‹ Émile Clermont, sa vie--son uvreChapitre 49 sur 52 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Derniers jours. — Témoignages.

Il n'est plus qu'un seul point de vue auquel nous n'avons pas considéré l'évolution d'Emile pendant la g-uerre, c'est le point de vue religieux. Mais toutes les citations tirées du plan d'/n Memorian n'ont-elles pas déjà éclairé cette question? ne nous ont-elles pas montré le philosophe s'inclinant devant la religion et prêt à mourir pour elle s'il le fallait? ne nous l'ont-elles pas montré séduit par l'idéal de la sainteté et gémissant devant ces jardins mystiques qui lui restaient inaccessibles? Oui, tout ceci nous l'avons déjà vu, et s'il nous reste quelques mots à ajouter, ce sera simplement pour répondre à cette question qui semble se poser d'ellemême : Est-il bien vrai qu'Emile soit resté complètement en deçà de ces « beaux jardins » qui l'attiraient ? N'avaitil pas au moins fait quelques pas pour y pénétrer?

Des pas — certainement il en fit, mais avec cette lenteur à laquelle ses habitudes de doute dans les questions philosophiques ne l'avaient que trop accoutumé. Il cherchait à s'éclairer, surtout auprès de l'aumônier de sa division, dont il nous parla ensuite avec une véritable

admiration. De son côté, celui-ci a bien voulu affirmer le souvenir qu'il gardait de ces conversations religieuses, au cours desquelles Emile avait toujours montré des sentiments bien plus chrétiens qu'on n'aurait pu le soupçonner. N'est-ce pas aussi pp.rce que la religion, et surtout la relig-ion catholique, lui paraissait de plus en plus la g-ardienne constituée du droit et de la g-énérosité qu'il écrivit un jour cette page indig-ùée :

« Cela aussi grande erreur, grande corruption de la Germanie, avoir perdu totalement le sens du divin ; avoir avili tous les buts nobles, avoir fait la divinité la servante des grossiers appétits germains, du commerce et des plaisirs de la Germanie ; l'avoir faite le protecteur attitré des assassins, des bandits, des asphyxieurs ; quand celte autre idée s'éveillait que la guerre est un crime en elle-même, avoir fait Dieu l'auteur, le conducteur, le grand maître de la guerre la plus atroce !

a Ainsi tout le catholicisme allemand devenu apologiste des doctrines de la violence.

Faut-il maintenant évoquer quelques souvenirs personnels, rappeler ce que, au cours de ses permissions, Emile, par exemple, nous dit de la prière? Comme devant lui on prétendait un jour que les prières pour les combattants ne servaient pas à grand'chose puisqu'un grand nombre tombaient, il protesta en faveur de la prière : -

« 11 faut bien naturellement qu'il y ait des victimes, puisque nous sommes en guerre, dit-il; mais cela ne prouve rien contre l'efficacité de la prière; et puis, même

si l'on n'avait pas la foi, on aimerait à se sentir de loin accom^^ag-né de constantes prières, x»

N'avait-il pas, quelque temps avant la guerre, exprimé fortement sa répug-nance à entendre des phrases telles que celles-ci : « Cette personne a été éprouvée et pourtant c'est une bonne chrétienne ».

(( Mais où donc, s'était-il écrié, la vertu désintéressée trouverait-elle un refuge s'il suffisait de remplir ses devoirs religieux pour ne plus souffrir? Voyez-vous la religion transformée en une sorte d'assurance contre la douleur et la pauvreté. S'il en était ainsi, il y aurait assurément beaucoup plus de gens extérieurement religieux ; mais combien parmi ceux-ci il y en aurait peu de sincères et de purs. ))

Un autre jour, la dernière fois qu'il vint à Paris, comme il partait pour le front, l'assurance d'une prière fraternelle constante lui fut renouvelée. Au lieu du vif mécontentement que des paroles semblables avaient provoqué en lui quelques années plus tôt, ce fut de la joie qu'il témoigna : « Continue, dit-il, même si tes prières ne devaient pas me conserver la vie. » Au-dessus de ces intérêts immédiats que la prière pouvait ou non protéger, il apercevait donc des biens plus précieux qu'elle devait lui assurer. Le rappel de cette constante prière terminait la dernière lettre qu'il reçut et qu'il lut quelques heures ou peut-être quelques instants avant d'être frappé par la mort.

