été célébrés dans j^n banquet où ïhacun a dit son couplet en l'honneur du doyen. — La aériode de 1848-1851 a laissé plusieurs impressions neffaçables à Emile Blémont, surtout la Révolution de 'évrier et les sinistres journées de juin.

Deux autres visages subsistent vivement en lui, ceux le deux grands-oncles, bons vieillards, anciens oiiiciers lu premier Empire, qui, par leurs récits, exerçaient ;ur sa jeune âme curieuse, un prestige considérable. Jetaient le capitaine François Margot, un de ceux jui revinrent de la Bérézina, et le commandant Nicolas ïigarel, qui racontait le siège de Dresde et les conspiations bonapartistes de la Restauration.

Notre poète se souvient, en outre, qu'à sept ou huit ins il accompagna son grand-père Jolly dans la Ilaute- ,oire, où il courut le pays avec des enfants de paysans. l la pension de Belleville, vers dix ou onze ans, il prit oùt à la lecture, principalement à celle de l'Histoire ncienne et de l'Histoire de France ; il lisait aussi, avec ne ardeur pensive, les poètes qui lui tombaient sous la lain. Les légendes épiques le transportaient d'enthouiasme. Un jour, en retenue, tout seul au tond d'une irge classe, il eut le désir instinctif de rimer des vers ur un épisode grandiose, qui avait exalté son imagiation, dans le récit de la bataille navale où Duquesne ainquit et blessa mortellement l'amiral hollandais Ruy- ;r. Il aligna de vagues alexandrins; et ce fut la première lanifestation du culte gardé toute sa vie pour la pensée yrthmée, pour l'idée harmonieusement exprimée pour :s sentiments généreux et les vertus héroïques.

Peu de temps après, il fit sa première communion avec une profonde ferveur, une candide extase, dont il s'est souvenu dans ses pages sur le Péché (A quoi tient V amour) : « ... Je n'osais penser à rien, je n'osais rien regarder, rien écouter, rien désirer, rien faire, de peur que l'ombre d'un péché ne vînt, entre l'absolution et l'approche de la sainte table, ternir mon âme tremblante, mon âme purifiée, mon âme toute blanche l C'était délicieux et terrible... Il aune souveraine puissance de rêve et de béatitude, cet élan de l'âme enfantine vers l'infini ! Que les choses raisonnables paraissent froides ensuite !.. »

Léon-Emile ne connut guère les douceurs de la vie de famille. Après la pension, il entra au lycée Louisle-Grand, comme élève de quatrième, en octobre 1852. Ici, c'était la caserne, la prison, une compression morale et physique, trop d'études. Isolé parmi ces dédaigneux fils de famille, nature timide et tendre, un peu farouche comme toutes les âmes délicates mises en présence des basses rudesses du monde, il sentit pour la première fois les amertumes sociales. Peu à peu, il se fit quelques camarades ayant ainsi que lui le goût des efforts consciencieux, l'attitude discrète. Ce fut un très bon élève. Mais l'excès de travail, le manque d'air pur, lui infligèrent une fièvre typhoïde des plus malignes ; transporté dans sa famille, il fut sauvé par l'énergie, la clairvoyance assidue de sa mère.

Ses études furent retardées. Il lui fallait des soins prudents. Sa santé délicate ne se fortifiait qu'aux deux mois de vacances, passés en Lorraine, à Herny, chez sa tante Anne Thiriet. La vie champêtre toujours lui

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lit grand bien. A Herny, tout était simple ; des carrés de fumier s'étalaient devant les maisons basses, aménagées en guise de fermes, gens d'un côté, bestiaux de l'autre ; mais les fleurs, les arbres fruitiers, les noisetiers touffus, faisaient de ce coin un véritable paradis. Puis il y avait les parents à voir, dans les villages voisins. Si les maisons offraient un réalisme rustique, la campagne était pleine de charme et de rêverie. Il s'intéressait aux travaux de la terre, y aidait même ; plus tard, il évoqua ce temps paisible et bon, dans ses Portraits sans modèles (Au Pays messin), et dans ces stances limpides, de l'Ame ctoilée :

Que les prés sentaient bon et que l'herbe était douce ! Comme la mûre au bois, parmi les bouleaux blancs, Brillait ! Je vois encor le velours de la mousse, Je crois entendre encor jaser les moineaux francs.

Le sentier serpentait, clair ici, plus loin sombre ; Parfois un daim léger s'y dressait en éveil ; Sous les rochers tintait une source dans l'ombre ; Entre les arbres verts filtrait l'or du soleil.

Le soir, après dîner, nous restions au village ;

A notre porte était un large banc de bois ;

Les enfants caressaient de leur fin babillage

Les vieillards, qui pour eux rajeunissaient leur voix.

Nul ne passait par là sans s'arrête." et dire Quelques mots d'amitié. L'un voulait bien s'asseoir, L'autre suivait sa route. Et de causer, de rire ! Puis tout le monde en chœur rendait un gai bonsoir.

La lune se levait au milieu des étoiles

Et baignait l'univers de sa calme blancheur

Les cœurs, comme le ciel, étaient purs et sans voiles ;

Les rêves dans la nuit flottaient, pleins de fraîcheur.

