‹ Émile Clermont, sa vie--son uvreChapitre 48 sur 52 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Le dilettante pendant la guerre.

L'étude des pensées d'Emile telles que ses notes et son plan de roman nous les révèlent ne suffît pas à elle seule pour donner une juste idée de la transformation complète opérée en lui. Que fut comme soldat, comme officier, le dilettante raffiné d'autrefois ? C'est ce qu'il nous reste à voir.

Loin de le porter à se raidir contre la pitié, sa sensibilité, plus oublieuse d'elle-même, le fit compatir presque avec tendresse aux souffrances de ses compiîgnons d'armes. Il chercha autant qu'il était en son pouvoir à diminuer les peines et les fatigues de ceux qui l'entouraient, et sur l'une des, dernières pages de son carnet de guerre, il constate qu'il a fait de réels progrès en « indulgence, bienveillance et bonté )^. Son ordonnance a raconté que, pendant les nuits d'hiver, il allait parfois relever luimême les sentinelles qu'il souffrait de voir si longtemps exposées au froid.

Dans cette indulgence et cette bonté il n'y avait plus aucun dédain, mais de l'admiration et un véritable respect.

C'est avec enthousiasme qu'en octobre 191 5 il nous parla des soldats de son rég-iment, le 238e d'infanterie. « Je ne me doutais pas, nous dit-il, de ce qu'était le peuple de France. J'ai pu voir chaque jour des actes admirables. Pour ces hommes-là, g-énérosité et sacrifice semblent des choses toutes simples, des vertus spontanées. »

Il nous raconta, en particulier, l'histoire d'un mineur de Saint -Etienne qui, apprenant qu'on avait découvert un rameau de mine allemand, s'offrit pour aller le faire sauter. «. S'il s'ag-it d'aller chez les Boches, dit-il, j'en vsuis. » Il avait quatre enfants. Il partit avec un sergent, mais ils arrivèrent trop tard ; les Allemands firent sauter leur mine les premiers et les deux hommes furent tués. Ce fait impressionna vivement Emile ; il l'a noté dans son carnet de guerre :

« On prévient le sergent Beauplet : il annonce qu'il montera. Un autre mineur se propose. Il vient demander un revolver. Longue attente. Il part... Une heure après nous apprenons qu'on a coupé les fils et mèches. Encore une heure ; une explosion, deux hommes pris... On retira Beauplet encore chaud; grand clair de lune... Les Allemands ont fait exploser un pétard... Enterré le lendemain matin. Toute la nuit j'éprouvai un regret désolé. Mort si simple et si belle. « Je descendrai une caisse de poudre allemande ce soir... » Brave garçon ! Je le revoyais mangeant debout sa pauvre gamelle au coin de la cour \.^.y>

Dans ces notes, Emile exprime souvent le désir qu'on s'occupe davantage du moral des troupes en campagne;

il demande qu'on relève leur courag'e par de bonnes paroles et que l'on tienne compte, plus qu'on ne le fait, de l'extrême bonne volonté et de la docilité d'enfant de tous ces hommes rudes et simples, mais dont la conduite lui paraît sublime.

Dans ses lettres, s'il s'abstient <le toute iDlainte au sujet des privations qu'il endure, il s'apitoie souvent sur le sort des simples soldats. La dernière fois qu'il vint à Paris, comme on lui demandait s'il avait bien tout ce qui lui était nécessaire : « Oh oui ! répondit-il, et même plus qu'il ne me faut, mais je veux savoir s'il n'y aurait pas moyen d'aider les hommes qui sont vraiment pauvres. » Et il raconta qu'un des soldats de son régiment avait économisé sur sa solde, d'un sou par jour à cette époque, cinquante centimes pour les envoyer à sa femme; on s'en était aperçu parce que, na'ïvement, il avait mis la piécette blanche dans une enveloppe : « N'est-ce pas touchant ? ajouta Emile, et que de privations étaient représentées par cette somme minuscule! »

Ce point l'intéressait spécialement et le poussait à la g-énérosité, car la guerre avait amené l'épanouissement de ce sens des grandeurs de la pauvreté dont nous avons vu déjà si fortement le germe en lui. Il avait cette fois connu pour de bon, pendant la bataille de l'Aisne surtout, toutes les gênes de la pauvreté, la fatigue, le froid et la faim. Mais ces privations lui avaient seulement arraché, au lieu d'une plainte, cette exclamation enthousiaste :

a: De la misère au régiment, si facile à supporter ! Il ne s'y mêle aucun sentiment de déchéance, d'infériorité : pas de mépris. Glorieuse misère! Partager l'huile d'une boîte de sardines, la belle pauvreté !... »

Dans son plan de roman il y revient aussi, et d'abord

par cette brève indication qui pourrait paraître singulière au premier instant :

c( Riches dans l'enfance — à ce moment tourmenté ; pauvres plus tard — sérénité »,

indication qui s'éclaire toutefois par l'ensemble, la pauvreté étant un des éléments de ce dégagement parfait, de cette haute liberté auxquels il veut faire parvenir son héros.

