‹ Emile Deschamps, dilletanteChapitre 48 sur 62 · Berlioz écrit à E. Deschamps, le 9 janvier · texte numérisé non relu

Berlioz écrit à E. Deschamps, le 9 janvier

« Mon cher Deschamps, « Antony m'apprend que vous allez revenir habiter Paris ; ne manquez pas de m'cnvoyer votre nouvelle adresse. Nous exécutons à la fm de ce mois (mardi 28) au concert de la Société Philharmonique, les quatre premières parties de Roméo et JulieUe et je voudrais vous compter parmi nos auditeurs. Dites-moi si vous serez rentré à Paris à cette époque. Le concert d'ailleurs sera beau, je l'espère. Voyez le programme. Ainsi arrangez-vous pour y assister. Tout à vous. Mille amitiés.

« H. Berlioz. »

« P.-S. Je vous ferai envoyer des billets où vous voudrez. » (Inédit Collection Paignard.)

On connaît au contraire la persistante infortune de la traduction qu'Emile Deschamps avait faite du Roméo de Shakespeare. Ce drame, reçu à la Comédie-Française, en 1826, n'y fut jamais joué. Il n'eut pas plus de chance à l'Odéon. Mais comme Deschamps avait remporté en 1848 un assez vif succès avec son Macbeth ^ sur la scène du second Théâtre Français, il ne désespéra jamais d'y voir son Roméo représenté. Il crut sans doute en 1853 avoir trouvé le moyen de forcer la main du directeur, en se servant de l'influence de Berlioz, car voici l'idée « impraticable » qu'un rêve d'ambition longtemps caressé lui avait inspirée et qu'il proposa au musicien. Nous ne possédons, pour nous bien renseigner sur elle, que la réponse de Berlioz, mais elle est fort heureusement très claire : L'Odéon aurait monté le Roméo de Shakespeare, traduit par Deschamps, et dans l'intervalle des entractes on aurait joué des fragments au moins de la symphonie. Quel rêve ! et comme c'eût été beau ! Le musicien n'en peut disconvenir. Il doit ménager les susceptibilités d'un poète qu'il aime, mais il lui montre cependant que son projet est irréalisable. Il n'en parle pas seulement avec la liberté d'esprit d'un auteur qui lui, du moins, a le bonheur d'être joué ; Berlioz est généreux, il voudrait éviter à Deschamps l'épreuve d'une déception.

Tout grand artiste qu'il est et si romantique qu'on le suppose, l'ami d'Edouard Bénazet, qui a mis, par son incomparable sens de la réclame, la ville d'eau de Bade ^ à la mode, a le sens pratique, et

1. Berlioz avait assisté à l'une des représentations de Macbeth en 1848. Il remercie Deschamps et lui envoie des billets pour un de ses concerts.

« Vendredi soir.

« Mon cher poète, « Pouviez-vous croire que j'accepterais de quoi que vous ayez sans chercher à vous offrir de quoi que je puisse avoir ?... J'avais donc demandé à Taylor deux places que j'ai dans ma poche depuis quatre jours et que voici. Dieu veuille que vous trouviez au concert la dÎTcième partie seulement des grandes émotions d'art que Macbeth m'a fait éprouver !

c Adieu, je suis si fatigué de la répétition de ce matin que je puis à peine tenir ma plunie. « Tout à vous,

« II. Br.nLioz. »

(Inédit Collection Paignard.)

2. De retour d'Angleterre à Paris'le 10 juillet 1853, Berlioz terminait son feuilleton des Débats par cette sorte de réclame : « Tout lo monde va à Bade pour le 11 août, allons à Bade !» Il y était invité par Edouard Bénazet, son futur Mécène, et voici le vivant portrait que M. Boschot, dans Je 3^ volume de ses études sur Berlioz, a tracé de cet homme d'affaires: (i Cet Edouard Bénazet était un heureux risque-tout, un bon garçon, actif, remuant, plein de ressources et à qui les aventures les plus périlleuses avaient réussi. Né sur la roulette, entre la rouge et la noire, fils d'un croupier fameux, qui avait jadis présidé, dans le galant et interlope Palais-Royal, les salons du grand seize — notre Edouard passe par le Conser-

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c'est de Baden-Baden, où l'étonnant homme'l'afFaires l'a invité, de Baden-Baden où Berlioz dirige au Casino sa Dmnation de Faust, qu'il écrit à Deschamps cette intéressante lettre : •

Berlioz a E. D,

« Baden-Baden, 14 aoîls(1848 ?

« Mon cher Deschamps,

« On m'apporte la lettre que vous m'avez adressée à Paris. Voh idée de faire figurer ma symphonie {notre symphonie) dans la représenttior de Roméo et Juliette est de tout point impraticable ; je suis obligé à n»n grand regret de vous l'avouer. La musique n'a point de place dans le dramv de Shakespeare et ma partition dure deux heures. Cet ouvrage a d'ailleurs été composé dans une intention tout autre et ne pourrait s'introduire dans l'action shakespearienne. Enfin tout ce qu'on pourrait faire coûterait une somme telle que le directeur de l'Odéon ne peut sincèrement y songer. Supposons qu'on exécute dans les entr actes la Fête, la Scène du Balcon, la Fée Mab, le Com^oi funèbre. Ces quatre entr'actes n'entraveront, ' pas, il est vrai, la marche de la pièce et peuvent servir, j'en conviens, a donner un certain attrait à la représentation, mais l'orchestre devra être composé de 80 musiciens au moins et le chœur de 50 choristes au moins. Or cela coûtera, si on les engage pour 10 représentations de suppose) au moins 50 francs par artiste, c'est-à-dire 130 fois 50 f. ; de plus il faudra \

payer un grand nombre de répétitions. \

« Je pense que ces dix représentations illustrées (comme disent les libraires), coûteraient pour les musiciens seulement et la location d'instruments et les menus frais de copie de musique au moins 9.000 frcs. L'administration de l'Odéon peut-elle augmenter ses frais d'une pareille somme ? En outre, je vous avoue que l'exécution d'une pareille partition, dirigée par un autre que par moi serait (à Paris) un vrai massacre. Je voudrais donc conduire moi-même mon ouvrage.

vatoire : en quelques mois, il y prend une teinture de musique et de goût théâtral, puis se lance dans les affaires. Après des avatars invraisemblables, le voilà, en 1853, une puissance mondaine. — C'est lui « le roi de Bade ». En effet, Baden- Baden, fort à la mode, est à la fois ville de jeu ville d'eaux, ville de femmes, et notre Edouard Bénazet y est le fermier de la roulette.

« Par la roulette, il tient tout : Hôteliers, teneurs de garnis (avec ou sans garniture féminine), sociétés de steeple-chase ou de tir aux pigeons, journaux balnéaires, boutiquiers de tous articles, loueurs de voitures, — tout ce qui sur les étrangers... dépend de ce fermier général de la roulette. Et quel agent de publicité ! Un agent européen. Tout journal à clientèle riche (tels les Débats), doit compter avec Bénazet, cet empereur du pair ou impair. Il lance Baden-Baden... Coups de réclame... Il y attire pêle-mêle, acteurs, tragédiennes et comédiens, virtuoses, prestidigitateurs, danseurs, chanteurs, élégantes et demoiselles, jockeys, artificiers. — Pour Bénazet, le fantaisiste et brillant chroniqueur des Débats est un associé précieux, un rabatteur. Bénazet l'invite, lui assure un gros cachet. Si bien que Berlioz, au moment où les Parisiens vont à la campagne, aux eaux ou à la mer, lance cette mirifique réclame :

« Tout le monde va à Bade, pour le 11 août, allons à Bade ! » Cf. Adolphe Bos- •chot, Le Crépuscule d'un romantique, Paris, Plon-Nourrit, 1913, in-S*^, p. Si 9-320.

« Puis il faudrait i^endre sur les places du public trois rangs et plus de banquettes pour agmenter l'emplacement de l'orchestre, autre dépense. Vous voyez que.ela ne se peut.

« Je ne suisdu reste d'aucune société du genre de celle dont vous me parlez.

« Je seraile retour à Paris le 25 ou le 26 de ce mois. Excusez-moi de vous répondrcxinsi à bâtons rompus, je suis au milieu des répétitions du grand concerque je dirigerai ici mardi prochain et par la chaleur dont nous jouirons, c'est un métier terrible. Mais l'entrepreneur ^ fait royalement les hoses, et cela marchera et nous aurons un splendide résultat. « Je regrette bien, mon cher poète, de vous répondre d'une façon aussi peu encourageante ; mais un fait est un fait, quoi qu'en disent les doctrinaires, et d'ailleurs vous savez aussi bien que moi qu'en musique on ne se décide jamais (à Paris) à faire les choses qu'à-demi.

P. -S. — Je relis votre lettre, la réouverture est pour le 1^^ septembre..» impossible.

« Mille amitiés.

« Votre tout dévoué,

« H. Berlioz.

« Je serai ici jusqu'au 24. »

(Inédit. Collection Paignard.)

Emile Deschamps, en dépit des conseils de Berlioz, dut persister quelque temps dans son idée, faire des démarches et aboutir finalement à un échec. Nous n'avons pas la lettre où il racontait à son ami l'insuccès de sa tentative, mais la réponse de Berlioz est une des plus aimables lettres de consolation qu'on puisse lire. Elle rend d'abord un hommage délicat au caractère du poète, que les déceptions n'aigrissent pas et qui recherche dans l'amitié de ceux qu'il admire l'oubli de ses propres déconvenues ; mais elle nous révèle surtout l'élévation naturelle des sentiments de Berlioz. On s'est peut-être complaisamment attaché dans les belles études qu'il a inspirées, ces dernières années, à faire ressortir la part d'artifice qu'il y eut dans son attitude romantique en face des bourgeois de son temps, on a signalé Poutrance du personnage shakespearien qu'il a voulu jouer; et le frénétisme de ses passions, leur volcanisme exalté jusqu'à la névrose, ont été impitoyablement relevés ; cependant quelle élégance morale au sein des pires excès ! quelle générosité dans sa conduite, et quelle sincérité d'accent dans son style, le plus spontané qui fut jamais ! S'il est vrai que la grâce de quelques ])ropos ex]>rime une nature d'homme, dans la lettre suivante éclate le désintéressement d'une âme d'artiste. Berlioz aurait aimé le succès et les aj)plaudissements

1. L'entrepreneur n'est autre que le Bénazet dont il a été question plus haut.

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qui lui furent trop souvent refusés. Il a recherché passionnément la gloire du monde. Mais- comme il s'en passe aisément, quand dans la solitude, en face du spectacle de la nature, il revient à lui-même, pur artiste, génie créateur ! Virgile alors et la sérénité de l'idéal classique dominent ce grand cœur pathétique, avec tout le cortège des sentiments apaisés :

Berlioz a E. Deschamps

« Saint-Germain, samedi 31 oct.