Le dernier jour qu'il passa à Paris, entendant parler de la Vie de Madame Louise de France, la fille de Louis XV qui entra au Carmel de Saint-Denis pour obtenir la conversion de son père, il manifesta le désir de prendre connaissance de cet ouvrage. Quelque temps après il écrivait que cette lecture l'avait fort Intéressé, surtout les passages relatifs à l'entrée au Carmel. L'impression dut être profonde, car sur son carnet de guerre il y revient encore, et la dernière de ses notes, dans

laquelle il répète d'abord qu'il n'y a qu'un style dû à la France, se termine par ces mots :

(( Le beau cachet des manières et des actes, cela français ; on ne saurait trop le dire ; il n'y a qu'en France qu'on le trouve, rien qu'en France. Voir par exemple au xvm® siècle l'entrée de Madame Louise aux Carmélites, d

Ainsi sa suprême pensée fut pour la France, pour l'esprit français, mais symbolisé par une vocation religieuse, par une vocation de Carmélite ! . . . Comment donc ne pas dire une fois de plus que c'est pour cette France-là, cette France chrétienne, qu'il est tombé ?

La veille de sa mort il nous renvoya le volume qu'il avait g-ardé jusque là ; deux passages y étaient soulignés, l'un avait trait aux austérités de Madame Louise et spécialement à sa recherche d'humiliations, l'autre était un billet écrit par elle-même, alors qu'elle était prieure du monastère, à une jeune novice, la sœur de Beaujeu. Le voici :

« Que vous êtes heureuse de vous donner à Dieu si jeune!... Sacrifier ce qu'on ne connaît pas, c'est faire plus que de sacrifier ce qu'on méprise parce qu'on le connaît. C'est le sacrifice du- matin. Je tâche d'y unir le mien qui n'a pu être que le sacrifice du soir. J'espère que les parfums du matin < purifieront les brouillards du soir. ))

Comme les regrets exprimés dans ce billet s'harmonisent bien avec cette plainte, j'allais dire avec ce soupir d'Emile :

464 EMILE CLKRMONT

(( Être selon ce qu'il y a de mieux, voilà ce que j'avais rêvé I » Mais pourquoi ce soupir ? Au point de vue humain ne semble-t-il pas qu'il ait, sur le front, atteint un degré presque héroïque de perfection ? Oui, sans doute, mais c'est qu'au delà de la « sphère de justice et de raison », qui avait séduit son esprit de philosophe, au delà de la force d'âme que son admiration pour les héros lui avait fait acquérir, il apercevait des hauteurs plus merveilleuses encore vers lesquelles maintenant toute son àme se soulevait. C'est pourquoi les progrès accomplis et même bien constatés lui semblaient peu de chose ; c'est pourquoi, faisant, dans ce sens, un effort suprême, voulait-il que le sacrifice du soir, aussi pur et aussi complet que possible, effaçât toutes les taches et dissipât toutes les brumes.

Pour obtenir le secours dont il avait besoin dans cette dernière lutte, ce fut au crucifix qu'il s'adressa. Nous saurons peut-être un jour à quel moment précis se fit sentir ce besoin d'une aide surhumaine; mais ce que nous savons déjà positivement, c'est qu'Emile de luimême en vint à porter sur lui le crucifix qui lui avait été envoyé en octobre 1914. Quand il traversa Paris un an après pour aller rejoindre son nouveau régiment, il me répéta à trois reprises différentes qu'il venait de perdre son sac. Voyant à la fin qu'il n'arrivait pas à provoquer la question anxieuse qu'il attendait, il se décida à me dire et avec quel sourire de joie : « J'ai perdu le sac, mais pas le crucifix ; car maintenant c'est là que je le porte. » Et de la main il désignait sa poitrine. Puis à cette demande : <.< Tu n'avais pas été contrarié en le recevant? » « Oh ! non, répondit-il ; pense donc : je l'ai reçu au moment où le signal d'une attaque allait être donné. »

Rien de surprenant que, y attachant un tel prix pour lui-même, Emile se soit servi de ce crucifix pour assister un de ses soldats mourant, comme me l'a raconté une personne qui disait le tenir de lui.