0 souvenirs lointains, que vous avez de charmes ! Pays perdu pour nous, je t'évoque en pleurant ; Le vieux bouquet fané, que l'on mouille de larmes, Peut exhaler quand même un parfum pénétrant.

Ces fins d'été sont la saison des fêtes de village ; le lycéen s'y rendait, chez des oncles, des cousins, la nombreuse famille paternelle étant éparpillée dans le département ; partout on faisait bonne chère, en buvant le petit vin rose du pays ou un vieux cru de Pagny

Les vacances de 1855 turent très favorables ; Léon- Emile put fournir une pleine snnée de rhétorique et remonter aux premières places. Un de ses professeurs, Hippolyte Rigault, l'humouriste du Journal des Débats, le sagace historien de la Querelle des anciens et des modernes, disait de lui dans ses notes, en avril 1856 : « Xe manque pas d'intelligence, mais paraît réserver sa bonne volonté pour la classe de français. » Il rimait pariois ses compositions trançaises, telle une épître de Boileau à Racine pour le consoler de la chute iVAthalie. Quelque temps il eut pour voisin dans la salle d'études Gustave Flourens ; il ne devait le revoir qu'au 31 octobre 1870, en uniforme de commandant, botté, éperonné, lors de l'envahissement de l'Hôtel de ville.

L'élève fit sa logique avec le professeur Paul Janet* le philosophe, excellent homme qui le remarqua vite et le prit en affection. Il obtint en Sorbonne son di-

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lôme de bachelier es lettres, en décembre 1856. Une ote du proviseur est une sorte de définition de sa naire : « Esprit juste et distingué qui se développe par n travail soutenu et bien réglé. » Il était alors preîier sur quarante-deux. Il lut, avec succès, au banuet de la Saint-Charlemagne du 31 janvier 1857, une atire en vers, le Lorgnon, dé forme mi-classique, miîoderne. Vers ce temps, il traduisit en vers pour la lasse d'anglais les Adieux à la mer de Byron. Mais il îtomba malade, et le père, qui avait rêvé l'école po ,'technique, se dit que le travail manuel remettrait ette santé chancelante : il décida que l'adolescent seait apprenti-teinturier.

Malgré la mère hésitant à quitter l'ancien rêve, malré M. Janet qui redemandait son élève, celui-ci dut pprendre le métier dans l'atelier paternel. Docilement,

le logicien de la veille chaussa les gros sabots de être, pataugea dans l'eau sur les pavés, épingla à son ourgeron les coupures d'étoiie où s'échantillonne ouvrage qui reçoit le mordant, puis la couleur, et rit en main le chevilîon pour tourner et retourner 's pièces à teindre dans le bain convenablement dosé e la chaudière bouillonnante. » Il ne s'étonnait pas de i décision paternelle, s'efforçait d'être sage, positif. Maisientôt une mélancolie l'envahit ; ses seules distrac ons furent le théâtre, des lectures, quelques rimes ùtes en cachette. Ce retour à la poésie fut irrésistible, vec un mélange de honte furtive et de joie intime.

L'amour du rythme, de l'harmonie, de la beauté léale, lui venait de la famille maternelle ; celui de la 'adition, hérité de la souche paternelle, ne devait se

manifester que plus tard. Aussi, la mère se reconnaissait mieux que le père en cette jeune âme déjà vibrante de mélodies. Les deux influences étaient des contraires : ainsi le paysan lorrain, autoritaire, conservateur, voudra qu'une messe soit dite sur son cercueil ; la Parisienne, de pensée libre, de sensibilité indépendante et de généreux entraînement, demandera par testament, ayant foi en Dieu mais non en l'Eglise, un enterrement civil. François Petitdidier ne comprenait pas son fils, et celui-ci ne s'accoutumait guère. Il devenait même d'une fierté ombrageuse et timide ; le peu d'intimité de la maison familiale, le peu de sorties, 1 amenaient à se réfugier plus que jamais en des lectures poétiques ou romanesques. Au lycée, c'avait été Virgile, Racine ; puis, par le grand-père et l'oncle Jolly, Béranger, les ïambes de Barbier; à quinze ans, il avait admiré Corneille : heures d'enthousiasme qui le régénéraient. Il connut aussi les Méditations, Jocelyn, lecture préférée de sa mère ; et aux vacances, il s'égara dans les prés, dans les bois, en répétant Y Isolement, le Lac, les Pléiades. Le Théâtre de Voltaire le retint un instant, celui de Victor Hugo le fascina. Il dévora encore des poètes, des prosateurs du xvme siècle, puis Chateaubriand, Balzac. Balzac! était-ce donc ça la vie? Il la craignit, n'oublia plus cette impression. Ayant épuisé la bibliothèque paternelle, il chercha d'autres aliments à son esprit inquiet et avide, lut d'un trait les poésies de Musset, en demeura enivré, exalté.

Les parents, dans l'intérêt de leurs deux fils, décidèrent que l'aîné seul succéderait à la teinturerie. Léon-Emile fut placé chez un oncle paternel, dans un

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grand magasin de nouveautés, à la Pointe-Saint-Eustache. Là, un associé rébarbatif l'obligea d'abord à la vente des marchandises bon marché de la devanture. Le bachelier, tête nue et ciseaux à la main, sur ce trottoir de la rue Rambuteau, ne se sentait pas à son aise. De plus, il était malmené sournoisement par les chefs et les commis qui, envieux, excitèrent contre lui un autre fds de marchand, employé là aussi : il y eut un duel à coups de poing, dans une cave, des bleus et des noirs aux visages ; les deux adversaires devinrent d'ailleurs bons amis.