« Je serai presque lente, mon cher Deschamps, de me réjouir des impossibilités musicales contre lesquelles nous nous sommes heurtés, puisqu'elles m'ont valu la lettre cordiale et charmante que vous venez de m' écrire.

« Laissez-moi vous serrer la main ; rien ne me ravit comme les témoignages d'affection d'un homme d'esprit. Les arbres épineux produisent si rarement des fruits doux et savoureux... Eh bien donc, si vous le voulez, désolons -nous ensemble. Oui, c'eût peut-être été beau. Mais peut-être aussi la musique eut-ell'e semblé indiscrète, en prenant une aussi large part dans la représentation de votre poème. Elle n'y est pas impérieusement appelée, et je craignais, je l'avoue, que mes longs morceaux symphoniques ne produisissent sur l'auditoire l'effet de longues pièces de vers récitées dans un concert entre les diverses parties d'une symphonie.

« Les arts sont frères, il est vrai, mais ce sont des frères jaloux. Libre à vous de dire que je les calomnie. Mais convenez que Paris est un singulier monde pour les artistes qui ont quelques velléités de faire la moindre chose inusitée. Je suis moins sensible que vous aux contrariétés de toute espèce que nous sommes destinés à y subir ; l'habitude m'a bronzé ; et j'ai vu tant d'absurdités du genre de celle qui vous afflige, que je puis maintenant à coup sûr prévoir qu'un projet est irréalisable seulement parce qu'il est beau.

« Je vous remercie de l'aimable soirée que vous m'avez fait passer avec vos deux aimables convives. Pourquoi nous voyons-nous si rarement ? Informez-moi du moins des jours où vous venez à Paris et souvenez-vous quelquefois du chemin de la rue de Calais.

« Je suis en ce moment chez des amis à S*-Germain. On m'a installé dans un salon exposé au soleil, ouvert sur un jardin ayant en perspective la vallée de Marly, l'acqueduc (sic), des bois, des vignes, la Seine ; la maison est isolée ; silence et paix de toutes parts ; et je travaille à ma partition avec un bonheur inexprimable, sans songer un instant aux chagrins qu'elle ne manquera pas de me causer plus tard.

« La vue de la campagne paraît même donner plus d'intensité à ma passion virgilienne.

« Il me semble que j'ai connu Virgile ; il me semble qu'il sait combien je l'aime. Ne vous faites-vous pas aussi cette douce illusion ?... Hier, j'achevais un air de Didon, qui n'est que la paraphrase du fameux vers :

« Haud ignara mail mlseris succurrere disco. » « Après l'avoir chanté une fois, j'ai eu la naïveté de dire tout haut :

« C'est cela, n'est-ce pas, cher Maître ? Sunt lacrymae rerum ? » Comme si Virgile eût été là.

« Adieu, mille souhaits pour la prochaine représentation de votre Roméo, <jui a bien assez de la musique de vos vers. « Votre tout dévoué.

« Hector Berlioz. »

(Inédit. Collection Paignard.)

S'il était nécessaire de mesurer jusqu'à quel degré d'intensité s'élevait dans l'âme du plus shakespearien des romantiques français l'amour de Virgile et le goût de la beauté classique, il faudrait étudier •encore la lettre suivante ;

Berlioz a Emile Deschamps

« Mon cher Deschamps,

« Je savais déjà, par un billet d'Antony, votre rechute et vos souffrances «t je regrettais vivement d'être esclave au point de ne pouvoir aller à Versailles passer une heure auprès de votre lit.

« Il faut que vous ayez un grand fonds de bonté pour songer à m' écrire, malade comme vous l'êtes ! Les gens bien portants ont déjà tant de peine à penser à leurs amis !

« Antony n'a pas pu assister à cette lecture qui en effet a été très heureuse. J'achève en ce moment la partition, après dix-huit mois de travail.

« Que deviendra cette énormité ? Dieu le sait ! Encore il n'est pas sûr qu'il le sache. Mais en écrivant cela, j'ai cédé à un entraînement irrésistible ; j'ai satisfait une violente passion qui éclata dans mon enfance et n'a fait depuis lors que grandir.

« De quoi me plaindrais-je donc si l'ouvrage n'est jamais joué ?... Toutes ces créatures des poèmes antiques sont si belles ! tout ce monde animé de passions épiques parle un si harmonieux langage ! La musique «st là dans son élément. Mais où trouver une Cassandre ?

« Cette sublime Priameia virgo n'existe pas a coup sûr à l'Opéra de Paris.

« Où trouver une Didon ?

« Où trouver Enée ? lequel de nos ténors saurait porter héroïquement le houclier et dire noblement en embrassant Ascagne :

« D'autres t'enseigneront, enfant, l'art d'èlre heureux. « Je ne t'apprendrai, moi, que la vertu guerrière,

« Et le respect des. Dieux.

« Mais révère en Ion cœur et garde en la mémoire « Et d'Enée et d'Hector les exemples de gloire. »

El pntér Aeneas et ai^unculus excilat Hector.

i « Je suis comme Robinson quand il eut achevé son grand canot ; il ne me manque plus que-la mer et un bon vent. Or. le vent, en ce. cas, c'est le public ; et je. tiens le public parisien pour absolument incapable de ne pas apporter à la représentation d'un semblable ouvrage les idées les plus ])latenient saugrenues : il attendra toujours la l\>lka ou la Redowa qui .•doit lé dédommager du rest^.

« Mais qu'importe !

« Je n'ai pas osé vous écrire, mon cher Deschamps, pour cette soirée, parce que je trouvais tout-à-fait indiscret et prétentieux de vous demander de venir de Versailles entendre des vers d'amateur ou de musicien, ce qui revient au même.

« Antony étant à Paris, mon invitation était un peu moins ridicule. « Mille amitiés et autant de souhaits pour votre prompt rétablissement.

« Hector Berlioz.

« 3 mars 1858. »

(Inédit. Collection Paignard.)

Quant à Emile Deschamps, quel était-il aux yeux de Berlioz ? Le regard romantique ne modifie point, autant qu'on le prétend, les proportions des hommes et des choses. Berlioz appréciait chez Emile Deschamps le charmant héritier de l'esprit du xviii^ siècle, et le petit mot qui suit en fait foi :

« Mon cher Deschamps,

« Tirez-moi de peine ; je cherche inutilement depuis quelques jours une chanson que je croyais être du contemporain de Parny, le petit Anacréon musqué Bertin. J'avais mis en musique autrefois cette niaiserie et maintenant un éditeur veut la faire figurer dans un recueil de morceaux de cette espèce.

« Je n'en ai que le premier couplet que voici :

« Lise guettait une fauvette

Dans un buisson, « Tout auprès TAmour en cachette

Guettait Lison.

« L'oiseau s'enfuit. Lison surprise

Par un amant « Au trébuchet se trouva prise,

Ne sait comment.

« J'ai eu beau feuilleter deux petits volumes de Bertin, je n'y trouve point ma chanson. Peut-être pourrez-vous me dire où elle est, et m'envoyer la suite. Si vous n'en découvrez pas l'auteur, qui est à coup sûr un de ces poétillons de l'époque de Parny, ma foi ! je ne vais pas par quatre chemins, et je vous prie tout net de me faire trois autres couplets.

« Pardon de cette nouvelle audace que j'ai de vous ennuyer encore et croyez à la sincère amitié de votre tout dévoué.

« H. Berlioz.

« 15, rue de La Rochefoucauld. »

« Paris, 15 mai. »

(Inédit. Collection Paignard.)

Deschamps, chargé par Berlioz de compléter Parny, de^ continuer Bertin ! Voilà de la bonne et fine critique ! Berlioz- le remercie > de n'avoir point déçu son attente par ce petit pot-pourri facétieux qu'on va lire :

92 emile desckamps et la musique

Berlioz a E. Deschamps.

(( 21 mai 1849.

« Mon cher poète,

« Je vous remercie forty thousand times ; la vostra canzonetta is very charming, and perfectly taillata per la musica. Your poetry sur les folies socialistes is magnificently true and truly magnificent. Inveni quatuor amicos inter ces beaux vers... you understand ?... (Et Dieu qui tient en main, etc..) Je vous enverrai le recueil dès qu'il aura paru.

« Good morning « Schiav ! [sic]

« H. Berlioz.

« 15, rue de Larochefoucauld.

« Puis-je donner votre nom à Lison ? Elle y a 16 droits ; c'est pour vous une honete (sic) dose de paternité. »

(Inédit. Collection Paignard.)

Le ton de cette correspondance n'est pas toujours aussi plaisant. L'âge qui vient, jette sur elle une ombre de mélancolie. A propos d'une édition allemande de leur symphonie, que prépare Théodore Ritter, Berlioz rappelle à Deschamps que leur collaboration remonte déjà à vingt et un ans ; il l'invite à venir écouter chez lui chanter au piano — puisqu'il s'agit d'une réduction de la partition pour cet instrument, — Roméo, Juliette, et... tout leur passé.

« Mon cher poète.

« Le jeune Théodore Ritter (un grand musicien de seize ans) vient de réduire pour piano seul l'orchestre de notre symphonie, pour une édition allemande qui va être imprimée à Leipzig. Ce travail fait sous mes yeux et très bien fait, sera publié avec le double texte allemand et français. Ritter se propose de nous jouer l'œuvre entière chez Pleyel, rue Rochechouart, lundi prochain à 2 heures. Si vous étiez libre à ce moment de la journée, je serais bien enchanté qu'il vous fût possible de venir applaudir notre virtuose, et nous causerions au sujet de l'Odéon.

« Il y aura une dizaine d'auditeurs ; venez, cela nous rajeunira... Il y a 21 ans que nous avons chanté Juliette et Roméo, et nous ne sommes pas comme ces illustres amants, qui restent et resteront toujours jeunes. Si Antony voulait venir, je serais bien aise de lui serrer la main : Avertissez-le.

« Mille amitiés. Votre tout dévoué,

« Hector Berlioz.

« 4, rue de Calais,

« Jeudi soir. »

(Inédit. Collection Paignard.)

Une autre fois, sous le coup d'un deuil cruel ^, le vieil artiste, épuisé, succombe à son émotion et, ce n'est qu'un sanglot désolé :

« 19 juin 1862.

« Ah ! merci, mon cher Deschamps, pour votre charitable lettre. Oui, le coup a été affreux. Elle s'attendait à cette mort, mais j'étais fort loin de m'y attendre. Je ne sais trop comment je vais achever maintenant ma vie isolée. Je n'espère qu'en mes amis. Vous venez de me prouver que je n'ai pas tort de compter sur eux. Dès que je le pourrai, j'irai vous voir, puisque je sais que vous êtes aussi un isolé et de plus souffrant et malade.

