‹ Emile Deschamps, dilletanteChapitre 2 sur 62 · VIII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VIII AVANT-PROPOS

dilection pour la mélodie, pour le chant, appartienne en propre à Stendhal, on doit reconnaître qu'il a exagéré jusqu'au paradoxe la thèse de tous les italianistes du xviii^ siècle, de Grimm et de Jean- Jacques, qui fait reposer la musique sur le plaisir physique, et qu'après lui tous les dilettanti reprendront. Pour eux, rien n'égale les airs que l'oreille retient facilement dans les délicieux opéras de Paisiello et de Cimarosa. C'est la docilité exquise de la musique de Rossini à se ployer à toutes les inflexions de la voix djes chanteurs, qui fera se pâmer les dilettanti à l'audition de ses opéras.

Emile Deschamps, qui fuyait cependant, comme nous le verrons, toute attitude exclusive, se rangea souvent au nombre de ces brillants partisans de l'italianisme. Il est de ceux qui goûtèrent Mozart à l'italienne, adorèrent ^ précisément en lui l'auteur des plus belles romances qu'on puisse entendre ; et lui-même, le poète de salon, a composé les romances les plus applaudies par la société de la Monarchie de Juillet. Il est certain qu'à cette date la musique ne se séparait point de l'art du chant, et l'on ne peut nier que cet intransigeant parti-pris des mondains d'alors n'ait eu cet effet de laisser prendre, à Paris, sur les théâtres de la rue Favart et de la rue Lepelletier, un prodigieux essor au talent des virtuoses. Deschamps et ses amis ont applaudi des chanteurs qui possédaient une connaissance bien rare des ressources de la voix humaine, et pour tout dire, un style qui s'est totalement perdu ^. L'amour du bel canto, poussé à l'extrême, peut être ridicule, mais les nobles traditions, le style dans l'art du chant, étaient de grandes choses qu'on a trop dédaignées depuis. Aussi bien, nous verrons qu'un dilettante comme Deschamps ne réservait pas son enthousiasme aux seules prouesses du bel canto et il lui est arrivé de se faire parfois de la musique une idée plus haute, moins sensualiste que celle que Stendhal avait préconisée. Le Romantisme, c'est-à-dire la poésie dramatique et pittoresque, un peu grâce à lui, s'est introduit dans l'opéra français. Il a contribué à faire représenter, après plusieurs dénaturations successives, le Don Juan de Mozart à peu près intégralement sur la scène française.

Les livrets d'opéra qu'il a composés sont un moment, si l'on peut dire, de l'histoire de ce genre, intermédiaire entre la musique et la

1. Stendhal déclare « qu'il abhorre tout ce qui csl romance française. » (^'^€ (Je Henri Jhulard, édil. Champion, II, 105), ot p. 99 : « ... Le Français me semble avoir le mêlaient le plus marque pour la musique... je n'ai jamais vu un beau chant trouvé par un Français... » Rameau lui-même lui paraît « barbare » (Vie de Haydn, letlre II).

2. Cf. Le Temps, V^ août 1912, art. do Pierre Lalo : A propos de Don Juan.

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