LE SOLDAT l[bb

En décembre, au cours de sa permission, ayant oublié ce crucifix sur une table, il le redemanda, « tout étonné, dit-il, de ne plus l'avoir retrouvé sur lui ».

Au point de vue relig-ieux, sa lente évolution l'avait donc amené à un acte initial précis qui en promettait beaucoup d'autres si la mort ne l'avait fauché tandis qu'il semblait chercher encore. D'ailleurs, que savonsnous des derniers secrets de son âme ? Le voile n'est soulevé que par ce fait, à lui seul très sig-nifîcatif de la part d'Emile : comme il l'avait dès longtemps désiré, la mort le trouva armé du signe de la croix, portant volontairement le symbole et le gage de la Rédemption.

Lorsque Emile nous quitta lors de sa dernière permission, d'un jour, un mois avant sa mort, il semblait très ferme et très calme. Il partit en souriant, avec l'espoir de nous revoir bientôt, le mois suivant, de sorte que cette séparation, qui devait être la dernière, fut en réalité douce et consolante. Mais quelques jours après il commençait à nous prévenir d'un danger prochain :

«c La période que nous allons passer pourrait €tre agitée, écrivait-il le i5 février; les Allemands ont été très remuants tout autour de nous ces temps-ci; pendant trois jours et trois nuits gros bombardements qu'on entendait très distinctement d'ici ; on nous a mis sur pied, mais nous ne sommes pas partis. »

A la fin du mois, il nous prévenait que son régiment allait occuper un saillant très dangereux, et, enfin, le matin même de sa mort, 5 mars, il écrivait une lettre dont je cite quelques extraits :

« Pas d'accidents jusqu'ici. Je suis dans la tranchée. Assez triste; il m'arrive assez rare-

ment de me laisser prendre par la tristesse, même très rarement; aujourd'hui, impressions pénibles. Cette attaque de Verdun fait mal ; quand on songe à la puissance épouvantable des moyens et quand on sait que cet ourag-an va peut-être se déclancher sur vous d'un instant à l'autre!...

(( Quelle perspective pour nous ! Des années à passer sous les armes ; on ne voit pas la fin, et au milieu de tant de périls qu'il n'est pas raisonnable de penser y échapper. Attente d'événements tragiques, le canon gronde avec furie, tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt de près, tantôt de loin ; sur quel point va fondre l'offensive allemande avec son déluge de souffrance et de sang? J'ai pris depuis la guerre beaucoup de calme et de solidité, mais j'ai horreur de ces tueries ; la pensée de ne plus y assister me causerait une joie inexprimable. »

Ainsi soii dernier souhait fut provoqué par la pitié ; la mort lui semblait préférable à ces spectacles inhumains. Ce fut dans un sens beaucoup plus élevé encore que quelques heures après il réalisa cette pensée écrite naguère : « Je conçois qu'on puisse mourir de sa pitié. »

Une attaque allemande étant annoncée, il tint à faire deux fois par lui-même le tour de la tranchée afin de s'assurer que tous ses hommes étaient à l'abri ; et tandis qu'il cherchait à en faire descendre un plus exposé que les autres, il fut frappé à la tête par un éclat d'obus.

N'était-ce pas là, pour lui, la plus haute manifestation de son dévouement comme de son respect pour chacun des soldats qui étaient sous ses ordres ?