« A vous de cœur et de reconnaissance.

' « H. Berlioz.

(Inédit. Collection Paignard).

Nous ierminerons cet examen rapide des sentiments divers que les circonstances inspirèrent à Berlioz et à Deschamps l'un pour l'autre au cours d'une longue amitié, par ce témoignage de reconnaissance du grand artiste envers l'amateur exquis, qui savait si bien admirer : Deschamps, sortant d'un concert organisé par Berlioz, avait dû lui adresser quelques vers enthousiastes. Berlioz lui répond :

« Mon cher Deschamps. Je vous remercie d'abord de vos beaux vers, et puis encore de la bonne amitié qui les a dictés. Je vous assure (c'est naïf, j'en conviens) que rien ne me rend heureux, quand il y a succès coram populo, autant que les suffrages des intelligences d'élite telles que la vôtre. II me semble que vous autres altissimi, vous daignez descendre jusqu'à la foule, et vous mêler à elle pour fêter un ami. Et c'est là ce qui me touche, bien plus que les démonstrations bruyantes, bien plus que tout... » (Inédit. Collection Paignard.)

Ces paroles si simples, jaillies du cœur de Berlioz, sont un hommage rendu au rôle, que Deschamps joua toute sa vie, entre les grands artistes de son temps et le public. Lui qui aurait pu jouir en égoïste épicurien de la compagnie des intelligences d^ élite, à laquelle il appartenait par droit de naissance, il daigna descendre jusqu'à la foule et se consacrer à répandre, à organiser la gloire de ses amis.

1. Berlioz venait de perdre sa seconde femme, Marie Berlioz-Recio. Une crise cardiaque l'avait foudroyée le 13 juin chez des amis, à Saint-Germain-en-Laye. La douleur de Berlioz fut extrême. Le transfert du corps eut lieu le lendemain de Saint-Germain à Paris, dans l'appartement qu'habitait Berlioz, rue de Calais. Et c'est le lundi 16 juin qu'il enterra Marie, non loin de la tombe où dormait Henriette Smithson, l'Ophélia de sa jeunesse. Cf. Adolphe Boschot, Le Crépuscule d'un romantique, Paris, Plon-Nourrit, 1913, in-8°, p. 556.

En somme, Emile Deschamps a collaboré rarement à de grandes œuvres musicales, et si nous avons rapproché son nom de celui de Scribe, ce n'est point à cause de la fécondité de sa production. Si nous ajoutons aux livrets qu'il écrivit pour la symphonie de Roméo, pour les opéras de Stradella, des Huguenots, de Don Juan, le livret qu'il composa, sur la demande d'Amédée de Beauplan^, pour un opéracomique en un acte, intitulé le Mari au bal (représenté sur le théâtre royal de F Opéra-Comique, le 25 octobre 1845), et le livret d'une cantate de Bazin ^, intitulée : Loyse de Montfort, (couronnée par l'Institut en 1862), nous n'aurons plus à énumérer que des projets restés à l'état d'ébauches et dont nous avons trouvé l'indication dans une note de ses manuscrits ^.

4. Amédée Rousseau, dit de Beauplan, né à Versailles en 1790, mort à Paris le 24 déc, 1853, était le fils d'un maître d'armes des enfants de France, et le neveu de Ml"® Campan et de M"*® Auguier, attachées au service de Marie-Antoinette, Cet enfant du peuple, frotté d'élégance, sut rester toute sa vie un amateur et un dilettante. Il eut comme peintre au Salon quelques succès, mais ce sont 8es romances, ses nocturnes et ses chansonnettes qui illustrèrent le nom du poètemusicien. Voici quelques titres : Le Pardon, l'Ingénue, Bonheur de se revoir, la Valse du petit Français, l'Anglais mélomane, l'Enfant du régiment.

Outre l'opéra-comique qu'il composa sur le livret d'Emile Deschamps, il donna à rOpéra-Comique, l'Amazone, en 1830, et à la Comédie-Française, le Susceptible, comédie en un acte, 1839. Il écrivit quelques autres comédies- vaudeville : La dame du second, en 1840, La Villa Duflot, en 1843, Deux filles à marier (1844),. Oui 6i Tîon en 1846.

2. Bazin (François-Ehimanucl- Joseph), né à Marseille le 4 sept. 1816, mort à Paris, le 2 juillet 1878, fut un des plus brillants élèves du Conservatoire de Paris. Il y revint comme professeur de solfège et d'harmonie. Parmi ses œuvres les plus heureusement inspirées, on peut citer le Trompette de M. le Prince (1846), Le Malheur d'être jolie (1847), La nuit de la Saint-St/h^estre (1849), Madelon (1852), Maître Pathelin (1856) et surtout le Voyage en Chine (1865), le plus joyeux et le plus connu de ses opéras-comique, et dont le livret était de Labiche et de Delacour.

3. 1 livret d'opéra en 2 actes et 4 tableaux, sous ce titre : L'Ange serviteur, pour la musique de Meyerbeer.

1 livret pour l'opéra de Vaucorbeil, intitulé les Francs- Juges.

1 livret pour l'opéra-buffa du même musicien, intitulé la Jeune esclave.

1 livret pour l'opéra-boulle en l.acte, composé avec Eniilicn Pacini, sous le

Lui-même il le confesse, dans la lettre adressée à Fr. Grille, que nous avons citée plus haut : « Ma littérature n'est pas au théâtre, ni mes goûts, ni mes habitudes. Le hasard m'y a jeté et l'amitié de quelques compositeurs... » Il devrait ajouter aussi l'amour de la musique et le goût des succès mondains. C'est cette faiblesse qui le fit rechercher des compositeurs de romances. Il était capable de traduire en vers presque sur-le-champ les notes des mélodies qu'il entendait et fut un des paroliers les plus à la mode sous la monarchie de Juillet ^. Aussi de nombreux musiciens, par reconnaissance autant que par goût, se sont-ils maintes fois inspirés de ses poésies. Il cultiva d'ailleurs toute sa vie avec prédilection ce genre déchu aujourd'hui, mais autrefois si apprécié de la romance, où la musique s'unissait naturellement à la poésie.

• Il faut remarquer avant toutes choses combien cette union aurait pu être féconde dans notre littérature du xix^ siècle, et ppurquoi elle ne l'a point été. C'est par la romance que le renouvellement de la poésie lyrique a commencé au xviii^ siècle en France aussi bien

titre de : La Rivale de Frosine, pour la musique de M. Renard de Vilbac (daté du mois d'août 1862).

1 livret pour un opéra en 5 actes tiré d'Hamlet, par Emile Deschamps et Emilien Pacini, pour la musique de M. Henri de R. (illisible) (daté du mois d'août 1862, }

1. Il était si à la mode en ce temps-là qu'un jeune musicien le priait bien respectueusement d'écrire pour lui quelques couplets. Ce jeune musicien s'appelait Richard Wagner.

« Paris, ce 28 sept. 1840.

« Monsieur. La grande complaisance avec laquelle vous avez bien voulu agréer ma prière de me faire quelques couplets me rend assez hardi pour vous prier de vous occuper le plus tôt possible de mon affaire, parce que M'' Pillet veut m'accorder sous peu de jours une petite audience, où je voudrais lui faire entendre les couplets en question.

« Agréez, Monsieur, l'assurance de la plus haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre tout obligé serviteur.

Richard Wagner,

« 25, rue du Helder. »

Dans une autre lettre, malheureusement sans date, Wagner écrit à Deschamps que pour lui complaire, il fera dans la Gazette musicale, sans doute, un compterendu des romances de M™® Molinos, une amiç du poète :

« Monsieur. C'est avec plaisir que je me chargerai du compte rendu de l'album de Mad. Molinos : seulement comme je voudrais faire de la réclame, un article, et entrer dans quelques détails, ce que je ne pourrais faire qu'en parcourant les romances, il me faudrait d'abord un exemplaire. Je vous prie de me l'envoyer le plus tôt possible, afin que mon article puisse paraître dans le numéro prochain de jeudi.

« Agréez, Monsieur, l'assurance de la parfaite considération de votre très obligé serviteur.

Richard Wagner, « 25, rue du Helder. »

[De la main d'Emile Deschamps, en bas : Gazette musicale.] (Collection Paignard.)

Le futur auteur de l'Or du Rhin et de Parsifal, rendant compte obscurément sous Louis-Philippe, dans une revue musicale quelconque, d'un humble album de romances à la mode, c'est pour le moins imprévu.

qu'en Angleterre et en Allemagne. Mais, tandis que dans ces deux pays, le rapprochement des deux arts avait eu pour effet de mettre le lyrisme en contact avec les sources de la poésie populaire, et, dans une époque de réflexion et de culture, de remplir d'une atmosphère toute fraîche, d'une inspiration naïve, d'une couleur primitive, les ballades d'un Robert Burns, les lieds d'un Gœthe, les poèmes d'un Uhland, en France, la force de la tradition mondaine gêna le développement d'une pareille éclosion. Ce n'est qu'à la fm du siècle dernier, à partir de 1870, que le génie lyrique de la France meurtrie, repliée sur elle-même, revint aux sources populaires, s'inspira franchement de la tradition provinciale. Cette renaissance de la poésie locale fut-elle la cause ou l'effet des études folkloristes auxquelles des esprits comme Gaston Paris donnèrent une vigoureuse impulsion dès 1866 ? c'est ce qu'il est difficile à dire. Quoi qu'il en soit, l'inspiration de nos grands lyriques romantiques si personnelle et si originale Cependant, est de qualité bien plus mondaine et littéraire que celle de leurs rivaux allemands ou anglais. Nourris aux lettres antiques, plus pénétrés qu'ils ne le croyaient eux-mêmes des préjugés classiques, et curieux de littérature étrangère, ils n'ont que rarement, pour ne pas dire jamais, tourné les yeux vers les sources de la poésie populaire, et c'est à peine si l'on pourrait citer, pendant la période romantique, parmi les premiers folkloristes, Gérard de Nerval, Nodier, Pierre Dupont et Champfleury.

Emile Deschamps est encore à cet égard un témoin bien intéressant de son temps. Il a adoré la romance, il a écrit des romances toute sa vie. Or, combien de fois eut-il l'idée de sortir des salons, où on l'applaudissait, pour regarder au moins la carte de la France poétique ? Je ne peux pas dire que cette idée ne lui vint pas, puisqu'on relève dans ses œuvres l'adaptation d'une ballade bretonne ^ et la traduction

1. Sur le développement de la poésie provinciale, voir dans les Nouveaux Lundis de Sainte-Beuve, le premier article consacré à la Poésie en 1865 (Edition M. Lévij, 1868, tome X, p. 124) ; le critique y parle du recueil d'un poète bourguignon, L. Goujon, et il ajoute : « Le volume de M. L. Goujon, par une de ses dédicaces, m'avertit qu'il y a eu dans ces dix dernières années tout un groupe de poètes provinciaux, rallié à l'appel de Thaïes Bernard, et qui formait — qui forme peutêtre encore — l'Union dos poètes ". Sainte-Beuve constate en note que « cette Union subsiste ». Thaïes Bernard était lié avec Deschamps.