Cette pauvreté dont il voit autour de lui, dont il pratique lui-même la généreuse acceptation, lui devient chère, il la voit belle, il l'exalte :

« Oh ! la belle misère noble! la plus belle des

pauvretés, si bien acceptée, si cordialement

prise ! »

Et enfin son amour de la pauvreté augmentant de plus en plus, il termine le plan lui-même par cette exclamation, jetée au travers de la dernière page, comme si tous les désirs de son âme eussent trouvé là leur suprême expression :

(( Moi qui ai toujours tant aimé la pauvreté ! »

Cette perfection complète qu'il voulait donner à Maurice, il s'efforce de l'acquérir lui-même. Ses notes de guerre sont parfois de véritables examens de conscience ; il s'interroge en particulier sur ses devoir d'officier. Tantôt, il écrit cette réflexion :

« Rien de noble et de grand comme un vrai chef militaire qui se sent responsable de la prodigieuse autorité mise entre ses mains; mais quel dég-oût quand ce n'est qu'un moyen de l'égoïsme! »

Ou celle-ci :

ce Le désintéressement est de l'essence du commandement; un chef égoïste et avide, c'est déjà une corruption... La puissance pour la jouissance^ tout est déjà compromis.

Tantôt, relevant une observation qu'on vient de lui adresser :

(( Pourquoi avez-vous donné à vos hommes ces explications que vous ne leur deviez pas et qui risquaient de vous amoindrir? s)

Il ajoute :

« Je le faisais pour la justice. y>

Cette parfaite justice demandait encore que tout intérêt personnel, toute recherche d'un plaisir quelconque fut sacrifié au bien de la patrie. Aussi, dans une de ses lettres, se plaint-il vivement de ceux qui, en face de l'ennemi, peuvent penser à autre chose qu'à faire entièrement leur devoir, et il termine par ces mots :

€ Et pourtant ce serait bien le moment qu'ils apprennent à faire quelque chose ceux qui n'ont jamais songé qu'4 s'amuser avant la guerre. Je mets de l'humeur à parler de cela, mais, vraiment, j'en suis indigné. »

Et, cependant, comme il était devenu plus indulgent dans ses jugements ! comme il était porté davantage à excuser les défauts des autres ! Il écrivit un jour cette réflexiûii un peu surprenante de sa part :

(i 11 est peu d'hommes tellement mauvais qu'ils ne présentent quelque surface acceptable. i>

Ailleurs il fait cette citation :

(( Napoléon au sujet du général Bertrand : Il faut bien savoir aimer ses amis avec leurs défauts. »

Ceci ne veut pas dire qu'il fût devenu très communicatif, très liant ; il rappelle au contraire dans une de ses dernières lettres combien il s'est toujours niontré difficile pour ses amitiés, et avoue qu'il n'a pas changé sur ce point; que, quelque estime qu'il ait pour les officiers qui sont auprès de lui, il ne parle intimement à aucun d'eux; intimement, non sans doute, car ses pensées intimes il ne les confiait qu'à son carnet de guerre ou aux feuilles de ce plan de roman qu'il composait alors, mais avec cordialité et bonne humeur.

Quand il vint en permission, chacun autour de lui s'étonna du changement que révélait son extérieur : sa démiarche était ferme et assurée, ses yeux résolus, sa physionomie en général calme et souriante. Il se montra aussi plus affectueux, plus expansif, s'intéressant aux affaires de tous au lieu de se tenir à l'écart comme d'ordinaire, et cherchant à resserrer davantage les liens de famille.