Léon-Emile « constatait, avec une ironie pensive et silencieuse, qu'après avoir été le plébéien dédaigné au lycée, il était à présent l'aristocrate envié par les employés de commerce ». Il lisait peu maintenant, n'aspirait qu'à l'indépendance, restait dévoyé, navré. Distrait et maladroit parmi les intérêts matériels, il ne savait pas mentir, dissimulait mal, dédaignait l'art de tromper pour gagner.

Alors, l'ennui, l'amertume s'abattirent sur lui. Il prit part aux distractions de quelques camarades ; mais il n'avait pas le tempérament, ressentait une bizarre et pénible sensation de déchéance. Une fièvre, un vertige l'épuisaient, le brisaient. Il retomba gravement malade. Cette fois, lui sembla-t-il, c'était la fin. Il la vit venir sans angoisse, ne regrettant rien, sauf de peiner ses parents. Les soins patients de sa mère l'arrachèrent encore une fois à la mort, et personne ne parla plus de sa rentrée dans la maison de l'oncle. D'ailleurs, le médecin conseilla un voyage, et Léon-Emile fut envoyé en Angleterre.

Romantisme

Le jeune homme fut reçu dans une famille, à Brighton, où il devait rester jusqu'à ce qu'il sût l'anglais. Le pays lui plut. Il se mit à lire avec délices prosateurs et poètes d'Outre-Manche. Ses lectures s'entremêlaient d'exercices au grand air, de jeux, de sports. Il vivait de la vie commune, s'initiait aux mœurs et usages, accompagnait même ses hôtes et leurs enfants, le dimanche, à l'église anglicane, apprenait tout ce qu'il y a de charme et de grâce dans ce vieux mot français fleureter, dont nos voisins ont fait le moderne mot flirt. C'étaient encore de libres promenades aux sites pittoresques, ou en mer. Un jour, avec un autre jeune homme et deux jeunes filles, on s'éloigna quelque peu de la côte ; un vent contraire et un mauvais courant entraînèrent la barque au loin ; les deux couples eurent des instants de cruelle angoisse ; les misses pleuraient ; une d'elles se mit à prier ; les jeunes gens eurent beaucoup de peine à regagner le rivage ; ils n'y arrivèrent qu'à dix heures du soir, les mains en sang à force de ramer.

Les dix ou onze mois que Léon-Emile vécut là furent excellents. Il y connut la vie et le rêve britanniques. Il fit une étude à fond de la poésie anglaise, et rima des vers idylliques, des stances à miss Bella,

iont il a conservé seulement quelques pages dans son /olume Contes et l'éerie. Saut une fois, au Journal- Programme du Casino de Dieppe (août 1859), il n'avait *ien publié encore. Il recouvra la santé physique et norale, l'amour de la vie et de la nature. Mais l'huuanité, en dehors d'une élite peu nombreuse, est par- ;out vulgaire, superficielle : voilà qu'il vint un autre pensionnaire, gai, fanfaron et riche ! On ne vit plus lue lui. Léon-Emile, alors, se déplut dans cette maiion ; et il accepta une position dans le grand comnerce de la Cité, à Londres. Il ne partit pas sans îmotion, à cause de miss Bella. Les lettres qu'ils échangèrent devinrent de plus en plus rares ; puis le temps, l'éloignement, firent l'oubli.

L'hiver, passé chez un gros commissionnaire allemand, en relations avec Hambourg, ne fut pas gai. C'étaient des écritures au bureau, des allées et venues lans la Cité. Libre à cinq heures, il s'en allait entre i'interminables rangées de maisons noires, dans le brouillard, sous le ciel de plomb, au milieu d'une foule hâtive, morne, de visages fermés, d'âmes closes ; il était l'étranger, l'exilé, qui partout est seul. Dans sa chambre de Tottenham-Court-Road, il revenait à Shakespeare ; parfois il allait l'entendre au théâtre ; il se prenait d'affection pour Robert Burns, faisait connaissance avec l'Ecole préraphaélite de Rossetti, et cultivait les romanciers, Dickens principalement. Il eut des crises de spleen, alla se loger à Chelsea, vers les parcs, dans une petite maison de Halsey Street, où il eut moins de tristesse et un air plus sain. Le printemps enfin ramena un peu de soleil.

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Léon-Emile, pour l'Exposition internationale de 1862 à Kensington, eut à surveiller, dans la section française, les travaux d'aménagement de la vitrine paternelle. Par accident, il se cassa le bras gauche. Bien soigné, son bras guérit. Pendant sa convalescence, il voyait souvent, à une fenêtre de la maison d'en face, une gracieuse jeune femme ; ce fut une autre idylle, où l'on parla moins de mariage et plus d'amour : s'y rapportent les pages les plus vives de Contes et Féerie.