Voici la lettre qu'il écrivait le 18 avril 1870 au vieux poète : « Cher et excellent maître,

« Puisque vous voulez bien patronner les Mélodies pastorales, pcrmotloz-moi de vous demander voire spus(Mii)lion (2 l'r. 50 en timbres-poste) pour la S** livraison qui va paraître. J'y ai inséré une assez (Viande quatitité de chants bretons tirés du recueil publié récemment par M. Luzel, car je vous dirai que i)our me distraire île cet abominable hiver »jui vient de nous enlacer,

de deux poésies de Jasmin ^. Elles sont là pour témoigner ds la curiosité toujours en éveil de son esprit ; mais l'interprétation littéraire qu'il en donne, suffirait pour prouver à ceux qui ne le sauraient pas,

je me suis mis à étudier la langue bretonne sous la direction d'un maître qui ne sait ni lire ni écrire, ce qui me console du peu de rapidité de mes progrès dans cet idiome compliqué... »

Sainte-Beuve n'avait pas manqué dans son 3® article sur la Poésie en 1865, de signaler le poète breton, dont parle Thaïes Bernard dans sa lettre à Emile Deschamps, « M. Luzel qui vient, écrit-il, de publier un recueil de poésies bretonnes et en pur breton, avec traduction, il est vrai. Cette tentative qui n'est point la seule de son espèce, et qui se rattache à tout un mouvement provincial en faveur des anciens idiomes ou patois, vaut pourtant la peine qu'on la remarque... »

L'intérêt du mouvement déterminé en Provence par Mistral et Roumanille n'échappa point à Emile Deschamps comme en témoignent le« strophes dédiées à Adolphe Dumas. Cf. ses Œuvres complètes, tome I, p. 137.

1. Jasmin est un des rares poètes régionaux que le Paris romantique ait connu et apprécié. Révélé par Charles Nodier, qui écrivit, dans le Temps du 10 octobre 1835, un article élogieux sur les Papillotas du perruquier d'Agen, il fut l'objet de deux études de Sainte-Beuve, parues l'une dans la Rei^ue des Deux-Mondes de mai 1837, l'autre dans le Constitutionnel du 7 juillet 1851. Le grand critique comparait tour à toUr à Théocrite, à Manzoni, à Gray, voire même au Lamartine de Jocelyn, mais à un Lamartine qui se défierait de l'improvisation et unirait le travail au génie, l'auteur de ces belles idylles : L'Aveugle de Castel-Cuillé, Marthe l'Innocente, et Mes soui^enirs. C'était la gloire, une gloire méritée. Le 16 mars 1843, Emile Deschamps, dans des strophes adressées à Jasmin, le plaçait au rang des grands poètes :

La France en compte cinq ou six... et vous en êtes !

Le poème dédié en 1837 par Jasmin A M. Silvain Dumon, député, qui aidait condamné à mort la langue gasconne, est une belle apologie du patois. Il a tenté Emile Deschamps, que le patriotisme local de Jasmin avait touché. Il voulut le traduire en « langue francimande » et n'y a pas mal réussi. La copie moins savoureuse que le texte gascon en reproduit cependant le mouvement général, la variété rythmique. On y retrouve avec plaisir les fragments de chansons populaires que Jasmin avait insérés dans son poème et qui sont rendus par Deschamps avec autant de bonheur que d'exactitude :

Tenez : la mariée... Entendez-vous là-bas ? • — « Elle pleure, ta mère I

Et tu t'en vas !

Pleure, pleure, bergère...

Je ne peux pas !»

Tenez : le métayer, interrompant l'ouvrage. Qui crie aux jeunes pastoureaux :

Enfants, renfermez les agneaux, L'arc en ciel du matin, — orage ! — Tire les bœufs du labourage. »

Tenez : le tonnelier, sous des berceaux touffus. Qui chante au bruit confus Des marteaux sur les fûts :

« Allons, vigneron, vigneronne, Frappons tous tonneaux et cuviers ; Frappons fort, car mai qui bourgeonne.

Emplit la cuve et les celliers. »

à quel point son talent était peu fait pour traduire les chants libres et simples de la poésie populaire ^.

Il faut considérer Emile Deschamps dans l'atmosphère brillante des salons de la Restauration et de la monarchie de Juillet. Il avait dû, quand il était jeune, chanter, dans le salon de son père, les romances qui avaient charmé la cour de Marie-Antoinette et la société aristocratique pendant la Révolution : Que ne suis-je la fougère ? œuvre charmante de Ribouté, et la délicieuse poésie de Fabre d'Eglantine : // pleut, il pleut, bergère ! que Simon mit en musique, ou encore le pauvre Jacques de la marquise de Travenet. Et lui-même, sous le Directoire et pendant le Premier Empire, il avait entendu Garât, l'admirable chanteur, et Dalvimare, le célèbre harpiste, Blangini, qui fut aimé de Pauline Borghèse, et Plantade, le maître de chapelle de la reine Hortense. C'étaient alors les maîtres de la romance. Cette dernière princesse les accueillait avec faveur : on chantait auprès d'elle, dans le somptueux hôtel de la rue Laffitte, ces chansons aujourd'hui vieillies, qui disaient la guerre et l'amour : Un jeune troubadour qui chante et fait la guerre. — Mon cœur soupire ! — Prêt à partir pour la rive africaine. Flortense de Beauharnais inspirait au comte de La Borde la romance qui devait devenir si célèbre : Partant pour la Syrie, et tant d'autres romances dans le goût troubadour : Vous me quittez pour aller à la gloire. — Colin se plaint de ma rigueur. — Reposez-vous, bon chevalier. A cette époque, Emile Deschamps collaborait à V Almanach des Muses et composait La Colombe du chevalier ; mais il ne semble pas s'être beaucoup adonné à la romance proprement dite, avant la chute des Bourbons. Chose singulière ! le romantisme n'influença qu'assez tard ce genre, dont la vogue ne sortait pas des salons. Or, l'on sait que pendant cette période de bataille littéraire. Deschamps, ]'un des chefs du mouvement novateur, rêvait la gloire du théâtre, popularisait à Paris, Byron, Goethe et Shakespeare, combattait jDOur Vigny et V. Hugo. Il laissait cueillir à de moins ambitieux les palmes de la romance ; et, tandis que le genre troubadour déclinait, le pur sentiment inspirait à Romagnesi, à Amédée de Beauplan, à Edouard Brugnière, à M"^^ Pauline Duchambge, l'amie et la collaboratrice de jy^me Desbordes- Valmore, des œuvres dolentes et langoureuses qui empruntèrent, il est vrai, la plus grande partie de leur charme à la voix de la Malibran. Que de pleurs ont fait verser alors ces élégies :

1. Le développement de la Romance et la naissance du fjoûl pour le moyen âge au xvm® siècle, font l'objet d'une étude spéciale dans un ch.apitre de notre ouvrage intitulé : Un houv^eois diletlante à l'époque romantique : Emile Deschamps.

Depuis longtemps f aimais Adèle ! — Dormez^ chères Amours ! — Laissez-moi pleurer, ma mère ! — ■ La Brigantine. — La Séparation ^ ! La vogue de ces romances est contemporaine du succès de la Paui^re Fille de Soumet, du Petit Savoyard, de Guiraud. Leur rivale de gloire, M"^^ Pauline Duchambge ^, disait avec la plus entière conviction : « J'ai composé mes romances avec mes larmes ! »

Les larmes de Pauline Duchambge ne cessèrent pas de couler, quand les Bourbons retournèrent en exil ; elles ont même inondé tien des romances du temps de Louis- Philippe de leur flot indiscret, et la muse mélancolique de la bonne dame gémit encore dans les complaintes de Masini : Une chanson bretonne. — Dieu m'a conduit vers 90US ! — Où va mon âme ? Mais la perfection du genre pleurnicheur fut atteinte par M}^^ Loysa Puget, qui créa ce qu'on peut appeler la romance des familles, et remplit d'un émoi vertueux les cœurs bourgeois. On sait la fortune de la romance intitulée : A la grâce de Dieu I Les titres seuls de ces romances ont au moins la valeur documentaire, sinon esthétique et philosophique, des légendes de Daumier ou de Gavarni, au bas de leurs caricatures. Ils attestent la vogue des niaiseries sentimentales qui égayaient Henri Monnier : Julie et Volmar ou le Supplice de deux amants. — Le chien victime de

1. Sur la Romance, cf. Esquisse d'une histoire de la Romance depuis son origine jusqu'à nos jours, par Scudo, dans son ouvrage intitulé : Critique et littérature musicales..., Paris, Amyot, 1850, in-8^. — Delaire : Histoire de la Romance considérée comme œu^re littéraire et musicale. Ce dernier auteur cite un grand nombre de romances de l'époque de la Restauration et de Louis-Philippe, et ajoute : « Les paroles de ces romances sont dues à la verve féconde de M""®^ Desbordes- Valmore, Amable Tastu, et de MM. Barateau, Crevel de Charlemagne, Emile Deschamps, Gustave Lemoine. La coupe de huit, dix ou douze vers de six, huit ou dix syllabes, à rimes croisées est celle dont on se sert le plus fréquemment. Toutefois M. Castil-Blaze, et après lui M. Scribe, oiit imité de l'italien une nouvelle coupe que l'on adopte volontiers, dans laquelle se succèdent trois rimes féminines pareilles, suivies d'un vers masculin, ce qui donne une césure plus commode pour le rythme musical. » — Consulter encore : Garât, 1762-1823, par Pa\il Lafond, Paris, C. Lévy (1900), in-S", chap. xii. — Vieilles romances ! i^'ieilles lithographies ! par Georges de Dubor, article paru dans le Monde moderne, juillet 1903.

2. Pauline Duchambge, dont les romances furent célèbres sous la Restauration, est née en 1778, à la Martinique. Elle mourut à Paris en 1858. Amenée fort jeune à Paris, elle fut l'élève du pianiste Desormery. Ce n'est qu'après l'expérience d'un mariage malheureux, et le divorce, qu'elle s'adonna à la musique, sous la direction de Dussct. Amie intime de M'"^ Dcsbordes-Valmore, elle fut en relations avec ce que le Paris de cette époque comptait de musiciens et de poètes oélèbres. C'est à partir de 1814 que des revers de fortune l'obligèrent à se consacrer à l'enseignement. Ses romances les plus célèbres datent des premières années de la Restauration : Rêi^e de mousse, l'Ange gardion, la Brigantine, le Bouquet de Bal, le Pau<^re fou.

sa fidélité. — Uorphelin adopté par sa nourrice. — Lay^ergne, ou V Héroïne de V amour conjugal. — Loizerolles ouïe Triomphe de V amour fraternel.