Le secret de ce changement il nous l'apprend par ce bel aveu :

(( Maurice comprit que l'exemple le plus sain n'était pas celui du désordre et de la souffrance, mais celui de la joie... et ce fut la fin des tragédies. »

Pour aider et encourager les autres il rompit défiaiti- \ ornent avec le dilettantisme et s'éleva, au moment où il avait réellement le plus à souffrir, « au-dessus de tous les drames ». Il écrit dans In Memoriam que la sœur de Maurice doit, à un moment précis de la vie de son frère,

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« sentir le pessimisme illimité, total auquel il se livre avec une sorte de joie », ou plutôt, ajoute-il, il le lui dit, mais elle ne comprend pas». « Pourtant, écrit-il plus loin, il viendra une heure où elle éprouvera à son tour dans toute sa force le sentiment du pathétique de la vie et une immense détresse. » Elle viendra à son frère comme à un refuge, « voulant être pareille à lui dans la souffrance ». Mais parvenu alors à la sérénité complète, il lui dira simplement : « Ma sœur, il n'y a plus de tragédies. » Puis il saura trouver « de bonnes paroles » pour calmer son chagrin, « n'étant plus comme celui qui ne sait pas, mais comme celui qui sait et qui peut consoler ».

Ailleurs il écrit encore que Maurice, frappé par une vraie douleur, « l'accepte entièrement, puis se relève avec un sourire ». Et çà et là, comme l'expression d'un remords qui a besoin de s'épancher, cette phrase revient : « Il se reproche son égoïsme. » Non seulement Emile se reprocha cet égoïsme d'autrefois, mais il fit mieux, il le répara, et pour le réparer il se donna sans compter. (( La vie supérieure, écrit-il, serait d'aider à la vie. » Et c'est alors que par cet oubli de soi, la paix se fit progressivement en lui, cette paix qu'il avait vainement cherchée auparavant.

Se rappelant ce qu'il était l'année précédente, il écrit en juin ou juillet igiS :

(( A côté de ce que j'étais l'an dernier, nerveux, tendu, blessé, irrité par toutes choses, venu à l'extrémité, ne pouvant plus vivre; et maintenant si corrig-é, g'uéri, un grand calme revenu.

« Cette grande atmosphère de tragédie; peutêtre cela. »

Au sujet de cet apaisement qu'il sentait se produire en lui il donne des détails précis dans une longue lettre datée du i3 mai 1916 et dont le style est moins elliptique que celui de ses notes. Nous en extrayons le passage le plus caractéristique :

« Je ne suis pas malheureux du tout; j^ai eu de mauvais jours pendant l'automne et l'hiver; maintenant quelquefois aussi de temps en temps. Je ne puis me livrer à aucune occupation intéressante et je suis parfois rabroué de façon désag-réable. Tout de même je ne voudrais pas être ailleurs et tant que la guerre durera.

c( Il est vrai qu'il y aura encore des périodes terribles comme à l'automme et qu'on recommencera quelque jour à marcher au milieu d'obus et de balles qui jetteront en quelques instants la moitié des effectifs par terre. Mais enfin pour le moment c'est calme ici, et la possibilité d'un dang-er assez vague laisse absolument indifférent. Je te dirai même que je passe des jours bien moins intelligents, aigus, réfléchis que l'an dernier, à la même époque, mais aussi bien plus calmes, tranquilles moralement, paisibles. Je vois passer les jours sans souci avec des occupations constantes qui ne me plaisent pas, mais dont je sens tout à la fois la nécessité et en somme la valeur. Je ne pense pas à grand'chose, mais je suis bien moins ner-

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veux; j'ai bien moins de sensations d'art, mais plus de paix. Quand je pense à l'état de sensibilité où j'étais en mai, juin et juillet de l'an dernier, il me semble que c'était comme une impasse et que j'étouffais. C'est une autre réalité, une autre dureté, bien plus authentique. J'ai en plus -cette impression suffisante d'assister sans cesse à une grande tragédie qui élève suffisamment la signification des paysages et des jours.

(( Je dors paisiblement, profondément, ce qui ne m'arrivait plus; je me laisse bien moins troubler par les événements, ce à quoi on arrive assez vite, me semble-t-il, quand on a passé souvent par des événements qui pouvaient vous coûter la vie...