L'Exposition terminée, le jeune homme fut rappelé à Paris ; son père craignait qu'il ne devînt par trop anglais. C'était aux premiers jours de 1563. Quelque temps après, Léon-Emile alla aux Rosiers-sur-Loire, en Anjou, remettre en bon état une propriété léguée par l'oncle Bigarel. Puis, au nom des créanciers d'une grande maison de commerce en liquidation, il se rendit à Madrid, au commencement de mars, pour y recouvrer une assez forte créance sur l'infante dona Isabel Fernandina de Bourbon. En passant, il visita Bordeaux, Bayonne, et admira le pays pyrénéen. La traversée des Pyrénées et du Guadarrama, en diligence, sous la neige et le vent glacial, le déconcerta ; même à Madrid, cette bise âpre et coupante persistait. Il se logea au centre, près de la Puerta del Sol, dans une casa de haespedes, maison d'hôtes plus familiale et tranquille qu'un hôtel.

Le printemps vint ; Madrid apparut une ville charmante pour un poète et un artiste. Léon-Emile, le recouvrement de la créance étant impossible, mit à profit son séjour, apprit la langue, explora le pays. Il loua un logement particulier dans la Plaza de Felipe III,

isita le magnifique Musée du Prado, feuilleta les Dètes et prosateurs d'Espagne, anciens ou modernes, race à des lettres, à des relations personnelles, il put ! mêler à la société madrilène. S'il parvint bientôt à irler couramment espagnol, il le dut surtout à la une castillane qu'il a célébrée sous le nom d'Amalia, ins Contes et Féerie. Il prenait goût aux plaisirs et îx passions de ce peuple fier et ardent. Cela ne poulit durer ; on le rappela en France.

Il revint par l'Andalousie, vit et admira Tolède, Selle, Cordoue, Cadix, Grenade. Embarqué à Malaga, i juillet, par un temps superbe, une mer magnifique, fit connaissance, sur le bateau, avec des jeunes gens Alicante qui le fêtèrent à l'escale ; on le reconduit à bord, en pleine nuit, en chantant de vieilles chan- »ns populaires ; et les rameurs, à chaque coup de me dans l'eau phosphorescente, soulevaient des irbes d'étincelles. Il visita Valencia del Cid, Barcelone, îrès un séjour de vingt-quatre heures à Marseille, il monta la vallée du Rhône, non sans s'arrêter une nnzaine à Valence, chez un excellent oncle, l'imprieur Edouard Marc-Aurel, revenu de Paris pour diri- :r la maison de son père, l'historique ami du sousîutenant d'artillerie Napoléon Bonaparte.

Il passa l'automne en famille. La vieille maison de rue Saint-Martin lut alors démolie, par suite d'exproiation pour l'agrandissement du Conservatoire des ~ts et Métiers. La boutique fut transférée de l'autre »té du square, dans un immeuble que François îtitdidier avait fait bâtir boulevard Sébaslopol, 127. >ur les ateliers, il avait acheté un terrain à Saint-

Denis, entre rivière et canal, et y avait édifié une assez grande usine. Les affaires chaque jour prenaient de l'extension ; le fils aîné, Henri, se maria, devint l'associé du père.

Et Léon-Emile? On tint un petit conseil de famille, pour décider de ses destins. Persuadé que jamais il ne serait habile et heureux dans le commerce ou l'industrie, il le déclara. Le débat fut orageux. La mère par- -vint à calmer père et fils. Celui-ci obtint de vivre librement, mais s'engagea à faire des études de droit, et, de plus, à entrer comme clerc surnuméraire chez un avoué Ainsi le père organisait la vie de son fils de telle sorte qu'il ne pût s'occuper de littérature. La littérature, c'était la bohème en ce temps-la pour le monde bourgeois ; maintenant, les financiers sont fiers de marier leurs filles avec des auteurs en vogue.

Léon-Emile entra donc chez Me Elphègc Lesage, avoué de première instance, rue Sainte-Anne ; et il fut ponctuel à l'Ecole de Droit. Mais le soir, dans sa chambre mansardée de la rue Taranne, il feuilletait les vieux livres aimés, les nouvelles œuvres remarquables. 11 alignait quelques rimes, rentrait tout doucement dans les régions de la vie intellectuelle, artiste. Il passa les vacances de 1864 sur la côte normande. Son amour de l'océan s'3* accrut. Il se plut aussi à y faire des stances et des contes avec ses souvenirs d'Angleterre et d'Espagne, complétés par ceux de France, par ses rêves, ses chimères. Sous l'influence persistante de Musset, il mit en vers libres une nouvelle de Boccace et rima en alexandrins cavaliers les amours d'une belle Madrilène.

L'été suivant, il fit un long séjour en Suisse. Ce fut une bonne station de repos dans son ingrat travail de second clerc et d'aspirant à la licence. Il visita, jusqu'aux premiers jours de novembre, Genève, Evian, puis Lucerne où il occupa, dans une pension de famille, une chambre de la tourelle si pittoresque élevée au bord de l'eau, à l'endroit où la rivière se transforme en lac II reparla anglais avec des ladies et des misses voyageuses, se plongea délicieusement en pleine nature et en pleine poésie. L'influence de Musset fut alors éclipsée définitivement par celle de Shakespeare. Dans son enthousiasme pour la Tempête et le Songe d'une nuit d'été, il conçut l'idée, dressa le plan et rima les premières scènes d'une féerie : Tremlès. N'ayant pas la moindre relation avec le moindre poète, soupçonnant à peine les nouvelles idées du monde littéraire et le travail de la jeune école parnassienne, il était plein d'inexpérience technique, mais en revanche tout gonflé de ferveur instinctive, d'imagination ; et son cœur battait de contentement, lorsque des vers, improvisés dans un élan d'inspiration naïve, offraient quelque peu « la beauté du diable ».