Par bonheur, la veine larmoyante ne suffit plus, à partir de 1830^ à alimenter la romance. Les échos du cor d'Hernani s'y font dès lors entendre ; on demandera à la frêle chanson de supporter le poids du pathétique de Shakespeare, du fantastique d'Hoffmann. Un reflet de la lumière des Orientales y luira parfois, ou bien il s'en exhalera le parfum d'exotisme, qui nous charme encore dans les Contes d'Espagne et d'Italie. Le compositeur Niedermeyer avait le premier capté, pour illuminer la romance, les rayons romantiques de la lune, qui blanchit la surface du Lac de Lamartine. Victor Hugo lui inspira quelquesunes de ses plus belles mélodies ; mais il s'adressera de préférence à Emile Deschamps. Quant à Musset, il est avec Th. Gautier, le poète préféré des musiciens : Abadie, Bonoldi, Vaucorbeil, Pauseron, Clapisson, et surtout Monpou \ les interpréteront sans se lasser. La musique, que ce dernier adapta à VAndalouse de Musset, eut un succès extraordinaire. La passion qu'il éprouvait pour le romantisme lui lit mettre en musique quelques pages des Paroles d'un croyant, de Lamennais, quelques scènes de Shakespeare, et c'est aux accords de ce musicien que frissonnèrent les amateurs de fantastique, quand ils écoutaient le Fou de Tolède, sa romance frénétique, dont ces vers sont restés fameux :

Le vent qui vient à travers la montagne Me rendra fou, oui, me rendra fou ^.

Le fantastique et l'exotique, le romanesque moyenâgeux du genre troubadour et le frénétique à la mode de 1830, tels sont les éléments que l'on rencontre dans les romances «du temps de Louis-Philippe ; on les retrouve naturellement dans les romances d'Emile Deschamps, mais avec un tour, qui n'appartient qu'à lui. En dépit de la couleur et du mouvement, que l'imagination romantique lui fit introduire dans les couplets de cette brève chanson d'amour, de guerre ou de mort, le poète mondain l'a toujours conçue d'après le modèle, qu'il avait admiré chez son premier maître : Paradis de Moncrif, le poète

1. Th. Gautier, Histoire du Roînantisme, Paris, Charpentier, 1874, p. 254.

2. Gastibelza, le Fou de Tolède, chanson d'Espaiiue, paroles de M. Victor Ifugo^ musique de llipp. Monpou, .. ■ — Paris, Meissonnier (18V1). In-l'ol. — Cette romance reproduit les passages saillants du poème XII des Rayons et les Ombres, intitulé : Guitare. Il est amusant de remarquer que Gastibelza semble n'être autre chose que l'anagramme de Castii-Hla/.e.

musqué de la cour de Louis XV. Il verra toujours et avant tout dans la romance un petit poème, où l'anecdote sentimentale est relevée d'une pointe d'héroïsme chevaleresque, où le ton de la galanterie la plus raffinée s'allie à une presque constante affectation de naïveté dans la peinture des mœurs, et parfois à la recherche de l'archaïsme dans le détail du style.

Un certain nombre des romances de Deschamps, les plus anciennes sans doute, sont composées d'après le système qu'il employa pour refaire, dans la première période du Romantisme, les ballades de Moncrif. On sait qu'il l'étudia de fort près, et, la plume à la main, Tevoyait, comme il le dit lui-même, « le matériel du style et la versification ^ » de l'auteur des Infortunes de la comtesse de Saulx et des Amours d'Alix et dAlexis. C'est la grâce un peu mièvre et la naïveté voulue du créateur du genre troubadour, qu'on retrouve dans la romance intitulée Madrigal (musique d'Emile Wroblewski) :

Jeune cœur sent qu'il existe Lorsqu' Amour le fait souffrir.

Si d'amour notre âme est triste, N'aimer, plus serait mourir.

Lise ingrate autant que belle N'eut pitié que je l'aimais.

Je brûlais pour la rebelle.

Comme une âme en peine. Mais

Jeune cœur sent qu'il existe

Un jour Lise devint dame.

Ce fut là bien pire émoi.

J'ai d'orgueil dompté ma flamme

Mais la nuit s'est faite en moi. Ah !

Jeune cœur

Autres exemples du type archaïque, se rattachant à la tradition de Moncrif, la romance intitulée : S'il i^ous souvient du mal d'amour, musique de Niedermeyer. — Loyse et Bérangère, musique d'Antonin Cuillot, et cette autre, qui a pour titre : Si fêtais un comte, musique de Niedermeyer :

1. Etudes françaises et étrangères, Paris, A. Levavasseur, U. Canel, 3^ édit., 1829, in-8o, p. 172.

Que ne suis-je comte !

Mais, hélas ! je ne suis qu'un ménestrel sans gloire Qui n'ai rien que des vers à jeter sur vos pas ; Et mon amour, plaintive histoire, Je n'en parlerai pas.

Ménestrel ou comte, Ne faut avoir honte, Chacun est servant d'amour * A son tour.

Si les ballades de Moncrif, « périmées » par Deschamps, suivant le mot de Sainte-Beuve, ont un intérêt pour nous, c'est qu'elles permettent de saisir sur le vif, par l'étude de ces légères retouches, le passage du goût troubadour au goût romantique qui s'opéra vers 1825. Or, maintes romances d'Emile Deschamps ont le même intérêt. Il y recherche, il est vrai, les traits simples et naïfs qui fixent dans l'esprit l'anecdote romanesque, mais il accentue tant qu'il peut, il charge les couleurs. S'il renonce le plus souvent à l'archaïsme de l'expression qui fit l'une des originalités de Moncrif en pleine époque Louis XV, il introduit à foison des mots empreints de pittoresque et de localité ; il lui faut des paysages plus précisément évoqués, des costumes singuliers, des mœurs qui étonnent. Voici, par exemple, le Chasseur (musique de Wachs) :

Je suis chasseur, dans la Navarre

Dans les noces de la montagne Moi, j'apporte les meilleurs mets, Et des chansons comme l'Espagne, Depuis le Cid, n'en fit jamais.

Je suis chasseur dans la Navarre, Vivant d'ail, de pain noir et d'eau ; Mais For (jui dans ma poche est rare, Luit sur ma veste et mon manteau.

Ce chasseur est sorti des bandes d'Hernani sans aucun doute.

Je ne sais pas qui fut mon père :

J'ignore où je vais, d'où je sors, Je n'ai rien à moi, mais j'espère.

L'espoir vaut seul tous les trésors.

(( Ce qui nous distingue, disait Th. Gautier, songeant à lui et aux poètes romantiques, c'est l'Exotisme ^. )- L'exotisme est en elîet l'une

1. Journal des Concourt, Paris, Charpentier, 1887, in-8*', 1863, lome II, p. 166.

des distinctions catactéristiques d'un grand nombre de romances de Deschamps. Je n'entends point seulement par là qu'il subit ici, comme dans ses œuvres plus spécialement poétiques, l'influence des étrangers. Nous verrons plus loin qu'il traduisit, pour l'édition française des mélodies de Schubert, un certain nombre de poèmes allemands, et, pour celle des mélodies de Meyerbeer, quelques lieds de Henri Heine, des poèmes de Ruckert et de Michel Baer. Ce que j'entends d'abord et avant tout par exotisme, c'est le besoin de se transporter par l'imagination dans des contrées où les spectacles de la nature et les souvenirs de l'histoire suscitent des impressions constamment pittoresques. Tout à l'heure, il évoquait la Navarre, voici maintenant l'Espagne, dans le Chevalier de Malte (musique de Niedermeyer). L'imagination de Deschamps se plait, nous le savons, en cette patrie du Romancero, terre féconde en héros, en mystiques ! ( Je suis, nous dit son chevalier :

Je suis d'un nom qu'en Espagne on exalte.

Que fait le monde à qui n'a plus d'amour ?

Cloîtres saints et guerriers, c'est à vous que j'aspire.

Rochers hospitaliers, c'est en vous que j'espère. Avec la croix, j'ai besoin du glaive.

L'Angleterre, qui occupe tant de place dans ses œuvres proprement poétiques, ne lui a pas inspiré de romances. Mais il doit au contraire à l'Italie quelques unes de ses images les plus riantes, quelques-uns de ses rythmes les plus pimpants. Sa Nizza (musique de Rossini), semble une des jolies chansons d'amour d'Alfred de Musset :

Nizza, je puis sans peine Dans les beautés de Gêne Trouver plus douce reine,

Mais Plus beaux yeux, jamais !

Sa Beppa a plus encore le pittoresque et la grâce qui conviennent à ces folles chansons :

Ainsi qu'une enfant vermeille, Dans sa riante corbeille, Naples s'endort et s'éveille, Nous chantant que tout est bien.

Dans ce paysage voluptueux, il soupire pour Beppa :

Si, pour étourdir ma peine, A San Carlo je me traîne,

Les jeux, l'éclat de la scène, 0 Beppa, je ne vois rien.

Mais dans cette loge à frange, Vos bras dorés, vos traits d'ange, Les doux regards qu'on échange.

Hélas ! je les vois trop bien !

Pour vous rencontrer peut-être.

Lorsqu'au saint lieu je pénètre, Les chants de l'orgue et du prêtre, 0 Beppa, je n'entends rien !

Mais votre niante qui passe, Vos pleurs secrets sous la châsse.

Votre prière à voix basse.

Oh ! je les entends trop bien.

Dans la canzone intitulée Nella, s'ajoute le piquant d'une amoureuse anecdote :

Qu'elle chante sous la brise, , ,

Qu'elle pleure dans l'église, C'est la perle de Venise.

Blanche et fine... Voyez-la.

La déclaration du riche seigneur amoureux a tout le pittoresque et le galant du genre :

Des madones d'Italie Quand on est la plus jolie.

Pour les anges, c'est folie De garder ces trésors-là ; Vois mes bals, mes sérénades, Ma devise des croisades, Mes sequins et mes crusades, Mon palais et ma villa !...

Mais la réplique de la belle est romanesque à souhait :

— Non, mon seigneur... j'aime un page Qui me jure mariage, S'il est pauvre, c'est dommage, Mais je l'aime, tout est là.