Son commandant de compagnie, ancien élève de Normale et historien comme lui, et son chef de bataillon nous écrivirent aussitôt. Quelques extraits de ces lettres aideront à mesurer le chemin parcouru par le dilettante d'autrefois :

« Nous causions une fois de plus longuement comme il nous arrivait si souvent, écrit le lieutenant Molinier, quand un bombardement par l'artillerie ennemie de l'ouvrag-e qu'il tenait avec sa section l'a fait se rendre à son poste pour apporter à ses hommes le réconfort de sa présence et de son courage si tranquille et si vrai. C'est en accomplissant son devoir avec le calme, la conscience qu'il nous faisait si fort priser en lui qu'il a trouvé la mort. »

Son chef de bataillon écrit à son tour :

(( Je veux vous dire aussi combien tous ici nous pleurons votre frère ; c'était un modeste : il n'aimait pas à se mettre en vedette, mais il était aussi attaché que qui que ce soit à son devoir ; et- ce devoir il ne se contentait pas de le remplir avec la plus parfaite ponctualité, le plus entier dévouement, il savait aussi imaginer, prévoir, suggérer des solutions. C'était un excellent officier.

« C'était aussi un excellent camarade dont le

commerce était extrêmement agréable. Enfin votre frère était surtout un homme de très haute valeur morale, ayant de ses devoirs la conception la plus élevée. Aussi avais-je un désir particulier de le connaître davantage. Nous avions souvent causé ensemble de ses idées, de ses préoccupations, de ses livres aussi. Il m'avait dernièrement offert un exemplaire de son beau livre dans lequel on retrouve la hauteur de ses idées, la fermeté de son caractère, la profondeur de sa vie morale. Je le conserve comme une relique, comme un dernier souvenir de lui... »

Enfin, quelques jours après, le colonel lui-même nous écrivait ces lig-nes plus caractéristiques encore dans leur concision :

ce La mort de votre héroïque frère a été un rude coup pour moi; outre la sympathie personnelle que je ressentais pour cet esprit si fin, si ouvert, j'appréciais particulièrement l'afficier consciencieux, énergique, dévoué à ses devoirs militaires qu'était le sous-lieutenant Clermont.

« Votre frère était modeste en tout ; modeste comme homme de lettres, modeste comme officier. Il se livrait peu, mais il n'était pas nécessaire d'être grand observateur pour deviner ce qui se cachait sous cette timidité qui devenait bien vite un charme quand on le connaissait.

(( Le sous-lieutenant Clermont est tombé noblement, en s'exposant pour assurer la défense d'une ligne dont il avait Is. garde.

d Je l'ai fait citer à l'ordre de la division. »

Sa mort, nous drt-on souvent, fut un véritable deuil dans les tranchées, car il avait su s'attirer l'affection de tous.

Voici le texte de sa citation :

(( Le général commandant la 12^ division d'infanterie cite à l'ordre de la division, à la date du 10 mars 19 16,

« Clermont (Emile), sous-lieutenant au 67® régiment d'infanterie; modèle de l'officier de compagnie, insoucieux du danger, dévoué à son devoir jusqu'à la mort, qu'il a trouvée au moment où, sous un violent bombardement et malgré les avis qui lui étaient donnés, il se tenait dans la tranchée, veillant personnellement à une attaque possible de l'ennemi.

(( Le II mars igi6.

c( Le lieutenant-colonel GmARDON, commandant le 67^ régiment d'infanterie. »

Puisse-t-il maintenant goûter dans leur plénitude la lumière et la paix qu'il rechercha si généreusement à travers toutes les obscurités du doute ! Puisse aussi son souvenir reposer à jamais à l'ombre de la croix, de cette croix qui protégea sa mort et lui parla de résurrection. Cette espérance seule, brillant comme une douce aurore au delà des longues années de tortures morales qui com-

posèrent la vie d'Emile, a donné à celle qui écrivit ces pag-es la force de poursuivre jusqu'au bout son œuvre douloureuse. Que cette espérance brille au milieu des larmes de tous ceux qui pleurent un soldat tombé pour la France !

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