Ils passèrent vite, ces jours d'automne où, le matin, le jeune poète s'en allait cueillir des pensées sauvages par les prés, au bord du lac entouré de hautes montagnes ; où, la nuit, cet avènement de l'âme que le vulgaire nomme illusion lui révélait des palais féeriques, des jardins merveilleux, peuplés de visions divines et de célestes harmonies, dont ses vers enthousiastes et ingénus n'ont gardé, dit-il modestement, que des reflets bien pâles et des échos brouillés. C'est là pour-

tant, plus qu'en Angleterre et en Espagne, là, en pleine, belle et puissante nature, que le poète vraiment s'éveilla, devina, comprit.

Le rimeur vient plus tôt ou plus tard ; et tous les poètes n'ont pas rimé. Mais quiconque eut ces levées de soi-même ou en soi-même, ces transports d'émotion profonde, de divination sublime, fut poète. Le vrai poète n'emprunte aux livres que des idées complémentaires et du métier plus savant ; il naît de la nature, et c'est de là qu'il peut observer ensuite l'humanité, concevoir l'infini, être lyrique, épique ou dramatique.

Pendant l'hiver de 1865-186C, Léon-Emile termina les cinq actes de Tremlès, qu'il réunit aux contes et poèmes de ses tiroirs. Sa mère voulut bien favoriser son projet de publication ; mais pour l'autorisation paternelle, ce fut une affaire d'Etat. François Petikiidier consentit cependant, sous la condition que l'auteur prendrait un pseudonyme. L'auteur aurait voulu : Léon Didier. Le père fut inflexible sur ce point : il craignait d'être compromis dans sa gravité, sa considération, sa correction de notable commerçant. Alors le jeune poète choisit le nom de famille de son arrièregrand'mère paternelle, et fut désormais : Emile Blémont.

Le volume: Contes et Féerie, parut au printemps de 1866, chez Julien Lemer (Librairie centrale, 24, boulevard des Italiensj. L'auteur affirmait juvénilement au lecteur que la poésie n'était pas morte, et lui offrait d'abord sa Lola, romantique récit d'amours en Espagne :

La nuit tombe, Madrid s'endort sur ses collines : Le murmure de l'eau, le chant des mandolines Déjà sont les seuls bruits qui troublent par instants Le silence du soir sous les rideaux flottants.

Parmi des influences de Musset, surgissent de jolis vers, expressifs :

Oui, vous avez aimé de jeunes charmeresses. Et déliré d'amour sous leur regard profond, Quand leur corset brisé cédait à vos caresses Et qu'un ilôt de cheveux débordait sur leur front.

La passion du jeune don Rafaël s'exalte : Il voulait tant l'amour qu'il crut l'avoir trouvé.

11 est jaloux du torero Talto, querelle Lola, cependant que le poète brosse un coin riant de description, le soleil éclairant au matin les bosquets et la ville, puis évoque les moments qui suivent l'abandon :

Les nuits de volupté, couvertes d'un suaire, Sortent en grimaçant de leur sombre ossuaire, Et d'un poignard tordu vous percent tour à tour.

Lola est chez le Talto ; elle veut partir avec lui, qui lui chante une chanson vive sur un air lascif. Alors paraît don Rafaël ; les épées se froissent, le Talto est tué. Lola bondit, arrache l'épée du vainqueur et le Frappe dans un emportement de folie.

Entre les deux corps morts, dans les flaques de sang, La belle fille alors s'accroupit, l'œil luisant. Le sein nu, les deux bras posés sur des blessures, Symbole horrible et vrai des voluptés impures.

Le Basilic salernitain, conte imité de Boccace, est un sombre récit, simplement raconté, d'allure classique ; la forme en est soignée et présage le talent futur.

Suivent des Poésies diverses : scènes d'amour, rythmes assez variés ; art descriptif de lignes, de couleurs, d'attitudes, d'expressions. Une jeune amoureuse est bien peinte en son vif sentiment. Puis, lisez ceci, qui est remarquable de vérité narquoise et qui s'adresse A la Timidité :

Enfant, au lieu d'errer seul lorsque le soir tombe. Et de mêler tes pleurs aux larmes de la nuit, Au lieu de t'accouder au marbre de la tombe, Tandis que le follet sur les roseaux s'enfuit ;

Au lieu de contempler l'astre d'argent qui brille, Et d'effeuiller aux vents les débris d'une fleur ; Au lieu de murmurer un nom de jeune fille, Et d'accuser le ciel en te frappant le cœur ;

Relève impudemment ta moustacbe naissante, Laisse à tes yeux monter la flamme du désir, Puis répète à Suzon que sa taille est charmante Et que ses deux seins blancs sont faits pour le plaisir.

Emmène-la danser, fais-la ta prisonnière ; Débouche entre vous deux un beau flacon vermeil ; Baise-la sur la bouche et souffle la lumière : Tu seras un autre homme au lever du soleil.

Le poète a une heure de tristesse :

Non, ce n'est plus pour moi que fleurissent les roses, Non, ce n'est plus pour moi que chantent les oiseaux ; Les sources du bonheur à mes lèvres sont closes, Et mon cœur desséché s empoisonne aux ruisseaux.