Emile Deschamps devait, comme son frère Antoni, olTrir son tribut d'adoration à la patrie de Dante, et cet hommage poétique fut mis en musique par Pauline Duchambge. Le poème a pour titre : Les Chanteurs italiens ; nous n'en citerons que le refrain et une strophe caractéristique :

(Refrain)

C'est la Toscane et la Sicile Où vivre est doux, vivre est facile^ Là, chants divins, amour docile Soleil, gaîté.

Grâce et beauté !

Sœur d'Athène, antique Italie, Tes madones Ont les traits de Vénus !

Terre des fleurs et des oranges, Terre des amours et des anges.

Des Dante et des Michel-Ange, Où s'embrasa Cimarosa.

L'Italie captiva, comme une jalouse maîtresse, Antoni Deschamps, Elle ne put retenir la fantaisie plus capricieuse de son frère. L'imagination d'Emile, comme celle de Gérard de Nerval, hantait les bords du Rhin. Elle céda souvent au charme de ses « lorelei ». L'Allemagne ne lui est pas seulement redevable du soin qu'il a pris de traduire en vers français deux grandes œuvres lyriques de Goethe et de Schiller, il a popularisé en France les principaux représentants du lyrisme allemand, en publiant une des premières éditions françaises des Lieder de Schubert.

On trouve dans le recueil des Poésies d'Emile Deschamps, publié en 1841, à partir de la page 70, sous le titre général : Les Lieder de Schubert, les poèmes suivants : I. Désir de i>oyager. — II. Le çoyageur.

— III. Le vieillard. — IV. La cloche des agonisants. — V. Eloge des larmes. — VI. Le chant de la caille. — VIII. La Berceuse. — VIII. La plainte du pâtre. — IX. Les Pressentiments du guerrier. — X. La Rose

— XI. — La Truite. — XII. Adieu. — XIII. La chansonnette du ruisseau. — XIV. La couleur favorite. — XV. UEcho. Au bas de la page 70, on peut lire cette note : Les quinze morceaux qui suivent sont extraits d'une nouvelle édition complète des Lieder de Schubertj qui se publie, avec la musique, chez l'éditeur Maurice Schle-

singer ^.

1. La lettre suivante de Sainte-Beuve, quoique non datée (Nouvelle Correspondance de C. A. Sainte-Beuve, Paris, 1880, p. 378), prouve que Deschamps s'occupa des Lieder de Schubert au lendemain de Stradella, c'est-à-dire dès 1839,

a Jeudi (Sé d.).

« Merci, cher Emile, du mélodieux livret [de Stradella sans doute] dont je dois entendre l'accompagnement dimanche. J'avais à vous remercier depuis longtemps de l'offre aimable que

Le travail de Deschamps dut être apprécié en Allemagne. D'un article allemand d'Adler-Mesnard, consacré à la Collection des lieder de Schubert, traduction noui>elle par M. Emile Deschamps, nous extrayons les passages suivants ^ :

« Quel est l'Allemand dont le cœur n'est pas remué au seul nom de Schubert ? N'est-ce pas comme si tout un monde de chants descendait vers nous... Tantôt il est gracieux, tantôt il est terrible ; tantôt taquin, tantôt sérieux, ici enjoué et là solennel. Chacun de ses chants est l'expression d'un sentiment qui le domine pour un instant tout entier, et qui ne peut s'apaiser en lui avant qu'il ne l'ait transformé en mélodie. Ces mélodies, le vrai moi de Schubert, nous les trouvons maintenant devant nous, sous un habit français, et il nous faut examiner ce qu'elles ont perdu ou gagné sous cette nouvelle forme. »

Le critique examine ensuite l'œuvre mélodique immense de Schubert, et approuve le traducteur français d'avoir fait un choix, d'avoir délibérément éliminé toutes les poésies imposées à Schubert par son ami, le médiocre poète Mayrhofer.

« Ces poésies ont été avec raison laissées de côté dans l'édition actuelle, et le choix a été fait en somme avec un soin si consciencieux que nous le préférons souvent de beaucoup à l'édition originale allemande. Tout ce qui était obscur et dur a été rendu d'une manière plus claire, plus plaisante, et conformément à l'esprit de la musique ; toute la beauté, toute la grandeur, toute la magnificence rayonne ici comme dans un miroir limpide, dans la perfection et la pureté originales.

« M. Emile Deschamps, le traducteur de ce recueil, était seul en état, par sa profonde connaissance de la musique et par sa versification adroite et harmonieuse, de remplir une tâche où jusqu'ici toutes les autres tentatives avaient échoué ^. Ce n'est pas ici le lieu d'appré-

vous m'êtes venu falic un jour. J'avais demandé à Antony si vos paroles sur la musique de Schubert étaient imprimées et réunies. Je ne vous en ai pas écrit, parce que je me disais chaque jour : « J'irai demain », comme ce manant qui attend que la rivière passe, j'attendais que mon gros ruisseau fût passé : mais il revient chaque matin, et voilà comment je suis, un vrai manant. Heureusement votre amicale indulgence tient compte et répare.

« Offrez à Mad. Emile mes plus humbles hommages et croyez à mon amitié.

« Sainte-Beuve. »

1. Cet article, que le poète avait découpe, et que nous avons retrouvé dans ses papiers, ne porte la mention ni de la date de sa publication, ni du périodique dans lequel il a paru. Nous donnons la traduction du texte allemand.

2. Cf. Grove, Dictionary of music and niusiciaiis, t. IV, p. 320 : « In Paris, wherc spirit, mclody and romance are tlie certain criterions of succès, and where nothing dull or obscure is toleratcd, thcy (Schubert's songs) werc introduced by Nourrit and were so much liked as actually to lind a transient place in the programmes of Ihe Concerts of the Conservatoire, the strong hold of musical Toryism. The iirst

cier à leur valeur les dilïicultés d'un pareil travail ; rappelons seulement que M. Deschamps devait se soumettre à un mètre sévèrement mesuré et pourtant ajuster chacune des paroles à chacune des notes. Jusqu'ici assurément personne ne s'était donné tant de peine ! C'est avec un véritable effroi, avec dégoût, que nous avons parfois entendu les lieder de Schubert traduits en paroles, qui formaient avec la musique le contraste le plus criant, sans doute parce que le traducteur ne comprenait rien ou presque rien à la musique.

« M. Deschamps, le poète du nouveau texte de Don Juan, tel que nous l'entendons maintenant au grand Opéra, le poète de Stradella^ et le collaborateur au texte des Huguenots, le traducteur des plus belles poésies de Schiller et de Gœthe, et à qui ce dernier, par un juste témoignage de reconnaissance, fit don de son buste, devait nécessairement faire quelque chose de tout différent. En entreprenant la traduction des lieder composés par Schubert, il faisait à l'art un sacrifice, que sauront apprécier tous ceux, qui savent ce que M. Deschamps peut accomplir, quand, avec son propre visage, il se présente comme un des chefs de l'école romantique.- Le public a accueilli avec d'autant plus de reconnaissance un travail, qui répandra de plus en plus et acclimatera en France les lieder de Schubert et qui assure à l'art allemand un éclatant triomphe. »

Ce jugement date de l'apparition de la traduction d'Emile Deschamps. Les progrès de la critique ne l'ont pas infirmé. Un des derniers historiens de Schubert, après avoir loué, dans son étude sur les lieder le zèle passionné que mit le grand chanteur Nourrit ^ à

French collection was published in 1834 by Richault, with translation by Bélanger. It contained six songs. — Die Post, — ■ Stàndchen, — Am Meer, — Der Fischer,— Màdcheriy — Der Tod und das Màdchen And Schlummerlied. — The ErlKing and otheis followed. A larger collection, with translation by Emil Deschamps was issued by Brandus in 1838 or 1839. It is entit\ed Collection des Lieder de Franz Schubert, and contains sixteen : La jeune religieuse, Marguerite, le Roi des archers^ la Rose, la Sérénade, la Poste, Ave Maria, La Cloche des agonisants, la Jeune fille et la mort, Rosemonde, les Plaintes de la jeune fille. Adieu, les Astres, la Jeune mère, la Berceuse, Eloges des larmes. Except that one — Adieu, is spurious, the sélection does great crédit to Parisian taste. This led the way to the Quarante mélodies de Schubert of Richault, Lanner, etc., a thin 8° volume to which many an English amator is indefted for his first acquaintance with thèse treasures of life. By 1845 Richault bas published as many as 150 with French words. »

Cf. d'autre part, France musicale, année 1838, 18 mars : Mélodies de François Schubert. (Etude anonyme sur le génie du musicien, considération sur les mélodies qui « ne tueront pas notre romance, parce que la romance française a aussi sa valeur, mais surtout parce que les mélodies ne sont point des romances ; ce sont des compositions d'une forme nouvelle... » Rien sur l'édition ni sur l'éditeur).

1. A Lyon, notamment. Nourrit eut un succès extraordinaire. Il y vint chanter des Lieder de Schubert, accompagnés par Liszt, dans la salle du grand théâtre,

populariser Schubert en France, signale, aussitôt après, l'initiative intelligente d'Emile Deschamps.

le 3 août 1837. Cf. Le Courrier de Lyon, 6 août 1837 : « C'était lui (Nourrit), ainsi ■que le précisait quelques semaines plus tard Le Courrier (19 oct.), qui « en n'acceptant de se faire entendre chaque fois qu on l'engageait, soit dans un concert public, soit dans un salon, qu'à la condition de chanter exclusivement du Schubert » avait réussi à l'imposer. Il fit goûter « la simplicité originale de ces petites compositions si profondément empreintes de passion, de sensibilité et de poésie ». « Accompagné par Liszt, le Roi des Aulnes, notamment, secoua toute la salle d'une passion en quelque sorte magnétique. » Le Courrier de Lyon poursuit : « Pour bien comprendre tout ce qu'il y a de pathétique, de terrifiant et de fantastique dans le Roi des Aulnes, il faut entendre exécuter par Liszt et Adolphe Nourrit cette célèbre ballade de Goethe et de Schubert. Quel autre que Nourrit parviendrait à faire entendre d'une manière si nette et si distincte les trois voix si différentes du père, de l'enfant et du roi des Gnomes ?... Quel autre que Nourrit exciterait ces sentiments de pitié et de terreur, qui avaient si profondément ému l'auditoire ?... Mais aussi quel autre que Liszt pourrait ainsi suivre le chanteur ■dans toutes les nuances de son chant, et donner à son jeu cette énergie et cette puissance, qui doublent l'effroi qu'éprouve l'auditeur en entendant les cris du pauvre enfant ? Ces gammes si nombreuses et si rapides, dont le roulement, semblable à celui du tonnerre, donnent le frisson de la peur, quel autre que Liszt, pour en grandir le retentissement, oserait les exécuter en octaves ? » Voir encore sur ce point : Le Centenaire de Liszt, par Antoine Salles, Paris, Froment, 1911, in-8o.

