II EMILE CLERMONT
penseurs signent de leur sang un même thème douloureux d'honneur et de sacrifice.
J'ai des notes et des lettres d'Emile Clermont durant cette guerre. Lisons-les pour connaître avec plus de gratitude la dure vie de ceux qu'aux époques heureuses on appelait les princes de la jeunesse.
Quand Emile Clermont, né d'une famille nombreuse où les fils sont tous artistes et les filles de tendance mystique, sortit de l'École Normale, passa l'agrégation et commença d'écrire, c'était un de ces jeunes Français que nous avons connus par centaines dont l'âme, sous les chocs de la vie quotidienne, rendait un son accordé avec Adolphe, Volupté, la Gonfessiou d'un Enfant du siècle, le Disciple, /'Homme libre. // recherchait les émotions, et son Amour promis est un livre où l'imagination se porte aux plus extrêmes abus et recherche la douleur. Certes, dès ce temps-là, il était très porté à admirer chez les autres l'unité, mais il se dispersait en cherchant sa voie vers tous les points empourprés de Vharizon. Aussi ne croyait-il pas qu'il lui fût possible d'arriver jamais à la paix. La paix est-eile possible pour une âme profonde et mobile, aux impressions intenses et variées, continuellement soulevée vers, l'inaccessible? C'était le grand problême qui l'occupait et dont II a donné dans hdAXTQ une solution négative. - • Cette recherche des: émotioMS étxiit arrivée chez Emile Clermont à un état aigu. Il cherchait à se
PREFACE m
faire de chaque moment une sorte d'éternité en se laissant prendre entièrement par l'impression delà minute^ sans penser ni au passé ni à Vavenir, Comme il le dit lui-même dans ses notes de guerre, il était nerveux, irrité, blessé de tout, écorché à vif, et cet état d'hijpéresthésie, qui fui celui d'un si grand nombre d'admirables artistes, a peut-être duré chez lui jusqu'en août igi4'
La guerre, dés le premier instant Clermont l'accepta avec beaucoup de courage et avec le désir de faille entièrement son devoir. Toutefois, il n'était pas doué pour la vie militaire. C'est ce qu'avait discerné le sous-officier qui, à la caserne , il g a plusieurs années, quand il faisait son temps, lui répétait fréquemment avec une ardente conviction : « Je n'ai jamais vu un homme aussi bête que vous. » // dut faire beaucoup d'efforts afin de vaincre son aversion pour les occupations, maté^ rielles. Du dépôt, au ij août igi4, H écrivait : « Je suis assez fatigué des exercices et travaux que j'ai di\ faire et pour lesquels je n'ai ni goût, ni entraînement. Par exemple, faire nettoyer et aménager les chambres, commander des corvées pour le balayage et la soupe, faire habiller des hommes... J'espère en tout cas m^aguerrir peu à peu... »
On lui offrait de rester au dépôt comme sergent instructeur ; il préféra partir et laisser, disait-il, de tels postes aux gens mariés. Et après neuf mois de front, en mai igi5, il écrivait : « Je ne suis pas malheureux du tout... Je ne voudrais pas être