Puis se suivent des souvenirs, des regrets d'enfance, d'adolescence, d'émotion familiale, et des illusions perdues, fleurs effeuillées, soupirs de la brise et des nuits amoureuses. Des figures étrangères, gracieuses évocations, passent, et des impressions d'après des poètes. Claire, une jolie idylle, offre sa fraîcheur. Parfois de l'observation. Voici des jeunes filles, entre lesquelles hésite le rimeur. Laquelle séduit le mieux son cœur changeant ? L'Eglantier est une bonne poésie, sur des visions féminines qui se succèdent, la brûlante, la timide, la coquette, l'indolente, — et sur celle qui viendra :

Que sur son front beau de candeur,

Que sur sa lèvre purpurine

Vive et meure chaque églantine,

Car notre églantier, c'est mon cœur !

Ce premier recueil poétique a de la solidité, de l'unité.

Tremlès, qui le termine, est une comédie iéerique en cinq actes, dont le sujet se déroule en Suisse, au xve siècle. Le début ne manque pas d'animation. Des soldats s'en reviennent, vainqueurs pour la liberté. Carlos va revoir Tremlès, sa fiancée. Zulnaz raconte la victoire à Pimpernette, sa promise, et lui offre un brillant collier qui l'enchante. Mais Carlos, inquiet, cherche Tremlès, interroge ; elle est folle, lui dit-on :

Elle rêve longtemps, les yeux sur les montagnes, Nous appelle du doigt, puis, quand nous approchons, Se sauve en souriant, sous les arbres se cache, Revient en se voilant des rameaux qu'elle arrache, Et rentre à petits pas, tandis que nous cherchons.

Il n'y veut pas croire ; cependant elle arrive en chantant une romance, et ne le reconnaît pas. Puis de son chant, airs et paroles tournent, malgré les appels de Carlos, en thèmes de folie.

Au deuxième acte, dans les bois, des lutins se content des histoires, en vers mélodieux et légers- Azul, leur roi, s'est épris de Tremlès ; et Lellina, reine des sylphides, jalouse, a fait passer l'âme de la jeune fille dans sa perruche favorite. Et depuis, plus d'ébats, plus d'allégresse. Mais deux amoureux s'approchent : c'est Zulnaz qui parle mariage, et Pimpernette qui lui répond :

Oh ! c'est un doux métier que d'être jeune fille,

Quand on n'est pas trop laide et qu'on sait s'habiller ;

Les plus jolis garçons suivent votre œil qui brille,

Et l'on peut tous les jours changer de cavalier.

Ici c'est un salut, plus loin c'est un sourire ;

On est fière avec l'un, l'autre vous attendrit ;

La voisine est jalouse, et le voisin soupire ;

Les sots pour vous parler trouvent un peu d'esprit.

Comme Zulnaz lui fait le tableau des joies familiales, elle l'envoie cueillir la fraise, se couche et s'endort. Les lutins l'entourent, l'éveillent, l'emmènent. Quand Zulnaz reparaît, ses appels ne font venir que Lellina et ses sylphides. Il veut être aimé, dit-il. La reine des bois le touche de sa baguette, et le voilà transformé, embelli, rêvant à d'autres femmes. Il sort. Pour bercer le repos de Lellina, les sylphides dansent, en chantant des rimes alanguies et caressantes.

Une fête champêtre assemble le peuple. Carlos, sombre, rêveur, veut s'enrôler parmi les mercenaires

du roi de France ; mais Tremlès paraît, qui semble d'abord le reconnaître :

Où donc vous ai-je vu ? Dans les prés, un matin.

Les oiseaux de leur aile effleuraient les corolles,

Ils chantaient, vous parliez, nous marchions sur le thym ;

Mais je ne comprends plus le sens de vos paroles...

Elle s'enfuit vers les bois. L'acte finit par une scène animée, un dialogue brillant, des chants, des jalousies contre le beau Zulnaz, battu à la fin, sous les railleries des sylphides accourues.

Dans les bois, la lune éclaire le groupe léger des fées et des lutins. Lellina querelle Azul à propos de Tremlès :

Si belle qu'elle soit, elle est femme, et mortelle ;

Tu verras se ternir ses brillantes couleurs.

Ses lèvres pâliront plus vite que les fleurs,

Et, comme un arc-en-ciel entre deux jours d'orage,

De sa frêle beauté s'é teindra le mirage.

Il s'écrie :

J'en garderai du moins l'éternel souvenir !

et s'éloigne. Carlos survient. Lellina veut le tenter, mais lui, noble et douloureux :

Aux champs pleins d'épis d'or demandez deux moissons,

Deux agneaux aux brebis, aux bois deux floraisons ;

Demandez deux ruisseaux à la source profonde,

Aux lilas des jardins une double couleur,

A l'oiseau deux chansons, deux créateurs au monde.

Mais ne demandez pas deux amours à mon cœur '.

Elle écoute ses supplications en faveur de Tremlès^ qui s'approche, murmurant :

L'amour, ah ! je sais bien, c'est un bel étranger ;

Je le vis un matin s'asseoir devant ma porte ;

Il avait un bouquet fait de fleurs d'oranger,

Et me dit : C'est pour toi, Tremlès, que je l'apporte.