(( Je n'ai rien lu depuis bientôt un an, rien écrit, jamais médité; abêtissement, disent tous les gens, et c'est bien possible ; attente aussi peut-être, sommeil réparateur et fécond pour le cas où la vie reprendra. Je n'en sais rien; je ne m'en soucie pas énormément, ou du moins je m'en soucie énormément quand j'y pense, mais je n'y pense guère. L'avenir est si incertain; d'abord personne ici n'est assuré de vivre, et puis que sera la vie en France dans quelques années, la vie matérielle et morale?... Au revoir, à quand? »

Et dans une de ses dernières notes il revient sur cette simplification d'âme :

(( Analyser effets de la guerre : simplification d'àme. Que l'autre aspect a aussi sa valeur; il renaîtra, recommencera; c'est une anxiété superflue, fille de la paix. y>

Et il ajoute au-dessous :

«... car il faut bien voir que les buts de la guerre sont plus faciles à déterminer que les buts de la paix. »

Cependant, il ne convient pas de l'oublier, cette paix ne provenait en lui ni d'engourdissement de la sensibilité, ni d'indifférence. Nous avons vu combien il était resté artiste, même dans la vie monotone et lassante des tranchées, et comment il avait poursuivi, jusque dans les heures les plus tragiques, le fil régulier de ses méditations. Son impressionnabilité même n'avait pas disparu ; il la dominait seulement et surtout en s'oubliant pour penser aux autres. Mais que de fois on la sentait encore frémir sous l'armure de courage dont il s'était revêtu ! Je n'en donnerai qu'un exemple. En allant rejoindre son nouveau régiment, il eut, nous dit-il, un frisson lorsqu'il apprit qu'il devait se diriger vers Tahure. Mais il ajouta aussitôt avec un sourire qu'il était très heureux d'être nommé officier. Il se sentait sûr ainsi de rester ferme jusqu'au bout pour donner à ses hommes l'exemple du courage.

C'est ainsi, toujours en pensant aux autres, qu'il arri" vait à se dominer. Je crois l'entendre encore dire, lors, d'une de ses permissions :

« Quand la douleur frappe, il faut l'accepter, il faut tout accepter. Il ne faut pas de cris, de larmes, ni de

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révolte dans la douleur; il. faut la subir g-randemeat et noblement. Et, du reste, qu'est-ce qu'une douleur individuelle en cette heure où toute la France souffre? Pour moi, j'ai tant vu souffrir, j'ai tant vu mourir, qu'une douleur personnelle me paraît maintenant peu de chose. »

D'autre part, il ne pouvait se détacher l'esprit des scènes émouvantes auxquelles il avait assisté et dont le souvenir le troublait encore à chaque instant. Quelquesunes sont indiquées dans son carnet de guerre ; mais je ne parlerai que d'une seule, de la dernière. Il avait été charg-é d'exercer ses hommes à lancer des grenades ; un d'eux lâcha la sienne dans la tranchée même ; trois soldats furent tués. Emile, quoiqu'il ne fût pour rien dans ce douloureux accident, ne put jamais s'en consoler. Quand nous le vîmes, au commencement de février, il nous raconta tout au long- ce qui s'était passé ce jour-là et nous dit quel effort immense il avait dû faire sur luimême pour recommencer dix minutes après à faire faire cet exercice. Il ajouta :

(( Dans la vie, qu'est-ce qui pourra me coûter maintenant? ))

Sur son carnet de g-uerre il se contenta d'écrire :

(( Accident terrible et douloureux le i4 janvier. Je n'ai pas besoin de récrire, je me le rappellerai toujours. Je montai brusquement par le côté au-dessus de la tranchée; puis je m'approchai et me penchai au-dessus et je vis toute cette horreur... On continua à lancer des grenades. »

Une autre fois il nous avait écrit :

« Nous avons changé de pays; cela sent da van-

tage la g-uerre... On va entrer dans la fournaise. Tant mieux, si cela pouvait amener une conclusion et l'espérance de la fin. En g-énéral, je ne crois pas qu'on craigne la bataille, je veux dire la vraiment grande bataille qui pourrait amener des conséquences. Et pourtant quelle horreur 1 quelle vision d'épouvante ! cela dépasse ce que l'on lit... »

Dans une note un peu plus longue, il résume ses impressions sur sa vie dans les tranchées :

« Tranchées de V... (janvier i6).

« Longue, longue circulation de nuit dans les boyaux avant d'arriver, le long d'une tranchée allemande conquise ; abris profonds entrevus au bas de longs escaliers ; air formidable de cette tranchée, massivité, puissance ; ce même aspect partout, vraies forteresses, air de burg moyenâgeux. Nos tranchées bien plus frêles, grêles, menues et toujours avec un laisser-aller dans les choses qui ne sont pas immédiatement visibles.