Deschamps, comme bien on pense, était aussi en relations avec Liszt, qui, au cours de ses voyages en Europe, lui écrivait. Dans la lettre suivante, il recommande un musicien au plus mondain des parisiens du règne de Louis-Philippe : « Mon cher Emile. Un cor enchanté et enchanteur comme celui d'Obéron vous portera ce petit message. Il se serait bien essoufflé, s'il vous avait transmis au fur et à mesure toutes les <hoses aimables, toutes les paroles élogieuses, tous les bons ressouvcnirs qui vous reviennent de droit, et qui retiennent sans cesse dans nos causeries et nos courses alpestres !

« M. Leroy (puisqu'il faut l'appeler par son nom) ne manquera pas sans doute de recevoir à Paris le même accueil que partout ailleurs : c'est un artiste fort distingué, auquel le séjour de la gran ville pourra certainement profiter encore comme à nous tous, Germains barbares qui •avons tant besoin de nous éduquer auprès de vous, Messieurs les dispensateurs de la renommée. Mais tel que le voilà, chromatique et prodigieux, expressif et iravourislique, c'est une bien bonne fortune pour vos salons. Veuillez bien lui en faire les honneurs et le produire chez Madame Bos-' cary, chez vous, et partout où vous le jugerez convenable.

« Je ne sais si vous êtes curieux des nouvelles de Genève. Tout ce que je puis vous en dire, •c'est qu'on y fait de mauvaise musique, de la méchante prose et de plus mauvais, de plus méchants vers encore. Heureusement que nous sommes à peu près au courant de ce qui se liasse à Paris et que nous recevons force livres, musique et lettres.

' « J'ose à peine vous demander de m'écrire ; vous avez tant à me donner et je ne pourrai vous rendre que si peu, cela devient horriblement indiscret ! Toutefois ce serait une grande charité de votre part ; peut-être aussi n'en suis-je pas entièrement indigne par l'affection que je vous porte ? Si donc, par hasard, dans l'intervalle de deux concerts et de trois bals, vous trouviez cinq minutes, crayonnez-moi quelques lignes et adressez-les poste restante à :

à Genève ■ — jusqu'au mois de mai 183H.

à Naplcs — jusqu'à la fin de décembre,

à Rome — pendant le. Carême 1837,

à Vienne — en 1838.

et ultérieurement à M. F, Liszt, en Euroj)c.

« Adieu, cher Emile, laissez-moi encore croire que tous les absents n'ont pas absolument tort auprès de vous, et croyez aussi à mon amitié et à mon dévouement sincères.

a F. Liszt.

^ «Veuillez bien présenter mes hommages respectueux à M""'*^ Deschamps. »

DESCHAMPS ET LA ROMANCE lOD

« Il va sans dire, écrit l'auteur de Schubert, M. H. de Curzon, il va sans dire que les premiers lieder traduits furent en très petit nombre, et ce sont à peu près ceux qui ont gardé le plus de célébrité parmi nous. Emile Deschamps et Ed. Bellangé s'appbquèrent les premiersà les traduire en fra içais, et leurs versions sont encore les meilleures. ))

Quel spirituel moyen avait trouvé notre poète pour dévoiler la pauvreté lyrique des romances de Masini, de Romagnesi, de Pauseron, de Pauline Duchambge ! Il offrait au public étonné et ravi un ensemble choisi de quinze mélodies exquises. Ce fut une espèce de révélation. D'abord Schubert, comme le dit si bien Schumann luimême \ avait mis en musique la littérature allemande, et Deschamps, en traduisant ces quelques lieder continuait la tâche qu'il s'était proposé dès le début de la période romantique, et principalement dans ses Etudes, de faire connaître à la France le lyrisme germanique, mais il avait pris pour guide le plus lyrique, si l'on peut dire, des musiciens d'outre-Rhin. C'est encore Schumann qui l'a dit : « Schubert a des sons pour les plus subtils sentiments, idées, événements même et états de la vie. Autant de formes variées revêtent les pensées et les actions de l'homme, autant à son tour la musique de Schubert. »

Cette poésie si fraîche et si pittoresque brille dans la Truite ou le Chant de la caille ; sa naïveté sourit dans VEcho ou la Couleur fai>orite. Elle trouve de pénétrants accents pour évoquer la Cloche des agonisants ou célébrer V Eloge des Larmes. Hélas ! la traduction frarçaise de ces chants laisse trop souvent échapper leur charme, à vrai dire, inexprimable en une autre langue. Nous ne citerons que V Eloge des Larmes, où Deschamps, quoique bien loin de son modèle, lui peut être comparé sans un trop grand désavantage :

Quelle grâce, quel mystère Qu'une larme dans les yeux !

C'est un baume salutaire Qui pour nous descend des cieux.

Sous les pleurs, l'âme brisée Se relève, par degrés, Comme on voit sous la rosée Reverdir l'herbe des prés !

De nos peines si les larmes Amollissent les rigueurs,

1. Cité par Henri de Curzon dans son étude sur les Lieder de Franz Schubert ^ Paris, Fischbacher, 1899, p. 19.

110 EMILE DESCHAMPS Eï LA MUSIQUE

Elles donnent plus de charmes Aux plaisirs des jeunes cœurs.

D'une main folle et profane Les plaisirs jettent des fleurs, Dont l'éclat brille et se fane S'il n'est point baigné de pleurs.

Loin des routes infidèles

Quand deux cœurs se sont élus,

Les paroles, que sont-elles ?

Une larme en dira plus,

L'amour tremble... et, vainqueur même,

Est à peine rassuré...

On apprend combien Ton s'aime,

Lorsqu'ensemble on a pleuré.

Les vers d'Emile Deschamps donnent une idée, au moins assez exacte, du beau lied allemand. Il a la grâce, un tour élégant et concis, qui fait illusion, quand il traduit une pure élégie ; mais son imagination manque de force et de couleur pour rendre seulement à peu près l'eiîet que produit dans le texte original une ballade fantastique comme le Roi des Aulnes :

Qui donc passe à cheval dans la nuit et le vent ? C'est le père avec son enfant.

De son bras crispé de tendresse, Contre sa poitrine il le presse, Et de la bise il le défend.

— Mon fils, d'où vient qu'en mon seiii tu frissonnes ? • — Mon père... là... vois-tu le roi des aulnes.

Couronne au front, en long manteau ?... — Mon fils, c'est un brouillard sur l'eau.

« Viens, cher enfant, suis-moi dans l'ombre : « Je t'apprendrai des jeux sans nombre ; « J'ai de magiques fleurs et des perles encor, « Ma mère a de beaux habits dor. »

— N'entends-tu point, mon père (oh ! que tu te dépêches !) Ce que le roi murmure et me promet tout bas ?

— Endors-toi, mon cher lils, et ne t'agite pas : C'est le vent qui bruit parmi les feuilles sèches.

« Veux-tu venir, mon bel enfant ? Oh ! no crains rien ! « Mes filles, tu verras, te soigneront si bien !

« La nuit, mes filles blondes

« Mènent les molles rondes...

« Elles le berceront,

« Danseront, chanteront. »

— Mon. père, dans les brunies grises

Vois ces filles en cercle assises !

• — Mon fils, mon fils, j'aperçois seulement Les saules gris au bord des flots dormant.

« Je t'aime, toi ; je suis attiré par ta grâce ? « Viens donc, viens ! Un refus pourrait t'être fatal ! » — Ah ! mon père ! mon père ! il me prend... il m'embrasse... Le Roi des aulnes m'a fait mal !

Et le père frémit et galope plus fort ; Il serre entre ses bras son enfant qui sanglote... Il touche à sa maison : son manteau s'ouvre et flotte... Dans ses bras l'enfant était mort.

Le fantastique était si fort à la mode autour de 1840. que Deschamps lui-même, l'aimable homme de salon, le galant poète; en fut tout à fait entêté. Non content de traduire les ballades fantastiques allemandes que Schubert avait mises en musique, il composait des chansons lugubres, des romances frénétiques dont Ferdinand Hiller ^

1. Fernand Hiller, « un des jeunes compositeurs les plus célèbres de l'Allemagne » comme l'appelle Deschamps dans ses Lettres sur la musique, est né à Francfort le 24 oct. 1811. Il mourut à Cologne le 10 mai 1885. Elève de Hummel, il l'accompagna à Vienne en 1827. Il y vit Beethoven et y publia sa première œuvre, un quatuor pour piano. Venu à Paris en 1826, il y resta jusqu'en 1836. C'est à cette époque qu'il connut Deschamps et tous les artistes alors en renom : Cherubini, Meyerbeer, Rossini, Berlioz, Chopin, Liszt. Après divers séjours en Italie et en Allemagne, il revint à Paris en 1853 pour diriger l'Opéra italien. On lui doit quelques opéras, des oratorios, des cantates, des symphonies, des hymnes, des chœurs, des lieder. Son œuvre, d'une grande variété, est d'une correction classique. Il fit la critique musicale dans la Gazette de Cologne, quand il vint demeurer dans cette ville, et s'y montra l'adversaire irréductible de Wagner et de la musique nouvelle.

Chef d'orchestre et pianiste remarquable, il se faisait applaudir des dilettantes de 1830 au Conservatoire et « dans les grands salons d'Erard ». — a Des quatuors et trios d'instruments, des airs de lieds pour la voix, des études et fantaisies de piano, des chœurs allemands, M. Ferdinand Hiller a fait passer devant nous, écrit encore Deschamps en 1835, un choix brillant de toutes ses musiques. Déjà nous avions entendu, l'année dernière, une de ses belles symphonies au Conservatoire : nous connaissons maintenant quelque chose de tous les secrets de ce jeune et déjà célèbre compositeur, et nous désirons vivement connaître le reste. On est frappé de la gracieuse et expressive naïveté de ses lied, à côté du style énergique et de l'étonnante instrumentation de ses quatuor. Ses chœurs à la mélodie si large, et aux modulations si heureusement nuancées, forment un contracte puissant avec ses fantaisies au piano, si capricieuses et si habilement variées... » Deschamps loue encore « un duo au piano, qi^e l'auteur et M. Chopin, ce talent magique, ont exécuté avec une délicatesse et une verve prodigieuses. » (Cf. Œuvres complètes, Prose, 2^ partie, p. 32.)

Quand Ferd. Hiller était en Allemagne, il écrivait comme Liszt, comme tant d'autres, à Emile Deschamps, pour lui recommander les intérêts, la renommée des jeunes étudiants allemands qui venaient éprpuver leur mérite à Paris. La lettre

et Niedermeyer s'inspiraient. Voici par exemple, la Nuit de Jeanne^ qui peut passer pour un modèle du genre :

Minuit frappait à la grande pendule, Et la grand'mère avait les yeux fermés.