Il dit, mon cœur battait, et des divines fleurs Arrivait jusqu'à moi la senteur caressante ; Et l'amour souriait, et je versais des pleurs, Tant je me sentais bonne, heureuse et confiante !..

Alors Lellina lui rend son âme. Tremlès reconnaît Carlos et tombe dans ses bras. Azul accourt, la reine des bois l'arrête ; il voit le couple embrassé, et... un peu vite, revient à l'amour de Lellina.

Mais Pimpernetie ? Les lutins l'entourent de rires et de jeux. Or, elle s'ennuie :

Il me faiitmon village, Ma maison, mon foyer, mon lit blanc, mes grands draps, Mes poulets, mes brebis, mes choux, mon chien, mes chats, Le cri de nos grillons, les grelots de ma mule, Les longs mugissements des bœui's au crépuscule, Le tic tac du moulin et le bruit du fuseau, Le son du vieux coucou, la plainte du berceau, Le chant du vagabond, le roulement des coches, Et l'orgue succédant au tintement des cloches.

Eux aussi se fâchent, et l'un riposte :

Jase, tourne, frétille, enfante, sois nourrice, Elève tes bambins, fais paître ta génisse, Epluche tes navets, pleure beaucoup, ris peu, Et geins sous le bâton d'un époux ivre ; adieu !

Ils disparaissent. Par où va-t-elle aller ? Mais voici Zulnaz, boiteux, piteux, le bras en écharpe. Juste à point pour la réconciliation ! Ils font leur paix. Les esprits de la forêt les environnent ; Lellina guérit Zulnaz, et les convie tous deux à la noce de Tremlès et Carlos. — Un deuxième tableau, dans un jardin, sous le clair de lune, est une jolie et joyeuse scène d'idylle autour du mariage. Des rondes de jeunes gens, de jeunes filles, alternent avec les jeux et les chants des lutins, des sylphides, qui s'éloignent en envoyant des baisers aux époux, sur leur balcon, embrassés.

Tremlès est une pièce douce, gaie, fleurie. Plusieurs genres y sont réunis avec souplesse. L'ensemble est fragile ; mais il offre une fraîcheur d'idées sentimentales, indiquant la voie prochaine du poète.

Dans Contes et Féerie sont rassemblés la plupart des éléments romantiques de la jeunesse d'Emile Blémont ; on y distingue, en promesses, la synthèse de l'œuvre future : lyrisme intime, amour de la poésie populaire, sens du théâtre.

Le débutant adressa son livre à des critiques, à des poètes. Francis Magnard (le Derby, 7 avril) en écrivit : « Il a de la grâce et un certain souffle qui promet pour l'avenir un poète sincère. » Dans le Nain Jaune du 18, Arnold Mortier énumérait : « 11 y a là un peu de philosophie, beaucoup de nature, les amours du Quartier- Latin, des contes émouvants, des poésies gracieuses, et une comédie-féerie fort originale. » Jules Janin promit, par lettre, de « conserver ce beau livre. »

Blémont avait porté le volume à Emile Zola ; il le trouva en haut d'une vieille maison de la rue de Seine,

dans une chambre mansardée, où le futur créateur des Rougon-Macquart fumait sultanesquement sa pipe entre plusieurs jeunes femmes. Il fut un peu déconcerté. Zola lui fit néanmoins un aimable article dans l'Evénement du 20 avril : « Impossible, y disait-il, de manier le vers d'une façon plus habile et plus souple ; » mais il se déclarait « désespéré de cette habileté... M. Emile Blémont m'a charmé ; j'aurais préféré qu'il m'eût irrité. D'ailleurs, je vous le dis, pouvez-vous trouver quelque chose de plus charmant et de plus gracieux que ces strophes intitulées : la Marguerite ? » Et Zola citait la pièce.

Chez Leconte de Lisle, l'accueil fut moins indulgent, voire un peu dédaigneux, un peu hautain. Le jeune auteur n'avait-il pas mis en tête de son recueil : « On a dit que la poésie était morte !.. >• Pourquoi ne s'étaitil pas dirigé plutôt vers la tombe de Musset, puisqu'après Musset aucun poète honorable ne lui semblait subsister? Et Leconte de Lisle exécuta Musset : un aphrodisiaque dandy de lettres ! « Il n'en a pas moins laissé de bien belles pages, objecta Blémont. — Lesquelles ? — Les Nuits. — Des clairs de lune étrangementlàchés ! » C'était sévère, mais injuste.

M. Rollin, dans la Revue française du 1er octobre, dit en un bienveillant article : « Voici un livre qui annonce un beau talent, une imagination brillante, une voix souple et harmonieuse ; il est plein de promesses... L'auteur est de la famille des vrais poètes. »