(( Relève au petit jour, sans bruit ; je place mon monde. Mon abri, petite grotte à 3 mètres sous terre, blanche, exiguë, un peu de paille pour m'étendre, une caisse de grenades comme table. Une toile de tente ferme l'entrée, une toile trouée qui ne bouche pas partout. Les matins, après quelques heures de sommeil, je me réveille

transi ; cependant il ne /ait pas froid, mais temps humide.

a Service de nuit, généralement la première moitié de la nuit. Nuits obscures ; longues veilles fatigantes ; marcher lasse ; s'arrêter, on est glacé. Je vais de guetteur en guetteur, à la fin très lassé. De temps en temps, un coup de fusil avec un sifflement qui est comme un échappement de gaz ; on sent la balle s'éloigner, puis long écho sur les pentes. Une grenade ; éclatement violent. Longs silences, de nombreuses fusées lancées par les Allemands viennent audessus de notre tranchée; lumière éblouissante, mais qui se déplace très vite, changeant les ombres, de sorte qu'on ne peut voir que des , lignes très générales. On entend des pas, une | ronde, une parole brusque à une sentinelle. Un coup de fusil part. Je fais lancer une grenade; en face, un certain bruit, quelqu'un qui se hausse, puis une grenade éclate près de notre tranchée. Brusquement, sifflement et éclatement soudain en tonnerre : ce sont nos batteries qui canonnent la ligne ennemie; les obus passent très près de nous et éclatent tout près de la tranchée, parfois dedans, quelquefois même en arrière.

a Rares réponses de l'artillerie allemande ; une nuit, rafales successives de quatre obus ;

toutes les heures, plusieurs de ces rafales passant en tempête très peu au-dessus de nos têtes et éclatant derrière; vent terrible et rapide.

(t Malgré tout, belle sensation; fînirait-on par aimer le danger? Au moins faut-il danger mortel.

(( Lourd sommeil, profond, et cependant les membres brisés en se réveillant. »

Lui qui avait eu de la mort une terreur si profonde, en était-il arrivé vraiment à ne plus la craindre? Si la terreur instinctive demeurait encore, elle était dans tous les cas dominée, presque éteinte. Rappelant une conversation tenue pendant la guerre, il écrit :

(c Je crois l'entendre me dire :

(( Ces grandes tourmentes, ces grands triom- (c plies de la mort mettent la mort à son rang. (( On s'habitue trop à voir la vie tranquille, pro- « tégée, suivant un cours normal ; alors la mort « devient une injustice monstrueuse, une sur- « prise; ici, " la mort familière, sans impor- « tance. »

Peu de temps avant la guerre, au retour d'une visite chez une personne malade, il avait écrit ces lignes émouvantes :

« Misère infinie de la mort qui approche, insondable ! Pleurer sur la nature humaine. Lamentables journées, nuits sans sommeil, corps perdu de faiblesse. La santé fait presque

honte et comme on la sent fragile. Qu'apprendre là, sinon à accepter la mort et la douleur qui y conduit, cela pour être égal, pareil, de même race, par charité et profonde justice. Je ne voudrais pas être d'autre sorte, c'est-à-dire intangible, au-dessus des maux. Je pense, au contraire : Je vous suis semblable, vous, très chers, dont j'ai entouré l'agonie. Je suis proche de vous dans la douleur suprême. Tant de fois déjà j'ai vu la vie chèrement payée par une lente et cruelle mort; à un prix sans rapport avec ce qu'elle avait valu et donné !... »

Si telles étaient ses pensées au temps même de la paix, comment n'aiirait*il pas accepté toute perspective de souffrance et de mort quand un si grand nombre de victimes tombaient autour de lui — ces victimes, ses frères, vers lesquels il s'inclinait en essayant d'adoucir leurs derniers moments ; suprême office de consolation qui devait lui être cher, car il écrit :

« Aimer les derniers secrets, les lourdes confia dences, les secrets extrêmes, les âmes qui se penchent pour dire des choses ultimes, encore plus loin, plus graves, plus générales, engageant l'univers. »

Et voici que pour le soutenir lui-même des phrases lues autrefois lui reviennent à l'esprit, entraînant avec elles tout un cortège de pensées :

(( 0 mort, où donc est ton aiguillon ? La mort

devenue si banale, le péril de mort ne semblait pas un grand péril. »

Puis celle-ci, plus douce, qu'il dit avoir empruntée à Dante :

« Lorsqu'un groupe de nouveaux élus entre au Paradis, voilà (dit-on) qui va accroître nos amours. »

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