Jeanne veille. Elle aime, elle rêve à la clarté des étoiles :

suivante, adressée par le musicien à notre poète, est une des témoignages innombrables que nous avons recueillis sur le rôle d'intermédiaire qu'a joué E. D. entre la France et TAllemagne; il s'agissait cette fois-ci d'un jeune homme qui devait devenir un des plus grands hellénistes de l'Europe et même, après 1870, un de nos compatriotes et un de nos maîtres à Paris, Henri Weil. Cf. Institut de France^ Académie des inscriptions et belles-lettres, Notice sur la vie et Les travaux de Henri Weil, par M. Georges Perrot,... — Paris, F. Didot, 1910. In-4o.

« Milan, le 4 nov. 1838.

« Mon cher Monsieur, « Voilà bien longtemps que nous ne nous sommes écrits...

(Il s'excuse et recommande au poêle) :

« M. Weil, de Franckfort, tout jeune docteur en philologie, fruit à peine mûri sur un des meilleurs arbres de nos universités germaniques. C'est surtout mon amitié pour M. Weil, qui me porte à l'adresser à vous et à lui procurer de cette manière une des connaissances les plu» aimables et les plus spirituelles qu'il soit possible de faire dans la société littéraire si nombreuse et si distinguée de votre bienheureux Paris.

« Cependant je crois pouvoir vous promettre que la raison et l'intelligence de mon jeune ami vous récompenseront de la bonté que vous aurez pour lui, quoique je sache bien et par expérience que votre bonté se suffit à elle-même, et qu'elle ne cherche que des occasions pour s'exercer.

« Si vous vouliez introduire M. Weil dans les cercles de l'un ou de l'autre de vos illustres confrères, vous n'obligeriez pas seulement lui-même. Quand vous voudrez quelques détails sur la vie et le mouvement scientifique et littéraire de ma savante patrie, M. Weil pourra vous les donner, car il les connaît à fond.

• Voilà un peu plus d'un an que je suis arrivé dans le beau royaume de Lombardie et je pense que vous ne me reprocherez pas de l'avoir mal employé, quand je vous dirai que l'on donnera un opéra de ma composition ce carnaval-ci au théâtre de la Scala. Je ne néglige pas mon piano^ pour lequel j'écris quelque chose de temps en temps, enfin je suis passablement en train et je n'ai qu'à désirer que le succès couronne mes efforts. »

C'est pour répondre à cette lettre que Deschamps écrivit le compliment qu'on trouve dans son recueil de vers de 1841, et dont nous extrayons cette strophe : Parti, comme Mozart, de la terre allemande, Comme lui voyageur aux cieux italiens, Vous allez, à l'appel du dieu qui vous commande, Y dorer pour les cœurs de sonores liens. Mais la France vous aime, elle vous redemande ; Et Paris, — ce que n'eut jamais Mozart vivant — Couronnera votre art idéal et savant.

Nous citerons encore la strophe suivante, parce qu'elle exprime heureusement le rôle européen que joua Paris au xix® siècle :

Paris est le champ clos dos talents. — La victoire N'est belle nulle part comme chez nos Franr^ais ; Leur silence est- l'oubli, hnir suffrage est la gloire ; Londres n'a que de l'or, Paris a le succès. L'opinion attend qu'il ait juge pour croire, Et dans cette autre Alhènc un nom proclamé roi Peut aller par le monde et dire à tous : C'est moi ! (a)

{a) Poésies d'Emile Deschampà, édit. 1841, p. 190.

Les chants d'un cor ont percé la nuit sombre Un doux frisson court dans vos sens charmés, Mais quoi ? là-bas les chiens hurlent dans l'ombre. Jeanne, vient-il, celui que vous aimez ? Et puis soudain s'arrête la pendule.

Les deux flambeaux s'éteignent consumés... Tout est présage au cœur tendre et crédule. Jeanne, est-il mort, celui que vous aimez ?

Tel est le thème de la poésie mise en musique par Ferdinand Hiller. Mais la romance qui attira le plus d'applaudissements et de critiques aussi au poète et à Niedermeyer, le compositeur, fut cette fameuse Noce de Léonore, dont la Reçue musicale rendit compte, le 17 février 1839.

Le poète et le compositeur y sont finement appréciés à leur juste valeur, et l'on déclare qu'ils se distinguent l'un et l'autre plus par le style que par l'imagination. Ils ont cependant voulu faire une ballade fantastique, et l'on ne prétend pas qu'ils n'aient point réussi : a Les paroles de M. Emile Deschamps prêtent on ne peut mieux, il faut en convenir, au genre fantastique. C'est tout le personnel de l'Enfer se livrant à la joie, à la musique, à la danse, pour célébrer la Noce de cette pauvre Léonor qui s'est donnée au diable par excès d'amour ^... Ces cris, ces sifflements de l'Enfer, ces grincements de dents, ces rires de démons, ces chaînes lourdement traînées, ce bruit rauque de cymbales et de clairons de fer, comme le disent les paroles si dramatiques de M. Emile Deschamps, tout cela vous berce, vous frappe, vous étourdit, vous enivre d'un cauchemar qui est comme un souvenir de la bacchanale des Danaïdes de Spontini, de l'évocation du Freischutz et de la danse erotique des nonnes dans Robert le Diable. » Une autre composition inspirée par Deschamps à Niedermever s'appelle : Une scène des Apennins, et parut dans le même recueil que la Noce de Léonor. La Recrue musicale en rend également compte. Elle la juge « fort dramatique ». — « C'est encore de la musique scénique, ajoute-t-on. On voit que M. Niedermeyer possède on ne peut mieux

1. Dans cette romance volcanique, où l'amant trompé, Mendoce, vient chercher sa fiancée infidèle, Léonor, la nuit de ses noces, on retrouve à la fois un écho du galop du Roi des Aulnes et l'influence de Robert le Diable :

Allons, flambez, torches fatales, Bruyants démons, peuplez les salles !

Grincez, frappez, aigres cymbales !

Mugissez tous, clairons de fer !

Sombre galop, ruez-vous dans la fête ; Plus fort, plus fort !... Et comme la tempête !

Il est minuit ; sans qu'on s'arrête, Jusqu'au matin, le bal d'Enfer.

l'art de peindre avec des sons le mouvement matériel de la vie réelle et les passions qui agitent l'âme. »

Ces passions sont à leur paroxysme dans la romance du type volcanique que Deschamps avait écrite : l'amant y fait d'abord figure de Roméo :

Sous un balcon de Vérone

Un soir toute blanche, aux Carmes,

J'aperçus Teresia :

Elle versa bien... trois larmes,

Puis elle se maria.

Voilà donc ce qu'on y gagne,

Dis-je alors en me cachant !

Je m'enfuis dans la montagne

Et je devins très méchant.

Le Roméo déçu devint en effet un brigand redoutable. Il détrousse les voyageurs « au bas de l'Apennin ». Or, un beau jour, vous devinez qui tombe dans l'embuscade : Teresia elle-même avec sa suite. L'infidèle meurt frappée d'une balle et l'amant devient fou. C'est du romantisme exaspéré.

Ainsi la fantaisie d'Emile Deschamps se prêtait à tous les caprices de la mode. Il passait de Moncrif à Hoffmann, comme de Rossini à Berlioz, goûtait un vif plaisir à se dépayser ainsi sans cesse. Toujours reconnaissable sous les costumes les plus divers, ce gentil Polyphile, moins grand que son maître, mais aimant comme lui toutes choses, a fait, — un peu, — de la romance, et dans la mesure de son talent, ce que La Fontaine avait fait de la fable, un genre capable d'exprimer les nuances les plus différentes de la sensibilité et de l'imagination. Le volcanisme frénétique lui avait inspiré la Noce de Léonor et une Scène des Apennins, et cependant il n'en est pas moins l'auteur de la pure romance troubadour intitulée : Que ne suis- je un Comte ! et de ce délicieux poème de Y Etrangère, pour lequel Niedermeyer a écrit une de ses plus gracieuses compositions. « Cette jolie pensée mélodique, lisons-nous dans la Re^^ue musicale, semble une perle enlevée de cet écrin de diamants ayant titre : Le Comte Ory, l'un des plus beaux fleurons de la couronne de Rossini. Il vous souvient sans doute de ce trio du 2^ acte tout empreint de volupté : A la faveur de cette nuit obscure, etc.. La romance de V Etrangère offre la même couleur d'amour et de mystère : c'est le même dessin par triolets, la basse procédant avec la même élégance et la même régularité ^. t>

\. Re^>ue musicale, 17 févrie- 1839.

Nous citerons, pour terminer cette étude, la romance de Deschamps qui avait inspiré à Niedermeyer un de ses purs chefs-d'œuvre. Ce fut une des rares rencontres dans lesquelles la poésie s'est unie à la musique, sans renoncer à plaire par elle-même. Les vers que voici ont bien leur charme :

L'Etrangère

Oh ! j'ai rêvé d'une étrangère, * *

Plus douce qu'un enfant qui dort,

Puis soudain, riewse et légère,

Comme la fée aux cheveux d'or.

C'était parmi les filles d'Eve,

Une blonde sœur d'Ariel,

Qui venait nous parler du ciel...

Je vous vois, ce n'est plus un rêve î

Oh ! j'ai rêvé que ce bel ange Passait, chantant dans nos chemins ; Et moi, saisi d'un charme étrange, De loin, je lui tendais les mains ; Et, comme le flot qui s'élève.

Je sentais mon cœur se gonfler, Et ma vie en pleurs s'en aller...

Regardez ! ce n'est plus un rêve !

Oh ! j'ai rêvé, car dans ce monde

J'ai tant de bonheur en rêvant,

Que, voyant ma peine profonde,

Vint à moi, la divine enfant.

Et qu'alors — faut-il que j'achève ?

Tremblante, elle me dit tout bas :

« Meurs-tu d'amour ? Oh ! ne meurs pas ! »

Las ! hélas ! ce n'était qu'un rêve !

BIBLIOGRAPHIE DES COMPOSITIONS MUSICALES AUXQUELLES EMILE DESCHAMPS A COLLABORÉ

1. Alary (Giulio). — La Rédemption, mystère en cinq parties, avec

prologue et épilogue par M. E. Deschamps, en collaboration avec M. Emilien Pacini, musique de Giulio Alary, exécuté pour la première fois au Théâtre italien, en 1850.

2. Balleguier (Delphin). — Les Chansons de troubadours, la nuit

de Jeanne, ballade dramatique, poésie d'Emile Deschamps, musique de Delphin Balleguier.

3. Baziisî (François). — Loyse de Montfort, scènes lyriques couronnées

à l'Institut, le 3 oct. 1840, et représentées à l'Académie royale de musique, le 7 du même mois. Paroles de MM. Emile Deschamps et Emilien Pacini, musique de François Bazin.

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