Banville écrivit à Blémont : « Pardonnez à un malade surchargé de mille occupations, de ne vous avoir pas remercié plus tôt de votre gracieux et fraternel

envoi. J'ai lu et relu vos Contes et votre Trémies ; et j'ai été tout à fait charmé par votre poésie jeune, vive, amoureuse, où toutes les magies de la couleur se réunissent pour nous faire voir un monde vraiment féerique ! Je ne suis pas un juge, et nous avons trop les mêmes admirations et les mêmes sympathies pour que je puisse vous lire autrement qu'avec une partialité décidée ; aussi n'ai-je à vous transmettre qu'une impression, mais excellente et tout à fait amie. J'admire avec quelle liberté, avec quelle puissance de verve originale vous adorez Shakespeare, sans rien lui prendre que l'ardent amour par lequel il évoque les mille vies cachées de la nature. Votre versification, comme votre pensée, est bien à vous, aussi bien dans ses énergies que dans ses rares défaillances. Je ne doute pas, monsieur et cher poète, que vous ne vous fassiez bien vite la place qui vous est due; et d'ailleurs, quel que soit le résultat de vos efforts, vous avez déjà vaincu les plus grandes difficultés en trouvant votre manière sans rien emprunter à nos maîtres ! Le reste n'est rien, quand on est organisé comme vous l'êtes, c'est-à-dire avec le don de créer et de peindre. Croyez que vos succès ne rendront personne plus heureux que votre très reconnaissant et très dévoué Théodore de Banville. »

Blémont, vivement touché, se présenta chez Banville, et fut reçu d'une façon qui le toucha plus encore ; de cet instant, il voua à cet homme exquis une affectueuse reconnaissance. C'est par Banville que le monde des lettres lui fut ouvert, c'est chez lui qu'il se lia d'an itié avec les jeunes poètes du Parnasse : Va-

lade, Verlaine, Mérat, des Essarts et tant d'autres. Il ne peut se rappeler sans un profond et mélancolique attendrissement « les heures ailées qu'il passa dans le petit salon de la rue Crébillon, près de l'Odéon, puis dans le salon plus large du rez-de-chaussée de la rue de l'Eperon. La bonne grâce de Banville était si fine et si cordiale ; son esprit si vif et si joyeux, sans méchanceté ni amertume, paternel et fraternel avec ses jeunes amis ! »

Le débutant avait adressé aussi son livre à Victor Hugo. Il ne reçut pas de réponse. Mais vingt ans plus tard, invité à passer un mois d'été en la célèbre résidence de Guernesey : Hauteville House, il retrouva l'exemplaire, autrefois envoyé, sur un rayon de l'étroite bibliothèque du look-out, parmi les livres peu nombreux que Hugo gardait près de lui, en haut, dans ce petit cabinet de travail, tout vitré, d'où il dominait les îles et la mer.

Lé Parnasse

Emile Blémont écrivait, poussé par l'instinct, sans même, en ce temps, s'aviser que les écrits, lorsqu ils naissent viables, sont naturellement destinés à des communautés d'efforts littéraires. Il n'existe pas d'oeuvre absolument individualiste. Rien ne peut se soustraire à l'âme générale dévolue aux peuples et à l'humanité. Le jeune poète, par ses lectures, ses voyages, ses aventures, avait complété sa vision personnelle ; il avait tait du romantisme sans le savoir. Avec l'âge, avec l'expérience, on se connaît mieux ; on donne à ses actions, à ses travaux, une facture réfléchie, une direction voulue, un aspect marquant leur place dans l'ensemble des œuvres humaines. Blémont, pour l'instant, se laissait vivre, se laissait songer. Mais bientôt il allait commencer à connaître l'influence des circonstances et des compagnonnages, aussi nécessaires à la formation des tempéraments que le sont les dons naturels.

Cette même année 1866, il concourut pour le prix de poésie de l'Académie française : La mort du président Lincoln. L'amour des vers avait mis quelque trouble dans les études de droit ; cependant, le 28 février 1867, Blémont soutint devant la Faculté sa thèse pour la licence. La question de droit romain portait sur

l'Exception de la chose jugée : De exceplione rei judicatœ, et la thèse française traitait Des Présomptions. Son diplôme lui fut délivré le ler avril. Il se fit inscrire le 4 mai au tableau des avocats stagiaires à la cour de Paris, quitta l'étude d'avoué, et devint secrétaire de Me Oscar Salvetat, avocat jouissant d'une belle clientèle dans le haut commerce. D'origine polonaise, et républicain, ce fut Salvetat qui, avec Floquet, cria : Vive la Pologne ! quand le tsar Alexandre vint visiter le Palais de Justice pendant l'Exposition de 1867.

Le jeune avocat eut là force travail. Il voulait d'ailleurs se bien mettre au courant de sa profession ; les menus litiges que lui abandonnait Me Salvetat lui servirent à cet effet. Il plaidait aussi d'office aux Chambres correctionnelles et à la Cour d'assises. Ce fut pour lui une bonne école de psychologie morale. Ainsi, il fit acquitter une jeune femme accusée d'abus de confiance ; après quoi, diverses circonstances, non décisives mais assez suggestives, changèrent son opinion sur cette belle et douteuse personne. Cette leçon le rendit quelque peu sceptique.

Dès qu'il retrouva quelque loisir, il revint à la littérature, retourna chez Banville avec plus d'assiduité, se lia plus intimement avec le groupe des poètes employés à l'Hôtel de ville : Mérat, Verlaine, Valade, Franck, Armand Renaud, etc. Par Verlaine, il connut Coppée ; ces deux derniers, voisins aux Batignolles, formaient avec quelques autres le groupe batignollais.

Blémont était revenu demeurer chez son père, à demi retiré des affaires, dans un appartement de la rue La Bruyère ; le fils aîné, Henri, dirigeait la maison

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